Le centième Tour de France pourrait ressembler au cinquantième (1963)

tour 1963Voilà, comme si nous n’avions pas eu assez  de commentaires sur le dopage dans le vélo, le procès Fuentes vient s’inviter dans le débat. De quoi meubler pour quelques temps encore les rubriques sportives sur ce fléau…que l’on ne pourra jamais éradiquer totalement, parce que le sport engendre une telle volonté de gagner que tous les moyens sont bons pour y arriver. Et en plus les sommes investies dans le sport professionnel sont tellement considérables qu’il faut des résultats à tout prix. En attendant j’observe que c’est le cyclisme, et le cyclisme seul, qui va être sur la sellette dans ce procès. Si je dis cela c’est parce que les sportifs appelés à témoigner sont exclusivement des coureurs cyclistes. A croire que le dopage ne sévit que dans ce sport ! Cela étant, Fuentes, qui par parenthèse ne devait pas donner le nom de ses clients, mais en a quand même lâché quelques uns (Osa, Botero et Heras), tous coureurs cyclistes, a reconnu que « cela pouvait être toute sorte de sportifs », reconnaissant qu’il a travaillé « avec des footballeurs, des cyclistes et des athlètes ». En attendant pour le moment les seuls qui ont déjà payé pour leur relation avec Fuentes (Valverde, Basso et même Ullrich pour ne citer qu’eux), sont tous des champions du vélo.

Passons, et parlons à présent de sport à l’orée de la saison de cyclisme, une saison qui verra la centième édition du Tour de France, épreuve phare du calendrier sur route. Et bien entendu, tout le monde voudra gagner cette épreuve, avec le supplément de prestige qu’en recevra le vainqueur, surtout pour la postérité. Rappelons que le cinquantième Tour de France (1963) fut remporté par un des quatre ou cinq plus grands champions de l’histoire, Jacques Anquetil, et comme si cela ne suffisait pas, le maillot vert du classement par points revint au seul coureur ayant remporté toutes les classiques du calendrier, Rik Van Looy, et le grand prix de la montagne à un des tous meilleurs escaladeurs que le cyclisme sur route ait produit, Federico Bahamontes. Bref, cette édition 1963 fut un grand cru, puisqu’elle couronna le meilleur coureur à étapes du moment, le meilleur coureur de classiques et le meilleur grimpeur du peloton, en notant qu’à cette époque le trophée du meilleur grimpeur avait une signification autrement plus importante que de nos jours.

Est-ce que cette année nous aurons le même résultat pour le centième Tour de France ? Difficile à dire, même si je verrais bien Alberto Contador s’imposer pour la quatrième fois sur la route, Philippe Gilbert remporter le classement par points et Andy Schleck ou Joaquim Rodriguez gagner le classement du meilleur grimpeur, la montagne étant cette année bien présente dans le Tour, comparée à l’année dernière. Un tel résultat serait aussi un bon moyen de rendre au Tour de France un lustre qu’il a quelque peu perdu en 2012, tellement celui-ci fut insipide, en raison d’une part de l’impossibilité pour Froome d’attaquer son leader absolu, Wiggins, et aussi à cause du manque de concurrence dû à l’absence simultanée pour des raisons diverses de Contador, d’Andy Schleck et de Joaquim Rodriguez, c’est-à-dire des trois meilleurs coureurs à étapes du moment. Pour mémoire, je rappellerais que Contador a remporté sur la route 3 Tours de France, deux Tours d’Italie et deux Tours d’Espagne, et qu’Andy Schleck a terminé trois fois second sur la route du Tour de France depuis 2009 et une fois second du Giro en 2007, alors qu’il était âgé de 22 ans. Quant à Rodriguez, il a terminé l’an passé second du Giro et troisième de la Vuelta, épreuve dans laquelle il a fait plus que jeu égal avec Contador dans la montagne.

