Magni, presque un campionissimo

L’affaire Armstrong est en est presque à son terme, du moins pour ce que l’on en connaît, ce qui ne peut que réjouir les vrais amateurs de vélo. Ainsi, comme on le pressentait, Armstrong est destitué de ses titres, sans que l’on sache encore s’ils vont être attribués à d’autres coureurs ou pas (nous le saurons vendredi)…ce qui n’a pas grande importance pour nombre d’entre nous. Enfin, on aura au moins eu confirmation que l’UCI ne se fait pas trop d’illusions sur l’éradication du dopage, par la voix de son président Pat Mac Quaid, lequel n’a pas hésité à affirmer, dans sa conférence de presse de lundi, « qu’il y aura toujours des situations où des coureurs seront tentés par le dopage », ajoutant un peu plus loin « qu’on ne change pas des habitudes en une nuit et celles-là sont présentes depuis très longtemps dans notre sport ». Personne ne lui en voudra de cette affirmation, du moins ceux qui connaissent un tant soit peu la nature humaine, de même qu’on ne lui en voudra pas de suivre l’idée du président de l’Agence mondiale antidopage sur une éventuelle forme d’amnistie, parce qu’il faut bien finir par tourner la page un jour ou l’autre.

Passons à présent à un autre évènement qui nous remplit de chagrin, le décès vendredi d’un des grands champions des années 40 et 50, l’Italien Fiorenzo Magni. Au passage on peut observer que dans certains cas le vélo conserve, puisque Magni est mort à l’âge de presque 92 ans (il est né le 7 décembre 1920), après une carrière professionnelle qui a duré entre 1938 et 1956. Une carrière qui a fait de lui une sorte de sous-campionissimo, terme que j’emploie avec beaucoup de respect, parce qu’il a couru dans l’ombre des deux géants du cyclisme italien et mondial de l’époque, dont il n’avait ni la merveilleuse  facilité de l’un, Coppi, né un peu plus d’un an avant lui, ni la puissante efficacité de l’autre, Bartali, de six ans son aîné, et comme Magni d’origine toscane. Voilà pour les raccourcis entre ces grands champions, en notant que même avec une présence aussi encombrante que celle de ses deux prestigieux compatriotes, il a quand même réussi à se faire une place de  troisième homme, grâce aux multiples succès qu’il a obtenus dans sa carrière, avec pour point d’orgue trois Tours d’Italie et trois Tours des Flandres.

Six victoires dans trois monuments de l’histoire du cyclisme sur route suffisent à classer un coureur parmi les très grands, juste derrière les plus grands. D’ailleurs, si dans mon palmarès des grandes épreuves, Fiorenzo Magni se situe à un honorable 32è rang, cela ne reflète pas complètement l’étendue de ce palmarès. En effet, il  a aussi remporté la plupart des classiques italiennes comme le Tour du Piémont, (1942, 1953 et 1956), les Trois Vallées Varésines en 1947, le Tour de Toscane en 1949 et 1954, Milan-Turin en 1951, le Tour du Latium en 1951 et 1956, le Tour de Romagne en 1951 et  1955, Sassari-Cagliari et le Tour de Vénétie en 1953, et Milan-Modène en 1954 et 1955, autant d’épreuves très prisées à l’époque, et qui le sont encore de nos jours pour certaines d’entre elles, où la concurrence était rude, pour ne pas dire très rude, comme elle l’était pour devenir champion d’Italie, ce qu’il fut à trois reprises. Enfin et surtout, parce que durant toutes ces années, Magni a eu affronter non seulement Coppi et Bartali, mais aussi Koblet, Kubler, Bobet, sans oublier Van Steenbergen, Schotte, Impanis, De Ryjcke  ou Ockers dans les courses d’un jour. Que du beau monde !

N’oublions pas non plus que Magni a terminé à la deuxième place du Giro en 1952, derrière Coppi, et en 1956 derrière Charly Gaul, et plus encore que la malchance où des malheurs dont il n’était nullement responsable l’ont privé sans doute d’un Tour de France, mais aussi d’un titre mondial et d’un Tour de Lombardie, ce qui l’aurait placé beaucoup plus haut dans la hiérarchie des meilleurs sans ces évènements fâcheux. Pour le Tour de France, ce fut  quelque chose de rocambolesque qui l’empêcha d’arriver en jaune à Paris en 1950. Cette année-là le maître, Coppi, n’était pas là parce qu’il s’était fracturé le bassin à l’entrée des Dolomites dans le Giro. Du coup Gino Bartali et Magni se retrouvèrent leaders des équipes italiennes engagées dans la Grande Boucle, la grande équipe emmenée par Bartali et celle des cadetti  par Magni, le directeur de l’équipe d’Italie, Alfredo Binda, étant chargé de faire cohabiter les deux leaders pour qu’un Italien arrive en jaune à Paris.

