Mekhissi et Lavillenie ne se lassent pas d’être des héros (1)

MekhissiPartie 1

Le week-end dernier, lors des championnats d’Europe en salle à Goeteborg,  l’athlétisme français a fait la preuve qu’il figure bien parmi les tous meilleurs en Europe. Plus que les quatre titres décrochés et les neuf médailles récoltées, il a surtout la chance d’avoir deux individualités exceptionnelles, Lavillenie et Mekhissi, plus quelques valeurs sûres qui ne peuvent que progresser comme Myriam Soumaré, Antoinette Nana Djimou ou Eloyse Lesueur, et évidemment Vicaut et Lemaitre. A cela s’ajoute un réservoir de jeunes qui n’a pas été aussi fourni depuis des décennies, et qui seront parmi les meilleurs européens et mondiaux dans les cinq à dix ans à venir. Je pense en particulier au décathlonien Kevin Mayer et aux lanceuses de marteau Alexandra Tavernier et Alexia Sedykh (voir mon article : Alexandra Tavernier, championne olympique du marteau à Rio?).

Bref, l’athlétisme français retrouve des couleurs qu’il semblait avoir perdu avec l’arrêt ou le vieillissement inexorable d’athlètes, qui nous ont comblé dans les années 90 jusqu’au milieu de la décennie 2000-2010 (Marie-Jo Pérec, Christine Arron, Eunice Barber, Stéphane Diagana, Medhi Baala, Marc Raquil).  C’est la raison pour laquelle je vais parler de nos deux porte-drapeaux sur le plan international, le double médaillé d’argent sur 3000 m steeple, Mahiédine Mekhissi et le champion olympique du saut à la perche, Renaud Lavillenie, ce dernier étant de surcroît le maître incontesté de sa spécialité, autant que le fut Bubka à son époque, les records du monde en moins.

Commençons par Mahiédine Mekhissi, double champion d’Europe du 3000m steeple et donc vice-champion olympique à Pékin en 2008 et à Londres en 2012. Il mérite d’autant plus cet hommage qu’il a obtenu un titre européen en salle sur 1500m, devant des coureurs qui sont avant tout des milers. C’est d’ailleurs une performance qui pourrait lui donner des idées pour l’été, dans la mesure où sa classe est telle qu’il pourrait bien descendre sous les 3mn30s, ce qui serait suffisant pour briller sur la distance. Il le pourrait d’autant plus qu’il est doté naturellement d’un très bon finish, et que celui-ci pourrait être encore meilleur en le travaillant un peu plus. Et comme il est très résistant naturellement…

Sa démarche mérite d’être soulignée aussi, parce que généralement les grands coureurs de steeple sont soit d’anciens milers ou coureurs de 5000m barrés par d’autres coureurs, soit des champions qui excellent sur le franchissement des obstacles. Avec Mekhissi, nous pensions avoir à faire essentiellement au second  type évoqué, étant très à l’aise sur l’obstacle. Oh certes, il fallait obligatoirement qu’il soit doué sur le plat pour réussir les performances qu’il a réalisées, surtout face aux Kenyans qui sont eux aussi d’excellents coureurs de plat, mais personne n’aurait imaginé qu’il remporte un titre européen sur 1500m, fut-il en salle, et fut-ce face à une concurrence assez moyenne. Néanmoins, la manière dont il a mené sa course en dit long sur sa capacité à devenir un excellent miler s’il le désire. D’autres diront qu’il pourrait aussi briller sur 3000m, voire 5000m, mais c’est sur le 1500 qu’il semble avoir le plus de marge de progrès. Poussera-t-il l’expérience jusqu’à se reconvertir à l’avenir, ou du moins jusqu’à essayer de pratiquer les deux spécialités ? Je ne sais pas, mais pourquoi pas ? En tout cas lui semble tenté…mais pas son entraîneur, qui, pour le moment et fort logiquement, veut d’abord qu’il se consacre à remporter enfin un titre planétaire qui lui a échappé de peu jusqu’à présent.

Les exemples de coureurs capables de briller sur le plat et sur le steeple sont ou ont été très peu nombreux. Quand je dis briller, c’est être capable de remporter des titres ou battre des records. Il y eut par exemple le Polonais Krzyszkowiak qui fut double champion d’Europe du 5000 et 10000m en 1958 et champion olympique du 3000m steeple en 1960, spécialité dans laquelle il avait commencé la compétition dix ans plus tôt. C’était à la fois un très bon coureur au train, mais son finish n’était pas négligeable. En fait, il devint irrésistible sur le steeple en devenant techniquement très bon sur l’obstacle, ce qui lui permettra de détenir le record du monde en 1960 et 1961.

