Jonny Wilkinson au Panthéon du rugby et des numéros 10

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Avant de parler de ces monstres sacrés que furent Jack Kyle, Cliff Morgan, Richard Sharp et Barry John, prédécesseurs de Jonny Wilkinson au Panthéon des demis d’ouverture, revenons d’abord en quelques lignes sur la finale du Top 14, samedi soir, qui a permis au RC Toulon de réaliser un fantastique doublé, premier club français à réaliser cet exploit avec des équipes anglaises participant à la compétition. Au passage, on observera que les Toulonnais ont fait beaucoup mieux que l’autre finaliste de la Coupe d’Europe, les Saracens, ceux-ci ayant été battus par Northampton après prolongations, à l’issue d’une finale extrêmement disputée (24-20). Fermons la parenthèse pour noter que Jonny Wilkinson aura eu la fin de carrière qu’il méritait, en soulevant avec ses copains toulonnais le fameux Bouclier de Brennus, au terme d’un match où il aura réussi à titre personnel un sans-faute, tant au pied (15 points) qu’à la main. Que rêver de plus pour l’artiste anglais, symbole d’une équipe cosmopolite, où brillent de mille feux les internationaux français, anglais, italiens, argentins, sud-africains, australiens et néo-zélandais (en tout une demi-douzaine de champions du monde) ?

A ce propos j’en profite pour dire que ce qu’a construit Mourad Boudjellal depuis son arrivée au club il y a moins de dix ans est tout à fait admirable, ce qui donne à notre Top 14 une visibilité que les gens de la Fédération sont bien incapbles d’offrir à notre rugby. En écrivant cela je pense aussi à ceux qui ont un siècle de retard, et qui discutent sur le fait de savoir si le RC Toulon est encore une équipe française, un peu comme en football le Paris Saint-Germain. Quel débat ridicule, comme celui à propos des soi-disant « valeurs » qui s’attachent à des clubs qui ont dans leur effectif nombre de grands joueurs internationaux…appelés mercenaires par ces censeurs de pacotille. En tout cas, quand on a vu la rage de vaincre d’un Umaga, d’un Gregan, d’un Mehrtens, d’un Oliver ou d’un SB Williams, et de nos jours d’un Wilkinson, d’un Hayman, d’un Botha, d’un Ali Williams, d’un Giteau ou des frères Armitage, on se dit que le rugby français a bien de la chance d’avoir un président de club qui a su trouver les ressources pour faire venir des joueurs de ce calibre, suffisamment motivés pour remonter de Pro D2 en Top 14, et ensuite remporter des titres.

On comprend aisément la fierté de ce président de club atypique, quand il racontait après la remise du Bouclier de Brennus : « En deux ans, on a gagné trois titres, soit autant que le club en 100 ans. C’est magnifique pour la ville et magnifique pour le club ».Bravo aussi à Bernard Laporte, tellement décrié quand il était sélectionneur du XV de France, malgré des résultats à faire pâlir d’envie ses successeurs (Lièvremont et Saint-André), et qui a su fédérer, avec ses adjoints (Mignoni et Delmas) toutes ces stars et en faire une équipe très soudée, comme l’a si bien noté Alexandre Menini, joker médical (pilier gauche) qui était totalement inconnu il y a trois mois, et qui se retrouve aujourd’hui champion d’Europe, champion de France et sélectionné dans le XV de France… à 30 ans. Mieux qu’Alfred Roques au même âge ! Reste quand même à égaler l’extraordinaire pilier cadurcien des années 1950 et 1960.

Et maintenant, après avoir souligné encore une fois la classe sur et hors du terrain de Jonny Wilkinson, son humilité, sa retenue dans le succès comme dans la défaite, l’admiration qu’il suscite chez ses partenaires…et ses adversaires, comme en témoigne l’attitude des joueurs castrais après la finale, tellement dignes dans la défaite en participant à leur manière à l’hommage rendu à Wilkinson, je vais à présent évoquer les monstres sacrés auquel je compare le merveilleux ouvreur anglais. Des monstres sacrés qui ont marqué à leur manière leur époque, celle-ci étant évidemment très différente de celle d’aujourd’hui, faute d’avoir eu la chance de connaître le professionnalisme, ce qui a parfois privé très tôt le rugby de leur immense talent, leur carrière s’arrêtant alors qu’ils étaient encore très jeunes, sauf pour Jack Kyle.

