Les anni horribiles du XV de France – Partie 1

Tournoi 1957Depuis combien de temps le XV de France n’a pas fait un aussi mauvais début de tournoi que cette année ? Réponse : depuis 1982. Autre question, depuis quand la France n’a-t-elle pas eu « la cuillère de bois » ? Réponse : Cela ne lui est jamais arrivé  dans le Tournoi des six Nations, et en ce qui concerne le Tournoi des cinq Nations, il faut remonter à 1957, l’évitant d’extrême justesse en 1969 grâce à un match nul presque miraculeux contre Galles. Voilà trois années qui ont de quoi donner la migraine aux plus farouches supporters du XV de France. Et pourtant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour le rugby français dans l’optique de la Coupe du Monde. L’exemple le plus récent en est cette fameuse finale de Coupe du Monde 2011, que le XV de France aurait dû gagner, pour finalement s’incliner d’un seul point (9-8) face à la « monstrueuse » Nouvelle-Zélande. Or il faut se rappeler que notre équipe a réussi cette prouesse, car c’en est une, avec une équipe composée de bric et de broc, surtout dans les lignes arrières, avec notamment un demi de mêlée qui jouait à l’ouverture, sans parler des invraisemblables changements de joueurs à chaque match disputé. Heureusement pour le sélectionneur de l’époque, Marc Lièvremont, les dieux du rugby étaient avec notre XV national, plus particulièrement en demi-finale, où les Français jouèrent une partition indigne contre les Gallois à 15 contre 14 presque toute la partie…avant de menacer jusqu’à la dernière seconde les All Blacks en finale.

Et oui, c’est cela le XV de France, et j’aurais même tendance à dire le sport français très souvent. Qui aurait imaginé que l’équipe de France de football termine à la troisième place la Coupe du monde de football en 1958 ? Personne, absolument personne! Qui aurait imaginé qu’elle arrive jusqu’en finale de la Coupe du monde de football en 2006 ? Personne! Qui aurait parié un euro que l’équipe de France de basket s’empare de la médaille d’argent aux J.O. de l’an 2000, en menaçant les invincibles Américains ? Personne! Et je pourrais multiplier ainsi les exemples en remplissant des pages et des pages, ce que je ne ferais pas car ce serait trop fastidieux. Il n’empêche, les Français ne sont jamais aussi brillants que quand on les enterre, et ils sont toujours vulnérables quand on les donne pour favoris. C’est ainsi et pas autrement, preuve que la France n’a pas et n’a jamais eu sur la durée ce qu’en mauvais français on appelle la « culture de la gagne ».

Mais revenons au XV de France et à son histoire, pour évoquer ces anni horribiles que furent pour le rugby français 1957, 1969 et 1982, parce que cela ne peut que nous redonner foi dans le XV de France, qui vaut évidemment beaucoup mieux que ce qu’il a montré au cours des deux premiers matches du Tournoi contre l’Italie et le Pays de Galles, en notant que les Gallois n’avaient remporté aucun de leurs huit derniers matches. En revanche, l’équipe de France avait remporté tous ses matches de l’automne, notamment contre l’Australie et l’Argentine, ce qui en faisait la favorite du Tournoi avec l’équipe d’Angleterre, laquelle avait dominé le 2 décembre la Nouvelle-Zélande (38-21). Pour les Anglais ce 2 décembre n’était pas Austerlitz mais Trafalgar (grande victoire navale britannique), avec ce succès face aux champions du monde, et chacun de se dire que le fameux « crunch » serait en réalité la finale du Tournoi, et désignerait la meilleure équipe de l’hémisphère Nord du moment. Contrat rempli pour les Anglais qui en sont déjà à deux victoires, alors que les Français en sont à deux défaites dont une contre l’Italie. Mais cela ne signifie aucunement que les Anglais battront les Français lors de leur prochaine rencontre dans leur antre de Twickenham, au contraire cela doit les rendre encore plus vigilants ! L’histoire est là pour leur rappeler que tout excès de confiance, comme je l’ai évoqué précédemment, est proscrit dans une telle situation.

En 1957, le XV de France commença le Tournoi par une défaite humiliante contre l’Ecosse. Elle l’était d’autant plus que la fin du Tournoi 1956 laissait de grands espoirs, avec une défaite injuste à Cardiff, l’arbitre accordant à quelques minutes de la fin un essai qu’il fut le seul à voir valable, le troisième ligne aile Williams ayant pointé derrière la ligne de ballon mort, ce qui entraîna la défaite de l’équipe de France (5-3). Après une victoire normale contre l’Italie à Padoue quelques jours plus tard (16-3), les Français avaient dominé à Colombes les Anglais, qui avaient à ce moment une des plus belles équipes de leur histoire avec notamment leur extraordinaire seconde ligne Currie-Marques, et une troisième ligne qui ne l’était pas moins, composée de Roberts, Robbins et en numéro 8 comme nous dirions aujourd’hui, Ashcroft. Cette victoire obtenue sans problème, avec par parenthèse un certain Denis Thatcher (mari de sa célèbre épouse Margaret) comme juge de touche, laissait présager de beaux succès pour le tournoi suivant. On allait très vite déchanter, dès le premier match, le 12 janvier 1957 contre l’Ecosse !

