Castres Olympique et F.C. Grenoble, six décennies plus tard…

C.O.FCGQuand on regarde le classement du Top 14, on s’aperçoit que deux équipes classées dans les cinq premières appartiennent à un club qui a connu ses principales heures de gloire dans les années 50. Il s’agit du Castres Olympique et du Football Club de Grenoble. En disant dans les années 50 pour Castres, c’est un peu restrictif puisque Castres fut aussi champion de France en 1993, en plus de ses deux titres consécutifs en 1949 et 1950. A noter que, sans le faire exprès au moment où j’ai décidé d’écrire sur ces deux clubs, je me suis aperçu qu’en 1993, c’est face au FC Grenoble que le C.O. s’est imposé. Ces deux clubs ont aussi une autre particularité, car en plus d’avoir été parmi les seuls à avoir tiré leur épingle du jeu en pleine domination du grand F.C. Lourdes, ils sont aussi des représentants de ce que j’appelle le rugby des villes et celui des champs. Cela dit, qu’on ne se méprenne pas sur mes propos qui n’ont rien d’outrageant, mais je reste convaincu que l’ère du professionnalisme fera que l’élite du rugby sera concentrée  dans les grandes villes telles que Paris, Toulouse, Clermont-Ferrand, Lyon, Bordeaux…et Grenoble.

Pour situer le fossé entre ces deux villes ou plutôt ces deux agglomérations, l’une Castres compte à peine 60.000 habitants, et l’autre Grenoble dix fois plus (670.000). Cela étant, on a déjà vu dans le football, roi des sports collectifs professionnels, des clubs de petites villes (Auxerre, Bastia)  tenir la dragée haute à ceux des grandes villes, même si cela finit par s’arrêter un jour. Dans le cas de Castres, souhaitons que le C.O. continue encore longtemps à figurer dans la grosse élite avec le Stade Toulousain, le Racing, l’ASM, Montpellier Hérault ou Toulon, une élite à laquelle peut aspirer durablement  le FC Grenoble.

Cela dit, pour le moment le Castres Olympique, largement soutenu par son sponsor et propriétaire (Laboratoires Fabre), se maintient régulièrement parmi les meilleures équipes du Top 14 aux côtés des grosses cylindrées, comme c’était le cas à la charnière des années 40 et 50. Pour mémoire le Castres Olympique remporta son premier titre en 1949 à l’issue de deux finales contre le Stade Montois, lui aussi présent cette année en Top 14, à la différence que si Castres a de bonnes chances d’atteindre les playoffs, le Stade Montois est quasi certain de retrouver la Pro D2, malgré de très belles prestations, bien dans la ligne de sa tradition de jeu à la main, une tradition qui date plutôt des années 60 à l’époque des Boniface.

En tout cas en 1949, la première finale jouée à Toulouse (le 15 mai aux Pont-Jumeaux), précisément contre le Stade Montois, fut surtout marquée par la pluie et un terrain qui formait un véritable cloaque, éléments peu propices au beau jeu. Résultat, les 30 acteurs se séparèrent sur le score de 3 à 3 après prolongations. Une semaine plus tard, toujours dans le même stade mais cette fois avec un soleil radieux, la supériorité des Castrais fut manifeste face aux Montois emmenés par  l’ouvreur Baradat, le demi de mêlée et capitaine Darrieusecq, et un talonneur de grand talent, Pierre Pascalin, présent de nouveau en finale en 1959 contre le R.C. de France  de Crauste, Moncla et Marquesuzaa. Lors de cette seconde édition de la finale les Castrais, bénéficiant d’un pack supérieur,  permirent à leur excellente paire de demis (Torrens-Chanfreau) de mener le jeu comme ils le voulurent, avec au final une victoire indiscutable (14-3), en marquant trois essais contre un seul pour les Montois. En plus de  sa paire de demis, Castres avait la chance de disposer dans son effectif de deux joueurs internationaux de grande classe, l’ailier Maurice Siman et le troisième ligne Matheu-Cambas, qui forma avec Jean Prat et Guy Basquet, une des plus belles troisième-ligne de l’histoire du XV de France.

