Avec Quintana, Uran et Betancur, l’Eldorado retrouve ses racines colombiennes

herreraquintanaAprès la victoire du Canadien Ryder Hesjedal il y a deux ans, cette année le Tour d’Italie a été remporté par un Colombien, Nairo Quintana, devant un de ses compatriotes Rigoberto Uran, ce qui tend à démontrer, si besoin en était, que le cyclisme est désormais un sport planétaire, ce qui fut loin d’être le cas auparavant. On pourrait aussi ajouter la victoire dans les deux derniers Tours de France des Britanniques Wiggins et Froome, ce qui n’était jamais arrivé jusqu’en 2012. Et cette domination britannique dans la Grande Boucle pourrait se poursuivre encore cette année, Froome étant le grand favori de la prochaine édition, même s’il semble avoir moins de marge cette année avec le retour au sommet de Contador. Quel changement par rapport à ce qui se passait dans le monde du vélo jusqu’au début des années 80.

En effet, jusqu’à cette époque, les palmarès du cyclisme étaient composés uniquement de coureurs issus de quelques pays d’Europe Occidentale, à savoir la France, l’Italie, la Belgique, l’Espagne, puis les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg, et un peu plus tard l’Allemagne. Il faut dire que jusqu’à ce moment le monde était divisé en deux parties bien distinctes, l’Est sous domination soviétique et l’Ouest sous domination américaine et européenne (Europe occidentale). Et entre ces deux parties, il y avait dans le sport et le cyclisme une différence majeure : l’une (l’Occident) avait adopté depuis très longtemps le professionnalisme pour ses grands sports, et l’autre (pays sous influence soviétique) avait maintenu un strict amateurisme…de façade, puisque ces sportifs appartenaient pour la plupart à l’armée ou à un service de l’Etat, et qu’à ce titre ils passaient leur temps à s’entraîner, avec de multiples avantages pour les meilleurs d’entre eux (appartement, voiture, voyages etc.).

Cela dit, sur le plan des compétitions, les amateurs n’avaient pas le droit de rencontrer les professionnels jusque dans les années 70. C’est ce qui explique qu’on n’ait eu au palmarès des grandes épreuves du cyclisme que des représentants des pays d’Europe de l’Ouest. D’ailleurs à l’âge d’or du cyclisme (fin des années 40 et décennie 50), les langues du peloton étaient essentiellement l’italien et le français. Coppi, pour ne citer que lui, savait très bien parler français. En outre, compte tenu du fait que les coureurs couraient pour la plupart dans des équipes de marques françaises ou italiennes, ils apprenaient nécessairement la langue d’un de ces deux pays. Tout cela pour dire que même si on parle d’âge d’or pour le cyclisme dans l’immédiate après-guerre, parce qu’il y avait plusieurs très grands champions qui se sont affrontés en même temps (Bartali, Coppi, Bobet, Koblet, Kubler, Magni, Van Steenbergen, De Bruyne…), il manquait quand même au cyclisme sur route une dimension universelle qu’il n’a acquis qu’à partir des années 80, avec l’avènement des coureurs du continent américain et après la chute du communisme. Je dis au cyclisme sur route, parce que sur piste il y avait davantage d’universalité, même si cela ne concernait que quelques coureurs, par exemple les Britanniques Harris et Peacock, l’Australien Patterson ou l’Argentin Batiz.

Cette mondialisation du cyclisme fut en fait très rapide, comme s’il avait suffi d’enclencher le mouvement pour que ce sport s’universalise à grande vitesse. D’abord il y a eu l’impact de la télévision qui a permis au Tour de France de s’imposer comme un des plus grands évènements sportifs chaque année. En termes d’audience, sur le plan mondial, le Tour se situe juste derrière les Jeux Olympiques et la Coupe du Monde de football…à la différence que le Tour de France a lieu chaque année en juillet et non tous les quatre ans. Même s’il n’a pas la même audience, le Giro est aussi retransmis par nombre de grandes chaînes dans le monde, et c’est à présent aussi le cas pour la Vuelta, à un degré encore inférieur. Ensuite, comme je l’ai dit précédemment, il y a eu la chute de l’Union Soviétique, qui a permis à la Russie et aux pays qui étaient sous influence soviétique d’adopter la démarche du sport professionnel, et donc d’exporter ses champions sur les épreuves emblématiques du cyclisme, évolution déjà amorcée dans les années 70 et 80.

Dès les années 70, très exactement en 1973 lors du Tour du Luxembourg, puis en 1974 à Paris-Nice, quelques amateurs des pays de l’Est sont venus se frotter aux meilleurs professionnels. Et ceux qui s’intéressaient au vélo à l’époque se rappellent comment en 1974 le Polonais Szurkowski, champion du monde amateur, tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge. On se souvient aussi que dans la quatrième étape (Saint-Etienne-Orange), il termina troisième au sprint derrière les très rapides Leman et Van Linden. Dans l’étape Seillans-Nice, il fit encore mieux, battu au sprint par le seul Van Linden, Merckx arrivant cinquième. Au classement général enlevé par Zoetemelk devant Santy et Merckx, il termina à une honorable vingt-huitième place à 13 mn 18s, un rang derrière son équipier Janusz Kowalski, les deux Polonais devançant des coureurs aussi connus que Raymond Delisle, Gerben Karstens ou J.M. Fuente.

