Le 110m haies, une spécialité qui sourit aux Français

drutPMLEn lisant une interview de Jimmy Vicaut, un des principaux favoris du 100m aux prochains championnats d’Europe, je suis très surpris de voir à quel point les sportifs de notre époque sont ignorants du passé. Si j’écris cela c’est parce que ce même Vicaut disait dans cette interview : « Nous avons la meilleure génération du sprint français ». Quelle curieuse affirmation, en pensant à la période entre 1962 et 1968, où nous avions Delecour, Piquemal et Bambuck, en rappelant que Piquemal et Delecour ont été premier et second du 100m lors des championnats d’Europe 1962, mais aussi que Bambuck et Piquemal ont été sur le podium du 100m en 1966 à ces mêmes championnats d’Europe, Bambuck remportant le 200m avec Nallet à la troisième place, que Delecour, Piquemal, Bambuck et Berger ont été champions et recordmen d’Europe du 4x100m, que Bambuck a été double finaliste olympique sur 100m et 200m et médaillé de bronze au relais 4x100m des J.O. de 1968 (avec Delecour, Piquemal et Fenouil) malgré une angine attrapée la semaine du début de la compétition. Mais je pourrais aussi parler du début des années 1990, où Sangouma et Trouabal ont été médaillés d’argent respectivement du 100 et du 200m aux championnats d’Europe à Split (1990), avec Marie-Rose à la troisième place du 100m, ces trois sprinters, plus Morinière, battant le record du monde en finale du 4x100m avec un temps de 37s79…que notre relais actuel composé avec la soi-disant « meilleure génération du sprint français » n’a toujours pas égalé plus de 20 ans après. Voilà, Monsieur Vicaut, il ne faut pas refaire l’histoire en s’imaginant, comme nombre de jeunes gens aujourd’hui, que l’histoire du sport et du monde a commencé il ya dix ans à peine.

Fermons cette longue parenthèse qui m’a servi d’introduction, pour évoquer un peu plus longuement les prochains Championnats d’Europe d’athlétisme qui vont se dérouler du 12 au 17 août prochains à Zurich. Un lieu mythique pour les fans de ce sport, où nombre de grandes performances et de records du monde (Lauer, Hary, Davenpoort, Milburn, Coe, Nehemia, Evelyn Ashford, Mary Decker, Carl Lewis, Reynolds, Kingdom, 4x100m américain, Kiptanui, Gebresselasié, El Guerrouj, Kipketer…et j’en oublie peut-être) ont été réalisés sur une piste que l’on a souvent qualifiée de « miracle », même si ladite piste a changé de nature depuis l’apparition des pistes synthétiques. Cela étant, des grandes performances, nous français en attendons quelques unes de très belles, notamment sur une discipline qui, de tous temps,  fut une des plus prolifiques en médailles dans les divers championnats continentaux ou planétaires, à savoir le 110m haies. Il suffit d’ailleurs de consulter les palmarès olympiques, mondiaux ou européens, pour s’apercevoir que le 110m haies a souvent souri aux hurdlers français, depuis André-Jacques Marie (au début des années 50) jusqu’à ce jour, en passant par Guy Drut, un des trois ou quatre plus grands athlètes de l’histoire de notre athlétisme national,  Caristan ou encore  Ladji Doucouré.

A propos de Doucouré, même s’il peine à revenir à un bon niveau, on peut quand même saluer son investissement, malgré une cascade de blessures qui n’ont cessé de contrarier sa carrière entre 2006 et 2011, en notant qu’il vient de réussir 13s38 dernièrement à Castres (avec vent), après avoir réussi 13s44 peu avant à La Roche-sur-Yon, ce qui aurait pu lui permettre de disputer les Championnats d’Europe…si la France ne disposait pas déjà de trois coureurs de très haut niveau international, dont un, Pascal Martinot-Lagarde, devrait s’attribuer le titre européen à Zurich. N’oublions pas qu’il détient la meilleure performance mondiale de l’année, en 12s95 (à Monaco), ce qui lui a permis de battre le vieux record de France de Doucouré (12s97 en 2005).

En fait seule une chute ou une grosse contre-performance pourrait priver notre champion du titre européen, tellement ses progrès sont évidents cette année. En tout cas le changement dans sa technique de course (sept foulées avant la première haie au lieu de huit), expérimenté avec son ancienne coach, Patricia Girard, qu’il a quitté depuis le mois d’avril pour rejoindre le groupe de Giscard Samba dans lequel figurent aussi son frère aîné Thomas et Cindy Billaud, la nouvelle co- recordwoman de France (12s56 comme Monique Ewange-Epée en 1990), est rien moins qu’une réussite. Certains trouveront un peu cavalier d’avoir quitté Patricia Girard au moment où celle-ci lui a permis d’acquérir une nouvelle technique, mais ce sont les aléas de la condition de coach.

Le frère de Pascal Martinot-Lagarde, Thomas, aura lui aussi une belle chance de médaille à Zurich s’il est au niveau de son record personnel (13s26), tout comme l’autre Français, Dimitri Bascou, dont le record personnel est de 13s25. Qui sait, peut-être aurons-nous un podium 100% français aux prochains Championnats d’Europe, ce qui serait évidemment inédit ? Cela dit, la discipline en France est tellement riche, qu’outre Doucouré, notre délégation sera privée de Garfield Darien, double médaillé d’argent  aux championnats d’Europe (2010 et 2012).   Oui, le 110m haies est bien la distance phare de notre athlétisme, même si nous avons avec Renaud Lavillenie le meilleur perchiste mondial de ces derniers années (champion olympique du saut à la perche en 2012 et recordman du monde depuis cet hiver).

