L’histoire du Giro est riche en épisodes ou anecdotes qui ont fait sa légende

clericiAvant d’évoquer le prochain Giro d’Italia, deuxième plus grande épreuve du calendrier cycliste international, qui va se dérouler du 9 mai au 1er juin, et dont le départ sera donné en Irlande du Nord (Belfast), je voudrais revenir sur la victoire de Chris Froome au Tour de Romandie qui vient de s’achever. Pourquoi je parle du dernier vainqueur du Tour de France, alors qu’il ne participera pas au Tour d’Italie ? Tout simplement parce qu’il est au-dessus du lot dans les épreuves à étapes, comme aucun autre coureur avant lui. Même Merckx, même Hinault, même Coppi, même le grand Koblet, même Indurain, et pas davantage Armstrong ou Contador, pour ne citer qu’eux, n’ont exercé une telle domination sur le peloton. Oui, j’ai beau chercher dans ma mémoire, pas un seul coureur n’a été capable jusque-là de remporter une victoire dans une course à étapes réputée,  avec la même facilité que Chris Froome, après une série de problèmes de santé comme en a connu ces derniers temps le coureur de la Sky. Quand on voit la manière dont il a contré Nibali dans l’étape de montagne du Tour de Romandie, on ne peut que rester interdit devant une telle démonstration de force et de puissance, venant d’un coureur qui souffrait il y a peu de problèmes de dos très handicapants, sans parler de son infection pulmonaire qui l’a empêché de participer quelques jours avant l’épreuve romande à Liège-Bastogne-Liège.

Oui, Froome est bien un extraordinaire phénomène dans la mesure où il n’y a pas d’exemples de coureurs malades pendant un certain temps capable de déposer en montagne le vainqueur du dernier Giro ou de battre dans un chrono de 18.5 kilomètres le champion du monde contre-la-montre sur un parcours certes vallonné, mais nécessitant quand même beaucoup de puissance. Où ce diable d’homme, totalement inconnu jusqu’ à la Vuelta 2011, trouve t-il les ressources pour exercer une telle domination en montagne sur des coureurs comme Contador, Rodriguez ou Quintana, lesquels, dès leur plus jeune âge, ont été catalogués comme des supers grimpeurs. Oui, nous n’avions jamais vu ça, et c’est d’autant plus le cas que, malgré ses ennuis de santé, Froome « sent que sa condition est même meilleure qu’il y a un an ». Un tel aveu doit faire froid dans le dos de ses adversaires, surtout quand on pense à sa montée du Ventoux dans le Tour de France 2013, où il a réalisé le temps époustouflant de 57mn30s, soit mieux que Pantani en 1994 (57mn34s), et nettement mieux qu’Armstrong (57mn50s) en contre la montre.

D’ailleurs il suffit de revoir son attaque à 7 kilomètres du sommet, assis sur sa selle, pour se rendre compte de la fantastique puissance développée par le coureur de la Sky, lâchant en moins de cent mètres Contador, lequel d’ailleurs a payé lourdement quelques kilomètres plus haut le fait d’avoir voulu répondre au phénoménal routier britannique, puis infligeant un peu plus tard le même sort au grimpeur colombien Quintana. Certes Contador n’était peut-être pas aussi fort l’an passé qu’il le fut antérieurement et qu’il semble l’être aujourd’hui, mais je doute que Contador puisse accompagner Froome  dans les grands cols alpins ou pyrénéens cet été…parce que Froome est sans doute le coureur le plus fort que l’on ait jamais vu sur un vélo, y compris Fausto Coppi, auquel il est arrivé de ne pas pouvoir se débarrasser de ses plus valeureux adversaires (Bartali, Koblet), ou avec une extrême difficulté. Idem pour Merckx face à Fuente, ou pour Hinault face à Herrera. Froome en revanche est tellement plus fort que ses adversaires, qu’il se permet même de dialoguer avec son équipe à travers l’oreillette, alors que sur le Ventoux il faut déjà faire un effort presque surhumain pour prendre son bidon. Et ce n’est pas moi qui le dit, mais des coureurs pros. Oui, je pense et je n’ai pas peur d’écrire que même le plus grand Coppi, considéré comme le meilleur grimpeur de l’histoire, n’aurait pas fait le poids avec le Froome de 2013. Je pense aussi que, s’il le voulait, ce serait presque un jeu d’enfant pour le coureur d’origine kenyane de réaliser le doublé Giro-Tour.

