Rugby : ces charnières qui m’ont marqué…Partie 1

Pour avoir presque toujours manipulé un ballon en position de demi d’ouverture, il est évident que j’ai toujours porté un regard énamouré sur ce poste et celui de demi de mêlée. En rugby, de tout temps, quand on parle des demis, on évoque toujours la charnière, parce que la position de ces joueurs sert de lien entre le jeu d’avants et celui des arrières. Cela permet de comprendre pourquoi apparaît si évidente la nécessité d’avoir une bonne cohésion entre ces deux joueurs…ce qui curieusement n’apparaît pas toujours dans la composition des divers XV de France qui ont fait l’histoire du rugby français au niveau international. Si j’emploie le mot curieusement, c’est parce qu’effectivement c’est une des curiosités de notre rugby, alors que dans les autres grandes nations la notion de paire de demis semble davantage privilégiée. C’est d’ailleurs pour cela que je vais évoquer aujourd’hui et dans les prochains jours des charnières qui ont eu une durée de vie très différente, mais qui ont toutes marquées l’histoire de notre rugby.

La première paire de demis dont je veux parler, Danos-Martine,  est presque fictive, parce qu’elle ne compte que quelques matches internationaux à son actif, dont trois lors de la fameuse tournée en Afrique du Sud en 1958, plus deux autres en 1960 dans le Tournoi des Cinq Nations. C’est assez peu reconnaissons-le pour marquer l’histoire, mais chaque fois ce fut tellement  convaincant qu’on avait l’impression que ces deux merveilleux stylistes avaient toujours joué ensemble.  Il est vrai que tous deux illustraient à merveille la phrase attribuée à Pierre Danos : « En rugby, il y a deux sortes de joueurs : ceux qui jouent du piano et ceux qui les déménagent ». En tout cas, quand Pierrot Danos mettait son habit de lumière (on l’appelait Dominguin en référence au roi des toreros à l’époque), sa classe presque trop provocante illuminait le jeu de l’AS Béziers ou celui du XV de France. Et son association avec le plus talentueux des attaquants de la décennie 50 ne pouvait que donner une rayonnante sérénité à l’équipe de France, les rares fois où ils composèrent la paire de demis du XV de France.

Mais me direz-vous, comment se fait-il que pareille charnière n’ait pas évolué plus souvent ensemble ?  Réponse, pour plusieurs raisons : d’abord ce n’est qu’en 1957 que Gérard Dufau, dont J. Prat affirmait qu’il était un des deux meilleurs demis de mêlée qu’il ait connus (avec le Gallois Tanner), a arrêté sa carrière internationale, et à l’époque il était le capitaine du XV de France. Ensuite Roger Martine formait avec Maurice Prat, à Lourdes et dans le XV de France, la plus belle paire de centres du rugby international.  Certes il est arrivé que Roger Martine opère à l’ouverture dans le XV de France, par exemple dans la grande équipe de 1955 (associé à Gérard Dufau) qui manqua de très peu le grand chelem, mais dans l’esprit des sélectionneurs la place de Martine était d’abord au centre. On notera d’ailleurs que si Martine a joué au poste de demi d’ouverture, en 1958, lors d’un match contre la sélection sud-africaine du Nord et Ouest Transvall, c’est uniquement parce qu’il le demanda, estimant qu’il y avait moins de risques à ce poste qu’à celui de centre, pour son épaule endommagée. L’expérience ayant été très concluante, on la renouvela bien évidemment. Mais comment eut-elle pu ne pas être concluante, tellement Danos et Martine étaient rugby jusqu’au bout des ongles ?

Passons maintenant à une paire qui fit les beaux jours du XV de France entre 1960 et 1963, formée par deux joueurs opérant dans des clubs voisins, Pierre Lacroix (Stade Montois puis S.U. Agenais), dit  Pottiolo,  et Pierre Albaladejo le Dacquois, connu aussi sous le nom de  Bala, comme on l’appelait toujours quand il commentait les matches pour la radio ou la télévision. Les deux hommes étaient très dissemblables, l’un (Lacroix) étant aussi large que haut, alors que l’autre (Albaladejo) était plutôt élancé. Il n’empêche, les deux hommes formèrent une des plus belles associations que le XV de France ait produit jusqu’à nos jours. Lacroix, par exemple, n’avait certainement pas l’allure d’un Danos, mais il faisait preuve d’une solidité exemplaire quand il s’agissait d’évoluer derrière un pack dominé. Quant à Pierre Albaladejo, personne ne saurait le comparer à Roger Martine, ni même à ces autres ouvreurs surdoués passés  très tôt à XIII qu’étaient Jacky Merquey ou Claude Mantoulan, mais le joueur était solide, et en plus il  disposait d’un remarquable jeu au pied, à la fois maître canonnier et expert dans l’art de mettre des drops. D’ailleurs, il fut surnommé  Monsieur Drop, après en avoir passé trois lors d’un France-Irlande à Colombes en 1964.

