Gauchers de génie dans le sport – partie 3 (football)

Compte tenu de son universalité, le football a évidemment recelé nombre de très grands joueurs ayant un pied gauche magique. Le choix est tellement important qu’on ne peut l’illustrer qu’à travers des joueurs qui nous ont marqué pour une raison ou un autre, et qui ne sont pas nécessairement les meilleurs. J’ai déjà évoqué le nom à plusieurs reprises de certains d’entre eux, notamment le Hongrois Puskas, l’Anglais Bobby Charlton,  le Brésilien Rivélino, l’Argentin Maradona et Lionel Messi. J’y ajouterai l’Italien Riva, et deux joueurs français qui furent eux aussi parmi les meilleurs que notre pays ait connus, le Nancéien et Rémois Piantoni et le Monégasque Théodore Szkudlapski, dit Théo.

Que dire de plus sur Puskas que je n’ai déjà dit, sauf pour rappeler une fois de plus qu’il a fait partie à la fois d’une des plus grandes équipes nationalles de tous les temps, la grande équipe de Hongrie des années 50, et qu’il a opéré dans ce que certains considèrent comme la meilleure équipe de club de l’histoire, le Real Madrid de la fin des années 50, avec comme partenaires Di Stefano, Kopa, Gento, Zarraga ou Santamaria. Cela suffit comme carte de visite, surtout si l’on ajoute que les statistiques personnelles de Puskas (625 buts pour 631 matches en club plus 84 buts en 89 sélections nationales) n’ont pas d’équivalent en dehors de Pelé.  Le Major galopant, comme on appelait Ferenc Puskas, appartient vraiment, grâce à son pied gauche exceptionnel, au Panthéon des footballeurs, et on peut même dire aux toutes premières places.

On dira la même chose d’un autre footballeur au pied gauche magique, l’Anglais Bobby Charlton. Son histoire est vraiment hors du commun, puisqu’il a fait partie des rescapés de la catastrophe aérienne de Munich qui avait décimé le 6 février 1958 l’équipe de Manchester United, une équipe dont tout le monde à l’époque disait qu’elle serait irrésistible, compte tenu du jeune âge et de la qualité des joueurs qui la composaient.  Et c’est lui qui allait permettre à son club de toujours, de se reconstituer et de redevenir ce qu’il était avant cette catastrophe. La preuve, en 1968, Manchester United remportera sa première Coupe d’Europe des clubs champions avec à sa tête Bobby Charlton. Mais avant cela, il sera la plaque tournante de l’équipe d’Angleterre vainqueur (chez elle) de la Coupe du Monde 1966.  Jamais d’ailleurs dans sa longue carrière Bobby Charlton ne sera aussi brillant que pendant cette Coupe du Monde, je dirais même « sa Coupe du Monde », ce qui lui vaudra d’obtenir à la fin de l’année un Ballon d’Or bien mérité pour l’ensemble de son oeuvre, puisqu’il fut aussi 3 fois champion d’Angleterre (1957, 1965 et 1967) et vainqueur de la Cup (1963), sans oublier ses 106 sélections en équipe d’Angleterre (49 buts).

Tous ceux qui s’intéressaient au football à son époque se rappellent de Bobby Charlton, de ses chevauchées souvent irrésistibles avec sa mèche de cheveux, censée masquer une calvitie déjà très prononcée, partant dans tous les sens. Il avait tout pour lui sur le plan du football, son pied gauche lui permettant d’avoir une maîtrise exceptionnelle du ballon, que ce soit pour dribbler un adversaire, pour faire bénéficier ses partenaires de longues ouvertures millimétrées, ou pour placer des tirs à longue distance. Mais c’était aussi un athlète, à la fois rapide et puissant, capable d’accélérations meurtrières. En somme un footballeur complet et brillant, comme l’Angleterre n’en a jamais eu d’autre de ce niveau.

Moins connu sans doute que Puskas et Bobby Charlton, mais doté lui aussi d’un pied gauche magique, Rivelino fut un des meilleurs joueurs de la meilleure équipe du Brésil de l’histoire, et un des équipiers préférés de Pelé lui-même. Son pied gauche, remarquable, lui permettait de manier le ballon à sa guise, d’être un redoutable dribbleur comme savent l’être souvent les Brésiliens, mais sa réputation il la doit surtout à l’extraordinaire puissance de ses coups-francs, véritables coups de fusil qu’il frappait avec très peu d’élan et qu’il mettait là où il le voulait. Après avoir joué aux Corinthians pendant presque dix ans, puis à Fluminense entre 1974 et 1978, il finira sa carrière en Arabie Saoudite (Al Hilal), pays qui sera celui où il se montrera le plus prolifique quant au ratio entre les buts marqués et le nombre de matches joués. Il est vrai que, même en fin de carrière, un joueur de sa qualité ne pouvait que « flamber » dans un championnat qui était encore loin des standards européens ou sud-américains. Il totalisera 92 sélections dans l’équipe du Brésil, avec laquelle il aura été champion du monde en 1970 au Mexique.

A cette même Coupe du Monde, en finale de la compétition, Rivelino avait face à lui un autre très grand joueur, gaucher comme lui, un des meilleurs avants de pointe qu’ait connu la Squadra Azzura, Luigi Riva plus communément appelé Gigi Riva. Lui aussi n’a pas la réputation que son talent et sa classe mériteraient, parce qu’il fut fidèle toute sa carrière au même club, l’équipe de Cagliari. Et pourtant il était né à Leggiuno, dans la région de Varèse, donc au Nord de l’Italie, mais cela ne l’a pas empêché de devenir l’emblème du club sarde qu’il a conduit au titre de champion d’Italie (saison 1969-1970). C’était un formidable attaquant, grand buteur devant l’éternel, qui a été trois fois meilleur buteur du championnat d’Italie entre 1966 et 1970. C’est aussi, encore à ce jour, le meilleur buteur de la Squadra Azzura avec 35 buts marqués en 42 sélections, ce qui le rapproche des tous meilleurs joueurs, toutes époques confondues.

