Freire mérite l’Oscar des grands champions méconnus

La fin de la saison se termine, et, comme on pouvait le pressentir, elle permet à Alberto Contador de mettre les bouchées doubles pour rattraper le retard occasionné par une suspension, ô combien injuste, qui l’a empêché de courir en compétition jusqu’au 6 août dernier. De fait, avant-hier, le fuoriclasse espagnol a remporté magnifiquement la classique la plus ancienne du cyclisme italien (première édition en 1876), Milan-Turin, sur un lieu qui rappelle au sport italien une terrible catastrophe. C’est en effet derrière la basilique de Superga, qu’un avion percuta un mur qui décima en 1949 une des meilleures équipes de football de l’histoire, le Torino FC, qui avait remporté quatre fois de suite le championnat d’Italie (entre 1946 et 1949). Parmi les joueurs il y avait les deux Français qui opéraient dans cette équipe, Emile Bongiorni et Roger Grava, mais aussi la grande vedette de l’époque, Valentino Mazzola, père de celui qui allait devenir à son tour une des stars de l’Inter de Milan dans les années 60, Sandro Mazzola.

C’est aussi un endroit, au souvenir plus heureux, qui rappelle la victoire lors de la quatrième étape du Giro 1958 d’une figure légendaire du cyclisme espagnol, Federico Bahamontes, grimpeur ailé surnommé l’Aigle de Tolède, qui gagna le Tour de France en 1959. Lors de cette montée vers Superga, Bahamontes avait dominé Charly Gaul après s’être échappé à trois kilomètres de l’arrivée, pour l’emporter devant le grimpeur luxembourgeois relégué à 27 secondes, le vainqueur de ce Giro, Ercole Baldini, terminant à la huitième place juste devant Louison Bobet à plus d’une minute. Et c’est en grand grimpeur que Contador a remporté ce Milan-Turin, devant l’espoir italien Ulissi à une quinzaine de secondes, après avoir su temporiser au moment de l’attaque de Joaquim Rodriguez, un coureur qui lui avait donné beaucoup de fil à retordre lors de la dernière Vuelta. Mais cette fois Purito fut impuissant à suivre le Pistolero lorsque ce dernier plaça sa fameuse « giclette » à un peu plus d’un kilomètre de l’arrivée, jugée au sommet de la route qui mène à la basilique de Superga. De bonne augure avant le Tour de Lombardie demain samedi, même si le parcours sera moins favorable à Alberto Contador !

Cela dit, ces derniers jours il y a eu un autre évènement important pour le cyclisme international, avec le retrait de la compétition du plus méconnu parmi les grands champions de ces dernières années, l’Espagnol Oscar Freire. J’ai dit le plus méconnu, parce que nombre de champions à la notoriété bien supérieure sont loin d’avoir le palmarès du coureur ibérique, lequel a tout de même été trois fois champion du monde (1999, 2001 et 2004), a remporté à trois reprises Milan-San Remo (2004, 2007 et 2010), mais aussi Paris-Tours (2010), Gand-Wevelgem (2008) ainsi que la Vantenfall Cyclassics en 2006 et la Flèche Brabançonne en 2005, 2006 et 2007, sans oublier en 2005 une des plus belles courses à étapes du calendrier, Tirreno-Adriatico. Bref, un très grand routier, qui se situe au trentième rang des plus beaux palmarès depuis 1946, seulement précédé parmi les coureurs en activité par Contador, Boonen et Cancellara. Un coureur peut-être pas exceptionnel, mais que l’Espagne aura du mal à remplacer dans le domaine où il évoluait avec le plus de succès, les courses d’un jour. Un coureur atypique aussi, dans la mesure où il figurait parmi les très rares routiers-sprinters capables de franchir les côtes les plus difficiles avec les meilleurs, ce qui aurait dû lui permettre de briller encore davantage dans les classiques ardennaises.

