Gauchers de génie dans le sport – partie 2 (rugby)

Je vais aborder à présent  un sport où les gauchers ont une influence d’autant plus importante sur le jeu, que les points marqués le sont toujours très souvent avec les pieds. Il s’agit évidemment du rugby. Ceux que j’ai choisis, un peu par hasard, me font penser à certains moments bien particuliers de ce jeu, que nous sommes très nombreux en France à aimer avec passion. Pour commencer je veux évoquer Michel Vannier (photo), un joueur très controversé à l’époque, qui fait resurgir des souvenirs à la fois heureux et douloureux. Heureux grâce aux victoires du XV de France, auxquelles il a largement contribué avec ses mains et son pied gauche, douloureux en raison d’une vilaine blessure qui l’a éloigné des terrains pendant un an, après avoir risqué l’amputation.

Tout d’abord il faut préciser que Michel Vannier était déjà un cas avant même qu’il ne fût connu, parce qu’il était né à Etain dans la Meuse, un département où rares sont les joueurs de rugby passés à la postérité. Cela dit, Vannier était un joueur extrêmement doué, comme en témoigne le fait qu’il ait été lauréat du Concours national du jeune rugbyman, avant de devenir international juniors dans la même équipe qu’André Haget, Vincent Cantoni, André Save et Jean Barthe, qui furent par la suite internationaux à XV et à XIII. Comme en témoigne aussi le qu’il ait été international militaire d’athlétisme sur 100m et 200m, ce qui explique son extrême rapidité. Mais c’était aussi un remarquable buteur, ayant marqué avec son pied gauche plus de 180 points pour l’Equipe de France. Les plus anciens ont encore en mémoire ce formidable coup de botte qui lui permettait  de passer des drops de 50 mètres et de s’en servir pour dégager son camp et soulager son équipe.

Bref, un très grand arrière comme le rugby français n’en a peut-être jamais eu d’aussi complet, même s’il fut très critiqué chez nous alors qu’il était unanimement apprécié par les Britanniques, lesquels le considéraient comme le meilleur arrière du monde! Dommage qu’il ait perdu presque deux ans de rugby au plus haut niveau, ayant été blessé gravement lors de la tournée en Afrique du Sud en 1958, victime de son courage qui lui valut une rupture des ligaments de son genou droit, l’action dans laquelle il subit sa blessure ayant permis à son équipe d’éviter un essai. Après une longue rééducation, Brin d’Osier, comme on l’appelera plus tard, réintègra naturellement le XV de France (en 1960). Et, à l’occasion d’un fameux France-Afrique du Sud en février 1961, il réalisa une prestation qui lui valut d’être porté en triomphe et de recueillir l’admiration de ses adversaires. Ce chef d’oeuvre avait d’autant plus de valeur pour lui, que c’est contre des Sud-Africains ( Natal) qu’il fut victime de sa grave blessure à Springs.

A peu près à la même époque, je veux aussi évoquer un autre arrière encore plus oublié que Vannier…parce qu’il était roumain. Il s’appelle Alexandru Penciu, et aurait sans aucun doute fait une belle carrière au niveau international s’il était né dans un grand pays de rugby, une carrière qu’il acheva en 1974 à l’âge de 41 ans, après être devenu un joueur légendaire de l’équipe de Roumanie. Même si sa réputation n’a pas l’éclat qu’elle aurait mérité, en raison du peu de contacts internationaux que son équipe nationale entretenait avec les grandes nations du rugby, elle a quand même traversé les frontières de son pays, grâce  aux matches que l’équipe de Roumanie jouait chaque année contre le XV de France. En 1960, par exemple, alors que le XV de France était tout auréolé de son tournoi victorieux, les Roumains lui infligèrent une cruelle défaite (11-5) à Bucarest, en grande partie à cause du pied de Penciu qui réussit deux drops et une transformation.

Il n’avait pas les dons de Vannier, mais c’était un remarquable arrière quand même, assez rapide  pour qu’on lui confiât un certain temps le rôle d’ailier, et de surcroît excellent buteur. D’ailleurs, c’est sur une pénalité de Penciu que la Roumanie battit de nouveau l’équipe de France le 11 novembre 1962. L’année d’après, le 15 décembre 1963, ce même Penciu réussit le drop qui permit à l’équipe de Roumanie d’arracher le match nul au XV de France. Un peu plus tard il deviendra le capitaine de cette équipe roumaine que le XV de France battra 8-3 en novembre 1965. Il opèrera au poste d’ailier, face à Darrouy en novembre 1966 à Bucarest (9-3 pour la France), marquant de nouveau les points roumains sur pénalité.  L’année suivante, en décembre 1967, ayant retrouvé son poste d’arrière, il inscrira les trois points de son équipe grâce à une pénalité, insuffisants toutefois pour empêcher la défaite de son pays (11-3). Ce sera la dernière fois qu’il rencontrera l’équipe de France, un pays qu’il retrouvera entre 1978 et 1980, pour entraîner l’équipe de l’US Oyonnax.

