Le record de l’heure avait besoin d’un rafraichissement…mais (Partie 2)

rivière RHCette fois point de diversions et essayons de voir quelle est la réelle valeur du record du monde de l’heure que vient de battre Jens Voigt, dont la réussite réchauffe le cœur de tous ceux qui aiment le vélo, tellement ce coureur a été méritant tout au long de sa très longue carrière (professionnel de 1997 à 2014), agrémentée de quelques belles victoires comme ses cinq succès dans le Critérium International (1999, 2004,2007, 2008 et 2009). Toutefois cela ne doit pas nous faire oublier que ce monument du cyclisme qu’est le record du monde de l’heure, avait beaucoup perdu de son attractivité depuis quelques années, en grande partie par la faute de l’UCI qui ne cesse de modifier ses règlements. Résultat, après l’épisode Sosenka, c’est maintenant Jens Voigt qui figure au palmarès, ce qui est plus réjouissant que voir le coureur tchèque en successeur des Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, d’autant que cela faisait presque dix ans que ça durait (49.700km en 2005). Et Voigt n’a pas fait les choses à moitié, puisqu’il a porté ce record largement au-delà des 50 kilomètres (51.115km).

Néanmoins on ne peut pas vraiment se réjouir, comme ce fut le cas auparavant, dans la mesure où Voigt a battu le record de Sosenka sur un vélo très spécial, qui n’a rien à voir avec celui utilisé par Merckx à Mexico en 1972, ni même avec celui de Sosenka à Moscou en juillet 2005 ou encore celui de Boardman en 2000 à Manchester (49.441 km). En revanche son vélo est beaucoup plus proche de celui avec lequel Moser a battu ses deux records à Mexico (janvier 1984 avec 50.808 km et 51.151 km), avec des distances parcourues quasiment équivalentes. Certes les roues du vélo de Voigt sont identiques à l’avant et à l’arrière, le poids de la machine est légèrement supérieur (8.45 kg pour Voigt et un peu moins de 8 kg pour Moser), mais en dehors de cela la ressemblance avec celui de Moser est caractéristique…ce qui n’empêche nullement son homologation, l’UCI acceptant à présent que « le matériel utilisé en compétition doit pouvoir bénéficier des évolutions de la technologie lorsqu’on estime que cela est pertinent ». Très bien, sauf que cela interdit toute comparaison athlétique, en se demandant ce qui était pertinent à propos des performances des années 1984 à 1996 (Moser, Indurain, Rominger, Boardman), même s’il y avait de l’exagération (Obree). Dit autrement, le cyclisme qui se veut et est un sport éminemment professionnel ne cesse de se ridiculiser avec ses constants changements de règlement et de palmarès. Résultat, seuls les vrais passionnés de ce sport réussissent à se faire une idée exacte de la hiérarchie dans les compétitions et de la place de chaque coureur dans l’histoire, sachant évidemment que l’on ne peut pas négliger les évolutions de toutes sortes, à commencer par le matériel. Chacun sait bien que Merckx n’a pas utilisé lors de son record à Mexico le même vélo que Coppi en 1942, ni même que celui de Rivière en 1957 et 1958, ce dernier ne bénéficiant pas, comme Merckx, des avantages de l’altitude à Mexico.

Tout cela pour dire que l’UCI ne devrait pas trop se mêler a posteriori des records du cyclisme sur piste, ou alors légiférer assez tôt pour ne pas avoir à changer les palmarès, quelques mois ou quelques années plus tard. Ce serait le meilleur moyen pour attirer les candidats à ce record qui a fait tellement rêver…avant de ne plus intéresser personne. L’an prochain on annonce une tentative de Wiggins pour le mois de juin, et bien évidemment le coureur britannique pulvérisera ce record. Combien réalisera-t-il avec le même vélo que Voigt ? Certainement plus de 53 kilomètres dans l’heure, avant que ce record ne soit battu par Taylor Phinney, lequel le portera à plus de 54 kilomètres. Tout cela en espérant qu’on ne fasse plus la comparaison avec l’époque de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. D’ailleurs si ces champions couraient à notre époque, je suis persuadé que sur leur classe ils battraient les 55 kilomètres. A-t-on connu meilleur rouleur-poursuiteur que Coppi, à une époque où la poursuite attirait les meilleurs rouleurs ? Sans doute pas, même si Anquetil et Merckx, eux aussi excellents poursuiteurs, auraient pu soutenir la comparaison avec le Campionissimo. En fait, un seul champion aurait pu battre tout ce joli monde, Roger Rivière, lequel bénéficie de la comparaison avec Jacques Anquetil dans les contre-la-montre et en poursuite. Pour mémoire, je rappellerais que dans sa courte carrière professionnelle (moins de quatre ans), Rivière ne fut jamais battu au championnat du monde de poursuite (qu’il remporta en 1957, 1958 et 1959), tout comme il était imbattable sur moins de 60 kilomètres contre le chronomètre sur la route.