En parlant de cet ouvreur irlandais, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer la figure de Jack Kyle, dont certains disaient à son époque qu’il était peut-être le meilleur joueur irlandais de l’histoire, grande vedette (on ne disait pas star chez nous à ce moment) de l’équipe d’Irlande qui remporta le grand chelem en 1948. C’était un ancien élève d’un lycée protestant, opérant au North of Ireland F.C., avant de devenir plus tard le docteur Kyle.  Il savait tout faire avec un ballon de rugby dans les mains, y compris buter  s’il le fallait. Si je dis cela c’est parce qu’il ne fut jamais le buteur attitré de l’équipe d’Irlande pendant les onze années que dura sa carrière internationale, entre 1947 et 1958. Celle-ci démarra dans le Tournoi contre l’équipe de France, qu’il avait affrontée l’année précédente à une époque où notre équipe n’avait pas encore réintégré le concert international, suite à sa rupture avec les Britanniques en 1931, ces derniers accusant le championnat de France d’être trop violent et de faits de professionnalisme. Jack Kyle, aux dires de Jean Prat qui l’avait bien connu, était à la fois un remarquable meneur de jeu, sachant surtout créer des occasions pour ses partenaires, et un joueur au pied de grand talent. Il fut un des premiers à utiliser avec efficacité les chandelles pour mettre le feu dans les défenses adverses, chose aujourd’hui banale dans le rugby professionnel, mais Kyle fut une sorte de précurseur à son époque. C’était aussi un excellent défenseur, ce qui prouve qu’il était un ouvreur très complet.

Autre remarquable demi d’ouverture dans les années 50, le Gallois Cliff Morgan. Il entra dans l’équipe du Pays de Galles un peu plus tard, très exactement en 1951 dans un match du Tournoi…contre l’Irlande de Jack Kyle.  Très vite Morgan s’imposa comme un très grand demi d’ouverture, dans un style différent de celui de Kyle. Ses crochets étaient déroutants, et il en usait tellement que parfois il en abusait. En fait son seul défaut était de vouloir trop en faire. Il n’empêche,  dans ses grands jours l’ouvreur gallois était diabolique. Les Français s’en aperçurent à plusieurs reprises, plus particulièrement en 1957, dans un match où nos tricolores furent héroïques mais où ils durent s’incliner contre des Gallois supérieurement emmenés par un Cliff Morgan superbe. Il arrêtera sa carrière très tôt, à l’âge de 28 ans (en 1958), alors que son talent était intact. En tout cas ces deux joueurs ont largement dominé la décennie 1950 à leur poste. La preuve, on parle encore d’eux à l’occasion. En fait le seul concurrent qu’ils auraient pu avoir à cette époque…jouait au centre la quasi totalité du temps, n’opérant à l’ouverture qu’à l’occasion : il s’appelait Roger Martine. Il suffit de lire le compte rendu du match opposant la France à l’Irlande en 1955, pour en être convaincu. Ce jour-là en effet, Roger Martine soutint largement la comparaison avec Jack Kyle, du moins jusqu’à sa blessure à l’épaule au début de la deuxième mi-temps…qui allait sans doute coûter à la France le grand chelem dans son match contre Galles, Martine ayant joué le match contre les Gallois en étant insuffisamment remis de cette blessure.