Autre athlète qui fut excellent à la fois sur le plat et sur les obstacles, le Kényan Kip Keino, sans doute un des plus grands coureurs de demi-fond de l’histoire. Tout le monde connaît son passé sur 1500m et 5000m, champion olympique du 1500m à Mexico en 1968 (en altitude) et médaillé d’argent sur 5000m, puis de nouveau médaillé d’argent, mais cette fois sur 1500m à Munich en 1972, et champion olympique du 3000m steeple à ces mêmes Jeux Olympiques. Cela dit, il eut quand même la chance, en 1968 comme en 1972, d’avoir à ses côtés son compatriote Jipcho, à qui il doit ses deux titres olympiques.

Jipcho en effet avait mené grand train lors de la finale du 1500m à Mexico au bénéfice de Keino, ce qui avait permis à ce dernier de se débarrasser avant le dernier tour de Jim Ryun, intrinsèquement le plus fort au niveau de la mer mais peu habitué à l’effort à plus de 2000m. Mais Jipcho fera aussi avec son « vieux maître », en finale du 3000m steeple à Munich, ce que Froome fit avec Wiggins lors du dernier Tour de France. Il respecta la consigne d’équipe à la lettre, alors qu’il était incontestablement le meilleur, faisant écran notamment devant le Finlandais Kantanen, quand celui-ci se lança à la poursuite de Keino qui venait de démarrer juste avant la cloche.

Jipcho avait eu tort, car cet excès d’allégeance vis-à-vis de son glorieux aîné lui coûta le titre olympique, un titre qu’il n’obtiendra jamais. Et comme pour prouver que c’était bien lui le roi du steeple, il allait à plusieurs reprises battre le record du monde, le faisant passer au cours de l’été 1973 de 8mn19s8 à 8mn14s, un temps qui fait encore référence sur le plan international. Quelques semaines plus tard, il remportera un mile d’anthologie contre le meilleur miler de l’époque, Bayi, en réalisant 3mn52s, soit l’équivalent de 3mn33s5 au 1500m. S’étant arrêté très jeune (30 ans) pour monnayer son talent (à l’époque sévissait l’amateurisme pour les athlètes), nul ne saura jamais quelles étaient ses limites. La preuve, Garderud, qui lui était inférieur, portera le record du monde à 8mn8s en 1976.

Autre athlète dont je voudrais évoquer le nom, lui aussi kenyan, Henry Rono. Il était excellent sur le plat, du 1500m jusqu’au 10000m. N’oublions pas qu’il a détenu les records du monde du 3000m (7mn32s1) et du 5000m (13mn8s4 en étant seul depuis le premier tour), et il détiendra aussi celui du 3000m steeple (8mn 5s4), le prenant au Suédois Garderud (8mn8s). Et sans doute aurait-il pu faire mieux encore, d’autant qu’il avait une aisance naturelle sur l’obstacle. En effet, un coureur de steeple capable de courir en 7mn32 le 3000m devrait pouvoir réaliser sans problème un peu moins de 8 mn. La preuve, un autre spécialiste kényan, Kiptanui, qui battit le record du monde du 3000m en 1992 avec un temps de 7mn27s18, réalisa 7mn56s16 sur le 3000m steeple quand il battit son record du monde.

Au fait combien vaut Mekhissi sur 3000m ? Sans doute au minimum 7mn30s, ce qui signifie que cette année il devrait pouvoir améliorer nettement son meilleur temps (8mn02s09), et battre à la fois le record d’Europe détenu par un autre Français, Bob Tahri (8mn1s18) et la barrière des 8mn qu’il a incontestablement dans les jambes.  Et puisque je parle Tahri, je voudrais aussi adresser un coup de chapeau à un autre coureur de steeple, Joseph Mahmoud,qui après avoir terminé quatrième des championnats du monde en 193, enleva la médaille d’argent aux J.O. de Los Angeles en 1984, avant de battre le record d’Europe avec un temps de 8mn7s62. Décidément, en ajoutant le titre de champion d’Europe, en 1971 à Helsinki, de Jean-Paul Villain, coureur redoutable dans les derniers trois cents mètres si le train n’était pas trop soutenu, on s’aperçoit que le 3000m steeple est une spécialité bien française. Cela dit, jamais depuis bien longtemps notre demi-fond, en y incluant le 3000m steeple, n’avait possédé un compétiteur du calibre deMekhissi, avec un mental de battant qui lui a permis d’être le seul véritable interlocuteur des Kenyans sur les obstacles, ce qui est sans doute sa meilleure référence. D’ailleurs il suffit de voir le respect qu’il inspire à ces mêmes Kenyans, à commencer par Ezéquiel Kemboi qui l’a devancé deux fois pour l’or olympique, pour comprendre à quel point Mahiédine Mekhissi-Benabbad est un immense champion, comme l’est aussi Lavillenie à qui je consacrerai la deuxième partie de cet article.

Michel Escatafal

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