Le cyclocross de Dufraisse à Nys (partie 2)

dufraisseRevenons donc à André Dufraisse, surnommé « Le virtuose des sous-bois « , grand champion oublié qui mérite pourtant qu’on parle de lui de temps en temps, tellement il fut brillant dans sa discipline, ce qui en fit un des sportifs français les plus titrés dans les années d’après-guerre. C’est incontestablement le plus grand cyclocrossman français que l’on ait connu, sa carrière sur route en revanche ne comportant qu’une victoire dans une course de côte en Espagne (Aranzazu). En revanche  que de victoires, que de titres glanés un peu partout en France et en Europe occidentale, perpétuant une tradition française qui avait vu s’affirmer des champions comme Eugène Christophe, très connu pour ses exploits dans le Tour de France, mais qui fut champion de France de cyclocross en 1909, 1914 et 1921,  comme Charles Pélissier le fut en 1926 et 1928, lui aussi figurant parmi les meilleurs routiers de son époque, comme Camille Foucaux, qui enleva le titre national de 1929 à 1932, comme Charles Vaast, champion de France en 1934, ou Paul Chocque qui le fut en 1936 et 1938. Il ne faut pas oublier un autre acteur important du cyclisme des années 40, Robert Oubron, véritable cyclocrossman avec ses 5 titres de champion de France entre 1941 et 1946, dont 2 en zone occupée (1941 et 1942), qui deviendra par la suite directeur des équipes de France, donc sélectionneur de l’équipe de France de cyclocross. Tous ces coureurs n’ayant malheureusement pas pu obtenir un titre mondial, le championnat du monde n’existant que depuis 1950, ils ont dû se contenter d’une ou plusieurs victoires dans le Critérium International.

Dufraisse pour sa part remporta son premier titre mondial en 1954, alors qu’il avait déjà 28 ans. Il fut même champion du monde avant d’être champion de France pour la première fois en 1955, titre qu’il s’octroiera ensuite en 1956, 1958, 1959, 1961, 1962 et 1963. Mais il fut surtout un quintuple champion du monde, revêtant le maillot arc-en-ciel sans discontinuer entre 1954 et 1958, après avoir été vice-champion du monde en 1951 et 1952, obtenant la médaille de bronze en 1953, et de 1961 à 1963. Cela signifie que cet ancien forgeron de Razès (Haute-Vienne) figurait encore parmi les tous meilleurs spécialistes à 37 ans. Autant de succès qui lui vaudraient aujourd’hui de gagner très confortablement sa vie, alors qu’à l’époque il était dix à vingt fois moins bien payé pour participer à une course que les meilleurs pros pour un simple contrat d’après Tour de France ou pour une belle réunion sur piste. On est loin des chiffres de Nys et Stybar en euros constants !

Parmi les victoires de Dufraisse, la plus significative, en tout cas celle que la postérité a le plus retenue, est son titre mondial en 1958 acquis au stade de Beublanc, près de Limoges, donc tout près de chez lui, devant un public immense de supporters, que certains ont évalué à 20.000 personnes. Avec un tel soutien, André Dufraisse ne pouvait pas perdre son titre. Inimaginable, d’autant que même s’il avait connu des parcours plus difficiles, celui de Beublanc avec la côte de Moulin-Rabaud était quand même très piégeux. De surcroît, il n’était pas dans sa meilleure forme, handicapé qu’il était par une sciatique tenace. Mais il avait pour lui sa ténacité, son expérience et sa préparation plus que minutieuse, à l’image de son vélo spécialement préparé pour surmonter toutes les difficultés du parcours, sans oublier le désir exacerbé de ses adversaires voulant faire tomber le roi de la discipline. Et parmi ses adversaires, il y en avait quelques uns qui allaient briller de mille feux dans les années à venir, notamment l’Allemand Wolfshohl, les Italiens Longo et Severini, sans oublier les Français Meunier, Jodet et Brulé.