Les Castrais allaient conserver leur titre l’année suivante, en 1950, s’imposant en finale à Toulouse au Racing Club de France de Gérard Dufau, mais aussi des arrières internationaux que furent Dizabo, et les trois-quarts Porthault, Jeanjean, Desclaux et Cazenave. Malgré cette belle brochette de talents offensifs face à eux, les Castrais l’emportèrent (11-8) en marquant trois essais contre deux aux Parisiens. A noter qu’on assista lors de cette finale à un épisode peu courant, Desclaux, le buteur parisien, voyant sa transformation du second essai contré par un bras adverse.  Le Bouclier de Brennus était donc resté deux ans de suite sur les bords de la rivière Agout, avant de partir l’année suivante chez le voisin de Carmaux qui, à la surprise générale, pour la première finale ayant eu lieu au Stadium de Toulouse, l’emporta après prolongations sur le Stado Tarbais (14-12).

Mais revenons au Castres Olympique, pour noter que les Castrais, après diverses fortunes et infortunes, allaient de nouveau réaliser l’exploit de remporter le Bouclier de Brennus en 1993, soit quatre ans après avoir été vainqueur du championnat Pro D2 (1989). A cette époque, rares étaient ceux qui prédisaient un avenir doré au Castres Olympique, mais c’était sans compter sur l’engagement des Laboratoires Fabre, et de l’ancien président de la Ligue, Pierre-Yves Revol, qui avaient parfaitement œuvré pour reconstituer une belle équipe. Le résultat ne se fit pas attendre, puisqu’avec des joueurs comme le seconde ligne international Néo-Zélandais Garry Whetton, Alain Carminati, Thierry Lafforgue, Christophe Urios, le capitaine Francis Rui et l’actuel entraîneur Laurent Labit, cette équipe conquit de nouveau le titre. Elle l’obtint à l’issue d’un match assez pauvre techniquement, avec de nombreuses fautes sanctionnées que ne surent pas convertir les buteurs des deux équipes, mais qui est resté dans les mémoires pour une erreur d’arbitrage qui coûta le match au F.C. de Grenoble, Whetton s’étant vu accorder un essai après que le demi de mêlée isérois, Hueber, ait déjà aplati le ballon dans l’en-but.

Par la suite les Castrais allaient se maintenir parmi l’élite, restant des adversaires redoutables, plus particulièrement dans leur petit stade Pierre-Antoine (à peine 11.500 places), y compris pour les équipes se déplaçant dans le cadre de la Coupe d’Europe, à laquelle participe régulièrement le Castres Olympique. Cette année d’ailleurs les Castrais, malgré un budget ne dépassant guère les 15 millions d’euros, ont encore des chances de se qualifier pour les phases finales de la H Cup avec des joueurs talentueux comme le grand espoir à l’arrière et ex-agenais, Brice Dulin, l’ailier Marc Andreu, l’ouvreur Bernard,  le demi de mêlée Kockott (sud-africain mais susceptible de jouer en équipe de France), les troisièmes ligne Diarra, Caballero et le Sud-Africain Claasen ou encore le pilier Forestier, ce joli monde étant remarquablement coaché par les deux Laurent, Labit et Travers.

Parlons à présent du F.C. de Grenoble, dernier adversaire en finale du championnat de Castres et vice-versa. Le club alpin n’a pas le palmarès du Castres Olympique, puisque celui du F.C. de Grenoble se résume à un titre de champion en 1954 et une victoire dans feu le Challenge du Manoir  (sous sa forme de l’époque) en 1987. Néanmoins le F.C. Grenoble dispose de nombreux atouts pour devenir un des clubs phares du Top 14. D’abord il y a la population du bassin grenoblois, une des dix plus importantes dans le pays. Ensuite, les Grenoblois disposent de deux stades, comme le Stade Toulousain, l’un de 12.000 places (Stade Lesdiguières) et l’autre tout neuf de 20.000 places, construit sans doute plus pour le football que pour le rugby, sauf que le club de football  est aujourd’hui en CFA. Enfin il y a un vrai potentiel pour le rugby dans une région où les clubs sont moins nombreux que dans le Sud-Ouest, mais où la passion du rugby est intacte depuis des décennies, voire même exacerbée depuis le resserrement de l’élite.