Cela dit, il y aura d’autres outsiders dans la quête du maillot jaune, mais, à part Froome qui se mêlera au concert des favoris, les autres seront nécessairement derrière ce quatuor, pour peu que tous arrivent à leur meilleur niveau, chose qui n’est pas acquise, car dans le cyclisme sur route les risques de chutes ou de maladie sont plus présentes que dans les autres grands sports. L’an passé par exemple, Andy Schleck n’a pas pu défendre ses chances dans le Tour en raison d’une fracture du coccyx, laquelle l’a tellement handicapé que sa saison fut totalement blanche. Fermons la parenthèse pour dire que Nibali sera de nouveau présent aux avant-postes, mais derrière Contador, Schleck, Froome et Rodriguez, qui lui sont supérieurs en montagne, la même remarque valant pour le vainqueur de l’an passé, Wiggins, qui n’est pas assez fort en haute montagne pour s’imposer cette année, malgré tous les progrès qu’il ait pu accomplir depuis 2009. N’oublions pas qu’en 2011, malgré l’aide et le sacrifice de Froome, il fut battu par Cobo dans la Vuelta. Quant à Evans, vainqueur du Tour 2011, il semble que cette victoire ait marqué son chant du cygne, après une très belle carrière. Pour mémoire Evans aura en juillet prochain 36 ans, alors que Contador vient à peine d’avoir 30 ans, que Froome en aura 28 en mai tout comme Andy Schleck en juin. Quant à Rodriguez il aura au même moment l’âge d’Evans quand il gagna le Tour (34 ans).

Et les autres me direz-vous ? Et bien, ils sont soit trop jeunes, soit trop limités pour se mêler au concert des favoris. Certains me diront que Pereiro a remporté le Tour en 2006, suite au déclassement de Landis pour dopage avéré, ce qui signifie qu’un coureur en état de grâce bénéficiant d’une échappée au long cours peut toujours l’emporter, comme en 1956 avec Walkowiak, voire même comme en 1966 avec Lucien Aimar. Cela dit, personne n’imagine que l’Américain Van Garderen (25 ans), les deux Français Rolland (27 ans) et Pinault (23 ans), ou encore le Belge Van den Broek et le Français Voeckler, qui ne sont plus des espoirs, puissent s’imposer. En revanche, même s’il ne gagnera pas, Valverde reste un candidat crédible pour un éventuel podium, surtout s’il retrouve la forme qu’il avait lors de la dernière Vuelta, en rappelant toutefois que si Contador (qui n’avait pas couru depuis presque un an) et Froome (qui venait d’achever le Tour en ayant travaillé tant et plus pour Wiggins) avaient été au sommet de leurs possibilités, Valverde aurait terminé beaucoup plus loin. Et même s’il a devancé Rodriguez dans cette Vuelta, ce dernier est nettement plus performant en haute montagne que lui, ce qui lui confèrera un avantage décisif dans le Tour 2012.

Mais puisque nous sommes sur un site consacré essentiellement à l’histoire du sport, je voudrais revenir sur le Tour de France 1963, parce qu’il fut un des plus beaux aux dires de tous les suiveurs, et qu’il présente certaines analogies avec le Tour de cette année. Par la participation d’abord, mais aussi un peu par son parcours montagneux, au point que l’Espagnol Bahamontes, surnommé l’Aigle de Tolède, avait le maillot jaune sur les épaules au départ de la dix-septième étape allant de Val d’Isère à Chamonix. C’est d’ailleurs à cette occasion que Jacques Anquetil allait réaliser un de ses plus beaux exploits face au redoutable grimpeur espagnol, toujours fringant malgré ses 35 ans, même s’il avait quelque peu perdu de son agilité par rapport à l’année 1959, qui l’avait vu ramener le maillot jaune à Paris.

En 1963, Jacques Anquetil avait gagné la Vuelta, ce qui lui avait permis d’effacer l’humiliation subie l’année précédente où il avait été battu par Rudi Altig, son équipier. Cette victoire dans la grande épreuve espagnole l’avait comblé, au point qu’il envisagea un moment de ne pas courir le Tour de France. En fait, il ne l’aurait pas couru s’il n’y avait pas eu le challenge de battre le record des victoires dans le Tour de France (3) détenu par Philippe Thys et Louison Bobet. Homme de défi, le Normand ne pouvait pas ne pas tenter la passe de quatre. Et il allait réussir dans son entreprise d’une manière très différente de celle à laquelle nous nous attendions. En effet, c’est d’abord dans la montagne qu’il réussit à s’imposer, en s’octroyant l’étape Pau-Bagnères de Bigorre, donc une grande étape pyrénéenne, et la grande étape alpestre qui passait par le Petit Saint-Bernard et le Grand Saint-Bernard, avec pour dernier col la très difficile Forclaz.

