D. Camberabero et Fontaine : ces héros qui ne devaient pas l’être

D. CamberaberofontaineA quoi tient le destin sportif d’un homme ou d’une équipe ? A peu de choses finalement,  et pourtant on peut passer de l’anonymat à la légende et à la postérité sur un simple fait banal, par exemple en étant victime d’une blessure et chacun sait qu’elle relève de la vie de tout compétiteur. Quel est le sport où la crainte d’une blessure n’existe pas ? Pour ma part, je n’en connais pas. Certes il y a des joueurs, des athlètes à qui cela arrive plus souvent qu’à d’autres, mais tous ont cette épée de Damoclès sur la tête. Et puis, si la blessure n’est pas suffisante, il y a la chute pour les cyclistes tant sur la route que sur la piste, y compris en s’entraînant, et hélas on vient de s’en apercevoir ces derniers jours avec la mort d’Inaki Lejaretta. Parfois aussi, on peut profiter de cette blessure pour prendre la place d’une autre,  et réaliser des exploits auxquels on ne songeait pas auparavant.

Ce fut le cas notamment au cours de la première Coupe du Monde de Rugby en 1987. A ce propos, la France n’a pas inventé beaucoup de sports, au contraire de la Grande-Bretagne à qui l’on doit entre autres le football, le tennis, le golf et le rugby, mais elle a le don de susciter la création de grandes épreuves continentales ou planétaires. Pour n’en citer que trois, il y a eu la Coupe du Monde de football (idée de Jules Rimet), la Coupe d’Europe des clubs Champions (idée de Gabriel Hanot), et la Coupe du Monde de Rugby (idée d’Albert  Ferrasse). A noter d’ailleurs que ces épreuves que nous créons, nous les gagnons rarement ou jamais, contrairement aux Anglais.

En 1987 cette Coupe du Monde, disons-le, n’avait guère attiré une grosse attention des médias à une époque où le rugby était encore un sport semi-professionnel, pour ne pas dire amateur. On en parlait parce que l’équipe de France y participait, mais le rugby, comme c’est encore le cas, souffrait d’une audience planétaire extrêmement réduite. En fait, il y a une douzaine de nations dans lesquelles le rugby est un sport qui compte : les 4 nations britanniques, la France et à un degré moindre l’Italie, puis l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Iles Fidji, les Tonga, les Samoa et l’Afrique du Sud qui en 1987 était interdite de compétition à cause de l’apartheid. Depuis cette époque l’Argentine a rejoint le groupe des nations majeures, grâce à une génération exceptionnelle de joueurs opérant tous en Europe. Mais quand cette génération se sera éteinte, qu’adviendra-t-il du rugby argentin, même s’il a été admis dans le concert des grandes nations en rejoignant le Tri Nations, devenu Four Nations (équivalent dans l’hémisphère sud du Tournoi des 6 Nations) ? Cela devrait lui permettre de ne pas finir comme le rugby roumain, dont l’équipe nationale a si souvent mené la vie dure au XV de France dans les années 60.

Fermons la parenthèse pour dire qu’en 1987, la concurrence n’était pas féroce dans cette Coupe du Monde, et l’accès aux ¼ de finale facile. D’ailleurs en matches de poule  les Français avaient été médiocres, arrachant tout juste le match nul contre l’Ecosse grâce à un coup de génie de Blanco, ce qui nous permettait d’éviter les All Blacks en ¼ de finale. On avait juste passé 70 points au Zimbabwe, match au cours duquel Didier Camberabero, fils de son père Guy et neveu de Lilian, marqua 30 points, ce qui constitue encore le record français en match international.

Si je parle de Didier Camberabero, c’est parce qu’il n’avait pas été sélectionné pour cette Coupe du Monde, mais comme un joueur (Bérot)  s’est blessé juste avant le début de la compétition, il a fallu le remplacer et ce fut lui qui fut choisi. Ensuite, même s’il disputa le match contre le Zimbabwe, il n’aurait sans doute jamais été titulaire si un autre joueur (Bonneval) ne s’était blessé durant la compétition. Alors on choisit de le faire jouer pour ses talents de buteur, et on le plaça au poste d’ailier avec le n°14 pour la demi-finale contre l’Australie à Sydney. Et là il réussit son chef d’œuvre, lui l’ouvreur de toujours, lui le joueur dont on ne voulait pas, lui l’appelé de dernière minute. Il sera même le héros d’un match qui restera peut-être le plus accompli que le Quinze de France ait produit, en réussissant presque tous ses coups de pied et en participant largement au jeu à un poste qui n’était pas le sien.

Il suffit de décrire le dernier essai d’Australie- France qui ouvrait à la France les portes de la finale de la Coupe du Monde 1987. Nous sommes dans les arrêts de jeu,  Berbizier sort le ballon d’une mêlée dans les 30 mètres français, le transmet à Blanco en position de demi d’ouverture qui fait une passe peu précise et sans doute un peu en avant à Didier Camberabero qui, malgré tout, réussit à récupérer le ballon et donne ce que l’on appelle un coup de pied de recentrage sur lequel se précipitent un Français et un Australien, lesquels manquent tous deux le ballon. Résultat, celui-ci dans la confusion est récupéré par les Français qui se le transmettent de main en main avec une percée de Charvet  en bout de ligne à droite.