Le Giro justement parlons-en, dans la suite de l’article que j’ai écrit le 3 mai 2012, intitulé Le Giro, monument du cyclisme international, pour citer quelques anecdotes ou épisodes qui ont aussi contribué à la légende de l’épreuve. Tout d’abord il y a les 12 secondes d’écart entre Magni, le vainqueur du Giro 1955, et un Fausto Coppi vieillissant et en proie à ses problèmes personnels (divorce). Cet écart fut longtemps un record dans les grands tours, jusqu’aux 8 secondes entre Lemond et Fignon dans le Tour de France 1989. Ensuite, en 1956, il y a l’extraordinaire remontée de Charly Gaul dans une étape apocalyptique entre Merano et Trente, où l’ascension du Monte Bondone a permis à « l’Ange de la montagne », régénéré par un bain d’eau chaude au pied du col, de gommer un retard dépassant le quart d’heure, ce qui lui donna la victoire finale. Cela ressemble un peu à la légendaire victoire d’Andy Hampsten en 1988, seul Américain (Etats-Unis) à avoir gagné le Giro qui, outre ses remarquables qualités de grimpeur, bénéficia d’une assistance de grande qualité, celle-ci lui apportant du thé chaud tous les 5 km avant d’aborder le terrible Gavia enneigé (22 km d’ascension), puis de nouveau avant le sommet, sans oublier les lunettes de ski tout à fait adaptées à ce décor de ski de fond.

Comment ne pas souligner également la victoire de Contador en 2008, en se rappelant qu’il était en vacances quand il apprit sa participation à la grande épreuve italienne, à peine une semaine avant le départ, ce qui l’obligea à reconnaître une partie des étapes de montagnes en voiture avec son directeur sportif pendant l’épreuve. La classe à l’état pur ! Enfin l’année 1954 sera mémorable à tous points de vue pour le Giro car, outre la victoire de Clerici, les coureurs feront grève sur la totalité de l’étape entre Bolzano et Saint-Moritz (222km), une promenade qui aura duré 10 heures…sans que personne n’ait trouvé le moindre motif qui ait pu occasionner cette grève. Apparemment il n’y avait que les coureurs qui savaient, et encore quelques uns d’entre eux dont Coppi, mais pas les organisateurs.

En parlant précédemment de Clerici, il faut souligner que le Giro compte beaucoup de sans-grade qui ont gagné le Tour d’Italie et …rien d’autre ou presque, en précisant toutefois que de 1946 à 1953, il n’y eut que des très grands vainqueurs (Bartali, Coppi, Magni et Koblet). En revanche en 1954, dans une course où au départ il y avait tous les coureurs que je viens de citer plus Fornara et Nencini, ce fut un coureur suisse totalement inconnu ou presque qui l’emporta, Carlo Clerici. Ce dernier avait 25 ans à l’époque, et même s’il dut son succès à la fois à la bienveillance d’Hugo Koblet et à une échappée au long cours, il fit un très beau vainqueur. Cela dit on ne lui connaît que 3 autres victoires, infiniment moins importantes, dans toute sa carrière professionnelle.

Autre coureur surprenant vainqueur du Giro, l’Italien Arnaldo Pambianco, qui l’emporta en 1961 devant Jacques Anquetil qui termina à la deuxième place, et le Luxembourgeois Charly Gaul qui arriva quatrième. Or Anquetil et Gaul étaient à ce moment les deux meilleurs coureurs à étapes du monde, ayant déjà remporté l’un et l’autre le Tour et le Giro (2 fois pour Charly Gaul). Cette année là le Giro avait eu pour particularité de reprendre le trajet de Garibaldi pour fêter le centenaire de l’unité italienne (1861). Sur le plan sportif Pambianco a été bien heureux de voir l’organisateur modifier le parcours de la grande étape de montagne à cause du mauvais temps, ce qui lui a permis de conserver une partie de son avance sur Gaul, surnommé « l’Ange de la Montagne » en raison de ses remarquables qualités de grimpeur. Pambianco était un bon coureur capable de gagner Milan-Turin en 1960 ou la Flèche Branbançonne en 1964, mais on ne lui connaît que 4 victoires professionnelles.

En 1975 c’est Fausto Bertoglio qui a gagné un Giro amputé de son grand favori, Eddy Merckx, victime d’une angine juste avant le départ…et qui ne s’est pas présenté au départ, ce que Froome n’aurait pas fait. Bertoglio l’a emporté devant l’Espagnol Galdos à moins d’une minute et Felice Gimondi à plus de 6 minutes. Cette victoire avait fait les gros titres des journaux italiens, car cela faisait 5 ans qu’un Italien n’avait pas gagné le tour national…ce qui faisait beaucoup de temps aux yeux des tifosi (que diraient-ils s’ils étaient français, alors que la dernière victoire d’un Français dans le Tour de France date de 1985!).  Néanmoins si Bertoglio était un coureur de qualité, comme en témoigne sa troisième place dans ce même Giro en 1976, ou encore sa présence dans les dix premiers du Tour de France 1976 (neuvième), son palmarès se limite à deux succès dans le Tour de Catalogne en 1975 et la Coppa Placci en 1976.

