La légende dorée de Coppi s’apparente à celle de Napoléon

CoppiLe sport recèle dans son histoire quelques figures mythiques et légendaires qui resteront à jamais comme les références absolues de leur discipline. Et, bien entendu, plus ce sport est universel et plus grande est la gloire de ceux qui ont contribué à sa légende. Ils ne sont d’ailleurs pas très nombreux…parce qu’on n’arrive pas à leur trouver de défaut dans l’exercice de leur métier, ce qui permet de gommer leur imperfection d’humain. N’oublions pas qu’à l’origine la légende racontait la vie des saints, et c’est aussi pour cela que les grands sportifs sont considérés comme des demi-dieux, sortes d’Heraklès des temps modernes, héros par excellence parce que capables d’accomplir des exploits inimaginables pour tous les autres. On retrouve d’ailleurs chez ceux qui aiment et magnifient le sport les accents des historiens antiques ou modernes, ceux qui affirmaient que jamais le génie d’un Annibal n’avait aussi grand qu’au Lac Trasimène ou à Cannes en Apulie, ou que celui de Napoléon ne s’était exprimé aussi clairement qu’à Arcole, Austerlitz ou Iéna.

Pour ma part je ne citerais comme figures légendaires que Pelé, le footballeur brésilien, Ray Sugar Robinson le boxeur américain, et Fausto Coppi, le champion cycliste italien. Certes quelques autres monstres sacrés méritent aussi une place à part (Merckx, Hinault, Fangio, Senna, Blanco, Wilkinson, Marciano, Mohammed Ali, Leonard, Owens, Zatopek, Morrow, Kutz, Elliot, Carl Lewis, El Guerrouj, Bekele, Bolt, Spitz, Phelps, Di Stefano, Cruyff, Pancho Gonzales, Laver, Federer, Nadal, Michael Jordan, Tiger Woods, Loeb, etc.), mais Pelé, Robinson et Coppi avaient incontestablement une autre dimension.

Aujourd’hui je vais parler de Fausto Coppi , né le 15 septembre 1919 à Castellania dans le Piémont, et décédé le 2 janvier 1960 à Tortona, victime de la malaria après un séjour en Haute-Volta (Burkina Faso aujourd’hui), en compagnie de quelques autres grands champions (Géminiani, Anquetil, Rivière, Anglade, Hassenforder), où il avait pu sacrifier à la chasse, sa grande passion. Pour mémoire je rappellerais que Coppi n’eut pas la chance de Raphaël Geminiani, qui lui aussi contracta la même maladie, mais qui, contrairement à Fausto Coppi, fut diagnostiquée très tôt et traitée à la quinine. Pour mémoire aussi, j’ai gardé l’image de la reconnaissance qu’inspirait le campionissimo à ses gregari à travers ce geste d’Ettore Milano, un de ses coéquipiers préférés, veillant jusqu’au bout son ancien leader au pied de son lit, et exécutant pour la dernière fois un ordre…qui rappelait celui qu’il avait fait tant de fois sur la route quand il lui apportait de l’eau dans le peloton. Cette fois ce n’était pas de l’eau que lui demandait le campionissimo, mais de l’air. Et en bon gregario qu’il était resté, Milano changea la bombonne d’oxygène pour la dernière fois.

Le campionissimo allait mourir quelques heures plus tard à l’âge de 40 ans, inscrivant dans la postérité un mythe naît une quinzaine d’années auparavant, qui perdure depuis cette époque, et qui sans doute perdurera longtemps encore. Ce sera d’autant plus le cas, que Fausto Coppi est mort jeune, et que les dieux lui auront évité d’affronter la vieillesse, à défaut de l’avoir protégé du déclin, un déclin accentué par ses ennuis familiaux. Cela étant, l’histoire n’a retenu de lui que ses exploits sur la route ou la piste et sa manière de s’affranchir des obscurantismes de son époque, faisant oublier la lente agonie cycliste d’un champion qui n’en finissait plus d’achever une carrière extraordinaire, la plus belle à coup sûr de l’histoire à cette époque. Et pourtant cette carrière, tellement brillante, avait été interrompue pendant plus de deux ans (1943 à 1945) en raison de la deuxième guerre mondiale à laquelle il participa comme soldat, ce qui lui valut d’être fait prisonnier et d’attraper une première fois la malaria. En outre cette période où le monde était à feu et à sang avait provoqué, évidemment, l’arrêt des plus grandes compétitions du calendrier (Tour de France, Giro, classiques, championnats du monde).

