Jonny Wilkinson : tout chez lui n’est qu’ordre et beauté

wilkinson

Partie 1

Ce soir nous connaîtrons le nouveau champion de France de rugby, et même si tout le monde s’accorde à considérer le RC Toulon comme le grand favori de cette rencontre, bien malin qui pourrait prédire à coup sûr cette victoire annoncée, car, évidemment, le Castres Olympique ne se laissera pas faire. D’ailleurs, si certains étaient trop optimistes pour le club de Mourad Boudjellal, le résultat de l’an passé (victoire 19-14 du Castres O.) suffirait à leur rendre une lucidité égarée par la dernière victoire en Coupe d’Europe du RC Toulon. Une victoire au demeurant plus facile à obtenir sans doute que celle permettant de gagner le Bouclier de Brennus, qui reste quand même quelque chose de spécial dans notre pays, ce qui suffit à démontrer que professionnalisme ou pas, le rugby reste quand même le rugby.

Mais le match de ce soir va aussi revêtir un caractère particulier parce que ce sera le dernier de l’ouvreur du Rugby Club  de Toulon, Jonny Wilkinson, vedette mondiale du rugby et du sport tout court, un homme sur qui toutes les fées semblent s’être penchées sur son berceau. D’abord il a tout pour plaire, étant à la fois beau gosse et merveilleux joueur de rugby. Ensuite il a un talent hors-normes. Mais s’il est devenu un extraordinaire joueur, sans doute le meilleur  du nouveau siècle, c’est essentiellement grâce à son travail et son professionnalisme…ce qu’on aurait tendance à oublier, tellement il semble réciter une partition qu’il n’aurait pas eu besoin d’apprendre. Oui, Jonny Wilkinson est un professionnel accompli, qui cherche constamment la perfection sur et hors du terrain (voir la rapidité avec laquelle il a appris notre langue contrairement à tant d’autres joueurs étrangers),  et d’ailleurs si cela n’avait pas été le cas, jamais il ne serait revenu à son meilleur niveau après les innombrables blessures qui ont jalonné sa carrière entre 2004 et 2008. Aucun autre joueur ne se serait relevé de toutes ces difficultés…à moins d’être quelqu’un d’exceptionnel.

Ce mot exceptionnel convient parfaitement à Jonny Wilkinson, véritable icône en Grande-Bretagne,  au point d’être devenu officier de l’Ordre de l’Empire britannique, mais aussi en France à la fois chez les jeunes et les moins jeunes. Ô certes,  il doit bien avoir quelques défauts car c’est un homme, mais ils sont très bien cachés et couverts par une aura comme seuls les plus grands sportifs peuvent en posséder. Et encore pas tous, car son rayonnement est énorme et va bien au-delà de son sport. Certains sportifs sont immenses par leur palmarès et leur apport au sport qui les a fait roi, mais combien passeront à la postérité par l’influence qu’ils auront eu dans la meilleure époque de leur vie ? Sans être méchant, qui oserait comparer par exemple les meilleurs footballeurs de notre temps, malgré tous leurs trophées, avec Jonny Wilkinson dans ce domaine de l’influence ? Personne, bien évidemment, d’autant que lui n’a jamais éprouvé le besoin de s’afficher de manière aussi ridicule que certains de ses pairs, rugbymen ou autres, savent si bien le faire. Il n’a pas besoin de porter un smoking rouge pour paraître élégant parce qu’il l’est naturellement. Quand il parle on l’écoute, et ses propos sont toujours empreints d’intelligence, ce qui là aussi le différencie de la quasi-totalité des autres stars du sport, et plus particulièrement du football.

Cela dit, toutes ces qualités qu’on lui octroie ne nous empêchent pas de souligner son palmarès sportif, un palmarès tellement fourni qu’il aura gagné tout ce qui peut l’être en rugby…surtout si ce soir il devient champion de France. Son parcours en équipe nationale d’Angleterre (91 sélections), sans oublier ses 6 sélections chez les Lions (sélection des meilleurs joueurs britanniques), est remarquable, avec pour point d’orgue une victoire en Coupe du Monde (2003) à laquelle Wilkinson a très largement contribué en marquant 113 points, dont tous les points en demi-finale contre l’équipe de France (24), et en passant le fameux drop qui, dans les dernières secondes de la finale, permit à l’Angleterre de battre l’Australie chez elle, rendant la fierté à l’hémisphère Nord, jugé inférieur au Sud. Il a aussi remporté à quatre reprises le Tournoi des Six Nations, réussissant le grand chelem en 2003, année où il marqua 20 des 25 points de l’équipe d’Angleterre pour assurer la victoire sur une très bonne équipe de France (25-17).

 A un degré moindre, on soulignera le titre de champion d’Angleterre avec son club des Newcastle Falcons en 1998, et bien entendu ses deux victoires en finale de la Coupe d’Europe avec le RC Toulon (2013-2014), club à qui il a donné une notoriété tellement importante que, déjà, les incultes de l’histoire du rugby en font la meilleure équipe de tous les temps. Comme si l’on pouvait comparer les équipes à des époques différentes, et oublier les exploits du FC Lourdes, de l’AS Béziers, du SU Agen et, plus récemment, du Stade Toulousain. Fermons la parenthèse, et notons qu’à titre individuel Jonny Wilkinson a obtenu toutes les distinctions possibles offertes par son sport. Mais comment pourrait-il en être autrement avec les multiples records de points marqués dans le Tournoi des Six Nations, la Coupe du Monde ou les championnats nationaux et européens qu’il a disputés ?

