L’anniversaire de Magni, le Tour 1949…pour ne parler que de vélo

bartali-coppiComme je ne sais pas comment m’y prendre pour qu’on ne parle que de sport à propos du cyclisme, et alors que le suspens est à son comble pour savoir si la meilleure équipe pour les courses à étapes, Saxo-Tinkoff (Contador, Rogers, Kreuziger, Roche, Bennati, Soerensen, Majka etc.) aura ou non sa licence World Tour (on croit rêver!!!), je voudrais évoquer un Tour de France qui restera dans l’histoire comme un des plus extraordinaires qui ait été couru, celui de 1949. Le Tour a en effet ceci de particulier qu’il est à lui seul toute une histoire. Il a tout connu depuis 1903, avec des grands vainqueurs, des vaincus magnifiques, des gagnants qu’on n’attendait pas ou qui avait fini à la cinquième place (Cornet en 1904),  et un lauréat à sept reprises qui n’aurait jamais participé…bien qu’il ait été vu par des dizaines de millions de spectateurs et de téléspectateurs.

Qui aurait imaginé voir un Walkowiak ou un Aimar sur la plus haute marche du podium ? Personne. Qui aurait pu penser qu’un Raymond Poulidor ne gagnerait jamais le Tour ? Personne. Qui aurait pu penser un jour qu’un multiple vainqueur n’a finalement jamais couru une épreuve, dont on a dit pendant des années qu’il en avait été le personnage principal? Cela dit, il  arrive aussi, et c’est le cas le plus fréquent, que le favori, le grand favori s’impose car il est tout simplement le meilleur. Ce fut le cas depuis 1947 avec Bartali, Coppi, Koblet, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, LeMond, Indurain, le coureur qui n’existe plus (Armstrong pour ceux qui ne suivent pas l’actualité) et Contador. Et tous, sauf Koblet, gagnèrent le Tour plusieurs fois au point parfois d’enlever tout suspens…parce qu’on savait d’avance qu’ils allaient gagner. C’est ce qui s’est passé en 1949.

Ce Tour de France qui  se courait à l’époque par équipes nationales, avait vu arriver une formidable équipe italienne avec trois coureurs de haute lignée dans ses rangs, dont les deux meilleurs du moment, Coppi, Bartali, auxquels s’ajoutait Magni dont c’était l’anniversaire de la naissance hier (1920), et qui les a réjoint au paradis des coureurs le 19 octobre dernier (voir mon article sur ce site). Cela fait un peu penser à ce qui s’est passé dix ans plus tard, sans le même succès, quand Marcel Bidot avait voulu faire courir ensemble Louison Bobet (sur le déclin), Jacques Anquetil et le tout jeune Roger Rivière. On retrouvera la même configuration soixante ans plus tard, avec l’équipe Astana de 2009, qui comptait dans ses rangs Contador, seul vainqueur en activité des 3 grands tours, le coureur devenu virtuel malgré ses sept victoires et qui reprenait la compétition après trois ans d’arrêt, mais aussi Leipheimer et Kloden qui collectionnaient les podiums dans les grandes épreuves par étapes. Cela étant, comme en 1959 et en 2009, il fallait faire cohabiter tout ce beau monde en 1949, ce à quoi s’employa le directeur technique de la Squadra Azzura, l’ancien grand champion Alfredo Binda, qui réussit le tour de force d’obliger ses super-cracks, par ailleurs ennemis jurés, à faire cause commune dans ce Tour. C’était déjà le premier exploit réalisé avant même que ne commence l’épreuve, au nom de l’intérêt supérieur de la nation.

Il est vrai que les tifosi, qui avaient encore en mémoire le souvenir ô combien douloureux pour eux du championnat du monde 1948 à Valkenburg, où les deux campionissimi s’étaient stupidement neutralisés avant de décider ensemble d’abandonner, ne leur auraient pas pardonné de perdre ce Tour de France qui leur était promis. Et de fait on a assisté à un Tour de France où la logique n’a jamais été aussi bien respectée. Tout d’abord il faut rappeler que le vainqueur du Tour 1948 avait été Bartali, en écrasant ses rivaux (Schotte, Lapébie et le tout jeune Louison Bobet), et qu’en 1949 Coppi avait gagné le Giro en campionissimo qu’il était, raison pour laquelle tout le monde le voyait réussir pour la première fois le doublé Giro-Tour. Rien qu’à cette évocation on comprend tout de suite qu’Alfredo Binda était un sacré diplomate, pour faire en sorte que Bartali et Coppi unissent leurs forces face à tous les autres. Il est vrai que les deux cracks étaient sous la surveillance de leur fédération qui menaçait de les disqualifier s’ils faisaient les imbéciles comme à Valkenburg, ce qui leur avait d’ailleurs valu six mois de suspension.

Tout était donc réuni pour que le Tour se joue « à la pédale » entre les deux campionissimi, c’est-à-dire dans les contre-la-montre et en montagne. Autant dire que, sauf improbable scénario, on connaissait d’avance le nom du vainqueur, car si Gino Bartali pouvait rivaliser avec Fausto Coppi dans la montagne, ce dernier était meilleur rouleur. Cela étant le vélo est un sport où les impondérables sont nombreux, notamment avec les crevaisons et les chutes. Et c’est ce qui arriva avec Fausto Coppi, au cours de la cinquième étape amenant les coureurs de Rouen à Saint-Malo. En effet, au cours de cette étape, Coppi avait réussi à s’échapper avec notamment Kubler, qui gagnera le Tour l’année suivante, et le porteur du maillot jaune Jacques Marinelli, jeune coureur de l’équipe régionale Paris-Ile de France, qui finira troisième à Paris. Problème, à un certain moment Marinelli fait un écart en voulant prendre une carafe d’eau que lui tendait un spectateur, chute et entraîne dans sa chute Coppi lui-même.