Et pourtant le XV de France avait conservé les mêmes brillants joueurs dans les lignes arrières, Martine n’étant toujours pas opérationnel. Ces joueurs s’appelaient Vannier à l’arrière, A. Boniface et Dupuy aux ailes de la ligne de trois-quart, M. Prat et Rogé au centre, et une paire de demis composé du merveilleux soliste qu’était Jacky Bouquet et l’incomparable G. Dufau à la mêlée. Du lourd, et même du très lourd ! En revanche, si la qualité des joueurs du pack n’était pas en cause, les sélectionneurs avaient eu l’étrange idée, que n’auraient pas renié Lièvremont et Saint-André, de faire opérer plusieurs joueurs à des postes qui n’étaient pas les leurs habituellement. Laziès, par exemple, qui était un excellent troisième ligne du Stade Toulousain, se retrouva…pilier. Et comme si cela ne suffisait pas la troisième ligne était formée avec trois troisième lignes centre, à savoir le Lourdais Jean Barthe, le capitaine Celaya  (Biarritz) et Robert Baulon de l’Aviron Bayonnais, ce dernier étant le seul à évoluer aussi comme troisième ligne aile. Résultat, le pack écossais prit très vite le dessus sur cette curieuse formation, malgré un excellent Chevallier en deuxième ligne, et les Français furent battus par une pénalité et un drop de l’arrière Scotland (le bien nommé), victoire due aussi au fait que la pluie empêchait nos trois-quarts d’exprimer tout leur talent.

Du coup, pour jouer contre l’Irlande à Dublin au match suivant, on s’attendait à de profonds changements, notamment dans le pack. Il y en eut certes, mais, à la surprise générale, on remplaça le joueur qui avait été le meilleur contre les avants écossais, le sauteur à la touche clermontois, Bernard Chevallier, l’avant peut-être le plus redouté par les Britanniques à ce moment. Parmi les autres changements, il faut noter la première sélection de Darrouy à l’aile, la première aussi de Hoche en seconde ligne et la rentrée du jeune Moncla. Les Irlandais, emmenés par leur flamboyant demi d’ouverture, Jack Kyle, battirent les Français (11-6), marquant deux essais, alors que les Tricolores durent se contenter de deux pénalités de Michel Vannier. Les Français s’en sortaient bien, et on ne donnait pas cher de leurs chances à Twickenham contre l’Angleterre, malgré quatre changements dans l’équipe, notamment Vigier au talonnage à la place de Labadie, et une paire de centres inédite avec le Perpignanais Monié et J. Bouquet, à la place de M. Prat et André Boniface. Les Anglais gagnèrent cette rencontre (9-5) sans qu’il n’y ait rien à redire, mais les Français n’avaient pas démérité.

Restait à jouer le match à Colombes contre le Pays de Galles, loin d’être au niveau de l’équipe de 1955, mais toujours redoutable.Pour les Français, le seul but était à présent d’éviter leur première cuillère de bois de l’après-guerre. Pour ce faire on avait reconstitué la paire de centre M. Prat-A. Boniface, avec Bouquet à la place d’Haget à l’ouverture, le pack restant le même. Ce match, le XV de France le joua à son meilleur niveau, et il aurait dû l’emporter si les malheurs ne s’étaient abattus sur lui, avec Vannier handicapé presque toute la partie et A. Boniface claqué, ce qui obligea le troisième ligne Carrère à jouer trois-quart aile. Et en plus, la grande star galloise de l’époque, l’ouvreur Cliff Morgan, fit un match étincelant. Pourtant l’équipe de France ne s’inclina que 13-19, à l’issue d’un très beau match où elle attaqua beaucoup, peut-être même un peu trop. Mais le constat était sévère, la France subissait un nouveau revers, et recevait la mortifiante cuillère de bois.

Quelques mois plus tard, le XV de France commencera tout aussi mal le tournoi 1958, avec deux défaites contre l’Ecosse à Murrayfield (11-9), puis contre l’Angleterre à Colombes (14-0), avant que les sélectionneurs ne décident de faire appel, contre l’Australie et pour le reste du Tournoi, à la ligne de trois-quarts lourdaise (Rancoule, Martine, M. Prat et Tarricq), plus Labazuy à l’ouverture, sans oublier deux autres Lourdais en troisième ligne, Domec et Barthe, associés à M. Crauste, le pack étant dirigé par Lucien Mias. On connaît la suite, avec l’Australie pulvérisée à Colombes (19-0), une victoire à Cardiff contre les Gallois (16-6), une autre à Colombes contre les Irlandais (11-6), plus une en Italie (11-3). Tout cela préfigurant la formidable tournée victorieuse en Afrique du Sud (voir mon article Le plus bel été du XV de France). Voilà un bel exemple à prendre pour les supporters déçus par notre équipe nationale, à condition pour Saint-André et son staff de savoir tirer les conclusions des trop nombreux échecs du XV de France ces dernières années. Faire confiance à une charnière talentueuse (Michalak, Machenaud), faire jouer les joueurs à leur vrai poste, et ne pas se contenter de sélectionner des joueurs…parce qu’ils sont en forme. Bref, construire une vraie équipe en vue de la Coupe du Monde, laquelle aura lieu dans deux ans. Presque deux ans de perdus !

Michel Escatafal

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One Comment on “Les anni horribiles du XV de France – Partie 1”

  1. Il faut absolument sauver l’honneur pour le XV de France, mais le niveau montré ne veut rien dire, car vos exemples où l’on a trouvé les français à des compétitions où on les attendait pas: c’est ça la beauté du sport!


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