Un dernier mot enfin à propos de Jonny Wilkinson, pour revenir sur les qualités qui lui ont permis d’être devenu ce qu’il est aujourd’hui, malgré ses blessures. D’abord il faut mettre en avant son jeu au pied, tout simplement fantastique et sans faille. Les qualificatifs manquent parfois pour expliciter ce que nous voulons dire, et c’est le cas avec Wilkinson. Gaucher naturel, mais capable de taper avec un égal bonheur ou presque des deux pieds (voir son drop du pied droit en finale de la Coupe du Monde 2003), il a toujours fait preuve d’une extrême régularité dans ses tirs au but, ce qui explique ses statistiques ébouriffantes (1246 points en équipe nationale et avec les Lions en 97 sélections soit presque 13 points par match). Mais Wilkinson, contrairement à d’autres grands ouvreurs-buteurs, n’est  pas que cela, car il sait aussi attaquer. Evoluant au poste de centre à ses débuts, avant de se fixer à l’ouverture, il est capable de conduire parfaitement le jeu d’attaque et de (bien) faire jouer ses partenaires. Et ce qui ne gâte rien, c’est aussi un excellent défenseur, n’hésitant pas à payer de sa personne chaque fois que les circonstances l’exigent.

Certes on lui a reproché à la fin de sa carrière internationale, surtout en Angleterre, des prises de risques insuffisantes, mais ces critiques furent loin de faire l’unanimité, surtout chez nous. Si je dis cela, c’est parce que nombre de Français considèrent que  Jonny Wilkinson fait bien partie des plus grands ouvreurs britanniques de l’histoire, même si certains opéraient dans un style différent. Je ne vais pas en citer beaucoup, mais c’est une occasion de rappeler aux plus jeunes que les Britanniques nous ont offert quelques demis d’ouverture de grande lignée comme l’Irlandais Jack Kyle, le Gallois Cliff Morgan, l’Anglais Richard Sharp ou encore le Gallois Barry John. Que des noms qui nous font rêver, même si pour certains d’entre eux j’en ai surtout entendu parler…parce que j’étais trop jeune pour apprécier leur immense talent.

Michel Escatafal


L’Atlético de Madrid ne supporte pas les temps additionnels

costaCette année 2014 aura été vraiment incroyable en ce qui concerne les deux grands sports collectifs inventés par nos amis anglais, plus particulièrement en ce qui concerne les résultats, malmenant parfois l’histoire la plus ancienne. Si j’écris cela c’est parce qu’hier soir nous avons assisté à deux scenarios très différents en ce qui concerne les finales de la Ligue des Champions et de la Coupe d’Europe de rugby, scénarios qui nous font aussi réfléchir sur l’évolution de ces deux sports collectifs, l’un, le rugby, utilisant au maximum la technologie moderne, l’autre, le football, demeurant ancré dans ses certitudes devenues complètement obsolètes. Résultat, autant le rugby essaie d’être au plus près de la réalité d’un match, autant le football vit sur une planète ancienne qui fait penser aux aberrations des détracteurs de Galilée relatives au mouvement de la terre. Pas étonnant de la part de gens comme Michel Platini, croyant que la planète football n’a nullement évolué depuis le vingtième siècle, et qui a cru intelligent d’instaurer un fair-play financier démagogique…dans le seul but, aux yeux de ses détracteurs, de s’assurer un maximum de voix lors des prochaines élections de la FIFA ou de l’UEFA. Un fair-play financier qui permet à des clubs cumulant des dettes astronomiques de toutes sortes d’être « dans les clous » du dispositif, alors que l’on condamne à de lourdes sanctions, financières et sportives, d’autres clubs ayant un bilan équilibré sans aucune dette fiscale, sociale ou bancaire (cas du PSG). Et tout cela en faisant un calcul « au doigt mouillé », donc tout à fait arbitraire, des rentrées d’argent apportées par les sponsors.

Après cette longue introduction, passons à présent aux raisons de mon propos, en pensant à ce qui s’est passé hier soir entre le Real Madrid et l’Atlético. Peu m’importe que Real ait remporté cette Ligue des Champions, puisque je ne suis supporter d’aucune de ces deux équipes, mais en revanche je trouve hallucinant que dans les matches de football de ce niveau on fasse jouer quatre, cinq, six ou sept minutes d’arrêts de jeu, ce calcul étant fait plus ou moins lui aussi « au doigt mouillé », sauf évidemment en cas de très grave blessure ou de problème technique pendant le match. Pourquoi ne pas faire comme dans le rugby ou, en cas d’arrêt de jeu, l’arbitre du milieu donne l’ordre d’arrêter et de reprendre le chronomètre. Reconnaissons que cela a au moins le mérite d’être juste et équitable, la sirène annonçant la fin du temps règlementaire, sauf aux yeux des hiérarques des instances du football. Bien sûr il ne faut pas exagérer le recours aux procédés techniques modernes, afin de ne pas dénaturer le jeu, mais force est de reconnaître que la vidéo permet dans la quasi-totalité des cas de valider un essai ou une pénalité, sans parler des fautes grossières des joueurs. En revanche ce type d’exagération ne risque pas d’arriver au football…parce qu’on refuse obstinément d’avoir recours à la vidéo, y compris pour ce qui se passe dans la surface de réparation, d’où les innombrables protestations de joueurs, entraîneurs ou dirigeants de club. En revanche on n’hésite pas à infliger 20 millions d’euros d’amende au PSG ou à Manchester City…pour les punir d’être trop riches !