En 1991 le vainqueur du Tour d’Italie s’appellait Franco Chioccioli, surnommé « coppino » pour sa ressemblance…physique avec Fausto Coppi. Cette victoire survenait après les succès de grandes stars du cyclisme depuis 1979 (Saronni 2 fois, Hinault 3 fois, Moser, Roche, Fignon et Bugno) ou d’excellents coureurs comme Battaglin, Visentini ou Hampsten. Chioccioli l’avait emporté devant Claudio Chiappucci, alors que Gianni Bugno avait terminé à la quatrième place. Chioccioli a gagné cette année-là la Coppa Sabatini, une semi-classique italienne, et la Bicicleta vasca en 1992, plus une étape du Tour de France et sept du Giro. C’est peu certes, mais c’était quand même un bon professionnel qui n’avait pas volé son succès dans le Giro 1991, ayant remporté l’étape du Pordoi et le contre-la-montre de 66 km la veille de l’arrivée à Milan.

Autre exemple de coureur peu connu à avoir remporté un Tour d’Italie, Ivan Gotti, vainqueur en 1997 et 1999. Lui a donc gagné deux fois l’épreuve, mais il n’a gagné que ça avec 2 victoires d’étape dans le Giro. Il a aussi terminé cinquième du Tour de France en 1995. Cela étant il faut reconnaître qu’il n’aurait pas gagné le Giro 1999, si Marco Pantani, le grimpeur romagnol, n’avait pas été pris au contrôle antidopage (taux hématocrite 52% pour 50% toléré) alors qu’il avait le maillot rose. A ce propos, si ce dopage était avéré, celui qui doit le plus regretter que Pantani ait été pris aussi tard à ce contrôle (au départ de l’avant-dernière étape), c’est Laurent Jalabert. En effet notre champion aurait sans doute couru très différemment si Pantani n’avait pas été là, notamment lors de l’étape de l’Alpe di Pampeago. Il n’aurait pas eu besoin de se mettre en surrégime pour suivre « le Pirate », et aurait pu gagner du temps sur des coureurs comme Gotti. Dommage, cette année-là Jalabert était très fort et il aurait dû gagner le Giro. Cela étant son nom restera dans l’histoire du vélo, alors que personne ne se rappelle d’Ivan Gotti, pas même pour ses affaires liées au dopage en 2001.

En 1994, c’est un jeune coureur russe de 24 ans, Evgueni Berzin, qui explose dans le peloton avec une victoire dans Liège-Bastogne- Liège, avant de s’imposer dans le Giro devant Pantani et Indurain. Cependant son cas est différent de celui des autres coureurs que nous venons de citer, car lui possédait la grande classe et aurait dû faire une belle carrière, comme en témoigne son titre de champion du monde de poursuite amateurs en 1990. Mais, en dehors d’une seconde place dans le Giro 1995, il ne confirmera jamais par la suite ses succès de 1994, et finira sa carrière dans l’anonymat après avoir été exclu du Giro en 2000 pour un taux hématocrite supérieur à la norme admise. Néanmoins il restera pour la postérité comme le premier des trois coureurs russes à avoir remporté le Tour d’Italie, les autres étant Tonkov en 1996, et Menchov en 2009.

Un dernier mot enfin, le mythique doublé Giro-Tour, dont j’ai parlé à propos de Froome, reste toujours un Everest pour les coureurs, lesquels ont longtemps considéré qu’il était impossible de gagner le Tour d’Italie et le Tour de France la même année. Rappelons qu’ils ne sont que sept à avoir réussi cette performance, à savoir Coppi (1949-1952), Anquetil (1964), Merckx (1970-1972), Hinault (1982-1985), Roche (1987), Indurain (1992-1993) et Pantani (1998). Ils auraient dû être rejoints par Alberto Contador, si sa carrière n’avait pas été stoppée en 2011. J’en profite pour rappeler que le Pistolero fut injustement privé de sa victoire dans le Giro 2011 au bénéfice de l’Italien Scarponi, suite à un contrôle antidopage anormal au clembutérol lors du Tour de France 2010…dont les quantités étaient tellement faibles que personne ne put prouver qu’il s’était dopé (voir jugement du Tribunal Arbitral du Sport sur cette affaire), mais qui s’est vu infliger une sanction de deux ans de suspension avec rétroactivité, alors que tous ses contrôles lors du Giro avaient été négatifs. Mais au fait, je n’ai pas donné le nom de mon favori pour le Giro de cette année : ce sera Nairo Quintana, juste devant Joaquim Rodriguez, ces deux coureurs étant avec Contador les meilleurs en montagne, derrière le fantastique Froome. Ensuite, il y aura quelques outsiders appartenant à la génération finissante, celle d’Ivan Basso, Michele Scarponi ou Cadel Evans, qui se battront pour monter sur le podium, plus particulièrement la troisième marche. Et puis, dans le droit fil de mes propos précédents, pourquoi ne pas faire confiance à Daniel Martin, Domenico Pozzovivo ou Rigoberto Urán.

Michel Escatafal

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