Mais  Penciu s’est aussi fait connaître en Grande-Bretagne, où son équipe de club, le Steaua de Bucarest, rencontra lors d’une tournée en 1955 les équipes galloises de Swansea (victoire 19-3) et de Cardiff à l’Arms Park (défaite 6-3), devant une foule digne de celle du Tournoi, et l’équipe anglaise des Harlequins, qui fut tenue en échec par le Steaua (9-9). Ces trois matches permirent aux Britanniques de se faire la même opinion sur Penciu que celle qu’avaient les Français, lesquels le considéraient comme un des meilleurs arrières du monde. Cela lui valut aussi d’être surnommé dans son pays «Alexandre le Grand », sans que les Britanniques trouvent l’appellation exagérée. Il est vrai qu’avec le Steaua, Penciu a remporté dans son pays cinq titres de champion national, et neuf Coupes de Roumanie. Tous ces titres en ont fait naturellement un élément incontournable de l’équipe de Roumanie, dont il a porté à 37 reprises les couleurs entre 1953 et 1967. Comme je l’ai écrit précédemment, son coup de pied était d’une longueur remarquable, ce qui lui permettait de tenter des drops de très loin, comme lors d’une finale du championnat de Roumanie (en 1964) contre l’autre grand club de l’époque, le Grivita Rosie Bucuresti, où il botta avec son pied gauche un drop phénoménal de 55 mètres, permettant d’assurer le succès de son équipe (6-0). En fin de carrière, il partit jouer et entraîner le club de Rovigo en Italie, devenant de ce fait le premier grand joueur roumain à évoluer à l’étranger.

Dans les années 70, il y eut en France un autre joueur qui n’a pas fait la carrière internationale qu’il méritait, le Biterrois Henri Cabrol, que l’on a appelé « Monsieur Finale », tellement il paraissait transcendé chaque fois que son club, l’AS Béziers, arrivait en finale du championnat de France…ce qui était une habitude (7 fois avec Cabrol à l’ouverture pour 6 titres). Lui aussi disposait d’un pied gauche de très grande qualité, avec une longueur et une précision remarquable, ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi un très bon leader d’attaque. Cet ensemble de qualités aurait dû lui valoir de porter à de nombreuses reprises le maillot frappé du coq, ce qui ne fut pas le cas pour des raisons que tout le monde (ou presque) ignore, d’autant que le XV de France a compté jusqu’à sept Biterrois en équipe de France en 1972. Cela étant, bien que ne comptant que six capes d’international, Cabrol restera à jamais comme un des meilleurs demis d’ouverture de notre rugby. Et si quelqu’un en doutait, il suffit de se rappeler son drop plein de sang-froid à la toute dernière minute de la finale du championnat de France en 1974, privant ainsi le R.C. de Narbonne et Walter Spanghero d’un titre cent fois mérité. Tous ceux qui ont vu le match se rappellent de cette touche avec lancer narbonnais, chipé par Palmié et dévié sur Astre, qui d’une longue passe transmet à Cabrol, lequel au milieu de quatre Narbonnais tape un drop dans la foulée (du pied gauche) qui passe très haut au milieu des poteaux, plongeant dans le malheur des Narbonnais qui se voyaient déjà en train de soulever le bouclier de Brennus.

Plus près de nous, les deux autres gauchers dont je voudrais parler, l’Anglais Wilkinson et le Néo-Zélandais Dan Carter,  sont deux des plus grands ouvreurs de l’histoire du rugby, en même temps que les deux meilleurs buteurs de tous les temps, du moins pour le nombre de points marqués en match international, car rien ne dit qu’ils sont supérieurs à ce que furent Puig-Aubert (années 40 et 50), Don Clarke (années 50 et 60) ou Grant Fox (années 80 et 90). J’ai déjà longuement écrit sur Jonny Wilkinson, l’actuel ouvreur toulonnais, notamment dans un article où je l’avais appelé Le plus que parfait.  J’aurais aussi pu écrire la même chose sur Dan Carter qui, lui aussi, a su se faire apprécier des Français, mais sur un temps beaucoup plus court, puisque malheureusement pour lui, il n’a joué que cinq matches en raison d’une grave blessure (rupture partielle du tendon d’Achille) contractée au début de son séjour à Perpignan, lors d’un match au Stade de France entre l’USAP et le Stade Français. Depuis il s’est parfaitement  remis et a repris le cours de ses exploits avec les All Blacks, devenant même champion du monde l’an passé, bien qu’ayant été blessé pendant la Coupe du Monde. C’est un joueur comme Wilkinson, doué d’un jeu au pied remarquable, mais aussi excellent joueur de ballon. Bref, un demi d’ouverture comme nous aimerions en avoir un en France.  En attendant il nous reste l’espoir de le voir revenir chez nous, ce à quoi semble s’activer le Racing Métro. Tant mieux s’il vient en 2013, car cela nous fera avec Wilkinson et un autre All Black, McAlister,  un trio d’ouvreurs comme aucune autre ligue n’en a sur la planète rugby.

Michel Escatafal

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