Quelle serait l’ampleur du palmarès de Coppi sans la guerre ? Personne ne peut le dire avec certitude, mais il est vraisemblable qu’il aurait remporté en plus de tout ce qu’il a gagné  plusieurs Tours d’Italie, Tours de France, Tours de Suisse, quelques grandes classiques et le championnat du monde sur route. Sans doute serait-il tout près d’Eddy Merckx au nombre de grandes courses gagnées, avec toutefois une très grande différence de concurrence. N’oublions pas que la fin des années 40 et le début des années 50 ont regorgé de très grands champions, comme Bartali, Koblet, Kubler, Magni, Bobet et Van Steenbergen, pour ne citer qu’eux. Jamais Merckx n’a eu à affronter une telle pléiade de concurrents hors norme, pas plus qu’Hinault quelques années plus tard, ce qui veut dire qu’il se situait au-dessus de ces deux fuoriclasse.

Je rappellerais à ce propos qu’il est sans aucun doute le plus grand grimpeur de l’histoire du vélo, mais aussi un des deux ou trois plus grands rouleurs de tous les temps, comme en témoignent ses deux titres de champion du monde de poursuite, mais aussi son record de l’heure, et ses multiples victoires dans les grandes épreuves contre-la-montre (Grand prix des Nations, de Lugano etc.). Fausto Coppi est à coup sûr le plus grand champion de l’histoire du vélo, même si certains diront que c’est Merckx, d’autres Hinault, d’autres encore Anquetil ou Indurain. Non, Coppi était le plus grand, parce que les coureurs que je viens de citer ont tous été battus à un moment ou un autre, même à leur meilleur niveau, ce qui ne fut jamais le cas du meilleur Coppi avec, et j’insiste là-dessus, une concurrence infiniment plus redoutable.

Peut-être est-ce pour cela que, cinquante quatre ans plus tard, le mythe Coppi existe toujours, l’amour des fans étant nourri d’une génération à l’autre. Il est vrai que Coppi incarne un modèle absolu, tellement absolu que les coureurs actuels, y compris les plus jeunes, ne prononcent son nom qu’avec infiniment de respect. Peut-être aussi que sa mort absurde lui a donné un supplément de sacralité, et a contribué à enrichir encore un peu plus une légende où l’épopée et le tragique se côtoyaient, mais où celui que l’on appelait « le campionissimo » finissait toujours par triompher. Cela avait permis à l’ancien apprenti charcutier de Novi Ligure de découvrir les plaisirs de la vie de star, comme nous dirions aujourd’hui, sans oublier les rencontres avec les grands du monde de son époque : Orson Wells, Maurice Chevalier…et Winston Churchill, comme je l’ai découvert en lisant la Gazzetta dello Sport.

Il fut aussi à sa façon une sorte de précurseur, n’hésitant pas au début des années cinquante à afficher son amour pour Julia Occhini, appelée aussi la Dame Blanche, après avoir quitté son épouse légitime, véritable crime dans l’Italie de l’immédiate après-guerre, au point que ladite Dame Blanche fut incarcérée trois jours pour cause d’adultère sur dénonciation de son mari. Mais surtout il l’avait été par son comportement dans le métier de coureur cycliste. Il avait notamment senti l’importance du personnel médical autour de lui, de la diététique avec une alimentation équilibrée, de l’entraînement en montagne, autant de choses banales de nos jours, mais inédites à l’époque.

Enfin on ne soulignera jamais assez que c’était un homme généreux au vrai sens du terme, ce qui lui permit de recevoir l’affection et le respect de tous, à commencer par ses pairs, les autres coureurs. Et pourtant, dans ses grands jours, beaucoup l’ont maudit tellement il semblait facile là où les autres « finissaient à pied » comme on dit dans le jargon du vélo. Cela dit, sa supériorité était telle parfois que celui qui arrivait second derrière lui considérait cela comme une victoire. Ce fut notamment le cas de Maurice Diot à l’issue de Paris-Roubaix en 1950. Bref, pour moi comme pour beaucoup d’autres sportifs et amateurs de sport, Fausto Coppi a été et restera sans doute pour l’éternité « le meilleur des meilleurs », pour le cyclisme en particulier et pour le sport en général.

Michel Escatafal