Et puisque je n’ai pas trop le temps, et que nous sommes sur un bloc consacré surtout à l’histoire du sport, je voudrais rappeler quelques faits qui ont marqué nos jeunes années (pour les plus anciens), et qui montrent que l’histoire se répète toujours, même si, comme l’affirmait Karl Marx (qui n’avait jamais joué au football), elle ne se répète pas nécessairement « la première fois comme une tragédie » et « la seconde comme une farce ». Encore que cela reste à démontrer, en voyant Diego Costa, l’avant-centre de l’Atlético Madrid, faire son apparition sur le terrain de la finale de Lisbonne samedi soir, alors qu’il était pourtant blessé aux adducteurs. Certes il y avait eu, dans les jours précédant le match, le remède de cheval employé par un mystérieux praticien de la médecine serbe, mais il ne fallait pas être un grand médecin pour savoir que Costa ne serait pas guéri en huit jours d’une lésion musculaire importante…qu’il avait aggravée en participant à la dernière journée du championnat d’Espagne, contre le FC Barcelone, la semaine précédente. Pire même, cela pourrait lui coûter sa place à la Coupe du Monde avec l’équipe d’Espagne. Cela rappelle, à ceux qui se souviennent de l’épopée des Verts de Saint-Etienne (en 1975-1976), le remplacement de Sarramagna par Rocheteau en finale de la Coupe d’Europe contre le Bayern de Munich, l’entraîneur stéphanois, Robert Herbin, tentant le tout pour le tout en faisant jouer blessé son atout numéro un de l’époque.

Rocheteau en effet, absent des terrains depuis plus d’un mois et en attente d’une opération pour le guérir d’un problème musculaire, avait quand même fait le déplacement avec ses camarades à Glasgow au cas où il pourrait apporter son génie et sa force de percussion, si la nécessité s’en faisait sentir, ce qui était le cas, le Bayern menant 1-0 depuis la minute 57. Et cela faillit marcher ! Pendant les huit dernières minutes l’attaque stéphanoise devint très dangereuse, Rocheteau et ses crochets donnant le tournis aux défenseurs allemands. Cela dit, malgré l’apport de l’Ange Vert, la finale se termina en tragédie, le Bayern de Maier, Beckenbauer, Muller, Hoeness et Rummenige l’emportant 1-0. En tragédie et non en farce, parce que Rocheteau était l’ultime recours pour les Stéphanois afin d’arracher une égalisation bien méritée. En revanche pour ce qui concerne Costa ce fut une farce, dans la mesure où il fut quasiment incapable de toucher le moindre ballon avant sa sortie à la neuvième minute.

Et puisque je parle de l’Atlético et de sa défaite par le Real samedi dernier en finale de la Ligue des Champions, cela me rappelle un épisode et un scénario ressemblant en tous points à celui que nous avons vécu lors de cette première finale cent pour cent madrilène dans l’histoire de la C1. Au passage, je devrais écrire finale qui opposait, pour la première fois depuis la création de la Coupe d’Europe des clubs champions, deux clubs issus de la même ville…ce qui aurait pu se produite avec Milan, Manchester, Lisbonne ou Londres, mais pas pour les clubs français, lesquels ont tellement de mal à composer une équipe de dimension européenne, ce qui en fait une exception en Europe! Fermons la parenthèse pour revenir à ce triste jour pour l’Atlético de Madrid que fut la victoire du Bayern Munich en finale de la C1, le 17mai 1974 à Bruxelles (4-0). Mais quand j’évoque le triste jour, ce fut plus encore le 15 mai, l’Atlético se faisant rejoindre par le Bayern, lors du premier match (il n’y avait pas à l’époque les tirs au but en cas d’égalité après prolongations) à la 94è minute. Exactement le même scénario que 40 ans plus tard, sauf que le buteur s’appelait à l’époque Schwarzenbeck et cette fois Sergio Ramos, sauf aussi que Schwarzenbeck marqua d’un tir de 20 mètres du pied droit et Ramos de la tête.

Là par contre, ce fut dans les deux cas une tragédie pour l’Atlético de Madrid, au point qu’on peut se demander s’il s’en remettra. Si je dis cela c’est parce que le club aurait, nous dit-on, plus de 500 millions d’euros de dettes, avec un arriéré d’impôts de plus de 100 millions. Cela étant son vainqueur en finale de la Ligue des Champions 2014, le Real Madrid, aurait lui aussi une dette globale de plus de 500 millions d’euros, même si le président du Real n’en reconnaît que 90 millions, dus exclusivement aux banques. Problème, si l’on en croit certaines associations, cette dette serait bien de plus de 500 millions dont une partie à l’administration publique, ce qui n’empêche pas le président du Real de vouloir rénover le stade Bernabeu, pour un coût de 400 millions d’euros, qui serait financé…en ayant recours « à une formule ingénieuse ». On comprend que tout cela fasse tousser les détracteurs du flair-play financier, ceux-ci estimant que le PSG et Manchester City, pas du tout endettés je le répète, n’auraient jamais dû être sanctionnés, les moyens de leurs actionnaires et de leurs gros sponsors étant en outre quasi illimités. Finalement Cantona a bien raison de parler de « politique » à propos de Michel Platini et de l’UEFA ! Au fait, moi qui voulais parler de rugby et du RC Toulon, je n’ai écrit que sur le football. Ce sera pour la prochaine fois.

Michel Escatafal


Les chutes et les crevaisons font partie de l’histoire du vélo

chuteA peine commencé, le Giro 2014 a connu hier sa première polémique comme seul le cyclisme sait en fabriquer. En effet, suite à une chute monumentale qui a coupé le peloton en plusieurs morceaux à quelques encablures de l’arrivée, j’ai lu avec stupéfaction sur certains sites de vélo ou de sport, qu’on se posait la question de savoir si le comportement de Cadel Evans avait été sportif en s’efforçant de réaliser le plus grand écart possible avec ses principaux adversaires (Quintana, Basso, Scarponi, Cunego) pour la victoire finale, piégés par cette chute ou, tout simplement, trop amochés pour défendre leurs chances (Rodriguez). Et oui, c’est ça le vélo de nos jours ! Tout fait polémique dans ce sport, et, comme je ne cesse de le répéter, les premiers à le maltraiter sont…ses fans, ou du moins ceux qui se considèrent comme tels. Ahurissant de bêtise, et en disant cela je suis gentil ! Pour ces soi-disant amateurs de cyclisme, tout doit être exemplaire, ces censeurs de pacotille trouvant toujours à redire à propos des coureurs, prouvant par là leur ignorance crasse sur l’histoire d’un sport qu’ils affirment aimer, alors qu’ils lui font tellement de mal.