Hélas pour Binda, l’ego de Bartali était trop développé, d’autant qu’il n’était plus le grimpeur ailé qu’il fut à ses plus belles heures.  Et le drame pour Magni survint sans qu’il ait pu dire son mot, sous la forme d’un abandon à la fin de l’étape Pau-Saint-Gaudens, remportée par Bartali devant Bobet et Ockers, alors que le leader des cadetti venait de s’emparer du maillot jaune. Que s’est-il passé réellement pour que l’on en arrive à cette extrémité? En fait, tout simplement un banal accident de course, comme il y en a eu beaucoup dans l’histoire du Tour, dû à un écart fait par une moto qui jeta à terre Robic, Bartali et Bobet, sans conséquences pour les coureurs…du moins sur le plan de leur intégrité physique. Disons, sans qu’on puisse le jurer, que Bartali profita de cet accident pour renoncer à poursuivre une épreuve qu’il savait ne pas pouvoir gagner. Il affirma en effet, à l’arrivée de l’étape, avoir été frappé au moment de sa chute par des individus qui en voulaient à sa vie, d’où sa résolution d’arrêter la course, estimant que la sécurité de son équipe n’était pas assurée. Et malgré les supplications des organisateurs du Tour et contre l’avis d’Alfredo Binda, Bartali obtint de la fédération italienne qu’on retirât l’ensemble des coureurs italiens, les cadetti de Magni compris.

Magni pour sa part, eut beaucoup de mal à accepter ce sacrifice, alors qu’il était en très bonne position pour gagner le Tour, compte tenu du fait que les Pyrénées étaient passées, et  que de toutes façons il compensait ses limites en montagne par de formidables qualités de descendeur (à l’époque les arrivées au sommet étaient très rares).  Magni essaya donc à son tour de faire fléchir Bartali, mais rien n’y fit. Il entendit même Bartali s’écrier : « Je ne repartirais pas même si le Pape en personne venait me le demander » ! Gino le Pieux, comme on l’appelait, ne respectait pas vraiment les commandements de son Eglise, dans la mesure où les motifs de son retrait étaient fallacieux, comme en témoignera Louison Bobet, lequel estimait que Bartali n’avait pas été frappé. Tout juste reconnaissait-il des insultes vis-à-vis du coureur italien, les spectateurs présents essayant surtout d’être les premiers à aider les coureurs à se remettre en selle.

On le voit les témoignages sont divergents sur cette affaire, mais ils sont tous concordants pour dire que Magni avait perdu une belle occasion de gagner le Tour…ce dont allait profiter le Suisse Kubler, qui allait être dominé par Magni dans le Giro 1951. Deux ans plus tard, en 1952, c’est une autre grande victoire qui s’envola, cette fois par pure malchance, lors du championnat du monde sur route 1952. Celui-ci fut remporté par  un Allemand inconnu Heinz Muller, dont ce fut la seule victoire significative, à cause d’un bris de selle qui affecta Magni au moment du sprint. Et en 1953, alors qu’il était en tête du Tour de Lombardie, ce fut un signaleur qui l’envoya sur une mauvaise route, lui faisant perdre la course, gagnée finalement par Bruno Landi.

Néanmoins, si l’on fait le bilan de sa carrière, Fiorenzo Magni n’aura pas eu trop à se plaindre, dans la mesure où de l’avis de nombreux suiveurs de l’époque il a tiré la quintessence de ses qualités intrinsèques, auxquelles il faut ajouter un grand courage et une dureté au mal exceptionnelle. Ainsi, il a fini second du Giro 1956, comme je l’ai écrit précédemment, terminant l’épreuve à seulement 3mn27s de Gaul, avec une fracture de la clavicule et du bras, attachant une corde au guidon qu’il mordait fortement pour pouvoir supporter la douleur et guider son vélo. On imagine la scène, surtout quand en plus il fallait monter le Monte Bondone dans une tempête de neige apocalyptique…qui provoqua l’abandon de 44 coureurs dont le Maillot rose, l’Italien Pasquale Fornara, moins dur au mal que son compatriote.  C’était vraiment l’époque héroïque du cyclisme, et qui mieux que Magni symbolisait cette capacité à supporter les pires souffrances en faisant son métier ?

