Andy Schleck : un sentiment d’inachevé…

SchleckAvant d’évoquer la fin de carrière d’Andy Schleck, je voudrais souligner la victoire de Davide Rebellin hier dans le Tour d’Emilie, une belle épreuve italienne de fin de saison, ce succès du vétéran italien (43 ans) ne faisant qu’aviver les regrets de voir le champion luxembourgeois interrompre prématurément (il a 29 ans) une carrière qui promettait tellement. Un Rebellin qui a beaucoup fait parler de lui au moment de son contrôle antidopage positif lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 (EPO CERA) et qui a été suspendu deux ans suite à ce contrôle, mais qui a repris la compétition depuis la fin avril 2011 et qui continue…à gagner. Preuve que le coureur, sans doute très surveillé et donc contrôlé régulièrement, est quand même un grand champion, ce qui lui a permis de réaliser en 2004 l’exploit de remporter coup sur coup les trois classiques ardennaises, l’Amstel Gold Race, une de ses trois Flèches Wallonnes et Liège-Bastogne-Liège, sans oublier Paris-Nice en 2008 et Tirreno-Adriatico en 2011 ou encore la Clasica San Sebastian en 1997 (il y a 17 ans !), pour ne citer que ses victoires les plus probantes.

Mais je voudrais aussi rendre un hommage particulier à un autre très grand champion qui a décidé d’interrompre sa carrière début 2015, l’Australien Cadel Evans (37 ans). Ce dernier, qui a commencé le vélo de compétition par le VTT, est devenu au fil des ans un des meilleurs coureurs de sa génération, avec pour point d’orgue une victoire dans le Tour de France 2011 devant Andy Schleck, un titre de champion du monde en 2009, une victoire dans la Flèche Wallonne en 2010, deux Tours de Romandie en 2006 et 2011 et Tirreno-Adriatico encore en 2011 sa grande année, alors qu’il avait à cette époque 34 ans. Un coureur très complet, à la fois excellent rouleur et très bon grimpeur, ce qui explique ses plus beaux succès et la somme de podiums qu’il a conquis dans les grandes courses à étapes, en rappelant qu’il termina troisième du Giro 2013. Et oui, quand on voit les succès que remportent ou ont remporté des coureurs comme Rebellin à plus de 40 ans, Cadel Evans à plus de 33 ans, ou encore Valverde cette année à 34 ans, voire Rodriguez à 35 ans, on se dit vraiment qu’Andy Schleck devrait être aujourd’hui au summum de ses possibilités pour encore quatre ou cinq ans. Certes, il paraît que son genou gauche n’a plus de cartilage, ce qui évidemment est une blessure invalidante pour un coureur cycliste, mais on ne m’empêchera pas de penser que sa carrière et son palmarès auraient dû être autrement plus conséquents qu’ils ne le sont, compte tenu de sa classe intrinsèque, même s’il n’est peut-être pas tout à fait aussi doué que ses fans le prétendent, à moins que ce ne soit tout simplement l’impossibilité mentale de s’entraîner très dur pour briller sur la durée d’une saison.

Si j’écris cela c’est parce qu’il lui a toujours manqué ce qu’avait su, par exemple, développer son glorieux prédécesseur du Grand-Duché, Charly Gaul, à savoir bien rouler contre-la-montre, un domaine dans lequel Andy Schleck n’a jamais progressé, et c’est bien dommage. J’aurais d’ailleurs tendance à écrire que nous sommes dans une autre époque, car Bahamontes, autre grimpeur patenté, limitait parfaitement les dégâts quand il s’agissait de défendre un maillot. Pour mémoire je rappellerais que Charly Gaul avait battu Anquetil sur les 46 km c.l.m. du circuit de Châteaulin (avec 7 s d’avance) dans le Tour de France 1958, et que Bahamontes avait terminé troisième de l’étape Arbois-Besançon sur la distance de 54 km c.l.m dans le Tour 1963, avec un retard dépassant à peine les deux minutes sur ce même Anquetil (2mn07s) et un peu plus d’une minute (1mn03s) sur le futur recordman de l’heure, Bracke. Des performances totalement hors de portée d’Andy Schleck vis-à-vis des meilleurs rouleurs d’aujourd’hui. Cela étant, quand on voit comment Quintana et même Purito Rodriguez, qui figurent parmi les meilleurs escaladeurs du peloton, arrivent à limiter les dégâts contre-la-montre, on se dit qu’avec sans doute un peu plus de travail, Andy Schleck aurait pu faire mieux que de la figuration c.l.m. dans les épreuves à étapes, qu’elles soient d’une ou de trois semaines.