Mais foin de ces considérations débiles, qui montrent une nouvelle fois que le vélo marche sur la tête et perd son âme à force de s’affranchir de ce qui a fait sa légende et sa gloire, et posons-nous la question de savoir au nom de quoi Cadel Evans aurait dû s’arrêter de rouler, alors qu’il avait fait travailler son équipe bien avant la chute qui a mis à terre la plupart de ses adversaires, alors aussi qu’il est certainement, parmi les cracks, le coureur le plus vigilant en course, comme en témoigne le fait qu’il soit constamment en tête du peloton, que la course soit en mode tranquille ou qu’elle soit dans une zone davantage stratégique. Oui, pourquoi faire les efforts d’être toujours bien placé (dans les tous premiers du peloton) si c’est pour s’arrêter de rouler dès qu’une chute survient dans le milieu du peloton, au prétexte qu’il y a un ou plusieurs favoris pris dans ladite chute ? Après tout, quelle que soit la peine que l’on puisse avoir pour Rodriguez, coureur que j’aime beaucoup, mais s’il avait été plus près de la tête du peloton il serait ce matin au départ de la septième étape de ce Giro, et son retard ne dépasserait pas les deux minutes sur le maillot rose, Matthews, et surtout sur Evans. Bref, ses chances seraient encore intactes de remporter enfin son premier grand tour, lui qui le mérite tant depuis plusieurs années, mais cela ne m’empêche pas de considérer cette polémique ridicule.

Et puisque mon site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler quelques anecdotes ou incidents qui n’ont guère fait parler ou écrire en des temps anciens, alors que de nos jours cela fait la une des journaux pendant des jours, des semaines ou des mois, comme ce fut le cas dans le Tour de France 2012, ou certains trouvèrent malin dans les Pyrénées de jeter des clous sur la route. En fait, plus que la stupidité du geste de ces crétins, qui provoqua nombre de crevaisons et la chute de Kiserlovski, lequel se fractura la clavicule, ce fut surtout l’attaque de Pierre Rolland qui fut stigmatisée, alors que le peloton avait attendu…Cadel Evans, principale victime de ces crevaisons parmi les premiers du classement général. Mais quel péché avait-donc commis le coureur français ? Il avait placé une attaque tout simplement, et poursuivi son effort…jusqu’à ce qu’on lui dise d’arrêter son action, ce qui avait été un motif pour les journalistes et consultants (tous anciens coureurs) de disserter longuement sur l’attitude de Pierre Rolland, alors que les équipes Lotto et Liquigas ont roulé pendant un certain temps en voyant Evans distancé. Oui, je le répète, quel péché avait  commis Pierre Rolland  en attaquant pour essayer de grappiller du temps au classement général, la même question pouvant se poser à propos de Cadel Evans hier, ce dernier avouant en parlant des coureurs : « Notre mentalité, c’est de nous battre pour la victoire ». Cela signifie aussi qu’il est permis de se demander où l’on va, si les coureurs commencent à faire le tri sur la manière dont la course doit s’organiser en fonction des évènements…et de ceux qui sont affectés par ces évènements. Est-ce bien le cyclisme  tel  que nous l’avons connu et l’aimons? Hélas, non.

Autre évènement, lui aussi récent, qui m’avait mis mal à l’aise, à savoir le fait que le peloton ait attendu A. Schleck dans le Tour 2010, alors qu’une chute lui avait fait perdre plus de quatre minutes dans une étape en Belgique. En revanche j’avais trouvé normal en 2011 de voir Evans rouler à bloc avec son équipe dans la première étape du Tour 2011, alors que Contador avait chuté et avait été retardé. C’est la course! Au fait, qui avait protesté devant cette attitude d’Evans à l’époque? Réponse : quasiment personne…ce qui était normal, à ceci près que c’était Evans qui profitait de la situation, alors que si cela avait été Contador à la place d’Evans,  j’imagine les torrents de haine qui auraient été déversés par les forumers sur le crack espagnol, d’autant qu’il ne devait sa participation au Tour de France que parce qu’il avait été blanchi par sa fédération après son contrôle anormal lors du Tour 2010. Il suffit de voir tout ce qui a pu être dit et écrit lors de l’incident mécanique d’A. Schleck dans le Port de Balès (Tour de France 2010) pour s’en convaincre, alors que cet incident de course résultait certainement d’une maladresse du coureur luxembourgeois.

Cela signifie que ce nouveau cyclisme à dominante anglo-saxonne est celui d’une solidarité  choisie et même élitiste, où certains peuvent tout se permettre et d’autres non, où les coureurs entre eux finissent par s’invectiver dans les médias, bref un cyclisme où la régulation est très sélective. A l’âge d’or du vélo, si un coureur venait à être victime d’un incident de course, ses adversaires pouvaient très bien en profiter s’ils estimaient que les circonstances l’exigeaient, sans que cela ne soit la règle. En fait, à cette époque on était pragmatique, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, et s’il y avait des débats à l’intérieur de la communauté, cela ne regardait pas forcément la presse ou les suiveurs. Aujourd’hui tout cela est terminé, et on voit des coureurs souhaiter, sans le moindre scrupule, que tel coureur soit interdit sur certaines épreuves…sous le prétexte bien commode de la morale, elle-même liée à la lutte contre le dopage. A ce propos, on en voit même certains  qui se permettent de porter des jugements sur leurs pairs, comme si les vertus n’étaient pas le plus souvent des vices déguisés. Il suffit de lire ce qu’a écrit récemment l’épouse du vainqueur du Tour de France 2013, Chris Froome, dans un tweet assassin dans lequel tout le monde a reconnu qu’elle parlait de Contador. En effet, elle a cru malin d’affirmer : « Un ancien dopé peut gagner le Tour cette année », phrase ô combien malheureuse vu les soupçons qui entourent depuis deux ans les performances extraordinaires de son champion de mari, même si rien ne prouve que Froome soit dopé.

