Le rugby à XIII : un spectacle où l’on ne s’ennuie jamais

Grâce à beIN Sport, je suis en train de redécouvrir un sport que j’avais oublié, et je pense que je ne suis pas le seul. Ce sport, c’est le rugby à XIII. Je le redécouvre avec d’autant plus de plaisir que le rugby à XV s’y apparente de plus en plus, et j’ai même l’impression que cette évolution n’en est qu’à son début. D’ici quelques temps, on pourra fusionner les deux sans problème. Si je dis cela, c’est parce qu’on lit ça et là qu’il faut réformer la mêlée, parce que cette phase de jeu qui appartient à l’essence même du rugby à XV est en train de devenir un casse-tête pour tout le monde, joueurs, arbitres, spectateurs et téléspectateurs…ce qui est gênant, dans un moment où le spectacle télévisé devient roi.

En fait, on a voulu changer en quelque sorte les règles du jeu pour ce qui concerne la mêlée, afin d’apporter plus de spectacle. Malheureusement, à force de vouloir faciliter la vitesse du jeu, on finit par avoir de plus en plus de matches qui se finissent sans essai, le résultat étant acquis grâce aux pénalités. Et chacun sait bien que nombre de ces pénalités sont dues aux problèmes inhérents aux mêlées, problèmes que personne ne semble en mesure de vouloir résoudre…faute de pouvoir appréhender ce qui se passe dans ces mêlées. Comme l’a dit récemment le talonneur de l’Equipe de France, D. Szarewski, « même nous on ne sait pas toujours ce qui se passe (dans la mêlée) », ajoutant un peu plus loin qu’il arrive qu’un pack se sente dominateur sans « être sûr d’être récompensé ». Pire encore, le même joueur termine ce constat par une phrase sans appel : « En plus, on voit qu’il y a zéro lancement de jeu derrière les mêlées ». Résultat de tout cela, on bricole chaque année ou presque une modification, par exemple les commandements en mêlée, et on s’enfonce un peu plus dans la caricature, les arbitres prenant des décisions souvent approximatives.

Jusqu’à quand cela durera-t-il ? Certains ont peur que la réponse soit dans cette réflexion de Nicolas Mas, le pilier du XV de France : « J’ai l’impression qu’ils veulent que la mêlée meure petit à petit ». Soit, mais si cela arrive un jour il faudra fusionner le XIII et le XV, parce que si on enlève la mêlée ordonnée le XV ne se différenciera quasiment pas du XIII. D’ailleurs qu’est-ce qui fait en grande partie la spécificité du rugby à XV sinon la mêlée et la touche ? Tout le reste est parfaitement adaptable très facilement d’un rugby à l’autre, surtout si l’on prend en compte uniquement le spectacle, genre attaque-défense, sur le modèle des sports collectifs en salle (hand et basket). Dans ce cas, malgré la plus grande popularité du rugby à XV, c’est dans la manière de jouer à XIII que se situe l’avenir du rugby si on enlève au XV ses caractéristiques propres. Certains me feront remarquer que j’exagère un peu, dans la mesure où le nombre de spectateurs ne diminue pas, et que la notoriété du rugby ne cesse de s’étendre malgré des règles souvent incompréhensibles à ceux qui n’ont jamais pratiqué. Par parenthèse, j’avoue que j’ai parfois du mal à comprendre l’engouement manifesté par ce public, surtout quand il y a un nombre considérable de mêlées à rejouer, et que le score est meublé par des coups de pied suite à des fautes…que seuls les connaisseurs voient ou devinent.

Pour ma part, je ne me retrouve plus trop dans ce rugby du nouveau siècle, déjà à cause de ses excès, qui font hélas penser à ceux du football. En disant cela je pense à la réaction stupide et indigne, sur fond de racisme, de certains spectateurs toulonnais vis-à-vis du chanteur Youssoupha, invité du président du RCT, Mourad Boudjellal, lors du dernier match à Mayol contre Castres. Mais je pense aussi à la manière d’appréhender le jeu, sous la pression d’intérêts financiers toujours plus exigeants, compte tenu des investissements réalisés pour se maintenir au sommet. Il est vrai que je suis né au rugby à l’époque où celui-ci en était encore à l’amateurisme marron, et que j’ai été bercé dès mon plus jeune âge à la méthode lourdaise et montoise, où à côté d’une organisation sans faille dans le jeu, il y avait toujours ce petit grain de folie une ou deux fois par match, qui nous donnait l’impression d’avoir assisté à un merveilleux spectacle, même si le reste du temps les deux équipes ne nous avaient pas proposé d’actions suscitant l’enthousiasme. Aujourd’hui en revanche, très, très rares sont les joueurs capables d’initier ces coups de folie, d’autant que le jeu lui-même ne s’y prête guère. En plus, si ces joueurs existent on ne leur fait pas confiance, au point d’avoir vu le XV de France de la Coupe du Monde 2011 opérer avec Parra à l’ouverture, alors que le sélectionneur disposait à ce poste d’un talent comme Trinh Duc, sans parler de l’absence de Frédéric Michalak. Passons, car le phénomène n’est pas nouveau pour ce qui concerne le XV de France, même si l’on n’était peut-être jamais allé aussi loin dans une conception incomplète du jeu.

