Un plateau royal pour cette Vuelta 2014

Vuelta 14Après-demain ce sera le départ du Tour d’Espagne, troisième grand tour de la saison cycliste sur route, avec cette année un plateau royal à faire pâlir d’envie le Tour de France de cette année, surtout après les chutes de Froome et Contador qui, il faut bien le dire, ont tué tout suspens sur l’issue de la course. En fait la seule incertitude dans le résultat final résidait dans le risque d’accident que suscite toute compétition cycliste, Nibali n’y étant pas davantage à l’abri que les autres malgré son adresse sur un vélo. Cela a permis au coureur italien de se retrouver dans le club des vainqueurs des trois grands tours, et de rejoindre Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault et Contador. Sans vouloir dévaloriser la performance de Nibali dans le Tour 2014, reconnaissons qu’il rentre à peu de frais dans ce club de la « Triple Couronne », d’autant qu’il y figure désormais avec une seule victoire dans chacun des trois grands tours, alors que les autres membres du club comptabilisent 11 victoires pour Merckx, 8 pour Anquetil, 5 pour Gimondi, 10 pour Hinault et 7 pour Contador (je ne tiens pas compte de ses déclassements dans le Tour 2010 et le Giro 2011). Néanmoins personne ne pourra retirer au coureur italien son succès dans le Tour 2014 devant Péraud et Pinot, ce qui situe quand même la vraie concurrence dans cette Grande Boucle, amputée de Froome, Contador, Quintana, mais aussi d’une certaine manière de Joaquim Rodriguez, ce dernier relevant d’une blessure contractée lors du dernier Giro. Au passage, en énumérant ces quatre noms, on s’aperçoit qu’il s’agit des quatre premiers du Tour de France 2013, une année au cours de laquelle Nibali avait remporté le Giro, sans ces quatre coureurs, mais avait été battu par Horner dans la Vuelta. Voilà, je ne suis pas là pour dévaloriser les performances de Nibali, mais simplement pour les restituer dans leur contexte, ce que ne font pas ceux qui ne voient le vélo qu’à travers le seul prisme du Tour de France…et de ses résultats, surtout quand deux Français sont sur le podium.

Revenons à présent à la prochaine Vuelta qui va démarrer samedi avec un plateau vraiment royal, même s’il peut paraître parfois en trompe-l’œil. En tout cas, de tous les meilleurs coureurs actuels, seul sera absent de ce Tour d’Espagne Vicenzo Nibali, auquel on pourrait ajouter Kreuziger puisque le TAS, comme on s’en serait douté,  a confirmé sa suspension en raison d’anomalies sur son passeport biologique. Et oui, c’est ça aussi le vélo : un coureur peut être suspendu même sans contrôle positif, et sans qu’on soit certain de sa culpabilité! Fermons la parenthèse et revenons à la Vuelta pour dire que cette épreuve prend de plus en plus de galon au fur et à mesure des ans, preuve si besoin en était que son changement de date (1995) a pleinement réussi son œuvre, évitant ainsi l’encombrement du printemps avec le Giro, ce qui nuisait fortement à son développement. En tout cas  cette année la participation sera exceptionnelle sur ce Tour d’Espagne, avec des favoris aux noms prestigieux, au point que beaucoup espèrent assister (sans trop y croire) au duel entre Contador et Froome, dont nous avons été privés par la fatalité dans le dernier Tour de France. J’ai écrit « espèrent » parce qu’a priori il n’est pas réaliste d’inscrire Contador parmi les grands favoris. Certes il ne souffre plus apparemment de sa fissure du tibia, séquelle de sa lourde chute au début du dernier Tour de France, mais sa préparation a été fortement contrariée pour une course où l’adversité sera très forte, et le parcours ô combien exigeant avec des cols très difficiles et en grande quantité. Cela étant, si Contador a pris le risque d’être présent sur son tour national, c’est qu’il ne doit pas être si mal, surtout quand on pense aux sacrifices qu’il a fait pour être au top niveau dans le Tour de France, et pouvoir affronter Froome avec des chances de succès.

Froome justement, qui sera là, lui aussi, après ses deux grosses chutes dans les premières étapes du Tour de France, à quel niveau se situe-t-il ? Là est toute la question, même si l’on devine qu’il sera très motivé, et que sa préparation sera sans doute très avancée à défaut d’avoir été idéale. Pour lui, comme pour Contador, l’inconnue c’est sa préparation, car s’il est en bonne forme au départ de l’épreuve, il ne pourra que s’améliorer au fil des jours, et dans ce cas il sera très difficile à battre. N’oublions pas qu’il y aura une étape contre-la-montre de 34,5 km en plein milieu de l’épreuve, après le jour de repos, et ce chrono pourrait faire des différences notables au profit d’un spécialiste comme Froome, sans parler des 10 km le dernier jour à Saint-Jacques de Compostelle, sur un parcours très plat. En fait, comme pour Contador, il faudra attendre la sixième étape avec la première arrivée en côte (à Culbres Verdes) pour avoir une idée précise de leur état de forme. Et si à cette arrivée ils figurent parmi les meilleurs, alors il devrait y avoir du sport dans la deuxième partie de cette Vuelta, avec six arrivées en altitude dont les célèbres Lacs de Covadonga (quinzième étape) et le terrible Puerto de Ancares (la veille de l’arrivée), dont les cinq derniers kilomètres offrent des pentes moyennes de 12%, ce qui ne sera pas pour déplaire à Nairo Quintana, le dernier vainqueur du Giro.

