Mennea, la fusée de Barletta

menneaComme tous les amateurs d’athlétisme, je suis évidemment attristé par le décès d’un des plus grands athlètes européens de l’histoire. Un des ces sprinters qui ont fait rêver toute une génération d’amoureux du sprint, notamment parce qu’il a réussi des performances supérieures à celles des meilleurs sprinters outre-Atlantique, qu’ils soient américains ou jamaïcains. Je veux parler bien sûr de Pietro Mennea, qui allait avoir 61 ans le 28 juin prochain. C’était un sprinter de poche (1,77 m pour 69 kg), mais extrêmement véloce, et très résistant, comme en témoigne son palmarès, puisqu’il a détenu le record d’Europe du 100m (10s01) et remporté le titre européen, mais surtout le record du monde du 200m qu’il a porté tellement haut (19s72) qu’il ne fut battu que 17 ans après par un autre athlète légendaire, Michael Jonhson. Sur cette même distance du 200m, il fut aussi champion olympique en 1980 à Moscou, deux fois champion d’Europe et obtint aussi la médaille de bronze du relais 4x400m à ces mêmes J.O. de Moscou. Enfin, dernière particularité, Pietro Mennea avait pour habitude de franchir la ligne d’arrivée en levant son index vers le ciel, comme pour remercier Dieu de la grâce qu’il lui avait accordé en lui permettant de courir aussi vite.

Avant tout chose, il y a un autre élément que je voudrais évacuer, à savoir le fait qu’il ait avoué s’être dopé à la fin de sa carrière avec de l’hormone de croissance qui, paraît-il, permet de faire du muscle, de brûler la graisse et d’améliorer l’oxygène du sang. Cela permettrait ausssi de renforcer la confiance en soi. Peut-être, je ne suis pas assez compétent pour porter un jugement. Cela étant, quand je vois Mennea au sommet de sa carrière, il était quand même très différent de nombre de sprinters qui sont arrivés après lui, avec une musculature tout ce qu’il y a de plus normale. Cela signifie que Mennea était quand même très doué pour avoir atteint de pareilles performances quand il était à son meilleur niveau, à la fin des années 70 et au début des années 80, alors qu’il approchait la trentaine.

Néanmoins, il va commencer le cours de ses exploits très jeune, puisque c’est en 1972, aux Jeux Olympiques de Munich, peu après sa rencontre avec le professeur Carlo Vittori, qu’il montra sa grande classe en s’adjugeant la médaille de bronze du 200m à l’âge de 20 ans (derrière le Soviétique Borzov et l’Américain Black), avec un temps de 20s30. Ensuite, curieusement il va subir une période de stagnation, peut-être à force d’entendre dire que ses moyens physiques étaient limités, ce qui était plutôt amusant dans la mesure où Quarrie a gagné l’or olympique  sur 200m à Montreal et l’argent sur 100m à ces mêmes Jeux, avec des mensurations encore plus modestes (1.73m et 70 kg). Toutefois il se classera quand même quatrième de la finale du 200 m aux J.O. de Montreal en 1976, derrière le Jamaïcain Quarrie, et les Américains Hampton et Evans, prouvant ainsi qu’il était toujours le meilleur européen sur la distance, après son titre européen en 1974 à Rome. En 1977 et 1978, il poursuivra sa collection de médailles continentales en étant respectivement champion d’Europe en salle du…400m, et champion d’Europe en plein air sur 100 et 200m, distance sur laquelle il réalisa un temps de 20s16, soit cinq centièmes de plus que son meilleur temps obtenu en 1977 (20s11) à Milan où il avait battu Quarrie et l’Américain Riddick.

Et nous en arrivons à cette fameuse année 1979, qui, pourtant, avait très mal commencé pour lui, avec une vilaine blessure à la cuisse droite en juin qui allait l’arrêter pendant trois semaines. Le temps de retrouver un bon niveau, la saison d’été européenne était presque terminée, d’où l’idée de Vittori que Mennea décline sa sélection pour la Coupe du Monde et participe plutôt à l’Universiade à Mexico (il était étudiant en sciences politiques), une compétition autrement plus importante à l’époque que de nos jours. En outre, s’il arrivait en forme à Mexico, c’était l’assurance de réussir de grandes performances, compte tenu de l’avantage procuré par l’altitude, chacun se rappelant les 19s83 de Tommie Smith, malgré une blessure (contracture), lors de la finale olympique en 1968. Les résultats obtenus furent au-delà de toute espérance, avec un nouveau record d’Europe du 100m (10s01), puis une série de temps extraordinaires tout au long de la compétition sur 200m. D’abord 19s96 au premier tour, puis 20s04 en demi-finale après avoir manqué sa mise en action, ce qui l’obligea à forcer un peu plus qu’il ne l’aurait voulu  dans la ligne droite. Restait à disputer la finale pour, non seulement devenir champion du monde universitaire, mais aussi et surtout pour marquer les esprits en se rapprochant, voire en battant le record du monde de Tommie Smith. Objectif d’autant plus à sa portée qu’il était parfaitement acclimaté à l’altitude, puisqu’il était arrivé à Mexico deux semaines avant le début des compétitions.