Certes on me dira que les Polonais s’étaient particulièrement préparés pour cette épreuve, qui marquait en revanche le tout début de saison pour les pros, mais force fut de constater que les meilleurs amateurs avaient le potentiel pour rivaliser avec les meilleurs professionnels occidentaux. Certains allèrent même jusqu’à prétendre qu’il faudrait peu de temps pour que les meilleurs amateurs soient les meilleurs tout court. En réalité ceux-là faisaient preuve d’un optimisme exagéré, car ce ne fut pas le cas, même si le Tchécoslovaque Jiri Skoda, qui avait été autorisé à quitter son pays pour rejoindre les rangs professionnels, obtint la deuxième place au Tour de l’Avenir derrière Charly Mottet en 1984, et se classa à plusieurs reprises à des places honorables au Grand Prix des Nations. Même si le Soviétique Soukoroutchenko remporta deux Tours de l’Avenir, en 1978 et 1979, devant les meilleurs amateurs occidentaux. Même si l’Allemand de l’Est Olaw Ludwig, longtemps le meilleur coureur amateur, vainqueur du Tour de l’Avenir 1983, fera plus tard une belle carrière professionnelle (vainqueur notamment de l’Amstel). Même si le Polonais Lech Piasecki, champion du monde amateur en 1985, devint un des meilleurs rouleurs du peloton (remportant aussi le titre mondial en poursuite chez les professionnels).

Oui, malgré tout cela, et en dépit d’un mode de détection très poussé qui favorisait l’éclosion des meilleurs coureurs, aucun coureur originaire de l’Est européen, autrefois communiste, ne figure parmi les plus grands champions de l’histoire à part Ullrich. Toutefois, quand on regarde les palmarès des grands tours depuis cette époque, on s’aperçoit que les Russes ont gagné trois fois le Giro ( Berzin en 1994, Tonkov en 1996 et Menchov en 2009), et une fois la Vuelta ( Menchov encore en 2007), sans oublier la victoire du Kazhak Vinokourov dans cette même Vuelta en 2006.  La remarque vaut aussi pour les classiques avec notamment Eric Zabel, autre natif de l’Allemagne de l’Est, vainqueur de quatre Milan-San Remo, trois Paris-Tours et de l’Amstel Gold Race,  Des performances de loin supérieures à celles de…la France dont la dernière victoire dans le Tour remonte à 1985 (Hinault), dans le Giro à 1989 (Fignon) et à la Vuelta en 1995 (Jalabert).

Un peu plus tôt, ce furent les Colombiens qui débarquèrent sur le Tour de France. Les Colombiens, habitués aux longues montées dans leur pays montagneux ne pouvaient qu’être d’excellents grimpeurs, mais certains n’étaient pas que cela. Ainsi Cochise Rodriguez battit le record de l’heure amateur en 1970 avec 47,553 kilomètres. Rodriguez signa son premier contrat pro en 1973 dans l’équipe Bianchi, célèbre pour avoir eu dans ses rangs un certain Fausto Coppi. Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent la Colombie a toujours été un pays de cyclisme, tant au niveau du cyclisme sur route (les célèbres Clasicas) que sur piste, où de nombreuses réunions ont été et sont organisées à Bogota, Cali ou Medellin. La Colombie se passionnait depuis longtemps pour les courses européennes, grâce aux journaux sportifs du pays et aux chaînes de radio, au point qu’en 1983 on prétendit que la quasi totalité de la population détenant un transistor était à l’écoute de la retransmission d’une étape de montagne dans les Pyrénées, un des terrains de chasse favoris des Colombiens. Et l’année suivante la ferveur sera encore plus grande avec l’arrivée sur le Tour de l’inamovible vainqueur du Clasico RCN, la plus grande épreuve par étapes de Colombie, Lucho Herrera, le meilleur coureur colombien de l’histoire jusqu’en 2014, et le premier amateur à  remporter une étape du Tour de France.

Herrera, né à Fusagasuga, ville située à 1600m d’altitude, avait passé sa jeunesse entre la culture des fleurs (on l’appelait le « petit jardinier ») et le vélo, sport pour lequel il était éminemment doué. La preuve, en 1982, pour sa première apparition en Europe, il finira le Tour de l’Avenir à la quatrième place, remportant l’étape de Morzine. Ensuite il s’illustrera dans cette même épreuve en 1984, avec son équipe colombienne Café de Colombie-Varta, s’imposant dans l’étape de l’Alpe d’Huez. Un grand grimpeur était né, digne des meilleurs escaladeurs du passé. Il remportera même le Tour d’Espagne, en 1987, puis le Dauphiné Libéré en 1988 et 1991, A ces performances il faut ajouter une cinquième place dans le Tour de France en 1987.

