Mekhissi et Lavillenie ne se lassent pas d’être des héros (2)

lavilleniePartie 2

Parlons à présent de Renaud Lavillenie et de son extraordinaire domination sur la perche mondiale, que l’on peut comparer à celle exercée par Bubka à partir de 1985. Certes, il n’a pas encore battu le record du monde (6.14m) très haut perché, mais il s’en rapproche, comme en témoigne son saut victorieux à 6.07m, non homologué en raison d’un règlement assez stupide. Et surtout il n’a que 26 ans, ce qui lui laisse beaucoup d’espoir pour l’avenir, surtout si sa longévité est égale à celle de Bubka, lequel battit son dernier record du monde à l’âge de 31 ans, et remporta son sixième et dernier titre mondial à 34 ans. Mais la comparaison avec Bubka s’arrête là pour le moment, dans la mesure où les deux sauteurs n’ont pas du tout le même gabarit. Bubka mesurait 1.84m et pesait 80 kg, alors que Lavillenie mesure à peine 1.77m et pèse 69 kg. Point n’est besoin d’être un grand spécialiste pour comprendre que les deux perchistes sont nécessairement très différents sur le plan technique, Lavillenie faisant l’admiration de ses pairs et des anciens par son extraordinaire vitesse de course d’élan, déterminante pour la flexion de la perche, alliée à une technique sans faille. En somme tous les ingrédients qui font que, comme Bubka, il ne déçoit quasiment jamais. La preuve, il collectionne les titres continentaux et planétaires, puisque seul manque à son palmarès le titre de champion du monde en plein air. Cela explique aussi qu’il ait gagné la Ligue de Diamant chaque année depuis 2011.

Mais au fait, à qui comparer Lavillenie parmi les grands sauteurs du passé ? Déjà, on n’est pas obligé avec la perche de remonter très loin dans l’histoire en raison de l’introduction de la perche en fibre en 1962. Personne en effet ne songerait à comparer le matériel actuel avec la perche en métal de Don Bragg, champion olympique en 1960 à Rome et recordman du monde avec 4.80m, une hauteur qui ne lui permettrait pas de battre les meilleures athlètes féminines aujourd’hui (5.06m en plein air pour la Russe Yelena Isinbayeva, et  5.02m en salle pour l’Américaine Jennifer Suhr). Bragg a certes essayé de s’adapter à la perche en fibre de verre, mais il était trop lourd pour que ces perches, infiniment plus molles que celles en métal, puissent le propulser assez haut pour rivaliser avec ses adversaires plus jeunes et physiquement mieux adaptés à ces nouveaux matériels. Des perches qui n’avaient pas les mêmes qualités à l’époque que celles de nos jours, surtout au niveau de la solidité. Bragg par exemple, faillit être victime d’un très grave accident alors qu’il tentait de passer 4.70m.

Donc si la comparaison est impossible avant les années 60, il faut la faire avec des sauteurs d’abord très rapides comme Sternberg, qui fut le premier sauteur à passer 5m en 1963. Ainsi en 50 ans on a gagné pratiquement un mètre, puisque 6m reste une hauteur inaccessible de nos jours à tous les perchistes sauf Lavillennie et Otto. On pourrait y ajouter Hooker, mais il semble n’avoir plus le feu sacré depuis deux ans, Hooker qui par parenthèse a quasiment les mêmes mensurations que Sternberg. En revanche Otto ne répond pas vraiment aux canons de la perche synthétique, et il est vraisemblable qu’il aurait sans doute été un des rois de la perche en métal si elle existait toujours. Une exception qui confirme la règle d’une certaine manière.

Mais revenons aux comparaisons des champions du passé avec Lavillenie. Il y en a quelques unes de pertinentes qui, en outre, ont le mérite de nous faire revisiter l’histoire de cette discipline si particulière. Je pense en particulier au Grec Christos Papanicolaou qui, après avoir été un excellent gymnaste, est devenu recordman du monde en 1970 avec un bond de 5.49m. Ce n’était pas un colosse avec 1.82m pour 72 kg, mais il était moins rapide que Lavillenie, et son palmarès est famélique à côté de celui de notre champion, puisqu’il n’a jamais remporté de titre européen ou olympique, se contentant de places d’honneur.

Un autre perchiste fit la une des journaux de sport en 1972, le Suédois Isaksson. Son gabarit était assez proche de celui de Lavillenie avec 1.74m et 67 kg. Sa progression fut extraordinaire entre les J.O. de Mexico (1968) où il termina à la dizième place avec un bond de 5.15m et  l’année 1972, où il sauta 5.51m puis 5.54m en avril pour s’emparer et ensuite améliorer le record du monde. En juin, il sautera 5.55m chez lui en Suède. En revanche il sera incapable de se qualifier pour la finale aux J.O. de Munich et de Montreal. Il se contentera de 4 médailles d’argent européennes en plein air et en salle. A peu près avec les mêmes mensurations (1.77m et 70 kg), et lui aussi très dynamique dans ses sauts, nous ne pouvons pas oublier le Polonais Slusarski, décédé en 1998 d’un accident de la route, qui remporta le titre olympique en 1976, et la médaille d’argent en 1980 aux J.O. de Moscou derrière son compatriote Kozakiewicz, l’homme qui fit un bras d’honneur au public de Moscou qui l’insultait à chaque saut…ce qui le motivait encore plus.

Plusieurs des meilleurs Français avant Lavillenie n’étaient pas eux non plus des colosses, que ce soit Pierre Quinon (1.81m et 75 kg) (voir mon article sur lui en août) ou encore Thierry Vigneron (1.82m et 74 kg), respectivement médaille d’or et médaille de bronze aux J.O. de 1984, et qui furent l’un et l’autre recordman du monde. Tout cela pour dire que ceux qui s’extasient sur les performances de Renaud Lavillenie depuis trois ans, en rappelant sans cesse sa petite taille ont tort, puisque dans la perche moderne on peut réussir quelles que soient les mensurations des sauteurs. En fait, Lavillenie est un athlète taillé pour la perche telle qu’elle est devenue depuis le début des années 60, mais c’est surtout un athlète très complet, qui aurait pu briller ailleurs qu’à la perche. Cela étant il a bien fait de choisir cette spécialité, dans la mesure où celle-ci semble être faite pour lui…et pour son petit frère Valentin (1.70m) aussi, lequel sera un concurrent pour lui le jour où il acquerra la régularité qui est la marque des grands champions. N’oublions pas qu’à 20 ans, Valentin Lavillenie a franchi le mois dernier 5.70m, ce qui en dit long sur ses possibilités dans les années à venir. En attendant Renaud Lavillenie sera peut-être devenu recordman du monde. Qui sait, en comptant son saut à 6.07m, il n’aurait « plus que » sept centimètres pour égaler Bubka. Beaucoup certes, mais pas impossible pour ce merveilleux champion !

Michel Escatafal

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One Comment on “Mekhissi et Lavillenie ne se lassent pas d’être des héros (2)”

  1. Daniel Duret dit :

    Il est né à quelques kms de chez moi… le petit Lavillenie…


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