Si j’affirme cela c’est parce que dans les années 50, le rugby était un élément clé de nombreuses petites villes, voire même de villages, alors que dans les grandes villes, les loisirs étaient beaucoup plus nombreux, y compris à Toulouse ou Bordeaux. D’ailleurs, en 1954, le championnat de France se déroulait avec une première division à 64 clubs, donc avec nombre de petits clubs, et dont la moitié était qualifiée pour les seizièmes de finale, auxquels le F.C. Grenoble a failli ne pas participer, ayant été qualifié au trente-et-unième rang. Ensuite les Grenoblois se hissèrent jusqu’en finale, en éliminant en demi-finale leurs voisins de l’US Romans (8-5), une finale où ils affrontèrent et battirent l’US Cognac qui, à la surprise générale, avait éliminé le grand Lourdes (5-3). Dans cette équipe de Grenoble on retrouvait des joueurs de plusieurs nationalités, qui préfiguraient déjà le rugby professionnel, avec quatre joueurs italiens, dont le célèbre troisième ligne Lanfranchi, un Estonien (le deuxième ligne Rein), un Polonais (le troisième ligne centre Smogor) et un Russe né à Paris (l’ailier Pliassof). A ces joueurs il fallait ajouter les demis Baqué et Liénard, sans oublier le troisième ligne Coquet, venu du basket. Ce fut, disons-le tout de suite, une finale médiocre, entre deux outsiders tout heureux d’être là. En fait la finale peut se résumer à un essai de Lanfranchi entre les poteaux, sur une échappée de Martin relayée par Coquet, contre une pénalité du centre Meynard, qui deviendra international ensuite à l’arrière.

Le F.C. de Grenoble aurait dû remporter un autre titre comme je l’ai écrit auparavant, mais l’arbitre ne disposant pas à l’époque de la vidéo, ni de l’aide des arbitres de côté, valida un essai absolument pas valable. Certains affirment qu’il a reconnu son erreur de longues années plus tard, sans doute après avoir visionné un film retraçant cet épisode. Toujours est-il que c’est le nom du C.O. qui figure au palmarès du championnat de France (en rugby on ne revient pas sur les palmarès). Autre grande ligne du F.C. Grenoble sur les palmarès, celui du Challenge Yves du Manoir 1987, où les Grenoblois dominèrent  les Agenais, demi-finalistes du championnat cette année-là, sur le score de 26 points à 7.  Enfin, la saison 1992-1993, marqua le vrai renouveau des Grenoblois avec l’arrivée aux commandes techniques de Jacques Fouroux, ancien capitaine et sélectionneur emblématique du XV de France.

Décidément cet homme s’y entendait pour permettre à une équipe d’obtenir très vite des résultats, même s’il ne partait pas de rien puisque le F.C. de Grenoble avait atteint les demi-finales la saison précédente. Et je suis à l’aise en écrivant cela, parce que je fus un de ses détracteurs comme joueur dans les années 70, lui préférant  de beaucoup le Lourdais Jean-Henri Mir ou le Biterrois Richard Astre. Il n’empêche, ce « petit Napoléon » comme certains l’avaient surnommé, avait un grand talent pour galvaniser ses équipiers ou ses joueurs. Il savait en outre s’entourer comme il l’a prouvé en arrivant à Grenoble, où il partagea les commandes de l’équipe avec Michel Ringeval, ancien demi de mêlée lourdais, ancien entraîneur de Clermont-Ferrand (deux fois finaliste du championnat), qui partageait les mêmes convictions sur le rugby. Les deux hommes en effet étaient adeptes d’un jeu basé sur une très grosse ligne d’avants, comme l’équipe de France de 1977, et les résultats ne se firent pas attendre, puisque « les Mammouths », comme on appelait les gros joueurs du pack, propulsèrent le club jusqu’en finale, contre Castres, ratant le titre sur une grossière erreur de l’arbitre, comme je l’ai déjà écrit, mais aussi et surtout à cause de l’échec répété de ses buteurs, lesquels s’y mirent à trois ( Savy et les internationaux Vélo et Hueber) pour réussir deux pénalités sur les dix accordées par l’arbitre en bonne position.