Cependant pour qu’il y ait exploit, encore fallait-il que toutes les conditions soient réunies, à commencer par la météo qui, comme par miracle, s’était nettement améliorée dans les heures précédant la course, le ciel s’étant éclairci et le vent ne soufflant plus en rafales, ce qui en faisait des conditions idéales pour une compétition de sprint. Et de fait tout fut parfait pour Mennea en ce 12 septembre 1979, y compris sur la piste, à commencer par sa mise en action, nettement plus rapide qu’en demi-finale. Ce bon départ allait lui permettre de faire un virage presque parfait (il boucla son premier 100m en 10s34), avant d’aborder la ligne droite (9s38 pour le second 100m). Et celle-ci fut avalée comme dans un rêve, avec un vent dans le dos tout près de la limite règlementaire (1.80m), Mennea la décrivant ainsi :  » J’ai évité de me crisper, j’ai cherché à garder les épaules bien droites, je suis demeuré en ligne tout en accélérant ma fréquence de foulée », racontera-il une fois son exploit réalisé, ajoutant encore : « J’ai senti que j’allais vite, très vite ». Cette impression allait immédiatement se vérifier en voyant le panneau électronique qui afficha 19s72, soit onze centièmes de mieux que le grand Tommie Smith sur cette même piste onze ans plus tôt. De quoi évidemment réjouir la délégation italienne à commencer par Vittori et le président de la fédération italienne et des sports universitaires, Primo Nébiolo, à qui Mennea souffla dans l’oreille : « Christo » !

Comme toujours, ce n’est qu’à la fin de sa carrière qu’on put dire qu’il accomplit ce jour-là son chef d’œuvre, en dominant en finale des adversaires comme le Polonais Dunecki de 5/10 et le Britannique Bennett de 7/10. Certes les meilleurs Américains étaient absents, mais personne n’imaginait qu’un seul d’entre eux ait pu battre Mennea lors de cette Universiade. En revanche nombre d’observateurs se posaient la question de savoir si le sprinter italien aurait pu dominer Tommie Smith. Pour être objectif, je ne l’ai jamais cru à titre personnel, car n’oublions pas que Tommie Smith, comme je l’ai écrit précédemment, était blessé lors de la finale du 200m des J.O. 1968, et que le fantastique athlète américain avait déroulé dans les derniers mètres, ce qui ne l’avait pas empêché de terminer plus vite que Mennea (9s31 dans les 100 derniers mètres !). Il n’empêche, Mennea venait de montrer à la terre entière, comme l’avait fait Borzov en 1972 aux J.O. de Munich, qu’on pouvait battre les Américains, du moins tous ceux qui n’étaient pas exceptionnellement doués.

Ensuite viendra pour Mennea l’occasion de confirmer sa suprématie aux Jeux Olympiques de Moscou en 1980. Occasion d’autant plus favorable que les Américains étaient absents pour cause de boycott, en raison de l’invasion soviétique en Afghanistan. Cette occasion il ne la manqua pas, même si son triomphe en finale olympique sur 200m, après avoir été éliminé en demi-finale du 100m, ne fut pas aussi facile que l’on aurait pu l’imaginer. Il gagna certes l’or, mais au prix d’un effort terrible dans la ligne droite où il reprit plus de deux mètres au Britannique Alan Wells, déjà vainqueur du 100m, pour le battre finalement de deux centièmes (20s19 contre 20s21), Quarrie terminant à la troisième place en 20s29. Pietro Mennea confirmera sa supériorité sur le demi-tour de piste durant le reste de la saison, accumulant les performances, réussissant même 19s96 sur la piste de son lieu de naissance à Barletta, meilleur temps absolu au niveau de la mer. Il s’accordera ensuite une pause dans sa carrière, en 1981, avant de retrouver la haute compétition, se classant troisième (20s51) lors des premiers championnats du monde en 1983, derrière les Américains Calvin Smith et Elliott Quow, mais encore une fois devant Alan Wells. Ce sera son chant du cygne, mais, en fait, jamais Mennea ne retrouva son extraordinaire facilité des années 1979 et 1980, où il était au sommet de son art.

Après sa carrière sportive, il deviendra avocat, comme son épouse, mais sera aussi professeur de sport, conseiller fiscal et même député européen entre 1999 et 2004. Bref, une vie bien remplie qui s’achèvera, hélas, à un âge où beaucoup ont encore de belles années à vivre. Il retrouvera, entre autres, au paradis des sprinters l’Australien Peter Norman, celui-là même qui termina second du 200m des Jeux Olympiques de Mexico (20s06) derrière Tommie Smith, mais devant l’autre surdoué qu’était John Carlos.

Michel Escatafal

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