Tour de France 1904 : le premier n’était que le cinquième

aucouturierAujourd’hui dans le monde du vélo, alors que nous connaissons à présent le parcours des trois grands tours (Tour, Giro, Vuelta), le sujet de conversation est ce que certains appellent les confessions d’Armstrong. Encore et toujours le dopage ! Et dire qu’en plus, des anciens coureurs participent  aussi à ce mouvement! Malgré tout, parmi les fossoyeurs du vélo, n’ayant que le mot dopage à la bouche, il y en a 99% qui ne sont jamais montés sur un vélo de course, et leur avis est totalement sans intérêt. Ils n’y connaissent rien et ils parlent, ce qui est une des caractéristiques de la nature humaine, les gens aimant bien disserter sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas du tout.

C’est le cas du vélo, mais quand ce sont d’anciens champions qui font la leçon c’est plus gênant. Que se passe-t-il donc dans la tête de ces anciens champions quand ils  s’en prennent  aux coureurs actuels, et contribuent ainsi à alimenter les polémiques stériles sur le dopage dans le vélo, d’autant que du dopage dans ce sport, comme dans les autres, il y en a toujours eu…et il y en aura sans doute  toujours ? Et je ne parle pas de ceux qui, jouant les hommes de science, font de savants calculs pour déterminer la puissance maximale que peut développer un coureur dans une ascension. Comme si dans ce domaine il n’y avait pas d’exceptions !

Le dopage en effet, a toujours existé dans le sport, y compris depuis les temps immémoriaux. Je devrais dire plutôt les tricheries de toutes sortes, et pas seulement le dopage même si, curieusement, c’est quasiment ce seul phénomène qui soit assimilé à une fraude. Ainsi je me souviens avoir lu il y a quelques années, qu’à l’époque où il y avait obligation de signer un registre aux postes de contrôles,  les coureurs du Tour se bagarraient énormément pour être les premiers au contrôle et signer avant les autres. Jusque-là rien d’extraordinaire, mais des petits malins avaient jugé astucieux de briser le porte-plume dont ils  venaient de se servir, pour retarder les autres concurrents qui devaient passer après lui. Cela obligeait les coureurs à porter un crayon autour de leur cou…qui se détachait bien souvent avant le contrôle. Résultat, il fallait le retrouver, ce qui faisait perdre de nombreuses minutes à celui qui était victime de cet avatar.  Mais tout cela n’était rien à côté de ce qui s’est passé au tout début de l’histoire de la Grande Boucle.

 En 1904, par exemple, donc au cours de la deuxième édition du Tour de France, on a assisté à l’époque à un des côtés les plus sombres de la nature humaine en matière de triche. La rançon du succès populaire, l’année précédente, d’une épreuve qui allait devenir la Grande Boucle, et un des plus grands évènements du calendrier sportif chaque année? Peut-être, et même sans doute, dans la mesure où Maurice Garin, le vainqueur de cette première édition, était devenu un de ces héros qui resteront à jamais dans l’histoire du sport, et même de son pays. Je devrais plutôt dire de son pays d’adoption, puisque Garin, comme son nom ne l’indique pas, était né dans le Frioul (Italie), et était devenu français par naturalisation. Fermons la parenthèse pour noter que l’on n’a même pas attendu le Tour 1904 pour voir la rubrique fait divers s’emparer de celle consacrée au Tour de France.

Cela se passait vers la fin de l’épreuve en 1903, qui à ce moment ne pouvait plus échapper à Garin, sauf en cas d’accident…toujours possible. C’est bien connu,  en sport, tant qu’on n’a pas franchi la ligne d’arrivée on n’est pas certain d’avoir gagné, Remarquez de nos jours, dans le cyclisme plus particulièrement, en fait on n’a jamais définitivement obtenu la victoire dans la mesure où on peut à tout moment revenir sur cette victoire, chose impensable dans la plupart des autres sports. Est-on revenu sur les victoires du joueur de tennis américain André Agassi (un des rares vainqueurs des quatre tournois du grand chelem), alors qu’il a avoué avoir menti aux autorités sportives (ATP) pour éviter une suspension pour dopage, suite à un contrôle positif à la méthamphétamine, rejetant la faute sur un ami, qui aurait mélangé ce produit avec des sodas ? Bien sûr que non, alors que pour des quantités infinitésimales de clembutérol retrouvées dans ses urines, lors d’un prélèvement effectué  pendant la deuxième journée de repos du Tour de France 2010, Contador a été suspendu deux ans et perdu tous ses titres obtenus entre juillet 2010 et juin 2011  …comme pour un contrôle positif à l’EPO. Et pire encore,  toujours dans le vélo, quand un coureur n’est pas contrôlé positif, s’il s’appelle Contador, les soi-disant amateurs de vélo  le suspectent  systématiquement de dopage même en ayant subi tous les contrôles possibles, tous négatifs. Je dis si on s’appelle Contador, car les pourfendeurs du dopage ont leurs  clients  privilégiés. Passons !