Fermons la parenthèse et citons maintenant quelques anecdotes illustrant pleinement mon propos, et démontrant qu’autrefois le peloton était maître de ses décisions sans que cela ne fasse polémique. La première qui me vient à l’idée s’est passée lors du Tour d’Italie 1953, avec Hugo Koblet comme principal protagoniste, ce dernier ayant chuté lourdement lors de la quatrième étape, par la faute d’un enfant qui essayait de s’emparer d’une musette destinée à un des coureurs au premier contrôle de ravitaillement. Mais le plus intéressant fut l’attitude du peloton, régi par Coppi et Bobet, l’un et l’autre refusant de voir le peloton exploiter la chute de leur plus grand rival. Un rival qui pourtant leur tapait sur les nerfs en attaquant à tout va, par exemple en début d’étape, ce qui avait pour conséquence de fatiguer tout le monde…y compris ses coéquipiers de l’équipe suisse. Attitude d’autant plus surprenante qu’elle était suicidaire, parce qu’au moindre coup de Trafalgar le champion suisse pouvait se retrouver sans équipier pour l’aider.

Malgré tout, ce jour-là les cadors du peloton ont décidé de faire une fleur à Koblet en attendant son retour éventuel dans le peloton, et ce même si certains bruits alarmistes (totalement faux) le décrivaient comme ayant été tellement touché qu’il avait perdu connaissance et qu’il était entre la vie et la mort. Le plus amusant est que  Koblet de son côté ignorait tout de ce qui se disait sur lui, de même que l’attitude du peloton à son égard, Coppi lui-même allant ramener à la raison un gregario italien anonyme (Rossello), qui  voulait profiter de ce vent de panique pour se montrer à son avantage. Koblet ignorait tellement tout,  que le fantastique coureur suisse s’était lancé dans une chasse échevelée, lâchant  un à un tous ses accompagnateurs, notamment ses coéquipiers suisses, à l’exception de Fritz Schaer…qui ne lui était d’aucune utilité parce qu’incapable de le relayer.

Résultat, Koblet réintégra le peloton après une poursuite folle d’une quinzaine de kilomètres, sans  jamais s’être aperçu qu’on l’avait attendu, reprenant tranquillement sa place dans les premières places du peloton comme si de rien n’était. Il terminera l’étape avec les meilleurs. Entre parenthèse, le fait que le peloton n’ait pas condamné ce jour-là le leader suisse fut une très bonne chose, parce que Coppi et Koblet se sont livrés dans ce Giro l’un des plus beaux et des plus grands duels de l’histoire du cyclisme sur route, Coppi l’emportant au final avec 1mn29s d’avance sur celui que l’on avait surnommé « le Pédaleur de charme ». Cependant une telle attitude du peloton était loin d’être la règle à l’époque, y compris quand Coppi figurait parmi les protagonistes de l’affaire. Ainsi dans le Giro 1949, le campionissimo profita largement d’une crevaison de Bartali pour s’envoler sans état d’âme dans le célèbre Pordoï, lors de la première grande étape de montagne qui arrivait à Bolzano. A l’arrivée Coppi l’emporta reléguant son rival, qui s’était épuisé à vouloir revenir sur lui après sa crevaison, à plus de six minutes. Et tout le monde avait trouvé cela normal !

Autre exemple, lors du Tour de France 1958 que Charly Gaul faillit perdre suite à la rupture de son plateau de dérailleur, ce qui allait l’obliger à rouler cent kilomètres sur le vélo de son compatriote, coéquipier et ami Marcel Ernzer. Plus encore que cela, même si le vélo d’Ernzer était un peu grand pour lui, plus encore que la chaleur que Gaul n’aimait pas, ce fut surtout l’initiative de Raphaël Geminiani qui condamna ce jour-là le grimpeur luxembourgeois.  « Gem » profita, en effet, des ennuis mécaniques de « l’Ange de la Montagne » pour l’attaquer avec l’aide  de trois de ses équipiers (Busto, Chaussabel et Dotto). Du coup Geminiani s’empara du maillot jaune, reléguant son rival à plus de onze minutes. Celui-ci se vengera deux jours plus tard en écrasant le Tour dans la pluie et le vent sur les pentes des cols de la Chartreuse, laissant son plus proche adversaire (Adriaenssens) à huit minutes et Geminiani à un quart d’heure. Un des plus beaux exploits de l’histoire du Tour, que l’on peut comparer à la remontée de ce même Charly Gaul lors du Giro 1956, à la faveur de l’escalade du Monte Bondone sous la neige.

Je pourrais aussi citer l’étape, ô combien fameuse du Tour de France 1964, menant les coureurs d’Andorre à Toulouse, où, après avoir frôlé la correctionnelle, suite à un méchoui trop bien arrosé un jour de repos, Jacques Anquetil avait  tellement bien rétabli la situation, après être passé avec plus de quatre minutes de retard sur Poulidor au sommet de l’Envalira, qu’il finit l’étape avec deux minutes d’avance sur ce même Poulidor. Mais il faut préciser que ce dernier jouant de malchance fut obligé, à peine rejoint par Anquetil, de s’arrêter en raison d’une roue arrière brisée. Très vite dépanné, le coureur limousin sauta sur sa nouvelle machine…mais son mécanicien le fit tomber. Une chute certes sans gravité, mais qui provoqua un saut de chaîne. Le temps de tout remettre en place et Anquetil, accompagné de Georges Groussard qui défendait son maillot jaune avec quelques équipiers, était déjà loin devant. Poulidor perdra deux minutes dans cette étape, et Anquetil remportera le Tour avec 55 secondes d’avance. Le coureur normand avait bien profité de la situation…sans que personne ne s’en offusque, les supporteurs de Poulidor invoquant la malchance légendaire de leur favori.