Bref un très beau palmarès, qui complétait celui des Colombiens à cette époque, avec notamment la victoire dans le Dauphiné en 1984 de Martin Ramirez devant….Hinault. Et puis tout le monde se souvient du doublé historique à Lans-en-Vercors pour Parra et Herrera dans le Tour de France 1985. Fabio Parra finira deuxième du Tour d’Espagne en 1989, derrière Delgado, et troisième du Tour de France en 1988. Hélas pour les Colombiens, ils ont longtemps végété depuis cette époque, avec la disparition de l’équipe Café de Colombia, mais aujourd’hui une génération extrêmement brillante avec l’avènement de Rigoberto Uran (deux fois second du Giro en 2013 et 2014), de Carlos Betancur (dernier vainqueur de Paris-Nice) et surtout de Nairo Quintana qui, à 24 ans, vient de gagner son premier grand tour avec le Giro qui vient de s’achever, cet exploit faisant suite à sa seconde place lors du dernier Tour de France, ce qui laisse présager sa domination quand Contador et Froome auront deux ou trois ans de plus.

En revanche les Américains n’ont pas cessé d’être des acteurs majeurs du cyclisme international depuis une trentaine d’années, au point que dans le peloton la langue la plus utilisée est l’anglais. L’aventure commença avec Jonathan Boyer, qui fit réellement connaître le cyclisme sur route professionnel aux Etats-Unis, et qui montra la voie à ses prestigieux successeurs, Greg Le Mond, double champion du monde (1983 et 1989) et triple vainqueur du Tour (1986 ,1989, 1990), puis Andy Hampsten, vainqueur du Giro en 1988 et du Tour de Suisse en 1986 et 1987, et enfin Lance Armstrong, champion du monde en 1993 et septuple vainqueur du Tour de France (1999 à 2005), un record qui n’est pas prêt d’être battu. Ces trois coureurs sont évidemment les meilleurs, mais, contrairement aux Colombiens, les Américains vont devenir des acteurs incontournables du paysage cycliste sur route.

Aujourd’hui les coureurs américains sont partout, et figurent parmi les meilleurs coureurs de classiques (Tyler Farrar), de courses à étapes (Van Garderen) et contre-la-montre avec Taylor Phynney. Ce dernier, surdoué de la piste (double champion du monde de poursuite en 2009 et 2010 et médaillé d’argent du km), est devenu un grand espoir de la route (médaillé d’argent du championnat du monde c.l.m.), et ne manquera pas de collectionner les victoires dans les années à venir. Et si l’on ajoute à ces Américains des Etats-Unis, les voisins canadiens, comme Steve Bauer à la fin des années 80 et à présent Ryder Hesjedal, on comprend pourquoi le vélo est devenu un sport dont on parle à présent en Amérique du Nord, même si tous ces coureurs, sauf Le Mond et Armstrong, sont plus connus en Europe qu’en Amérique. En tout cas, que de progrès accomplis par l’Amérique du Nord depuis le voyage de Cyrille Guimard avec Bernard Hinault pendant l’hiver 1980-81, chez Greg Le Mond au Nevada, celui-ci signant son premier contrat pro en présence de ses parents alors qu’il n’avait pas 20 ans.

Reste maintenant pour le vélo à s’exporter en Asie et en Afrique, et la boucle sera bouclée, puisqu’il y a longtemps qu’il s’est imposé en Australie et en Nouvelle-Zélande. L’Australie nous a même envoyé des coureurs comme Cadel Evans, champion du monde (2009) et vainqueur du Tour de France (2011), mais aussi Matthew Goss et Simon Gerrans, vainqueurs de Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège cette année pour Gerrans, ces coureurs ayant été les successeurs notamment de Phil Anderson, qui fut en 1981, le premier Australien à porter le maillot jaune du Tour de France, et qui a notamment remporté le Dauphiné Libéré et le Tour de Suisse en 1985, plus l’Amstel en 1983 et Créteil Chaville (Paris-Tours) en 1986. Espérons qu’en Asie, avec la récente création d’épreuves World Tour, les Chinois connaîtront le même succès qu’en athlétisme, même si cela n’a pas été le cas pour le moment, pas plus qu’au Japon ou en Afrique. Il n’empêche, personne n’oserait dire aujourd’hui que le vainqueur du Tour ou du Giro en 2025 ne sera pas un Japonais, un Chinois ou un Sénégalais. Qui aurait parié sur une victoire américaine dans le Tour de France en 1981 quand Boyer devint le premier Américain à prendre le départ de la Grande Boucle ? Personne, et pourtant depuis 1986 l’hymne américain a retenti dix fois sur les Champs-Elysées, contrairement à la Marseillaise qu’on n’a plus entendu depuis 1985, comme je l’ai souligné précédemment.

Michel Escatafal

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