Et puisque je viens d’évoquer les champions du passé, je voudrais évoquer la manière dont se sont préparés Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx, avant d’accomplir ce qui fut considéré à l’époque comme un retentissant exploit. Coppi d’abord qui s’attaqua au record du monde de l’heure en pleine guerre (il était militaire), s’entraînant sommairement sur le Vigorelli de Milan au milieu des alertes aériennes, et sur la route quand il pouvait. Il fallait d’ailleurs avoir une sacrée foi pour s’attaquer aux 45.840 kilomètres du Français Archambaud (novembre 1937), surtout en pensant que Fiorenzo Magni venait de s’essayer à ce record et d’échouer nettement (44.440 km). Pourtant le futur ampionissimo releva le défi et se lança sur un vélo spécial pesant 7.5 kg (un kg de moins que celui d’Archambaud) et avec un développement de 7.38 m (52×15), à comparer aux 8.40 m de Voigt (55.14). Et il réussit l’exploit au prix de mille souffrances, alternant entre avance et retard sur Archambaud tout au long de la tentative, pour finir avec 31 minuscules mètres d’avance. Mais comme nous sommes dans le cyclisme et que dans ce sport rien n’est jamais simple dès qu’il y a une performance, il faudra attendre plus de quatre ans (en février1947) pour que le record de Coppi soit homologué, le dossier d’homologation ayant été déposé avec retard (plus de six mois). Un seul regret toutefois, qui fera le bonheur de Jacques Anquetil en 1956 : Coppi ne voulut jamais plus s’attaquer à son record, alors qu’en 1949, par exemple, il aurait pu le pulvériser, notamment après son second titre mondial en poursuite. Cela étant ce record tiendra quand même quatorze ans, en raison essentiellement de la légende qui s’y attachait, à savoir une extrême souffrance pour tenir la cadence pendant une heure…à comparer là aussi avec l’état de fraîcheur de Voigt après son exploit le 18 septembre dernier, même s’il a reconnu « avoir tout donné dans les vingt dernières minutes.

En tout cas cet effort ne fit pas peur à Jacques Anquetil, lequel profitant de son incorporation dans l’armée, s’attaqua au record le 29 juin 1956 dans le même Vigorelli de Milan, après s’être testé la veille pendant cinquante minutes. Profitant des conseils avisés de son directeur sportif, Paul Wiégant, qui lui établit un tableau de marche calqué sur celui de Coppi, Anquetil fit de cette tentative une sorte de contre-la-montre sur piste, partant assez vite, avant de tout donner dans le dernier quart d’heure. Cette tentative allait réussir au-delà de toute espérance, puisque le super champion normand, juché sur son vélo de 8.7 kg, avec lui aussi un développement de 7.38m (52.15), dépassa les 46 km avant le terme de l’heure fatidique. Au bout de son effort, il aura couvert la distance de 46.159 km, soit 288 m de plus que Coppi, ce qui fit dire à de nombreux observateurs que Jacques Anquetil avait battu Fausto Coppi, même si les conditions étaient quand même un peu différentes. En revanche, la comparaison fut beaucoup plus facile à faire un peu moins de 3 mois plus tard (le 19 septembre 1956) quand un autre surdoué de la route et de la piste âgé de 23 ans (un an de plus qu’Anquetil), Ercole Baldini, améliora ce record pour le porter à 46.393 km dans l’heure.

Un record du monde qui n’allait pas tenir beaucoup plus longtemps, à peine un an, sous les coups du surdoué parmi les surdoués, Roger Rivière. Ce dernier, alors âgé de 21 ans, s’était révélé chez les professionnels en battant Jacques Anquetil en finale du championnat de France de poursuite, puis en s’appropriant le titre mondial quelques semaines plus tard en dominant le Français Albert Bouvet en finale, après s’être joué de l’Italien Messina en demi-finale, le même Messina qui déténait le titre depuis 1954 et qui avait défait Anquetil en finale en 1956. Tous ces exploits sur la piste le conduisirent tout naturellement à s’attaquer au record de Baldini en septembre 1957, où dès sa première tentative, sans véritable préparation, il couvrit dans l’heure la distance de 46.923 km. Cela signifiait que le potentiel de Roger Rivière était bien supérieur à cette distance, d’autant qu’il avait approché les 47 km en ayant « fumé la pipe », selon ses dires, et surtout en ayant confondu tous ceux qui, comme Coppi, pensaient que 46.500km était un plafond qu’on ne pourrait pas dépasser. Ce même Coppi, qui avait assisté à la tentative de Rivière, reconnut très vite son erreur, admettant, comme tous les observateurs avisés du vélo, qu’en répartissant mieux son effort (Rivière avait pris un départ canon) le champion du monde de poursuite aurait accompli une performance très supérieure.