Autre exemple, pendant  le Tour de France 1971, quand Merckx creva lors de la dixième étape  Saint-Etienne – Grenoble dans  la descente du col du Cucheron,  alors qu’il n’avait plus d’équipier autour de lui, ceux-ci s’étant éreinté à courir après Désiré Letort échappé auparavant, afin de servir d’éclaireur à Luis Ocaña en vue d’une offensive soigneusement programmée. Eddy Merckx creva donc dans cette descente, et ce fut le moment que choisit Ocaña pour passer aussitôt à l’offensive accompagné de Thévenet, Petterson et Zoetemelk, les quatre hommes terminant aux quatre premières places, la victoire revenant à Bernard Thévenet. Merckx de son côté arrivait 1mn 36s après le quatuor de tête, et perdait son maillot jaune au profit de Zoetemelk, lequel devançait Ocaña d’une petite seconde.

Dernier exemple qui me vient à l’esprit, celui de J.F. Bernard, victime d’une crevaison lors du Tour de France 1987, alors qu’il portait le maillot jaune, et que personne ne l’avait attendu. Cet incident, ô combien dramatique pour lui, était survenu le lendemain de son formidable exploit dans le Ventoux (c.l.m.), où il avait laissé Herrera à plus d’une minute et Roche à cinq minutes. Bien qu’ayant chassé furieusement pendant presqu’une centaine de kilomètres derrière Roche et Delgado, il avait perdu plus de quatre minutes à l’arrivée de l’étape à Villard-de-Lans, laissant le maillot jaune au coureur irlandais…ce qui avait beaucoup chagriné ses supporteurs, dont je faisais partie, d’autant que sans cette crevaison c’est lui qui, à coup sûr, aurait gagné le Tour. Cela étant, ce n’est pas pour cela que j’ai considéré que Roche avait volé son Tour de France, victoire qui lui avait permis de remporter la même année le Tour, le Giro et le Championnat du monde sur route. Tout  cela pour dire que si j’aime le vélo pour ce qu’il est, pour le plaisir qu’il nous procure, je goûte moins son évolution depuis quelques années, où une certaine forme d’honnêteté devient  en réalité la pire de toutes les malices, comme aurait dit Alexandre Dumas fils.

Michel Escatafal


L’histoire du Giro est riche en épisodes ou anecdotes qui ont fait sa légende

clericiAvant d’évoquer le prochain Giro d’Italia, deuxième plus grande épreuve du calendrier cycliste international, qui va se dérouler du 9 mai au 1er juin, et dont le départ sera donné en Irlande du Nord (Belfast), je voudrais revenir sur la victoire de Chris Froome au Tour de Romandie qui vient de s’achever. Pourquoi je parle du dernier vainqueur du Tour de France, alors qu’il ne participera pas au Tour d’Italie ? Tout simplement parce qu’il est au-dessus du lot dans les épreuves à étapes, comme aucun autre coureur avant lui. Même Merckx, même Hinault, même Coppi, même le grand Koblet, même Indurain, et pas davantage Armstrong ou Contador, pour ne citer qu’eux, n’ont exercé une telle domination sur le peloton. Oui, j’ai beau chercher dans ma mémoire, pas un seul coureur n’a été capable jusque-là de remporter une victoire dans une course à étapes réputée,  avec la même facilité que Chris Froome, après une série de problèmes de santé comme en a connu ces derniers temps le coureur de la Sky. Quand on voit la manière dont il a contré Nibali dans l’étape de montagne du Tour de Romandie, on ne peut que rester interdit devant une telle démonstration de force et de puissance, venant d’un coureur qui souffrait il y a peu de problèmes de dos très handicapants, sans parler de son infection pulmonaire qui l’a empêché de participer quelques jours avant l’épreuve romande à Liège-Bastogne-Liège.

Oui, Froome est bien un extraordinaire phénomène dans la mesure où il n’y a pas d’exemples de coureurs malades pendant un certain temps capable de déposer en montagne le vainqueur du dernier Giro ou de battre dans un chrono de 18.5 kilomètres le champion du monde contre-la-montre sur un parcours certes vallonné, mais nécessitant quand même beaucoup de puissance. Où ce diable d’homme, totalement inconnu jusqu’ à la Vuelta 2011, trouve t-il les ressources pour exercer une telle domination en montagne sur des coureurs comme Contador, Rodriguez ou Quintana, lesquels, dès leur plus jeune âge, ont été catalogués comme des supers grimpeurs. Oui, nous n’avions jamais vu ça, et c’est d’autant plus le cas que, malgré ses ennuis de santé, Froome « sent que sa condition est même meilleure qu’il y a un an ». Un tel aveu doit faire froid dans le dos de ses adversaires, surtout quand on pense à sa montée du Ventoux dans le Tour de France 2013, où il a réalisé le temps époustouflant de 57mn30s, soit mieux que Pantani en 1994 (57mn34s), et nettement mieux qu’Armstrong (57mn50s) en contre la montre.

