ASB-RCN : la fusion de deux anciens meilleurs ennemis

RCN-ASBParmi les grands clubs du rugby amateur il y en a deux qui figurent en toute première ligne, l’AS Béziers et le RC Narbonne. Hélas pour les nostalgiques, ces deux entités ont aujourd’hui pratiquement disparu de la circulation, c’est-à-dire qu’on ne parle plus d’elles que pour annoncer des mauvaises nouvelles. Déjà leur incapacité à remonter en Top 14, faute de disposer des moyens nécessaires pour survivre dans le rugby professionnel. Certes ils sont en ProD2, et dans le cas de Narbonne ils sont encore quatrièmes (Béziers onzième), mais que vaut la ProD2 par rapport aux meilleurs clubs de l’élite ? Et oui, comme je l’ai écrit sur ce site (Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes) il y a deux ans, c’est une évolution irréversible dans le monde du rugby, où seuls les clubs des villes ou agglomérations importantes disposeront des moyens de se maintenir au sommet de la pyramide, avant sans doute de voir notre championnat devenir une compétition avec des franchises, sans montée et descente. Des franchises où les plus riches seront toujours devant ceux qui le sont moins : c’est la dure loi du professionnalisme. On peut le regretter, mais c’est ainsi, même si cela fait très mal au cœur, pour les plus anciens, de voir le FC Lourdes, le SU Agenais, le Stade Montois, l’AS Béziers, le RC Narbonne, et à présent le Biarritz Olympique s’enfoncer dans l’oubli.

Certains affirment que pour essayer de contrecarrer cette évolution il faut que les clubs fusionnent, surtout s’ils sont voisins, mais cette solution n’est qu’un pis-aller temporaire, d’autant que deux clubs issus de deux petites villes ne disposeront jamais des moyens d’un club représentant une grande cité. C’est ce qu’ont essayé de faire l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique, et c’est ce que veulent faire le RC Narbonne et l’AS Béziers, autrefois ennemis héréditaires de deux villes séparées de 28 petits kilomètres. Qu’il est loin le temps où, au moment des phases finales, les supporters des deux clubs allaient se chambrer à coups de klaxons si l’un était qualifié et l’autre éliminé! Et oui, cela date du siècle précédent, mais pour ma part je m’en souviens très bien, ayant eu la chance de travailler à Narbonne à cette époque. A ce propos, pour ceux qui avaient 20 ans et un peu plus en 1974, nul n’a oublié le terrible scénario de la finale cette année-là, opposant précisément le grand Béziers au grand Narbonne. J’emploie volontiers le mot « grand » parce que ces deux équipes ont marqué de leur empreinte les années 1970.

Pour mémoire l’AS Béziers c’est 6 titres de champion de France pendant cette décennie (11 en tout) et 3 Challenges Yves du Manoir, et le RC Narbonne c’est un Bouclier de Brennus (2 en tout) et 4 Challenges Yves du Manoir. Qui dit mieux dans l’histoire de notre rugby, à part le FC Lourdes des années 50 ou le Stade Toulousain ces vingt dernières années ? C’est pour cela que certains s’imaginent que fusionner ces deux clubs pourrait leur permettre une forme de résurrection…ce à quoi je ne crois absolument pas, même si on peut le regretter. Pas plus d’ailleurs que je ne crois à la possibilité de briller en Top 14 en cas de fusion entre les deux clubs basques de Bayonne et Biarritz. J’ai aussi peur que l’USA Perpignan ait du mal à se maintenir en Top 14 dans l’avenir, et plus encore le Castres Olympique. C’est une évolution irréversible, je le répète, et qu’on ne croit surtout pas que je m’en réjouisse, parce que j’ai été nourri dès mon plus jeune âge de rugbyman des exploits, racontés ou vécus, du FC de Lourdes, club aujourd’hui en Fédérale 1 après avoir été 8 fois champion de France entre 1948 et 1968.

Mais revenons à l’AS Béziers et au RC Narbonne d’antan, et faisons un retour sur une des plus belles finales de l’histoire de notre championnat en 1974, un match superbe et haletant d’un bout à l’autre, avec une ouverture du score par Béziers dès la cinquième minute (drop d’Astre) jusqu’à ce drop « assassin » de Cabrol à la toute dernière seconde du match. Drop assassin pour les Narbonnais, d’autant que ceux-ci résistaient depuis plus de vingt minutes aux assauts de plus en plus redoutables des Biterrois. Mais entre-temps, que de mouvements spectaculaires, pour le plus grand plaisir des supporters des deux camps, mais surtout pour ceux qui étaient neutres et qui appréciaient ce magnifique spectacle au Parc des Princes, où se disputait cette finale le 12 mai.