C’est sans doute ce qui explique sa frustration à la fin du championnat du monde dimanche dernier, remporté par Gilbert, ayant eu l’impression que certains des membres de son équipe l’avaient abandonné, et avaient trop joué leur carte personnelle. Ce sentiment il l’avait surtout vis-à-vis de Valverde, oubliant que ce dernier avait sacrifié ses chances pour lui, en 2004, lors de son second titre mondial, et qu’il pouvait lui aussi postuler légitimement au maillot arc-en-ciel cette année, compte tenu de sa forme dans la Vuelta et du parcours proposé, le sommet du Cauberg se situant à moins de deux kilomètres de la ligne d’arrivée. D’ailleurs tout le monde sera d’accord pour dire que, dans ce type d’arrivée, Valverde était sans doute un des rares à pouvoir suivre le coureur belge lors de son attaque décisive, et éventuellement le battre sur la ligne. Et je suis persuadé que si Valverde n’avait pas été tiraillé entre le désir de tirer Freire jusqu’au sommet du Cauberg et celui de jouer sa chance, il aurait fini plus près de Gilbert dans ce championnat du monde. En tout cas, on comprend la déception de nos amis espagnols, en voyant s’envoler un titre à leur portée, et ce d’autant plus que Samuel Sanchez et Alberto Contador avaient délibérément sacrifié leurs ambitions pour placer sur orbite Rodriguez, sans doute dans un mauvais jour, Freire et Valverde, lequel dut se contenter de la médaille de bronze. Voilà la réalité des faits, et de toute façon on ne peut pas refaire l’histoire.

Malgré tout on n’en voudra pas à Oscar Freire de cette frustration, laquelle démontre à l’évidence que c’était un authentique grand champion, même si ses jours de course entre 1998 et cette année ne sont pas aussi importants qu’on pourrait l’imaginer, victime de multiples blessures (genou, dos, selle, allergies) ou chutes au cours de sa carrière, notamment celle dont il fut victime lors du Tour de France cette année. On lui en voudra d’autant moins qu’il fut toujours parmi ceux qui ont eu des positions très fermes sur le dopage. Cependant il restera surtout dans l’histoire du vélo comme le meilleur routier-sprinter espagnol avec Miguel Poblet, que tout le monde craignait lors des arrivées au sprint dans les années 50. Et si j’évoque les années 50, c’est aussi parce que Freire est un routier-sprinter à l’ancienne, qui a remporté nombre de victoires sans avoir à sa disposition un train organisé pour l’emmener jusqu’aux trois cents derniers mètres. C’est d’ailleurs ainsi qu’il remporta son premier titre mondial.

Tout cela pour dire que Freire laissera un excellent souvenir à tous les amateurs de cyclisme, du moins ceux qui s’y intéressent de près. J’espère qu’il fera profiter de ses bons conseils les jeunes de sa région, la Cantabrie, et ceux de son pays, l’Espagne, même s’il est loin d’y être aussi populaire que le furent Bahamontes, Poblet, Delgado, Indurain ou aujourd’hui Valverde, Rodriguez et bien entendu Contador. Il est vrai qu’il a passé l’essentiel de sa carrière dans des équipes étrangères, comme Mapei (2000-2002), Rabobank (2003-2011), équipe dans laquelle il a certainement souffert de ne pas être néerlandais, et cette année Katusha.

C’étaient sans doute des choix de carrière, mais je reste persuadé qu’il aurait  un palmarès plus riche encore, s’il avait fait partie d’une grande équipe espagnole à son service exclusif dans les courses d’un jour. Il n’empêche, Oscar Freire peut être fier de ce qu’il a réalisé pendant les quatorze années de sa carrière professionnelle, et il se retire alors qu’il avait encore sa place parmi les meilleurs routiers, comme en témoignent ses victoires d’étape cette année au Tour Down Under et au Tour d’Andalousie, et plus encore ses places d’honneur au Grand Prix E3 et à la Flèche Brabançonne (second), à Paris-Bruxelles (troisième) et à Gand-Wevelgem et l’Amstel (quatrième), sans oublier sa dixième place lors de sa dernière course, le championnat du monde, dont il détient le record de victoires avec Alfredo Binda (1927, 1930 et 1932, Rik Van Steenbergen (1949, 1956 et 1957), et l’inévitable Eddy Merckx (1967, 1971 et 1974).

Michel Escatafal

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