Mais si la victoire de « Maître Jacques » fut très difficilement acquise face à Bahamontes, c’est parce que ce dernier, contre toute attente, se glissa dès le premier jour, entre Nogent-sur-Marne et Epernay, dans une échappée qui lui permit de prendre 3 minutes à tous les favoris, à commencer par Jacques Anquetil. Faisant aucune faute d’inattention, il allait préserver la plus grande partie de cet avantage, gagnant même l’étape de Saint-Etienne-Grenoble en se détachant dans le col de Porte, ce qui lui avait permis de prendre le maillot jaune. L’affaire se présentait idéalement bien pour le fier Espagnol, d’autant qu’il restait donc deux étapes alpestres pour qu’il puisse consolider son avantage sur Anquetil, inférieur à la minute, sachant que le coureur normand  lui prendrait au minimum deux minutes sur les 54 km contre-la-montre entre Arbois et Besançon. L’équation était donc assez simple, avec d’un côté Bahamontes devant impérativement lâcher Anquetil pour le reléguer au-delà de 3mn, et pour Anquetil de résister suffisamment pour garder toutes ses chances en attendant le c.l.m.

Dans cette étape ce fut Poulidor qui mit le feu aux poudres dans le Grand Saint-Bernard, donc avant la Forclaz, une attaque un peu trop prévisible dans la mesure où c’était sa seule chance (infime d’ailleurs) de renverser la situation à son avantage. Hélas pour lui, malgré sa grande forme ce jour-là, il ne put rien face au vent dans la vallée, se trouvant démuni de forces au pied du col de la Forclaz à un peu moins de 40 km de l’arrivée. En revanche tous les observateurs furent surpris de voir Jacques Anquetil, non seulement tenir tête à Bahamontes sur les pentes redoutables de la Forclaz, mais le mettre en difficulté. Comment il pouvait en être ainsi ? Tout simplement grâce à une astuce de Geminiani, le directeur sportif d’Anquetil, lequel avait déjà escaladé ce col par ce côté en 1948, et il en avait gardé un mauvais souvenir. Du coup il décida, aussitôt après le franchissement du Grand-Bernard, de simuler un bris de dérailleur sur le vélo d’Anquetil, lui donnant une autre bicyclette plus légère et munie d’un braquet de 42×26 ( 3m45 de développement) mieux approprié à la pente à escalader sur une route en très mauvais état. C’est ainsi qu’Anquetil put résister facilement à Bahamontes, le battre au sprint à l’arrivée à Chamonix et prendre le maillot jaune grâce à la bonification d’une minute.

Il faut préciser qu’à l’époque le changement de machine n’était autorisé qu’en cas d’incident mécanique, d’où la simulation de Geminiani. Il faut aussi ajouter à propos de cette étape que celui qui arriva troisième s’appelait…Rik Van Looy, celui-ci terminant seulement à 18s du duo Anquetil-Bahamontes. Il avait bien mérité son maillot vert, d’autant qu’il avait remporté quatre victoires d’étapes. Ce n’est pas Cavendish, ni Greipel qui pourraient terminer une étape de haute montagne à moins de 20s des meilleurs du classement général ! C’était une autre époque, une époque où le règlement s’adaptait à la rouerie des coureurs ou directeurs sportifs. La preuve, après cet épisode, le changement de vélo fut autorisé sans restriction…suite à la réclamation portée conjointement par les directeurs sportifs de Poulidor (Antonin Magne) et de Bahamontes ((Raoul Rémy), qui ne fut pas acceptée.

Michel Escatafal

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4 commentaires on “Le centième Tour de France pourrait ressembler au cinquantième (1963)”

  1. redtorso dit :

    Comme vous le rappelez le Tour 1963 fut une SUPERBE édition grâce aux Champions hors norme que furent Anquetil, Van Looy, Bahamontes … Tour avec des sprints à vous couper le souffle (Bordeaux, Paris…) …… il n’y a rien , aucune pointure comme çà de nos jours . Point.Barre…on passe à autre chose ?