D’ailleurs il suffit de revoir son attaque à 7 kilomètres du sommet, assis sur sa selle, pour se rendre compte de la fantastique puissance développée par le coureur de la Sky, lâchant en moins de cent mètres Contador, lequel d’ailleurs a payé lourdement quelques kilomètres plus haut le fait d’avoir voulu répondre au phénoménal routier britannique, puis infligeant un peu plus tard le même sort au grimpeur colombien Quintana. Certes Contador n’était peut-être pas aussi fort l’an passé qu’il le fut antérieurement et qu’il semble l’être aujourd’hui, mais je doute que Contador puisse accompagner Froome  dans les grands cols alpins ou pyrénéens cet été…parce que Froome est sans doute le coureur le plus fort que l’on ait jamais vu sur un vélo, y compris Fausto Coppi, auquel il est arrivé de ne pas pouvoir se débarrasser de ses plus valeureux adversaires (Bartali, Koblet), ou avec une extrême difficulté. Idem pour Merckx face à Fuente, ou pour Hinault face à Herrera. Froome en revanche est tellement plus fort que ses adversaires, qu’il se permet même de dialoguer avec son équipe à travers l’oreillette, alors que sur le Ventoux il faut déjà faire un effort presque surhumain pour prendre son bidon. Et ce n’est pas moi qui le dit, mais des coureurs pros. Oui, je pense et je n’ai pas peur d’écrire que même le plus grand Coppi, considéré comme le meilleur grimpeur de l’histoire, n’aurait pas fait le poids avec le Froome de 2013. Je pense aussi que, s’il le voulait, ce serait presque un jeu d’enfant pour le coureur d’origine kenyane de réaliser le doublé Giro-Tour.

Le Giro justement parlons-en, dans la suite de l’article que j’ai écrit le 3 mai 2012, intitulé Le Giro, monument du cyclisme international, pour citer quelques anecdotes ou épisodes qui ont aussi contribué à la légende de l’épreuve. Tout d’abord il y a les 12 secondes d’écart entre Magni, le vainqueur du Giro 1955, et un Fausto Coppi vieillissant et en proie à ses problèmes personnels (divorce). Cet écart fut longtemps un record dans les grands tours, jusqu’aux 8 secondes entre Lemond et Fignon dans le Tour de France 1989. Ensuite, en 1956, il y a l’extraordinaire remontée de Charly Gaul dans une étape apocalyptique entre Merano et Trente, où l’ascension du Monte Bondone a permis à « l’Ange de la montagne », régénéré par un bain d’eau chaude au pied du col, de gommer un retard dépassant le quart d’heure, ce qui lui donna la victoire finale. Cela ressemble un peu à la légendaire victoire d’Andy Hampsten en 1988, seul Américain (Etats-Unis) à avoir gagné le Giro qui, outre ses remarquables qualités de grimpeur, bénéficia d’une assistance de grande qualité, celle-ci lui apportant du thé chaud tous les 5 km avant d’aborder le terrible Gavia enneigé (22 km d’ascension), puis de nouveau avant le sommet, sans oublier les lunettes de ski tout à fait adaptées à ce décor de ski de fond.

Comment ne pas souligner également la victoire de Contador en 2008, en se rappelant qu’il était en vacances quand il apprit sa participation à la grande épreuve italienne, à peine une semaine avant le départ, ce qui l’obligea à reconnaître une partie des étapes de montagnes en voiture avec son directeur sportif pendant l’épreuve. La classe à l’état pur ! Enfin l’année 1954 sera mémorable à tous points de vue pour le Giro car, outre la victoire de Clerici, les coureurs feront grève sur la totalité de l’étape entre Bolzano et Saint-Moritz (222km), une promenade qui aura duré 10 heures…sans que personne n’ait trouvé le moindre motif qui ait pu occasionner cette grève. Apparemment il n’y avait que les coureurs qui savaient, et encore quelques uns d’entre eux dont Coppi, mais pas les organisateurs.

En parlant précédemment de Clerici, il faut souligner que le Giro compte beaucoup de sans-grade qui ont gagné le Tour d’Italie et …rien d’autre ou presque, en précisant toutefois que de 1946 à 1953, il n’y eut que des très grands vainqueurs (Bartali, Coppi, Magni et Koblet). En revanche en 1954, dans une course où au départ il y avait tous les coureurs que je viens de citer plus Fornara et Nencini, ce fut un coureur suisse totalement inconnu ou presque qui l’emporta, Carlo Clerici. Ce dernier avait 25 ans à l’époque, et même s’il dut son succès à la fois à la bienveillance d’Hugo Koblet et à une échappée au long cours, il fit un très beau vainqueur. Cela dit on ne lui connaît que 3 autres victoires, infiniment moins importantes, dans toute sa carrière professionnelle.

Autre coureur surprenant vainqueur du Giro, l’Italien Arnaldo Pambianco, qui l’emporta en 1961 devant Jacques Anquetil qui termina à la deuxième place, et le Luxembourgeois Charly Gaul qui arriva quatrième. Or Anquetil et Gaul étaient à ce moment les deux meilleurs coureurs à étapes du monde, ayant déjà remporté l’un et l’autre le Tour et le Giro (2 fois pour Charly Gaul). Cette année là le Giro avait eu pour particularité de reprendre le trajet de Garibaldi pour fêter le centenaire de l’unité italienne (1861). Sur le plan sportif Pambianco a été bien heureux de voir l’organisateur modifier le parcours de la grande étape de montagne à cause du mauvais temps, ce qui lui a permis de conserver une partie de son avance sur Gaul, surnommé « l’Ange de la Montagne » en raison de ses remarquables qualités de grimpeur. Pambianco était un bon coureur capable de gagner Milan-Turin en 1960 ou la Flèche Branbançonne en 1964, mais on ne lui connaît que 4 victoires professionnelles.