Et ceci m’amène à évoquer de nouveau le rugby à XIII, qui a l’avantage d’offrir un spectacle où on ne s’ennuie jamais, et où le talent s’exprime systématiquement quelle que soit la tournure du match. Dans le rugby à XIII il n’y a jamais de match fermé, car on est obligé d’attaquer dès qu’on a le ballon, et si parmi ceux qui touchent le ballon il y a un surdoué, et bien celui-ci finira toujours par illuminer le match par sa virtuosité et ses arabesques. C’est pour cela que des joueurs aussi doués que Max Rousié (années 30), Jean Daugé et Puig-Aubert(années 40), Roger Arcalis, Jacky Merquey, Antoine Jimenez, André Carrère, Pierre Lacaze, Jean Barthe, Aldo Quaglio (années 50), Hervé Larrue, Roger Mantoulan, Jean Capdouze, Henri Marracq (années 60) ont si bien réussi leur passage du XV au XIII, comme ce serait le cas aussi aujourd’hui de François Trinh Duc, Frédéric Michalack, Thierry Dusotoir ou Jean-Marc Doussain, pour ne citer qu’eux, si le rugby à XIII attirait des quinzistes…ce qui n’est plus le cas depuis longtemps, y compris en Australie où pourtant ce sport est roi.

En revanche le XV recrute de plus en plus dans la filière treiziste, notamment en Australie et Nouvelle-Zélande, mais aussi en Grande-Bretagne, alors que le phénomène est encore marginal en France, ce qui est normal dans la mesure où le rugby à XIII en France n’a qu’une équipe de club de niveau international, les Dragons Catalans…qui jouent dans la Rugby League (avec bon nombre de joueurs non-Français), et qui y sont brillants, même s’ils ont été éliminés avant hier par Leeds à Perpignan (20-26) pour l’accession aux demi-finales de Super League, à l’issue d’un match magnifique. Cela dit, en peu de temps le XIII a donné au XV des stars comme Andy Farrell, Jason Robinson, Lote Tuquiri ou SB Williams, peut-être le plus doué de tous, et même Mark Gasnier que l’on n’a pas su retenir en France après une belle saison 2009-2010 au Stade Français. Tous ces joueurs n’ont eu besoin que de quelques semaines pour s’adapter à leur nouveau sport, ce qui prouve au passage que les différences sont devenues minimes entre le XV et le XIII. Ce n’était pas vraiment le cas auparavant, mais cela n’aurait pas empêché, dans les années 1950 et 1960, des joueurs comme Gilbert Benausse, Raymond Gruppi ou Jean Foussat de devenir des vedettes à XV. D’ailleurs, Gilbert Benausse avait été sollicité à un certain moment par des émissaires du F.C. Lourdes, ce qui montre à quel point il était pris en considération chez les quinzistes, dont beaucoup considéraient qu’il était le meilleur d’ouverture au monde, XV et XIII confondus.

Néanmoins, que les amoureux du XV n’aient pas de regrets rétroactifs, car ayant joué à XIII, Gilbert Benausse n’aurait pas pu renforcer le XV de France, l’hypocrisie empêchant à l’époque de considérer que les treizistes appartenaient à la famille du rugby, parce qu’ils avaient le statut professionnel. Comme si les quinzistes ne bénéficiaient pas aussi de certains avantages en termes de situation…qui n’avaient toutefois rien à voir avec les sommes encaissés par les professionnels de nos jours. Cela dit, il n’y a qu’en France où les deux rugby ont eu tellement de mal à cohabiter jusqu’à ces dernières années, contrairement à l’Angleterre ou l’Australie. En France le rugby à XIII fut même interdit, à l’époque de Vichy (décembre 1941), avec ses biens et ses archives confisqués,  moins de sept ans après que Jean Gallia eut amené le jeu dans notre pays ! Heureusement tout cela appartient à l’histoire, et il n’y a plus tous ces tabous et cet ostracisme vis-à-vis des treizistes, comme en témoigne le fait qu’Estebanez a été 25 fois international à XIII avant de devenir international à XV. En attendant je recommande aux amoureux du rugby de regarder du rugby XIII s’ils en ont la possibilité, car on n’est jamais déçu en termes  de spectacle.

Michel Escatafal