Un peu plus tard, à la fin des années 60 et au début des années 70, une autre paire de demis allait faire la une des journaux, celle composée des Voultains (d’origine landaise)  Lilian et Guy Camberabero. Après des débuts en équipe de France peu convaincants,y compris quand ils furent sélectionnés ensemble pour la première fois sous le maillot national (contre la Roumanie en 1964), les deux frères allaient éclater dans un match contre l’Australie en février 1967, et déclencher une de ces guerres picrocholines dont les Français raffolent, entre d’une part les partisans d’un jeu d’attaque illustré par les frères Boniface avec Jean Gachassin à l’ouverture, et  les autres dont la préférence allait vers un rugby de tranchée, pour parler comme à l’époque.  Jean Gachassin était considéré par de nombreux techniciens comme le meilleur ouvreur de la planète, en tout cas le numéro 10 parfait pour lancer les attaques, à la fois vif, inspiré et sans doute le plus complet parce que sachant tout faire. Evidemment, Guy Camberabero ne jouissait pas de la même considération…sauf auprès des sélectionneurs, bien décidés à le voir évoluer avec son frère, quitte à faire jouer Gachassin au centre ou à l’arrière.

Les résultats allaient donner raison aux sélectionneurs à partir de ce match contre l’Australie (victoire 20-14), puisque le XV de France allait accumuler les victoires avec chaque fois une grosse contribution des frères Camberabero, notamment Guy dont la précision dans les coups de pied était ébouriffante. 17 points contre l’Australie, plus un essai de Lilian, 10 points sur les 16 marqués contre l’Angleterre (victoire 16-12 à Twickenham), 27 points contre l’Italie (victoire par 60 à 13), 14 points contre le Pays de Galles (battu par 20 à14), 8 points contre l’Irlande défaite chez elle (11-6). Tout cela entre février et avril. Mais le festival de Guy Camberabero n’était pas terminé, puisqu’après une tournée en Afrique du Sud moins prolifique (13 points en deux tests sans son frère), les deux frères Camberabero allaient permettre à l’équipe de France de réaliser le premier grand chelem de son histoire en 1968.

Pourtant le tournoi n’avait pas très bien commencé pour les Cambé, Guy se contentant des 2 points de la transformation d’un des deux essais français contre l’Ecosse à Murrayfield. Petit bilan dans un match affligeant de médiocrité  qui, sur la pression de l’opinion, obligea les sélectionneurs à remettre Gachassin à l’ouverture contre l’Irlande associé à son demi de mêlée au F.C. Lourdes, J.H. Mir. Les Français avaient enfin attaqué davantage, marquant deux très beaux essais, mais ce XV de France était de nouveau chamboulé après un match contre le Sud-Est organisé dans le cadre des festivités des J.O. de Grenoble, l’équipe de France s’inclinant 11-9. Du coup on rappela les Camberabero pour le match suivant contre l’Angleterre, Gachassin glissant au centre. La France l’emporta avec beaucoup de réussite grâce à un essai de Gachassin, transformé par Guy Camberabero, lequel convertit aussi une pénalité, le reste des points français étant le fait de deux drops de Claude Lacaze et Lilian Camberabero. Trois matches, trois victoires dans le Tournoi.

Le Grand Chelem était en vue et, comme en 1955, c’était le match contre les Gallois qui allait en décider, sauf que cette fois le match avait lieu à Cardiff. Un match que les Français remportèrent sur le score de 14 points à 9 avec 11 points pour les frères Camberabero,  dont un essai de Lilian. Un match où le XV de France avait eu beaucoup de chance, mais qui permettait de réussir enfin là où tous les plus grands XV de France avaient échoué jusque-là. Curieux paradoxe quand même, où la réussite des Cambé avaient masqué toutes les faiblesses du XV de France, faute de solliciter ses attaquants. On comprend les restrictions des puristes vis-à-vis du jeu qui était proposé par les Français avec à la baguette les Camberabero, mais les sélectionneurs étaient contents, car seuls à leurs yeux les résultats comptaient.

En tout cas cette réussite des frères Camberabero avait déclenché des polémiques sans fin, étant entendu que celles-ci portaient uniquement sur leur présence ou non dans l’équipe, au point qu’on pouvait lire dans les journaux qu’avec les Cambé on pouvait mettre qui on voulait en trois-quarts, parce que c’était sans importance. Rien que ça ! Mais avant de tirer leur révérence, les Cambé allaient faire un dernier pied de nez à leurs multiples détracteurs en devenant champion de France en 1970, avec leur équipe La Voulte Sportif, battant en finale l’AS Montferrandaise. Ce jour-là en effet, les Voultains l’emportèrent (3-0) grâce à un essai du trois-quart centre Vialar, les Camberabero n’ayant rien marqué, Guy ratant toutes les pénalités qu’il tenta et frappant un drop sur le poteau à la dernière minute.  Les moqueurs, aux vestiaires!

Michel Escatafal

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One Comment on “Rugby : ces charnières qui m’ont marqué…Partie 1”

  1. DDuret dit :

    Jamais été fan des Cambérabero… De Claude Lacaze, oui !!!


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