En 1975 c’est Fausto Bertoglio qui a gagné un Giro amputé de son grand favori, Eddy Merckx, victime d’une angine juste avant le départ…et qui ne s’est pas présenté au départ, ce que Froome n’aurait pas fait. Bertoglio l’a emporté devant l’Espagnol Galdos à moins d’une minute et Felice Gimondi à plus de 6 minutes. Cette victoire avait fait les gros titres des journaux italiens, car cela faisait 5 ans qu’un Italien n’avait pas gagné le tour national…ce qui faisait beaucoup de temps aux yeux des tifosi (que diraient-ils s’ils étaient français, alors que la dernière victoire d’un Français dans le Tour de France date de 1985!).  Néanmoins si Bertoglio était un coureur de qualité, comme en témoigne sa troisième place dans ce même Giro en 1976, ou encore sa présence dans les dix premiers du Tour de France 1976 (neuvième), son palmarès se limite à deux succès dans le Tour de Catalogne en 1975 et la Coppa Placci en 1976.

En 1991 le vainqueur du Tour d’Italie s’appellait Franco Chioccioli, surnommé « coppino » pour sa ressemblance…physique avec Fausto Coppi. Cette victoire survenait après les succès de grandes stars du cyclisme depuis 1979 (Saronni 2 fois, Hinault 3 fois, Moser, Roche, Fignon et Bugno) ou d’excellents coureurs comme Battaglin, Visentini ou Hampsten. Chioccioli l’avait emporté devant Claudio Chiappucci, alors que Gianni Bugno avait terminé à la quatrième place. Chioccioli a gagné cette année-là la Coppa Sabatini, une semi-classique italienne, et la Bicicleta vasca en 1992, plus une étape du Tour de France et sept du Giro. C’est peu certes, mais c’était quand même un bon professionnel qui n’avait pas volé son succès dans le Giro 1991, ayant remporté l’étape du Pordoi et le contre-la-montre de 66 km la veille de l’arrivée à Milan.

Autre exemple de coureur peu connu à avoir remporté un Tour d’Italie, Ivan Gotti, vainqueur en 1997 et 1999. Lui a donc gagné deux fois l’épreuve, mais il n’a gagné que ça avec 2 victoires d’étape dans le Giro. Il a aussi terminé cinquième du Tour de France en 1995. Cela étant il faut reconnaître qu’il n’aurait pas gagné le Giro 1999, si Marco Pantani, le grimpeur romagnol, n’avait pas été pris au contrôle antidopage (taux hématocrite 52% pour 50% toléré) alors qu’il avait le maillot rose. A ce propos, si ce dopage était avéré, celui qui doit le plus regretter que Pantani ait été pris aussi tard à ce contrôle (au départ de l’avant-dernière étape), c’est Laurent Jalabert. En effet notre champion aurait sans doute couru très différemment si Pantani n’avait pas été là, notamment lors de l’étape de l’Alpe di Pampeago. Il n’aurait pas eu besoin de se mettre en surrégime pour suivre « le Pirate », et aurait pu gagner du temps sur des coureurs comme Gotti. Dommage, cette année-là Jalabert était très fort et il aurait dû gagner le Giro. Cela étant son nom restera dans l’histoire du vélo, alors que personne ne se rappelle d’Ivan Gotti, pas même pour ses affaires liées au dopage en 2001.

En 1994, c’est un jeune coureur russe de 24 ans, Evgueni Berzin, qui explose dans le peloton avec une victoire dans Liège-Bastogne- Liège, avant de s’imposer dans le Giro devant Pantani et Indurain. Cependant son cas est différent de celui des autres coureurs que nous venons de citer, car lui possédait la grande classe et aurait dû faire une belle carrière, comme en témoigne son titre de champion du monde de poursuite amateurs en 1990. Mais, en dehors d’une seconde place dans le Giro 1995, il ne confirmera jamais par la suite ses succès de 1994, et finira sa carrière dans l’anonymat après avoir été exclu du Giro en 2000 pour un taux hématocrite supérieur à la norme admise. Néanmoins il restera pour la postérité comme le premier des trois coureurs russes à avoir remporté le Tour d’Italie, les autres étant Tonkov en 1996, et Menchov en 2009.

Un dernier mot enfin, le mythique doublé Giro-Tour, dont j’ai parlé à propos de Froome, reste toujours un Everest pour les coureurs, lesquels ont longtemps considéré qu’il était impossible de gagner le Tour d’Italie et le Tour de France la même année. Rappelons qu’ils ne sont que sept à avoir réussi cette performance, à savoir Coppi (1949-1952), Anquetil (1964), Merckx (1970-1972), Hinault (1982-1985), Roche (1987), Indurain (1992-1993) et Pantani (1998). Ils auraient dû être rejoints par Alberto Contador, si sa carrière n’avait pas été stoppée en 2011. J’en profite pour rappeler que le Pistolero fut injustement privé de sa victoire dans le Giro 2011 au bénéfice de l’Italien Scarponi, suite à un contrôle antidopage anormal au clembutérol lors du Tour de France 2010…dont les quantités étaient tellement faibles que personne ne put prouver qu’il s’était dopé (voir jugement du Tribunal Arbitral du Sport sur cette affaire), mais qui s’est vu infliger une sanction de deux ans de suspension avec rétroactivité, alors que tous ses contrôles lors du Giro avaient été négatifs. Mais au fait, je n’ai pas donné le nom de mon favori pour le Giro de cette année : ce sera Nairo Quintana, juste devant Joaquim Rodriguez, ces deux coureurs étant avec Contador les meilleurs en montagne, derrière le fantastique Froome. Ensuite, il y aura quelques outsiders appartenant à la génération finissante, celle d’Ivan Basso, Michele Scarponi ou Cadel Evans, qui se battront pour monter sur le podium, plus particulièrement la troisième marche. Et puis, dans le droit fil de mes propos précédents, pourquoi ne pas faire confiance à Daniel Martin, Domenico Pozzovivo ou Rigoberto Urán.

Michel Escatafal