Enfin, il fut des principaux animateurs de l’équipe d’Italie qui remporta le championnat d’Europe des Nations en 1968 (il ouvrit le score lors du match décisif en finale contre la Yougoslavie), et qui parvint en finale de la Coupe du Monde 1970.  Bref, un très grand joueur qui mérite de figurer dans le Gotha des meilleurs footballeurs du vingtième siècle, mais qui subit le handicap  toute sa carrière de n’avoir pas appartenu à un club comme la Juventus ou les deux Milan. Cela ne lui a pas permis, notamment, d’obtenir un Ballon d’Or qui s’est toujours refusé à lui …faute d’exposition suffisante. Certes, il n’est pas le seul crack à ne pas avoir gagné cette consécration individuelle, puisque Puskas ne l’a pas obtenue non plus, mais ce n’est pas une raison pour ne pas souligner cette anomalie.

Tout à fait naturellement, il n’est pas possible d’évoquer des footballeurs gauchers de génie sans citer les noms de Maradona et de Messi. J’ai parlé longuement d’eux dans un article précédent, intitulé de Di Stefano (Real Madrid)  à Messi (F.C. Barcelone), et c’est la raison pour laquelle je ne vais pas en rajouter, sauf pour noter que Messi est en train d’améliorer son ratio entre les buts marqués en sélection et les matches joués (31 buts en 74 sélections), au point de se situer largement devant Maradona (35 buts en 91 sélections). Il est vrai qu’il atteint à présent l’âge de la complète maturité (25 ans) et qu’il se comporte de plus en plus en patron, comme dans son club de toujours, le Barça.  Et cela promet pour la Coupe du Monde qui aura lieu au Brésil dans moins de deux ans, seul moyen pour Messi de vraiment dépasser son aîné, qui a mené son équipe au titre mondial en 1986, avec l’aide de Dieu si l’on en croit le Pibe de Oro, surnom de Maradona. En tout cas, Dieu lui a donné une main gauche de qualité, surtout quand on voit comment il a boxé le ballon pour devancer le gardien de l’équipe d’Angleterre (Shilton), et envoyer l’Argentine en demi-finale de cette Coupe du Monde.

Enfin, pour terminer cette galerie de portraits, je veux aussi insister sur le fait qu’il y a eu aussi dans notre pays des gauchers de très grand talent. Je n’en citerai que deux, mais si je parle d’eux c’est parce qu’on les a en partie ou totalement oublié. Le premier c’est Roger Piantoni, une des grandes gloires de la décennie 50 et même du début 60, qui fit partie intégrante de la grande équipe du Stade de Reims, après avoir porté pendant sept ans les couleurs du FC Nancy, ville proche de son lieu de naissance, Etain dans la Meuse…où naquit Michel Vannier. Et oui, cette commune de moins de 4000 habitants a donné au sport français deux merveilleux gauchers dans les deux sports collectifs les plus médiatisés chez nous. Fermons la parenthèse pour noter que Piantoni, triple champion de France avec le Stade de Reims (entre 1958 et 1962), vainqueur de la Coupe de France 1958), finaliste de Coupe d’Europe 1959, a aussi été meilleur buteur du championnat en 1951 (avec Nancy) et dix ans plus tard avec le Stade de Reims, en marquant chaque fois 28 buts. Ce joueur, petit par la taille mais grand par le talent, était un remarquable technicien et avait de la foudre dans son pied gauche. Cela lui a permis de marquer 256 buts en 485 matches de championnat et 18 buts en équipe de France en 37 sélections. C’est lui notamment qui marqua le second but lors de la demi-finale de la Coupe du Monde 1958 contre le Brésil, trompant Gilmar d’un tir terrible de 25 mètres, pour ramener le score à des proportions un peu plus en rapport avec la valeur réelle des deux équipes (5-2 pour le Brésil), l’équipe de France jouant à dix toute la seconde mi-temps.

Enfin, comment a-t-on pu oublier cet extraordinaire technicien gaucher que fut Théodore Szkudlapski, dit Théo. Ce pur gaucher, fils de mineur polonais comme Kopa, à qui tout le monde à l’époque reprochait sa lenteur, était en réalité un accélérateur de jeu comme rarement nous en avons eu dans notre football. Ses dribbles étaient d’une aisance folle, comme sa conduite de balle, sans parler de sa capacité à alerter un partenaire d’une manière extrêmement précise par une passe de 30 ou 40 mètres. Il n’y avait aucun déchet dans le jeu de Théo, qui avait en plus dans sa panoplie une frappe très lourde. On retiendra de lui qu’il fut le meneur de jeu de la grande équipe de l’AS Monaco, avec Leduc comme entraîneur et des joueurs comme Artelesa, Casolari, Novak, Biancheri, Michel Hidalgo, Yvon Douis, Hess, Djibrill et Lucien Cossou. Rarement une équipe française a pratiqué un jeu offensif de cette qualité, et, avec Théo à la baguette, le club de la principauté fera le doublé en 1963 (Coupe-Championnat) et  remportera le titre de champion en 1961.  Reste un mystère que nombre de fans de football n’ont pas compris : Théo ne compta que deux sélections en équipe de France (en 1962 et 1963). Les voies des sélectionneurs étaient vraiment impénétrables, d’autant que Théo savait aussi marquer des buts (102 en 461 matches officiels). Dommage pour l’équipe de France, peu brillante à cette époque, et tant mieux pour l’AS Monaco!

Michel Escatafal

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