Mais au fait, était-il prédestiné à ce métier ? Sans doute, car pour aider son père dans sa petite entreprise familiale de transport, il voyageait beaucoup…à vélo. Et c’est comme cela qu’il eut l’idée de commencer à courir dès l’âge de 16 ans, gagnant de nombreuses courses chez les amateurs avant de passer professionnel en 1938. Ensuite sa carrière fut interrompue par la seconde guerre mondiale, comme celle des coureurs de sa génération. A propos de guerre mondiale, certains lui reprocheront d’avoir appartenu à cette époque à une milice fasciste, ce qui lui vaudra une suspension en 1946, jusqu’en 1947, une prise de position qu’il ne reniera jamais…à l’inverse de tant d’autres personnes souvent beaucoup plus impliquées. Pourtant cela le suivit, certains affirmant même que Coppi lui reprocha ses amitiés douteuses dans le Giro 1948 que Magni remporta…grâce aux poussettes de ses « amis », arrivant par cars entiers au sommet des cols pour redescendre et s’installer sur les pentes les plus rudes afin de pousser leur champion. Cela fut caractéristique notamment dans le terrible Pordoï,  ce qui vaudra à Magni 2 minutes de pénalité, qui ne l’empêcheront pas de gagner ce Giro, malgré les réclamations de Coppi et son équipe qui espéraient une sanction beaucoup plus sévère, voire même une exclusion de la course. Du coup, voyant l’inanité de leurs efforts  pour faire fléchir les commissaires, Coppi et son équipe décidèrent de se retirer d’une épreuve qu’ils estimaient avoir été faussée.

Cette polémique n’avait pas amélioré l’image de  Magni et on allait lui en parler longtemps, lui même étant le premier à essayer constamment de gommer l’image de cet épisode peu glorieux qu’il traîna jusqu’à la fin de sa carrière, même d’une façon très atténuée, ce qui explique sans doute l’attitude de sa fédération dans le Tour de France 1950. Heureusement pour lui, Magni remportera deux autres Tours d’Italie, sans avoir à faire face aux controverses, battant en 1951 Rik Van Steenbergen de moins de 2 minutes (1mn46s) et Kubler de2mn 36s. Il avait sauvé l’honneur des Italiens dans la mesure où Coppi n’était arrivé qu’à la quatrième place, payant son manque de préparation dû à une chute dans Milan-Turin deux mois plus tôt. En 1955, c’est ce même Coppi qui aidera Magni à mater le jeune Gastone Nencini, pour qu’il s’adjuge un troisième Giro. Coppi n’était pas rancunier !

Mais tout autant que ses trois Tours d’Italie, c’est son fameux triplé dans le Tour des Flandres qui allait faire sa réputation pour la postérité, et qui lui vaudra d’être surnommé le Lion des Flandres. Un surnom cent fois mérité d’autant qu’il remporta la grande classique flamande trois fois consécutivement (1949, 1950 et 1951), montrant sa supériorité sur ces routes ô combien difficiles. Au passage, on peut regretter aujourd’hui cette extrême spécialisation des coureurs qui les conduit à ne pas disputer certaines épreuves de peur de compromettre leur participation au Tour de France, tellement importante aux yeux des sponsors. En disant cela je pense à ce qu’a fait cette année (début aôut)  Contador dans l’Eneco Tour, sur une partie des routes empruntées dans le Tour des Flandres, le coureur espagnol se sentant particulièrement à l’aise sur les monts flandriens. Fermons la parenthèse, et revenons à ces trois magnifiques succès de Magni dans ce que certains ont appelé le championnat du monde des Flandres.