Revenons de nouveau au Tour de France 1903, et à Maurice Garin, qui était théoriquement tranquille pour la victoire finale, puisque son principal concurrent, Léon Georget, ayant bu trop de Muscadet en route, avait été obligé de s’arrêter sous un arbre avant l’arrivée à Nantes, terme de l’avant-dernière étape, et,  son sommeil s’étant éternisé, il reprit la route trop tard pour arriver dans les délais. En fait Garin n’était pas si tranquille, car, outre le fait que la dernière étape à cette époque n’était pas une marche triomphale comme de nos jours, Garin devait affronter les supporters malintentionnés décidés à le faire battre coûte que coûte. Lui-même a raconté cette anecdote plus tard :  J’étais à quelques kilomètres de Nantes, je roulais seul dans la nuit à bonne allure, quand un cycliste m’approche et me demande mon nom. Garin avait-il senti qu’on lui tendait un piège ? Sans doute,  puisque la veille, alerté par certaines rumeurs, il avait pris la précaution de troquer sa veste blanche habituelle contre une autre de couleur noire. Toujours est-il qu’il donna le nom d’un autre concurrent, ce qui lui valut cette réplique de son interlocuteur :  Où est Garin ? Réponse de ce même Garin :  Loin derrière, il y a longtemps que nous l’avons lâché.  Garin avait eu du nez, puisque l’interlocuteur en question lui répliqua menaçant:  Bon, il ne perd rien pour attendre.  De qui ce cycliste était-il l’envoyé ? Nul ne le saura jamais.

Cette histoire réelle allait préfigurer ce qui allait se passer à grande échelle dans le Tour 1904, où son parcours, identique à celui de 1903, allait se transformer en véritable coupe-gorges, avec des embuscades dignes des attaques de diligence telles qu’on les verra plus tard dans les films de Far West. Il faut rappeler qu’à cette époque les coureurs roulaient de nuit, et même s’ils faisaient leur périple sur de belles routes, les contrôles étaient très difficiles, ce qui donna des idées aux coureurs les moins scrupuleux. Evidemment ces coureurs sans foi, ni loi, avaient des supporters à leur image, ce qui allait faire de ce Tour 1904 une sordide foire d’empoigne qui aurait pu avoir les plus tragiques conséquences.

Dés la première étape entre Paris et Lyon, Chevallier fut disqualifié pour de nombreuses et graves irrégularités, tandis que Pothier, Aucouturier , ainsi que le Belge Samson étaient lourdement pénalisés par des amendes, Garin terminant premier de l’étape. On imaginait que tout cela ramènerait ce joli monde à la raison, mais il n’en fut rien, les soi-disant supporters (qu’on appelait partisans à l’époque), ne cessant de mettre de l’huile sur le feu. Ainsi, lors de la deuxième étape, entre Lyon et Marseille, on vit à la surprise générale un certain Faure s’échapper  en compagnie de Pothier (second l’année précédente) dans le col de la République. Si j’écris à  la surprise générale, c’est parce qu’on était au tout début de l’étape et celle-ci faisait largement plus de 300 km. Pourquoi donc cette folie de Faure? Tout simplement parce que ses partisans, armés de gourdins, s’étaient rassemblés au sommet du col pour donner l’assaut sur ses poursuivants, et leur faire perdre un temps précieux. Maurice Garin, son frère César, l’Italien Gerbi et Daumain reçurent nombre de coups, au point qu’il fallut l’intervention des commissaires, arrivés avec leur voiture suiveuse peu après le début de l’échauffourée, pour disperser les assaillants…à coups de révolver tirés en l’air.

Au terme de l’étape à Marseille, Faure arrivé en cinquième position sera mis hors course, tout comme l’Alésien Payan, surpris en train de rouler accroché à une voiture. Ce même Payan, menaçant de représailles les organisateurs et les commissaires lors du passage dans son département à Nîmes.  Effectivement, lors de l’étape menant les coureurs de Marseille à Toulouse, les supporters de Payan, munis de gourdins et de longs rasoirs dressèrent un barrage lors du contrôle de Nîmes, avec des tessons de bouteille et des clous répandus sur la chaussée, Résultat, il fallut encore  avoir recours aux revolvers pour disperser les manifestants amis du coureur.  Décidément ce Tour était maudit, et la mascarade allait continuer jusqu’à Ville- d’Avray. Oui, j’ai bien écrit jusqu’à Ville-d’Avray, et non jusqu’à Paris, sur la piste du Parc des Princes, où devait se dérouler  l’arrivée initialement prévue, un orage très violent obligeant les organisateurs à réduire le parcours.