Autre grand ouvreur britannique, l’Anglais Richard Sharp. Un surdoué parmi les surdoués, capable de démanteler n’importe quelle défense sur une de ses percées dont il avait le secret.  Ce fut le cas en 1960, lors d’un match à Colombes, où les Anglais obtinrent le match nul contre l’équipe de France, sans doute plus forte que sa rivale anglaise, sur un coup de génie de son ouvreur.  Celui-ci en effet réussit une magistrale percée, suite à une balle perdue en mêlée par les Français, donnant à son centre Weston l’essai du match nul…empêchant la France de réaliser le grand chelem. Sharp  ne comptera que 14 sélections internationales dans sa carrière, mais il laissera le souvenir d’un très grand joueur. En tout cas il m’a beaucoup marqué, puisqu’après Roger Martine ce fut ma seconde idole dans le rugby, celui pour qui je me prenais à cette époque avec un ballon ovale dans les mains.

Un peu plus tard, j’ai eu une profonde admiration pour un autre ouvreur gallois, Barry John, un des plus grands talents que le rugby ait connus,  un demi d’ouverture  qui forma avec l’immortel Gareth Edwards la plus emblématique des paires de demis de l’histoire du rugby. C’est peut-être à lui que je comparerais Wilkinson, si justement je devais faire une comparaison. Barry John fut surnommé The King lors de la tournée des Lions britanniques en 1971 en Nouvelle-Zélande, tellement il fut brillant dans le jeu et au pied. Il a largement contribué à faire de l’équipe galloise du début des années 70 une des équipes du vingtième siècle, au même titre que les équipes de France entre 1958 et 1960, ou encore que celle des  All Blacks en 1987. Barry John avait tout pour lui, et savait absolument tout faire avec un ballon de rugby. Remarquable buteur, il était aussi un génial inspirateur des lignes arrière galloises. Il le démontra par exemple dans les matches contre l’équipe de France en 1971 et 1972.

Dans le Tournoi 1971, à Colombes, c’est Barry John qui réussit à marquer un essai qui devait tout à sa classe, après que son pack eut réussi à ravir la balle sur introduction de Max Barrau, notre demi de mêlée. Avec Barry John à la baguette, accompagné de Gareth Edwards, les Gallois faisaient preuve d’une sérénité, d’un sang-froid et d’une maturité exceptionnelles. La classe de sa paire de demis donnait aux Gallois l’illusion qu’ils étaient imbattables. Et ils l’étaient effectivement,  puisqu’ils remportèrent tous leurs matches du Tournoi des Cinq Nations en 1971 et 1972. Ils l’étaient aussi avec  les Lions, équipe dont l’ossature était entièrement galloise, puisqu’ils remportèrent  en 1971 leur série de tests en Nouvelle-Zélande, développant un jeu qui enchanta tous les observateurs de cette nation phare du rugby mondial.

En 1972, Barry John crucifia de nouveau  les Français en marquant quatre pénalités, mais aussi en déployant une maîtrise sans pareille dans tous les compartiments du jeu. Edwards-John : fera-t-on mieux un jour ? Peut-être pas. En tout cas, s’il y avait eu une Coupe du Monde à cette époque, le Pays de Galles l’aurait à coup sûr emporté au moins une fois. Barry John n’aura jamais été champion du monde, contrairement à Jonny Wilkinson, mais son nom restera à jamais gravé dans la légende du rugby, un sport qu’il a abandonné très tôt (à 27 ans en 1972) alors qu’il était au sommet de son art. Jack Kyle, Cliff Morgan, Richard Sharp, Barry John : voilà une belle galerie de portraits de demis d’ouverture britanniques qui ont brillamment marqué leur époque. Je crois être assez objectif pour affirmer que Jonny Wilkinson a toute sa place dans cette galerie, qui le met en bonne compagnie dans la mémoire des amoureux du rugby, y compris des Français. Et pourtant jamais notre équipe de France n’avait connu pareil bourreau, tant en Coupe du Monde que dans le Tournoi. Nous lui pardonnerons d’autant plus volontiers qu’il est devenu le plus français des joueurs anglais, et qu’il nous aura fait profiter de son talent dans le Top 14 pendant cinq ans. Merci et bravo à Mourad Boudjellal (président du RCT) d’avoir cru en lui en 2009, alors que certains pensaient que sa carrière était finie !

Michel Escatafal

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