Il faut d’abord rappeler que jusqu’à ces succès de Magni, un seul coureur non-belge avait remporté le Tour des Flandres, le Suisse Suter…en 1923. C’est dire ! La première de ces victoires, le 10 avril 1949, il la doit curieusement à celui que l’on peut considérer comme son vrai rival de l’époque, Ferdi Kubler, coureur qui avait un peu les mêmes caractéristiques que les siennes, à commencer par le courage et la volonté. Ce fut en effet, Kubler qui déclencha les hostilités peu après la ravitaillement, relayé ensuite par Caput et Magni, lequel plaça un contre qui provoqua la décision, Magni l’emportant facilement au sprint devant Ollivier, Schotte surnommé  le dernier des Flandriens, Sterckx et Impanis. Les Belges avaient de nouveau trouvé leur maître dans l’épreuve ! Et pourtant Magni, qui avait abandonné sans gloire l’année précédente, était venu disputer cette épreuve après un long voyage en train, accompagné de son fidèle équipier, Tino Ausenda, et d’un journaliste de la Gazzetta dello Sport, avec pour tout bagage le nécessaire de toilette, sa tenue de coureur, et son vélo doté de gros pneus.

L’année suivante apportera pleinement confirmation du nouveau statut de Flandrien accordé à Magni. Le 2 avril 1950, il n’aura besoin de personne pour dynamiter la course. Une course disputée sous la pluie et le froid, où l’on avait rajouté deux monts, le Tiegemberg, long de 750 mètres avec des passages à 9%, et le célèbre Mur de Grammont avec ses pavés. Il n’en fallait pas plus pour que Magni démontre sa supériorité dans cette épreuve qu’il faisait sienne, surclassant ses adversaires dans le Kruisberg, et passant au Mur de Grammont avec  5 minutes d’avance, pour finalement s’imposer avec 2mn15s sur Brick Schotte et 9mn20s sur le Français Louis Caput. Quel numéro…digne d’un Coppi !

Enfin, troisième volet de ce magnifique triptyque, l’édition 1951, qui permit à Magni d’entrer définitivement dans la légende du cyclisme, et qui allait le faire devenir le Lion des Flandres. Il fallait encore une fois être très fort pour dominer des Belges déchaînés, bien désireux de retrouver leur suprématie sur des terres où ils ont fait leurs classes pour nombre d’entre eux. Mais Magni avait encore une fois, en ce 1er avril 1951, une alliée de choix : la météo. Magni n’était jamais aussi fort que dans les conditions extrêmes, et il allait le prouver en dominant la course de la tête et des épaules, malgré un Van Steenbergen assoiffé de revanche devant l’insolente domination de cet Italien, qui en arrivait parfois à se prendre pour Coppi. Magni s’imposera de nouveau, après un raid solitaire de 75 km, laissant ses poursuivants, à l’issue des 273 km de course, à 5mn35s pour Bernard Gauthier, excellent deuxième, à 10mn32 pour un autre Français, Redolfi, et l’Italien Loretto Petrucci, à 11mn50s pour Baldassari (Français lui aussi), et à 12mn30s pour Van Steenbergen, finalement sixième…et premier belge ! Non seulement Magni avait prouvé qu’on pouvait battre les Belges sur leurs terres, mais il avait tellement démythifié le Tour des Flandres, que les étrangers allaient enfin pouvoir se sentir davantage chez eux dans cette course.

Voilà quelques aspects de l’énorme apport au cyclisme d’un coureur comme Fiorenzo Magni, auquel aussi il faut ajouter le mérite d’avoir été le premier à amener des sponsors extérieurs. C’est ainsi qu’en 1954, son équipe s’appellera Nivea-Fuchs. Il y terminera sa carrière. Mais Magni était aussi un passionné de matériel, comme il le prouvera dès 1949, lors du Tour des Flandres, où il avait eu l’idée d’utiliser des gros pneus, et en 1950 en utilisant des jantes en bois pour amortir les chocs des pavés. Bref, un immense champion qui a certes eu le malheur de naître à peu près à la même époque que Coppi et Bartali, comme je l’ai évoqué précédemment, mais un champion qui a su admirablement tirer son épingle du jeu de la rivalité entre les deux campionissimi, l’un comme l’autre voulant d’abord gagner, mais surtout ne voulant pas en cas de défaite que ce soit l’autre qui gagne. En tout cas cette belle carrière lui permettra d’occuper successivement le poste de sélectionneur national, de devenir président de l’Association des coureurs et président de la Ligue professionnelle italienne. Un beau parcours de dirigeant, qui montre l’influence exercée par le coureur Fiorenzo Magni. Je suis persuadé qu’au paradis des champions du vélo, ses vieux rivaux l’ont accueilli avec les égards dû à son rang dans l’histoire du cyclisme.

Michel Escatafal

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4 commentaires on “Magni, presque un campionissimo”

  1. Jody dit :

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