Et pour couronner le tout, la Commission de l’Union Vélocipédique de France annonce, fin novembre, que les quatre premiers du classement général, Maurice Garin (qui en réalité a gagné deux Tours de France sur la route), Lucien Pothier, César Garin, et Hyppolite Aucouturier, sont mis hors course après enquête approfondie. Approfondie, personne ne doute qu’elle l’ait été, mais cette enquête était-elle suffisante pour qu’on puisse déclasser aussi facilement quatre coureurs, dont deux au moins, les frères Garin, avaient subi de graves préjudices physiques, Maurice Garin ne pouvant tenir son guidon que d’une seule main pendant le reste du Tour de France après la deuxième étape, sans parler des frayeurs qu’avaient eues Aucouturier, ce qui ne pouvait qu’aviver ses crampes d’estomac légendaires.  Toujours est-il que ce déclassement fut le premier d’une longue liste dans le vélo, avec accélération ces dernières années. A noter que Cornet avait 20 ans en cette année 2004 (plus jeune vainqueur du Tour sur le palmarès officiel), et qu’à part Paris-Roubaix en 1906, il ne gagna plus rien dans le restant de sa carrière.

En évoquant  Aucouturier et ses frayeurs, je veux parler de ce qui lui est arrivé lors de l’échauffourée du contrôle de Nîmes. Aucouturier avait comme première particularité d’être très grand pour son époque, ce qui permettait de le reconnaître facilement. Ainsi lors de ce fameux contrôle de Nîmes, il fut parmi les premières cibles des excités, lesquels réussirent à l’isoler du reste du peloton. Heureusement pour lui, il souleva son vélo, le fit tournoyer à bout de bras, ce qui lui permit de s’enfuir jusque dans une petite rue peu fréquentée. Là il laissa son vélo, et pénétra dans le bistrot dont le seul occupant était le barman, le reste de la clientèle s’étant déplacée pour  accueillir le Tour de France. Voyant qu’il n’était pas poursuivi, il demanda au barman de lui donner sa veste et son tablier, ce que ce dernier n’hésita pas à faire compte tenu du ton péremptoire employé par Aucouturier (on le surnommait le Terrible pour son agressivité en course)…et de ses mensurations. A peine avait-il mis ses nouveaux habits, qu’il se mit aussitôt à nettoyer le comptoir comme un vrai pro. Bien lui en avait pris, puisque quelques instants plus tard, une dizaine de soudards excités rentrent dans le café en lui demandant s’il n’avait pas vu passer un coureur.  Oui, répondit-il, il est passé comme une flèche et est parti par là, désignant une porte au fond de la salle, où s’engouffrèrent les furieux. A peine ceux-ci étaient-ils partis que le grand Aucouturier rendit ses vêtements au garçon de café, lui donna un pourboire, et s’en fut retrouver sa bicyclette pour réintégrer le peloton.

Tout cela pour dire que les doux rêveurs qui passent leur temps à fustiger les coureurs parce qu’ils ont la tentation de se doper, oublient simplement que  ces gens pratiquent un des plus durs métiers qui existent, mais aussi un des plus dangereux, même si le danger n’est plus tout à fait le même aujourd’hui. N’oublions pas que le coureur cycliste, qu’il ait couru dans les premières années du vingtième siècle ou de nos jours, subit sur son vélo des souffrances que personne ne peut imaginer s’il n’a pas couru au très haut niveau. Il suffit de voir comment on peut souffrir en 3è ou 4è catégorie si l’on n’est pas en forme, pour en être convaincu. C’est pour cela que j’ai tellement de respect pour les coureurs, en pensant à ce que disait Henri Pélissier à Albert Londres (célèbre journaliste) dans une interview lors du Tour de France 1924 :  Au bain, à l’arrivée, la boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires. La diarrhée nous vide. On tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue comme Saint-Guy au lieu de dormir (l’excitation sans doute). Regardez nos lacets : ils sont en cuir. Et bien ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent  et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez à ce que devient notre peau. Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne tient au corps.  On comprend pourquoi, même s’il y a peut-être un peu d’exagération dans ces propos, qu’on ait parlé des forçats de la route à propos des coureurs du Tour.

Michel Escatafal

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