Le record de l’heure se meurt…comme la piste

FaurerivieremerckxobreeEn regardant le Giro chaque jour, et en entendant évoquer ça et là les noms des anciens grands champions qui ont marqué l’histoire de cette épreuve, je me dis que le cyclisme n’a pas évolué comme le souhaitent de nombreux fans de ce sport. Tout a changé dans le vélo, le matériel, ce qui est normal, mais aussi et surtout la perception qu’ont les jeunes de ce sport magnifique. Une perception qui, il faut le reconnaître, est aussi due aux multiples affaires de dopage qui ont pollué et polluent à intervalles réguliers les compétitions. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser le phénomène, mais force est de constater que l’on parle de dopage dans le sport essentiellement à propos du cyclisme. Comme si le cyclisme était le seul sport touché par des performances où la pharmacopée joue son rôle !

Certains vont penser que je me répète, mais je n’arrive pas à accepter cette injustice qui consiste à condamner et à montrer du doigt des sportifs exerçant un des plus durs métiers qui soit, alors que le dopage est inhérent au sport de compétition. Il l’est tellement que, même si certaines pratiques ne figurent pas dans le code antidopage, même si l’on n’utilise pas de produits interdits pour augmenter ses performances, on peut considérer qu’il y a dopage à partir du moment où on peut se payer des entraînements dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la vie « normale ». En disant cela, je pense par exemple aux stages en altitude ou aux divers moyens que l’on a pour mieux récupérer de ses efforts. Je pense aussi à l’évolution du matériel, qui ne met pas toujours les champions sur un pied d’égalité, au point que la victoire dans un grand tour s’est jouée parfois sur l’avantage que procurait une nouveauté technologique. Un seul exemple : A combien était estimé l’avantage procuré par le guidon de triathlète qu’utilisait Greg Le Mond dans le Tour de France 1989, par rapport à celui utilisé par les autres concurrents dont Laurent Fignon ? A coup sûr très supérieur aux 8 secondes qui ont permis au coureur américain de devancer le champion français à l’arrivée à Paris.

Dans ce cas, comment appeler cela ? Ce n’était pas du dopage issu d’un médicament, mais le résultat n’était-il pas le même ? Dans le même ordre d’idées, certains affirment que la razzia britannique sur le cyclisme sur piste aux J.O. de Londres l’an passé, était due en grande partie à un avantage technologique, lequel aurait permis notamment à Kenny de battre Baugé en finale de l’épreuve de vitesse, alors qu’il ne l’avait jamais battu auparavant. D’autres aussi s’étonnent de voir que Bradley Wiggins ait pu l’an passé écraser tous les contre-la-montre auxquels il a participé…alors qu’auparavant il n’en gagnait jamais un seul. Là aussi certains prétendent que c’est une histoire de pédalier. Pour ma part, je ne me prononcerais pas sur ces hypothèses, parce que je ne suis pas assez compétent en technique pour affirmer que Kenny ou Wiggins ont réellement bénéficié de ces avancées technologiques. En outre, personne ne niera que Kenny est un grand sprinter, ni que Wiggins est un grand rouleur, comme en témoignent ses nombreux titres mondiaux ou olympique en poursuite.

En parlant de cyclisme sur piste, la transition est toute trouvée pour évoquer un des grands monuments du vélo…qui ne l’est plus : le record du monde de l’heure. Ce record était une sorte de Graal auquel aspiraient tous les plus grands champions, sans toutefois oser s’y attaquer tellement l’exercice était difficile et éprouvant. Combien de lauréats en effet, ont promis de ne plus jamais refaire une tentative, parce qu’ils avaient trop souffert pour tenir une heure sur la base de 46, 47, 48 ou 49 km dans l’heure ? Est-ce pour cela qu’on ne veut plus s’attaquer à ce record, autrefois mythique, ou bien sont-ce plutôt des questions de rentabilité pour un sponsor ? Pour ma part j’opterais pour la deuxième solution, en ajoutant que malheureusement tout ce qui touche au cyclisme sur piste n’intéresse guère les foules, lesquelles ne font que suivre les médias…et les fédérations nationales dans ce mouvement. Dans ce cas, battre le record de l’heure se ferait dans l’indifférence générale. En outre, personne ne veut admettre que s’attaquer au record de l’heure en mars, ne pénaliserait pas nécessairement un crack dans sa quête d’une victoire dans le Tour de France, surtout en pensant aux « presque tours du monde » que s’offrent les coureurs en début de saison. Il suffit de prendre l’exemple de Contador cette année, qui entre janvier et mars a couru en Argentine, puis à Oman, avant de retourner en Italie, puis en Espagne, et arriver complètement « lessivé » aux classiques ardennaises..

Après ce long préambule, passons à présent au sujet que je voulais évoquer, le record de l’heure, qui manifestement n’est plus au niveau où il devrait être. Si je dis cela, c’est parce que certains coureurs, pistards ou routiers, pourraient faire beaucoup mieux que les 49,700 km de l’inconnu tchèque Ondrej Sosenka. Pour en être persuadé, il suffit de regarder les chronos dont sont capables de jeunes poursuiteurs élevés sur la piste comme l’Australien (21 ans), Jack Bobridge, qui a réussi en février 2011 à battre le record du monde des 4 km avec le fabuleux chrono de 4mn10s534, soit 6/10 de seconde de mieux que le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui datait de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono était tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, qui l’a précédé sur le palmarès du championnat du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s, tout comme l’actuel détenteur du titre mondial, australien lui aussi, Michael Hepburn.

Cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux, qui ont entre 21 et 24 ans,  pourraient, et même devraient s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout véritable amateur de cyclisme, c’est-à-dire pour ceux qui ne se contentent pas de comptabiliser de la même façon une victoire au Tour de Turquie avec un titre mondial en poursuite ou un succès dans un grand tour, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs, quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35,325 km quand même !), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Il y a d’abord le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon pistard, mais aussi excellent routier (vainqueur de Milan-San Remo, Milan-Turin et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km) au Vigorelli de Milan.

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert sur le vélodrome de Rome (qui remplaçait le vieux Vigorelli de Milan) en octobre 1967 la distance de 48.093km. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Aujourd’hui le record est détenu (depuis 2005) par l’inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka, avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus, à commencer par celui du 200m détenu par Kevin Sireau depuis 2009 (9s572) .

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km dans l’heure (50,808 km et 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises le projet de s’y attaquer…sans toutefois dépasser le stade de l’intention. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes, à commencer par  Tony Martin, l’actuel champion du monde contre-la-montre, de surcroît excellent pistard dans ses jeunes années (champion d’Allemagne de poursuite par équipes en 2004 et 2005), qui pourrait lui aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le vainqueur du dernier Tour de France, le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se devait de battre autrefois, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard (champion d’Europe à l’américaine et finaliste du championnat du monde de poursuite), aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu dans l’espoir d’une tentative de Cancellara, Martin ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit, quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara aurait pour lui sa puissance ou sa résistance, mais ce n’est pas un pistard comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’il a toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que les candidats les plus crédibles sont Tony Martin et plus encore Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes. Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km. Jamais un coureur n’a été et ne sera peut-être aussi doué que l’était ce champion exceptionnel qui, rappelons-le, vit sa carrière s’arrêter un jour de juillet 1960 dans la descente du col du Perjuret, alors qu’il s’apprêtait, à 24 ans, à remporter son premier Tour de France.

Michel Escatafal

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