Dans cette équipe, il y avait peu de grands noms, mais l’équipe jouait avec une grande cohésion, rappelant un peu le grand Béziers de la décennie précédente. A part Vélo et Hueber derrière dont j’ai déjà cité le nom, et les avants Olivier Brouzet et Olivier Merle, internationaux connus  et reconnus, seuls les initiés connaissaient les noms des autres joueurs du pack  Tapié, Capdeville, Chaffardon, Kacala, Taofifénua  ou Landreau, lequel par la suite se fera un nom comme entraîneur d’abord au Stade Français (champion de France en 2007 avec Galthié) et ensuite à…Grenoble où il officie à ce jour. Avant cette époque, le FC Grenoble connaîtra des moments heureux et malheureux, avec l’exil des meilleurs joueurs après le départ de Fouroux en 1994, année où le club se qualifia pour les demi-finales du championnat (battu par l’AS Montferrand), cette même équipe privant les Grenoblois de finale en 1999, lesquels s’avérèrent incapables de se maintenir parmi l’élite l’année suivante.

Après une remontée en Top 14 en 2002, et une qualification pour les phases finales en 2003, ce sera de nouveau la relégation en 2005, avec une descente administrative en Fédérale 1, le club étant en faillite. Mais comme le sphinx qui renaît de ses cendres, le FC de Grenoble retrouvera les ressources nécessaires pour intégrer la Pro D2 en 2009, puis le Top 14 en 2012 en terminant à la première place du championnat de Pro D2 à l’issue de la saison 2011-2012.  L’avenir du FC Grenoble s’inscrit-il pour autant dans la grande élite du rugby français de club ? Sans doute, car le F.C. Grenoble dispose à présent de structures l’autorisant aux plus grands espoirs, avec un encadrement technique de qualité et d’excellents joueurs de nationalités très diverses, renouant ainsi avec sa tradition d’antan, même si cela est devenu la règle dans le Top 14. Parmi eux l’Argentin Tuculet (arrière), l’ailier néo-zélandais Wagaseduada, les centres sud-africains Cokke et Coetzee, l’ouvreur néo-zélandais Stewart, l’ancien troisième ligne centre toulousain Sowerby (Afrique du Sud), le deuxième ligne Hulme lui aussi sud-africain, sans oublier le pilier australien Edwards. A ces joueurs s’ajoutent quelques valeurs sûres du Top 14 comme les Français Vincent Courrent (mêlée ou ouverture) ou Nicolas Laharrague l’ouvreur international, tout cela nous donnant une équipe homogène, ayant sans doute de beaux jours devant elle. C’est tout le mal que nous souhaitons à cette place forte du rugby depuis tant d’années, où sont passés, outre les joueurs déjà cités, des gloires de notre XV national comme Jean de Gregorio, Gérard Bouguyon, Patrick Mesny, Didier Camberabero, Alain Lorieux, Sylvain Marconnet ou Vincent Clerc.

Michel Escatafal

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3 commentaires on “Castres Olympique et F.C. Grenoble, six décennies plus tard…”

  1. Daffos dit :

    Dommage pour le Castres Olympique que le narrateur oublie la demi finale que nous jouons a Beziers contre Dax en 1956….

    • msjsport dit :

      Bonjour,
      Désolé pour l’oubli, mais quand on regarde le score de la finale entre le FC Lourdes et l’US Dax (20-0), je ne pense pas que le C.O. aurait pu s’imposer. C’était d’ailleurs le plus grand écart dans une finale depuis 1913. Cordialement. M.E.

      • daffos dit :

        En 100 ans le CO n’a joué que 5 demis finales…autant ne pas en oublier une…et puis une finale c’est pas gagné d’avance pais pas perdu non plus…Cordialement H.


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