Jean Forestier, à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire

forestierAprès un Tour des Flandres qui a consacré définitivement Fabian Cancellara au rang des très grands routiers, place ce dimanche à Paris-Roubaix, dont le coureur suisse sera encore le grand favori, ce qui lui permettrait, s’il l’emportait, de réaliser un troisième doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, comme en 2010 et 2013. Paris-Roubaix est une épreuve mythique, appelée aussi « la Reine des classiques », appellation qui convient à beaucoup de monde, parce que s’il y a une course qui fait rêver les coureurs et les suiveurs, c’est bien elle, et cela ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Certes, il n’est pas question de revenir jusqu’à « la préhistoire du vélo », terme qu’emploient ceux qui veulent ignorer l’histoire de ce sport, mais on ne doit jamais oublier que le cyclisme se nourrit autant de sa légende que des courses ayant lieu aujourd’hui.

D’ailleurs, malgré ses difficultés et les attaques incessantes et stupides de certains de ses fans, si le vélo est de nos jours un des quatre ou cinq grands sports de la planète en termes d’audience globale, c’est d’abord à son passé et notamment à l’époque de son âge d’or qu’il le doit. Une époque où les coureurs ne se concentraient pas sur un seul objectif comme aujourd’hui, mais « faisaient toute la saison ». Tous les plus grands champions, y compris les potentiels vainqueurs de grands tours, participaient à Paris-Roubaix pour ne citer que cette classique, parce qu’on considérait qu’un palmarès ne se composait pas uniquement d’une ou plusieurs victoires dans le Tour ou le Giro. Cela dit, il y a quelques décennies, la saison de cyclisme sur route commençait beaucoup plus tard, la première grande épreuve du calendrier, Paris-Nice, se situant au mois de mars, alors qu’aujourd’hui la plupart des coureurs ont déjà à ce moment nombre de jours de course dans les jambes.

Fermons cette longue introduction pour nous retrouver au départ de ce Paris-Roubaix 1955, le jour de Pâques comme c’était la tradition depuis le dimanche 19 avril 1896, d’où son appellation « La Pascale », une date qui avait fort irrité les autorités religieuses…parce que les coureurs et les suiveurs ne pouvaient pas faire leurs Pâques. En 1955, la saison avait commencé avec trois grandes victoires remportées par des coureurs ayant l’habitude de vaincre dans les courses d’un jour, à savoir Germain De Rycke (Milan-San Remo), Briek Schotte (Gand-Wevelgem) et notre Louison Bobet qui avait battu au sprint dans le Tour des Flandres Koblet et Van Steenbergen. Bien entendu, les coureurs dont nous venons de citer les noms figuraient parmi les grands favoris au départ de Paris-Roubaix cette année-là, en précisant que, déjà à ce moment, les organisateurs avaient pour tâche de trouver un nouvel itinéraire afin de maintenir la tradition des secteurs pavés. Ce fut la raison pour laquelle on allongea le parcours d’une vingtaine de kilomètres (249 km), puisqu’on avait ajouté les secteurs pavés en faux-plat de Moncheaux et Mons-en-Pévèle.

Le début de course fut marqué par quelques escarmouches, mais les 159 coureurs qui avaient pris le départ sous un ciel maussade, avec le froid, la pluie et un fort vent contraire au fur et à mesure que l’on avançait dans le parcours, allaient se réchauffer très rapidement grâce à trois échappées matinales, qui ont obligé les favoris à s’employer pour ne surtout pas manquer le rendez-vous crucial de Mons-en-Pévèle. Mais la course n’allait réellement s’animer qu’après le troisième regroupement à Amiens, sous l’impulsion notamment du Belge Raymond Impanis, vainqueur de Paris-Roubaix et du Tour des Flandres l’année précédente, certainement un des meilleurs routiers dans les années 50. Cependant le coureur belge allait montrer ses limites dans la côte de Doullens, contrairement à Raphaël Géminiani, Jacques Dupont (ex-champion olympique du km en 1948, champion de France en 1954, et deux fois vainqueur de Paris-Tours en 1951 et 1955), et plus encore à Louison Bobet, lequel avait tellement secoué le peloton que les trois hommes se retrouvèrent en tête.

Toutefois, à Arras, un regroupement général s’opéra en vue des premiers secteurs pavés. En fait la course allait réellement commencer à une quarantaine de kilomètres de Roubaix, à Courcelles, où Scodeller s’extirpa du peloton avant d’être rejoint peu après par Bernard Gauthier et Jean Forestier. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente de la côte de Champeaux, Jean Forestier décida d’accélérer en vue de Mons-en Pévèle, secteur stratégique pour lui. Peu avant, dans la côte, il s’était testé et s’était aperçu qu’il avait les mêmes « bonnes jambes » qu’à l’entraînement, ce qui le confortait dans l’idée qu’il pouvait être un protagoniste important dans cette épreuve qui lui convenait parfaitement.