  2. redtorso dit :

    Après la lecture de ces lignes… pas moyen de me débarasser des images, souvenirs indélébiles de ce Tour 63, GRANDOISE qui tournent en boucle dans ma tête !!!!!
    Incontestablement un des plus beaux Tours de l’après guerre (avec celui de 58 inégalable et celui de 1964 que beaucoup placent en tête …) Je garde de ce Tour des souvenirs en noir & blanc ou plutôt en sépia et vert pour faire allusion aux hedomadaires sportifs (eux aussi disparus ..quelle époque !!!!! ) qui pour la circonstance paraissaient 2 fois par semaine ; les commentaires légendaires de Robert Chapatte et les inoubliables photos de presse comme celles de Franco Balmanion en sang sur les pavés de l’enfer du Nord ou le sandwich que se partageaient l’Empereur d’Herenthals & Jacques Anquetil ….

    Pour les raisons énoncées par Michel Escatal les ingrédients pour une édition hors nors norme étaient réunies : Champions Mythiques , parcours sélectif , néophites de classe comme Balmanion …. dès la première étape la couleur était annoncée …..puisque le picador Bahamontes plantait ses premières banderilles dans cette étape remportée par le taciturne Eddy Pauwels !!!! le sprint du peloton superbe ressemblait, mis à part les crinières blondes de Darrigade & Popof Graczyck à un championnat de Belgique .
    Nos amis belges allaient remporter 10 victoires d’étape …Van Looy bien sûr, mais aussi un jeunot innatendu (d’ailleurs ses seules victoires pro ) à 2 reprises Roger De breucker, un moins jeune P.Cérami, un bouledogue Melckenbeck sous le déluge à Rouen devant (excusez du peu ) Derboven & l’Empereur Himself …. Brands et Pauwels complétant la liste des vainqueurs belges de cette édition !!!!
    La performance de Van Looy, dans le Tour 63 porter le maillot de bout en bout ( ou presque ) est rare …Rik nous a montré l’immensité de son talent de sa classe ….gagnant une étape en solitaire ( Aurillac) des sprints devant les meilleurs sprinters de l’histoire du cyclisme : Van Aerde et son rictus grimaçant, el toro Arthur De Cabooter, Van Geneugden, Noel Foré et Willy Vannitsen qui se fractura la clavicule lors du magnifique sprint de Bordeaux !!!!!
    Il a failli réaliser son rêve : remporter une étape de grande montagne ….victoire qu’il aurait troquée contre une classique ( huumm je ne l’ai jamais cru ..) disait-il ? victoire qu’il aurait mérité 2 ans plus tard en 65, sans qu’un suceur de roues, coureur de la pire espèce, téléguidé par son ex mentor,Driessens, ne vienne lui confisquer cette victoire .. 😦 dans les pyrénées !!!
    N’oublions pas la seule victoire italienne grâce au puissant Antonio Bailetti de la Carpano à Rennes ou celle de Manzanèque qui se fera remarquer dans l’édition suivante de 64 par un pugilat avec Vito Taccone du coté de Thonon . Guy Ignolin signa aussi 2 belles victoires d’étape….Je crois que le c.l.m par équipes de Jambes fut remporté par la Pelforth qui remporta l’année suivante le très prisé Challenge Martini ! et l’irlandais S . Elliott vaiqueur à Roubaix ..
    Jacques Anquetil , le plus GRAND Champion Français de tous les temps,signa cette année là un de ses plus beaus succés….dont on reparle encore 50 ans après !!!!! existe-il un plus bel Hommage …..je ne pense pas comme je ne pense pas qu’un jour autant de Champions de légende soient réunis dans un même édition ……

  3. redtorso dit :

    Merci beaucoup …..suis impatient de lire votre article sur le Tour 1964 ( ? ) ….. à mes yeux la plus belle victoire de Jacques Anquetil , allez n’ayons pas peur des mots : son Chef d’oeuvre !!!!! ……..


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