Pour revenir aux parcours difficiles où Dufraisse, en vrai cyclocrossman qu’il était, se sentait le plus à l’aise, c’est sans doute celui du championnat du monde 1955 (en Sarre), sous la neige, qui fut le plus marquant, les concurrents terminant l’épreuve méconnaissables en ayant énormément souffert. Cette année-là, Dufraisse sortit vainqueur d’un terrible duel avec l’Italien Bieri. L’année suivante, au Luxembourg, dans des conditions moins dantesques, c’est son compatriote Georges Meunier qui lui mena le plus longtemps la vie dure, ce dernier finissant à la seconde place à près de 40s. En 1957, la neige est de nouveau au rendez-vous à Edelaere (en Belgique), sur un parcours redoutable avec une descente à fort pourcentage, rendue encore plus dangereuse avec pareilles conditions météorologiques. Cela n’empêchera pas Dufraisse de s’imposer, sans trembler, devant le Belge Kerrebroeck et Meunier, de nouveau sur le podium, comme nous disons de nos jours. C’était le quatrième titre mondial consécutif d’André Dufraisse, un titre qui le faisait entrer définitivement dans la légende du cyclisme. Et, compte tenu du fait que le prochain championnat en 1958 avait lieu sur ses terres, chacun se disait que le cinquième titre était largement à la portée du Français.

Il l’était effectivement, mais il avait déjà 32 ans à ce moment, et cette course au maillot arc-en-ciel allait certes finir triomphalement pour lui, mais au prix d’un effort considérable qu’il ne pourra plus renouveler. Il est vrai que ses adversaires, notamment le tout jeune Wolfshohl (âgé de 19 ans), allaient imprimer à l’épreuve, dès les premiers hectomètres de course, un rythme extrêmement rapide qui faillit asphyxier Dufraisse, et qui priva ses équipiers français Jodet et Meunier, mal placés au départ, de tout espoir de médaille. Par ailleurs, outre Wolfshohl, Dufraisse dut compter sur l’Italien Severini, qui à 25 ans confirmait les espoirs qu’on avait placés sur lui dans la péninsule. Mais à mi-course, alors que Severini était en tête, après avoir débordé Wolfshohl, lui-même ayant dans sa roue Dufraisse, ce même Severini dérapa sur un petit pont au dessus de l’Aurenche, ce qui freina son échappée.

Derrière les trois hommes de tête, les Français Brulé et Meunier s’évertuaient à se maintenir en bonne position, afin d’assurer le classement par équipes. Mais l’essentiel de l’action se passait devant, avec Dufraisse qui porta une attaque tranchante au quatrième tour, dans les sous-bois de la vallée, attaque qui allait condamner Wolfshohl, et qui permettait au champion en titre de devancer Severini. Toutefois, celui-ci profitant de la partie roulante qui menait vers la stade, réussissait à se rapprocher à moins de quatre secondes de Dufraisse. Mais le Français déchaîné reprit l’offensive dans le dernier tour, ce qui lui permit de distancer de nouveau Severini, victime en plus de deux sauts de chaîne qui le condamnaient à la deuxième place. Il finira à 25s de de Dufraisse, Wolfshohl terminant un peu plus loin à 40s. Mais, comme Longo s’était emparé de la quatrième place devant Brulé, il fallut que Meunier se dépouillât littéralement pour devancer au sprint un autre Italien, Pertusi, ce qui donnait aux Français la victoire en individuel et par équipes. Ce 23 mars 1958 restera à jamais gravé dans la grande histoire du cyclisme français, Dufraisse, pour sa part,  se situant encore de nos jours au deuxième rang des coureurs les plus médaillés du championnat du monde de cyclocross, juste derrière Eric De Vlaeminck.

Michel Escatafal

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One Comment on “Le cyclocross de Dufraisse à Nys (partie 2)”

  1. Andrew dit :

    Très bon article comme d’habitude, Michel, qui fait partie des Annales du Cyclisme pour les générations à venir et, en même temps, c’est un grand hommage à André Dufraisse et au cyclocross français qui le méritent bien!


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