Il est vrai que sur la pelouse il y avait pas moins de 19 joueurs (Pesteil, Cantoni, Cabrol, Astre, Estève, Buonomo, Saisset, Palmié, Sénal, Martin, Paco et Vacquerin pour Béziers et Viard, Sangali, Maso, Sutra, W. Spanghero et son frère Claude, plus Hortoland) ayant obtenu un jour une ou plusieurs capes d’international, ce qui n’était pas banal pour une finale, puisque même en 1957 lors de la finale entre Lourdes et le Racing, on en avait recensé 16 (Lacaze, Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq, A. Labazuy, J. Prat, Barthe, Domec et Manterola pour le FC Lourdes, et Vannier, Marquesuzaa, Vignes, Dufau, Crauste et Mocla pour le Racing). Dans ces conditions il était normal que nous assistions à une très belle finale, comme ceux qui avaient assisté à celle de 1957 en avaient gardé un souvenir indélébile.

Déjà, avant que ne débute la rencontre, ce match entre Languedociens avait tellement suscité les passions, que l’on fit un sondage sur le résultat, celui-ci donnant une courte victoire à Béziers (51% contre 49%). Et de fait ce fut une rencontre animée jusqu’au bout, entre deux équipes très proches l’une de l’autre, avec de nombreux retournements de situation. Après le drop de Richard Astre dès le début du match, c’est Narbonne qui ouvrit son compteur à l’issue d’une attaque amorcée par Sutra, continuée par Maso qui jouait à l’ouverture, celui-ci transmettant à son centre Viard, lequel donna à l’arrière Benacloi intercalé, qui trouva W. Spanghero en relais, ce dernier envoyant le troisième ligne Belzons à l’essai. Une phase de jeu magnifique, qui permettait à Narbonne de mener 4-3 à la douzième minute, puis 7-3 grâce à une pénalité de Benacloi sanctionnant à la vingt-et-unième minute une brutalité de Vaquerin. Mais cet avantage n’allait pas durer longtemps, puisque l’ouvreur Cabrol lançait l’arrière Pesteil intercalé, lequel donnait à l’ailier Navarro pour un essai presque aussi joli que celui des Narbonnais. Ainsi, à la vingt-cinquième minute, nous en étions à 7 points partout, et cela allait durer jusqu’à la fin de la première période, où Astre ajustait son second drop (10-7 pour Béziers à la mi-temps)

Dès l’entame de la deuxième mi-temps, les Narbonnais se firent très menaçants, manquant plusieurs occasions nettes de revenir et passer devant au score. Ils le regretteront amèrement en fin de partie, même si Benacloi égalisa à la cinquante-sixième minute (10-10), et si, tout de suite après, sur une nouvelle attaque des arrières narbonnais, l’ailier Dumas marquait un magnifique essai non transformé (14-10 pour Narbonne). A ce moment chacun se disait que les Narbonnais tenaient le bon bout et allaient s’imposer, oubliant toutefois que la marque des grandes équipes est de toujours finir par l’emporter, même quand on croit l’affaire pliée. Et c’est ce qui se passa à la dernière minute, quand suite à une touche trouvée par Cabrol aux 30 mètres, Palmié détourna le ballon vers Astre qui transmit à Cabrol, joueur au sang-froid étonnant, qui tapa et réussit le drop de la victoire. Pour moins d’une minute Walter Spanghero, Jo Maso et Sutra ne seraient jamais champion de France, eux qui auraient tellement mérité ce titre pour l’ensemble de leur œuvre. Et oui, c’est aussi ça le sport, avec ses joies immenses, et ses plus cruels dénouements. Cela me fait penser irrésistiblement aux 8 secondes qui ont manqué à Laurent Fignon lors du Tour de France 1989, ou au vent qui détourna de quelques centimètres le ballon qui prenait la direction des poteaux lors du fameux Galles-France de 1966 (9-8), ce qui mit fin à la carrière internationale des Boniface.

Michel Escatafal

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