Celui-ci se relève sans gravité, mais il va se produire un de ces épisodes qui ont nourri la légende du Tour de France et du vélo. Pourquoi ? Tout simplement parce que Coppi dont le vélo avait souffert dans sa chute a refusé de prendre le vélo de secours sur la voiture de liaison qui le suivait. Coppi voulait absolument repartir avec son vélo de secours personnel qui était sur la voiture de Binda arrêtée au ravitaillement de Caen. Du coup Coppi a dû attendre de longues minutes l’arrivée de son directeur sportif pour pouvoir être dépanné. Résultat Coppi, furieux auprès de Binda à qui il a reproché de ne pas rouler derrière lui ce qui était une preuve qu’il ne lui faisait pas confiance, a perdu six minutes de plus dans l’affaire et voulait abandonner. De nouveau il fallut que Binda fasse assaut de diplomatie pour que le campionissimo accepte de repartir le lendemain.

Heureusement pour lui et pour le Tour, Coppi va entreprendre une fantastique remontée, dès le surlendemain en écrasant l’étape contre-la-montre Les Sables-La Rochelle (92 km), puis en dominant l’épreuve dans les Pyrénées et les Alpes au point qu’il avait rattrapé à Briançon tout son retard depuis l’étape de Saint-Malo (plus d’une demi-heure), et qu’il se trouva juste derrière Bartali au classement général avec 1mn22 de retard. Le lendemain il remporta l’étape d’Aoste, prit le maillot jaune qu’il conforta dans l’étape contre-la-montre Colmar-Nancy (137 km) et remporta le tour avec près de 11 mn d’avance sur Bartali. Toute l’Italie était en liesse. Coppi avait réussi son doublé Giro-Tour historique (le premier), Bartali avait prouvé qu’il était encore le meilleur derrière le meilleur à 34 ans, et Magni avec sa sixième place avait complété le succès italien. Tout s’était bien passé même si Bartali, avec sa langue trop bien pendue, avait quand même trouvé le moyen à plusieurs reprises de dénigrer Coppi auprès de ses adversaires, chose que Coppi ne faisait jamais. Preuve absolue qu’il était le plus fort.

Il est vrai qu’à l’époque personne ne suspectait la hiérarchie, pour le simple raison que l’on était peu ou prou à égalité. Le dopage? Il existait, mais chacun prenait ses produits, et au final cela ne changeait rien. Et le matériel? C’était le même pour tous. Curieux à ce propos que personne n’en parle, mais quand je lis que Wiggins, Froome, Millar, Porte, Brajkovic ou Thomas (en tout une dizaine de coureurs) utilisent le fameux plateau O, Symetric, qui permet de gagner 0.7 kmh sur le plat et 0.9 kmh, on est en droit de s’interroger pour savoir si tout le monde est à égalité. Cela étant, pourquoi tous les coureurs ne bénéficient pas de cette technologie? Sans doute qu’il doit y avoir des intérêts commerciaux derrière tout cela, mais il n’empêche : tous les coureurs ne sont pas égalité, puisque certains bénéficient d’une avancée que d’autres n’ont pas.

Rappelons-nous le Tour 1989, et le fameux guidon de triathlète de Greg LeMond (non encore homologué à l’époque), qui a certainement permis au coureur américain de battre Laurent Fignon de huit secondes. Voilà pourquoi, je voudrais qu’on ne parle que sport dans le cyclisme, avec des règles simples applicables par tous, avec des contrôles antidopage faits par une instance indépendante, avec des laboratoires qui soient au même niveau de performances pour détecter les produits, avec une prise en compte de l’obligation pour les coureurs de se soigner s’ils sont malades, avec le même matériel etc. Oui, je rêve d’un cyclisme qui se rapproche des règles des autres grands sports. Que je sache le football et le rugby ont pour leurs joueurs les mêmes contrôles, ils utilisent le même ballon, ont les mêmes chaussures…et personne ne suspecte le vainqueur de la Ligue des Champions ou de la Coupe d’Europe d’avoir usurpé sa victoire.

La natation elle-même a supprimé les combinaisons pour revenir au maillot de bain, et rendre les performances des nageurs plus authentiques, au moment où chaque marque développait des produits de plus en plus sophistiqués pour faire bénéficier ses nageurs d’une avance technologique. Pourquoi ne pas créer un type de vélo pour le cyclisme sur piste ou sur route identique pour tout le monde, puisque tout est suspect dans ce sport. Voilà quelques considérations jetées en vrac pour qu’on parle enfin du vélo à travers les exploits de ses coureurs, et non en ayant à l’esprit que certains bénéficient de l’arme chimique, et d’autres de l’arme technologique. Après tout le sport, quel qu’il soit, doit servir à désigner le meilleur, et pour cela tout le monde doit être à égalité…comme pour le vélo à l’époque de Coppi et Bartali. Pas besoin de créer des commissions machin ou des groupements chose pour arriver à ce résultat : il suffit de le vouloir…et que tout le monde le veuille!

Michel Escatafal

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