Il faut savoir que, malgré son jeune âge (25 ans), Jean Forestier était déjà un excellent coureur. Il évoluait certes dans l’équipe Follis (maillot vert à bande blanche), ce qui était un handicap car il était le seul coureur de niveau international de cette formation, mais précédemment il avait inscrit son nom au palmarès de la Polymultipliée, et surtout du Tour de Romandie en 1954, devançant Fornara, un des meilleurs coureurs italiens de la décennie 50, et Carlo Clerici, qui allait remporter le Giro quelques semaines plus tard. Forestier confirmera cette réputation de grand coureur les années suivantes, en remportant le Tour des Flandres en 1956, puis le Critérium National, de nouveau le Tour de Romandie et en étant le premier « maillot vert » du Tour de France en 1957, l’année de la première victoire de Jacques Anquetil.

C’était donc un concurrent à prendre au sérieux, d’autant que peu avant le secteur de Mons-en Pévèle, il était accompagné par deux remarquables coureurs, Gilbert Scodeller, vainqueur de Paris-Tours en 1954, et Bernard Gauthier, qui avait déjà remporté deux de ses quatre Bordeaux-Paris. Et pourtant, à la grande surprise de Forestier, les vedettes du peloton temporisèrent, ce qui incita Forestier à poursuivre son effort. Ainsi, il allait décrocher à la régulière Bernard Gauthier du côté de Mérignies, puis un peu plus loin Scodeller, victime d’une crevaison. A présent la voie était libre pour le coureur lyonnais, et il ne lui restait plus qu’à foncer vers la ligne d’arrivée. Il est vraisemblable que dans toute autre course Forestier aurait dû capituler face à ses poursuivants, mais Paris-Roubaix avec ses portions pavées est véritablement une course spéciale. Et avec son énorme développement (52×14) pour l’époque, Forestier allait résister à ses poursuivants jusqu’à l’arrivée. Ces poursuivants n’étaient pas n’importe lesquels, puisqu’ils s’appelaient Scodeller, mais aussi Bobet et Coppi qui avaient rejoint le coureur nordiste, lesquels avaient distancé le reste du groupe avec Impanis et Koblet.

Trois coureurs dont Bobet et Coppi, l’actuel et l’ancien maître du peloton, aux basques de Jean Forestier pendant 30 kilomètres, avec en plus une roue voilée! Qui aurait imaginé que Forestier pût aller au bout de son aventure ? Personne sans doute…à part lui, parce qu’il savait qu’il « marchait » admirablement, et aussi peut-être parce qu’il s’imaginait que Coppi et Bobet ne s’entendraient pas suffisamment pour mener une vraie chasse. Et de fait nous assistâmes à un duel de prestige entre les deux cracks français et italien…qui ne pouvait que favoriser les desseins de Forestier, d’autant que Scodeller lui-même semblait quelque peu à bout de souffle. Pour être juste, il faut dire que Coppi et Scodeller se méfiaient surtout du finish de Louison Bobet, incontestablement le plus rapide du lot, mais qui ne voulait pas emmener sur un plateau ses adversaires jusqu’à l’arrivée, ce qu’il fit vertement savoir à Coppi à l’arrivée. A la décharge du Campionissimo, même s’il avait encore de beaux restes à bientôt 36 ans, il faut avouer qu’il n’était plus le même qu’auparavant.

Résultat, Jean Forestier résista au prix du plus beau contre-la-montre de sa vie, où il découvrit pour la première fois de sa carrière la douleur inhérente aux plus grands exploits, au point de s’effondrer littéralement sur la pelouse du vélodrome roubaisien, une fois franchie la ligne d’arrivée. Il avait réussi à garder une petite quinzaine de secondes sur ses prestigieux poursuivants, Coppi terminant second devant Louison Bobet, qui ne disputa pas le sprint, et Scodeller. Un peu plus loin, avec 42 secondes de retard, arrivait un petit groupe de quatre coureurs emmené par Impanis devant son compatriote Sterckx, le Suisse Hugo Koblet et Bernard Gauthier, Jacques Dupont terminant à la neuvième place avec 1mn08s de retard. Pour sa part le jeune Jacques Anquetil (quinzième) arriva avec un groupe réglé au sprint par Rik Van Steenbergen, à plus de trois minutes du grand vainqueur du jour, qui est  à présent le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix.

Jean Forestier prouvera l’année suivante sa grande classe dans ce même Paris-Roubaix, terminant à la troisième place de l’épreuve, derrière Fred De Bruyne lui-même battu au sprint par Louison Bobet, qui remportait enfin la « Reine des Classiques ». Mais auparavant Jean Forestier avait remporté le Tour des Flandres, en démarrant à environ cinq cents mètres de l’arrivée pour l’emporter avec quelques secondes d’avance sur les sprinters belges surpris par ce démarrage, lesquels mirent très longtemps à réaliser qu’ils avaient perdu une course qu’ils ne pouvaient pas perdre, surtout en pensant qu’ils prirent neuf des dix premières places…derrière Forestier. Là aussi certains diront qu’il avait profité des circonstances, notamment la chasse menée derrière De Bruyne, longtemps échappé, qui fut rejoint à quatre kilomètres de l’arrivée. Néanmoins force est de constater que ce coureur aux cheveux noirs et abondants, qui faisait penser à un danseur de flamenco andalou, était un combattant de premier ordre et une merveille d’opportunisme. En tout cas il figure à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire, et nombreux sont ceux qui pensent qu’avec un peu de chance et un peu plus de confiance en lui, il aurait pu remporter un Tour de France, épreuve dont il prit la quatrième place en 1957.

Michel Escatafal

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