Cela étant, comme ce site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais dire quelques mots de nos meilleurs coureurs de 110m haies, dont on a parfois oublié le nom, mais qui ont néanmoins participé à la gloire de l’athlétisme français, à une époque où la Diamont League n’existait pas, mais à une époque où les matches internationaux étaient très nombreux en plus des nombreux meetings qui avaient lieu un peu partout dans le monde. Bref, à une époque où l’athlétisme n’était pas seulement une compétition de championnats, comme c’est le cas de nos jours, depuis l’avènement du professionnalisme.

J’ai déjà parlé d’André-Jacques Marie, champion d’Europe du 110m haies en 1950, mais ensuite il y eut un athlète qui ne remporta jamais un grand championnat, mais qui, en revanche, fut un des meilleurs athlètes européens dans sa discipline pendant presque une décennie. Il s’agit d’Edmond Roudnitska, excellent technicien, qui participa à trois Jeux Olympiques. Il était surtout redoutable avec le maillot de l’équipe de France (vainqueur de tous les matches internationaux auxquels il participa en 1956), comme si ce maillot lui permettait de se surpasser encore davantage qu’en grande compétition individuelle. Dommage qu’il n’ait pas eu la même réussite aux J.O. de Melbourne en 1956, où il fut éliminé en demi-finale en 14s9, après avoir réalisé 14s3 en séries (la médaille de bronze a été obtenue avec 14s1).

 Dix ans plus tard, en 1966, Marcel Duriez sera médaillé de bronze aux championnats d’Europe 1966, derrière Eddy Ottoz, hurdler italien né en France, qui remporta aussi l’or en 1969. Duriez, athlète qui ne s’avouait jamais battu, fut également deux fois finaliste olympique en 1964 (6è) et 1968 (7è). D’une certaine manière, on pourrait dire que Duriez annonçait l’arrivée de Guy Drut au firmament de la discipline en Europe et dans le monde (voir mon article Borzov, Akii-Bua…et Drut aux J.O. de Munich). Drut qui allait devenir tout naturellement champion d’Europe en 1974, deux après avoir réussi l’exploit d’empêcher un triplé américain aux J.O. de Munich en s’intercalant entre l’extraordinaire Milburn et Hill. Quatre ans plus tard, aux J.O. de Montréal, Guy Drut réussira là où Jazy avait échoué en 1964 à Tokyo (sur 5000m), qui plus est en n’étant pas forcément le meilleur, car son second, le Cubain Cabanas, lui était sans doute très légèrement supérieur, Drut souffrant légèrement de la cuisse. Un champion, un immense champion même, car remporter une médaille d’or olympique dans ces conditions ressort presque du miracle. Une victoire qui allait en quelque sorte servir d’exemple à tous les sportifs français.

En 1986, la France allait reprendre sa suprématie européenne sur 110m haies grâce à Stéphane Caristan, hurdler extrêmement doué, mais hélas fragile comme du verre. A 20 ans, en 1984, il terminait déjà à la sixième place aux J.O. de los Angeles, puis remporta l’or aux Jeux mondiaux en salle l’année suivante, avant de s’emparer avec une dérisoire facilité du titre européen en 1986 en 13s20, ce qui constituait un nouveau record d’Europe. La France semblait tenir en lui le successeur de Drut, mais sa fragilité allait perturber sa carrière jusqu’à ce que le professeur Saillant, chirurgien des sportifs, lui conseille de faire des haies basses (400m haies). Et au prix de douloureux efforts, avec un orgueil comme seuls les grands champions peuvent en avoir, il réussira sa reconversion sur 400m haies en devenant finaliste olympique sur 400m haies aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 (7è). Belle performance certes, mais jusqu’où serait-il allé sur les haies hautes ? Nul ne le saura, mais ce dont on est sûr c’est que la fragilité de Caristan nous a privé de bien beaux duels avec le Britannique Colin Jackson, de trois ans son cadet.

L’histoire allait hélas recommencer quelques années plus tard avec Ladji Doucouré, autre athlète super doué et tout aussi fragile que Caristan. Il aura néanmoins le temps, que n’a pas eu Caristan, pour se confectionner un remarquable palmarès qui le rapproche de Drut et le place au deuxième rang de nos plus grands spécialistes du 110m haies. En plus de deux titres européens en salle, c’est surtout son titre mondial remporté en 2005 que l’histoire retiendra, parce que ce titre fut acquis en battant le champion olympique chinois, Liu Xiang, et le quadruple champion du monde américain, Allen Johnson. Doucouré était bien le meilleur des meilleurs cette année-là ! Et comme un bonheur ne vient jamais seul, c’est en excellent sprinter (10s30 au 100m) qu’il lança le relais 4x100m en finale de ces mêmes championnats du monde 2005, un relais qui, pour la première fois, sera sacré champion du monde. Deux titres mondiaux pour notre champion, comme Gatlin, Wariner, Ramzi ou Lauryn Williams ! Dommage que lui aussi n’ait pas connu une carrière davantage exempte de blessures, car il aurait pu être recordman du monde et champion olympique. Cela dit, pour nous Français, il sera un des trois seuls athlètes masculins à avoir conquis un titre de champion du monde, en plus de Teddy Thamgo au triple saut (2013), et Stéphane Diagana sur 400m haies en 1997. Stéphane Diagana qui avait justement commencé sa carrière sur 110m haies, et qui, lui aussi, n’a pas été ménagé par les blessures.

Michel Escatafal

Publicités


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s