 Celui-ci, au moment d’être pris, se retourne et redonne le ballon à Berbizier qui fait une longue passe sautée pour Lagisquet en position de centre qui perce à nouveau, se retourne, et fait une passe reprise légèrement en avant par Rodriguez. Ensuite ce dernier transmet le ballon à Blanco qui, après une course irrésistible de 20 mètres, aplatit en coin tout près du poteau gauche. Cet essai donnait à la France la victoire par 30 à 24, après la transformation du bord de la touche de …Didier Camberabero.

Au total, une dizaine de joueurs différents ont touché le ballon, dont certains comme Blanco étaient au départ et à la fin de l’action. Tout y était : l’intensité, la dextérité, la chance aussi, pour ce que beaucoup appelleront l’essai du siècle. Des essais du siècle il y en aura beaucoup d’autres, dont un à Twickenham marqué par Saint-André en 1993 sur un coup de génie de… Didier Camberabero.  Finalement ce joueur, beaucoup décrié à son époque comme l’ont été la plupart de ceux qui avaient la grande classe (attitude bien française !), qui jouait avec une perruque à la place des cheveux qu’il avait perdus très tôt, restera dans l’histoire du Quinze de France comme un de ceux qui auront le mieux symbolisé l’esprit du rugby français.

Autre cas plus ancien, datant de la Coupe du monde 1958 en Suède, d’un joueur de football peu connu sur le plan international, et qui allait devenir une des grandes stars de son époque, Just Fontaine. En fait, celui qui devait être titulaire en attaque auprès des Kopa, Piantoni et autres Vincent, s’appelait René Bliard (attaquant du Stade de Reims). Malheureusement pour lui, celui-ci se blessa juste avant la Coupe du Monde, et laissa donc le champ libre à Fontaine. Certes ce dernier était considéré comme un excellent buteur, mais il avait surtout fait ses  preuves sur le plan national, avec l’OGC Nice et  surtout le Stade de Reims, en remportant le titre de meilleur buteur du championnat pour la saison 1957-1958 (34 buts). La suite allait être tout simplement prodigieuse, le trio Fontaine, Kopa, Piantoni (appelé Fo-Ko-Pi à l’image du fameux trio suédois de l’AC Milan Gre-No-Li qui voulait dire Gren-Nordhal-Liedhom) provoquant l’admiration des Suédois pendant la Coupe du Monde, au même titre que les Garrincha, Didi, Vava et Pelé  chez les Brésiliens.

Cela commença par une victoire sur le Paraguay (7-3) avec 3 buts de Fontaine. Celui-ci allait de nouveau marquer contre la Yougoslavie (2 buts) au cours du deuxième match de poule, puis allait inscrire un des deux buts de la victoire contre l’Ecosse pour la qualification. Ensuite en ¼ de finale la France battra l’Irlande du Nord (4-0) avec 2 buts de Fontaine. Puis viendra le fameux match contre le Brésil en demi-finale, avec le but de Fontaine sur passe de Kopa, inscrit à la 8è minute, qui permettait de remettre les deux équipes à égalité, Vava ayant marqué dès la 2è minute. Les Français furent certes privés de finale par les Brésiliens, mais cette défaite était due en grande partie à la blessure de Jonquet, personne ne pouvant dire ce qui se serait passé si la France avait joué à onze tout son match.

En revanche cette Coupe du Monde n’était pas terminée pour les joueurs français, puisqu’ils devaient disputer le match pour la troisième place, la petite finale. Et là Fontaine fut de nouveau étincelant,  marquant 4 buts aux Allemands, dans un match extraordinaire que la France a remporté par 6 buts à 3. Fontaine aurait même pu marquer un cinquième but, si Kopa lui avait laissé tirer un pénalty à la 27è minute. Cela dit à cette époque on ne discutait pas comme aujourd’hui pour tout et rien, et comme Kopa était le tireur attitré de pénalty, c’est tout naturellement lui qui le tira. Malgré tout Fontaine sera un des grands héros de cette Coupe du Monde (avec Kopa comme meilleur joueur), puisqu’il en fut le meilleur buteur avec 13 buts, ce qui constitue toujours le record de l’épreuve, lequel ne sera peut-être jamais égalé ou battu. Et dire que sans cette blessure de Bliard…Toutefois, cette réussite exceptionnelle n’allait pas avoir une longue suite, car Fontaine aura deux fois la jambe cassée en 1960 et 1961, ce qui mettra fin à sa carrière à l’âge de 27 ans. Le destin peut aussi être cruel, même si la postérité a retenu de Fontaine ses 13 buts en phase finale de la Coupe du Monde, et son extraordinaire ratio de buts marqués en club ( 197 buts en 235 matches soit 0.84 b/match) et plus encore en sélection (30 buts en 21 sélections soit 1.42 b/match). Hallucinant !!!

Michel Escatafal

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