Raison de plus pour le coureur stéphanois de remettre ça un an plus tard, en ayant pour but de dépasser les 47.500 km, voire même 48 km dans l’heure. Et ces 48 km il les aurait peut-être battus le 23 septembre 1958 au Vigorelli, sans une crevaison à la quarante-huitième minute, qui l’obligea à finir sa tentative sur son vélo de secours. Toutefois, malgré cette crevaison, il porta le record du monde à 47.347 km. Cette fois Rivière avait mis tous les atouts de son côté, en ayant choisi un braquet de 53×15 (7.48m de développement) au lieu du 52.15 classique utilisé par lui-même un an auparavant et par Anquetil et Baldini. Il avait aussi décidé d’utiliser un vélo pesant 6.7 kg, avec des pneus gonflés à l’hélium, et avait recouvert son casque d’une fine pellicule de plastique pour une meilleure pénétration dans l’air. Hélas, cette crevaison…Et si j’écris cela, c’est parce que tous ceux qui venaient d’assister à cet extraordinaire exploit ont souligné sa facilité et son magnifique état de fraîcheur au terme de son heure d’effort. En fait, il venait de démythifier la souffrance inhérente à ce record.

Un record que Jacques Anquetil battra le 27 septembre 1967, à l’âge de 33 ans, en utilisant cette fois un braquet très supérieur à ceux utilisé précédemment (8.54 m). Un risque énorme, même si avec l’âge il se sentait suffisamment puissant pour le prendre…ce qui lui réussit parfaitement puisqu’après mille souffrances, il couvrit 47.493 km soit 146 mètres de plus que la marque de Roger Rivière. Un record qui, hélas, ne fut pas homologué pour cause de refus de contrôle antidopage. Il n’empêche « Maître Jacques » venait de réaliser un sacré exploit, même si en valeur absolue il n’avait pas égalé la performance de Rivière.

Et que dire d’Eddy Merckx, battant le 25 octobre 1972 le record détenu par le Danois Olé Ritter (48.653 km) depuis le 10 octobre 1968, sur la piste de Mexico inaugurée juste avant les Jeux Olympiques. Oui, que dire de l’exploit réalisé par celui qui détient le plus beau palmarès sur route de l’histoire du cyclisme, et qui compte aussi près d’une centaine de succès sur les vélodromes du monde entier. Et surtout que dire en pensant que cette année-là Merckx avait remporté Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallonne, puis le Giro, le Tour de France, et le Tour de Lombardie. J’imagine ce que certains adversaires du vélo diraient de nos jours sur une telle collection de grands succès en une seule saison, la suspicion devenant complètement folle en y ajoutant le record du monde de l’heure. Je vois d’avance les forumers aiguiser leurs vilénies sur les sites spécialisés ! Fermons la parenthèse pour dire que ce record devint la propriété du Cannibale, sans la moindre préparation spéciale, ou si l’on préfère sur sa seule classe. Un peu comme je l’ai écrit à propos de Coppi ou Rivière lors de sa première tentative. Mieux même, il n’avait même pas pris soin de rouler avant d’être sur la piste…pour économiser ses forces, ce qui fit dire à Jacques Anquetil qu’il aurait « certainement dépassé les 50 kilomètres » s’il s’était préparé à cet effort spécial.

Il l’aurait fait à coup sûr s’il avait surtout pris la peine de s’entraîner en altitude pendant plusieurs semaines afin de bénéficier pleinement des 2250m au-dessus du niveau de la mer. Enfin, un peu comme Rivière lors de sa première tentative, il partit trop vite et le paya à la fin. Peut-être le fait d’avoir dû patienter quatre longues journées en attendant que la météo soit favorable. Voilà pourquoi je pense que le futur recordman de l’heure, celui qui succèdera au palmarès à Jens Voigt, qu’il s’appelle Martin, Cancellara ou plus encore Wiggins, remarquable pistard et actuel champion du monde contre-la-montre, ne pourra jamais se considérer comme l’égal de Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx. Ces coureurs étaient des fuoriclasse, des champions dégoulinant de classe pure, ce que Wiggins ou Cancellara ou Martin ne seront jamais malgré leurs grandes qualités. Cela dit, un autre coureur aurait dû et pu s’inviter à ce somptueux bal des rouleurs : Bernard Hinault. Pourquoi n’a-t-il pas tenté de devenir à son tour recordman du monde de l’heure entre 1979 et 1982, c’est-à-dire à sa plus belle époque, alors qu’il était un très bon pistard ? Avec un minimum de préparation et à Mexico, il aurait à coup sûr été le premier à franchir le mur des 50 km. Pourquoi n’a-t-il pas relevé ce défi, comme il avait su relever celui de gagner Paris-Roubaix ? Dommage, car Hinault en classe pure était bien de la lignée de Coppi, Anquetil, Rivière et Merckx.

Michel Escatafal

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