Nairo Quintana est en toute logique le vrai favori de ce Tour d’Espagne. Pourquoi ? D’abord parce qu’il n’a pas beaucoup couru depuis son Giro victorieux, ce qui signifie qu’il a eu le temps de se préparer en toute quiétude pour ce qui est le deuxième grand objectif de sa saison. Ensuite parce qu’on sait qu’il est en forme, comme il vient de le prouver au Tour de Burgos, qu’il a remporté. Certes la concurrence n’y était pas énorme, mais il a gagné, ce qui ne peut qu’ajouter à sa confiance et ses certitudes. En outre le parcours très montagneux de cette Vuelta est tout à son avantage, lui qui est capable d’accompagner très loin dans les cols Froome et Contador à leur meilleur niveau. Enfin il n’a pas de réelle faiblesse contre-la-montre, comme il l’a déjà démontré à plusieurs reprises, face à Froome ou Contador, même s’il leur est légèrement inférieur. Bref, si Quintana est au mieux dès le départ de cette Vuelta, il sera très bien placé pour remporter son second grand tour, alors qu’il a seulement 24 ans. De plus, il aura à sa disposition une équipe Movistar très forte, même si cette équipe Movistar disposera d’un autre leader en la personne de Valverde. Mais qui peut croire que Valverde fera le poids contre Quintana, alors qu’il fut incapable de suivre dans le Tour de France Nibali, mais aussi très souvent Pinot, Bardet ou Péraud ?

Ayant déjà évoqué le nom de Valverde, pour dire que je ne crois en aucun cas à sa victoire, je serais davantage circonspect sur Joaquim Rodriguez. N’ayant pas disputé le Giro et ayant couru le Tour de France en pensant d’abord à se trouver une bonne condition physique en vue de la Vuelta, Rodriguez pourrait être un rival dangereux pour Quintana. Très à l’aise dans les gros pourcentages, puncheur redoutable lors des arrivées en côte, Rodriguez sera à n’en pas douter un outsider très sérieux, d’autant qu’il a poursuivi sa préparation en altitude (Andorre). Néanmoins il va perdre beaucoup de temps sur ses principaux rivaux dans les deux contre-la-montre, et sans doute aussi dès le premier jour sur les 12.6 km du contre-la-montre par équipes à Jerez de la Frontera, les équipes Movistar (Quintana), Sky (Froome) ou Saxo-Tinkoff (Contador) paraissant mieux armées que la sienne.

Après les coureurs que je viens de citer il y a des outsiders comme Rigoberto Uran, deuxième du Giro, mais loin de Quintana. C’est un coureur complet, mais pas assez fort en montagne ou dans les contre-la-montre pour être considéré comme un favori légitime. La remarque vaut aussi pour le dernier vainqueur de la Vuelta, le vétéran Américain Horner (bientôt 43 ans) qui avait battu l’an passé, à la surprise générale, Nibali qui sortait pourtant d’un Giro victorieux. Autre outsider, Cadel Evans, même si le vainqueur du tour 2011 subit l’irréparable outrage de ses 37 ans. Ne faisons pas trop fi des chances de Talansky, vainqueur heureux du dernier Dauphiné, mais loin du niveau des grands cracks en montagne. En fait les chances infimes d’un coureur comme Talansky se résument, comme pour sa victoire dans le Dauphiné, à un heureux concours de circonstances. La remarque vaut aussi pour Van den Broeck, Kelderman, Dan Martin ou Aru, voire Thibaut Pinot. Dans cette Vuelta 2014 il y a trop de concurrence pour qu’un outsider l’emporte…sauf accident. La bagarre va sans doute être terrible, surtout si Contador et Froome ne perdent pas trop de temps dans les dix premiers jours. Du coup, le Tour de France de cette année, comme le Giro, doivent être regardés avec objectivité, à savoir avec deux vainqueurs trop au-dessus de leurs concurrents pour pouvoir faire des projections réalistes sur le niveau de leurs dauphins…ce qui ne minimise en rien les performances d’Aru (troisième du Giro) ou de Péraud et Pinot dans la Grande Boucle.

Michel Escatafal

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