Ah, le travail et la dureté du métier de coureur cycliste ! Un métier d’autant plus dur qu’il nécessite un énorme dépassement de soi-même, toujours au prix de mille souffrances, dépassement qu’un Contador, un Froome ou un Cadel Evans ont toujours su apprivoiser parce qu’ils vivent depuis des années par, pour et avec le vélo. Parce qu’ils sont aussi des bourreaux de travail, au point d’être très forts même en ayant été privés de compétition pendant des périodes parfois très longues. Il est inutile de rappeler qu’à son retour de suspension, en août 2012 à la Vuelta, Contador a remporté son septième grand tour sur la route, et que cette année ce même Contador et Chris Froome ont souffert de lourdes chutes qui les ont fait abandonner le Tour de France, ce qui ne les a pas empêché quelques semaines plus tard d’avoir terminé premier et second du dernier Tour d’Espagne.

Toutefois Andy Schleck était quand même un grand coureur, un des quatre meilleurs de l’histoire de son pays, Le Luxembourg, après François Faber, Nicolas Frantz et Charly Gaul. Il a quand même terminé trois fois second du Tour de France sur la route et une fois à cette place sur le Giro, cette performance ayant été accomplie à l’âge de 22 ans, soit deux ans de moins que Charly Gaul quand il remporta son premier Giro (1956). Il a aussi remporté une très belle classique (Liège-Bastogne-Liège), peut-être la plus difficile du calendrier, ce qu’en revanche Gaul n’a jamais fait si l’on reste dans la comparaison. Tout cela démontre que le plus jeune des Schleck avait une classe infiniment supérieure à celle des autres coureurs du peloton, à trois ou quatre exceptions près. Rien que ces performances en font un champion de très haut calibre, sauf à considérer que trois deuxièmes places du Tour de France et une du Giro, ajoutées à un succès dans La Doyenne,  valent moins que 30 victoires ou plus.

En fait il lui a surtout manqué cette rage de vaincre qu’il ne manifestait qu’avec parcimonie, une rage de vaincre qui habitait beaucoup plus souvent Charly Gaul, d’autant que ce dernier était obligé de se débrouiller seul dans les grandes courses à étapes en raison de la faiblesse des équipes qui l’ont entouré (à l’époque il y avait les équipes nationales). Peut-être aussi, comme je l’ai dit précédemment, qu’Andy Schleck ne s’imposait peut-être pas des charges de travail suffisantes, mais alors comment faisait-il en 2009, 2010 ou 2011, trois années au cours desquelles il était très fort dans le Tour de France ? Encore une question à laquelle lui seul peut répondre, sauf à noter qu’il ne s’est jamais ou presque fixé d’autres objectifs que les Ardennaises et le Tour, ce qui donnait l’impression qu’il ne faisait rien le reste du temps…ce qui est profondément injuste. Après tout, ce n’est pas le seul champion à ne pas aimer s’entraîner comme un fou ! N’est-ce pas Bernard Hinault ? Et pourtant le palmarès du Blaireau est un des deux plus beaux de l’histoire, juste derrière Merckx ! En revanche Hinault avait une rage de vaincre sans commune mesure avec celle d’Andy Schleck.

Peut-être aussi qu’il aurait dû rester avec Bjarne Riis, au lieu de quitter ce dernier en 2011 pour aller voir ailleurs, et se retrouver dans un milieu qui n’a jamais semblé lui convenir. Pourquoi cette décision des deux frères Schleck, même si la création d’une équipe luxembourgeoise pouvait à elle seule l’expliquer ? Eux seuls le savent. Toujours est-il qu’il n’a plus rien fait de brillant à partir de 2012, une coïncidence que certains ont relevé. Peut-être lui-a-t-il manqué un manager en qui il ait eu une confiance absolue, un homme qui ait su parfaitement ce qu’il pouvait lui demander…et ce qu’il ne pouvait pas, d’autant qu’Andy a toujours donné l’impression de ne pas savoir se gérer seul, mais aussi de n’en faire qu’à sa tête. Par exemple lors du Tour de France 2010, qu’il aurait remporté à la pédale s’il avait écouté Bjarne Riis, lequel lui conseillait d’attaquer dans la montée vers Morzine, au lieu d’attendre le dernier kilomètre, alors que ce même Riis s’était aperçu que Contador n’était pas bien ce jour-là. Résultat, Andy ne prit qu’une petite dizaine de secondes à Contador, alors qu’il aurait pu le repousser beaucoup plus loin ce jour-là.

La confiance en son entourage est quand même la mamelle du coureur cycliste. Pour aussi fort que soit un champion il lui faut un homme de confiance, qu’aurait pu être pour Andy son frère Franck, à condition que ce dernier ait su faire abstraction de ses ambitions, d’autant qu’il est loin d’être aussi doué qu’Andy. Son père Johny aurait aussi pu jouer ce rôle, sauf qu’un père n’est pas forcément le mieux placé pour donner des conseils, même après avoir été un bon coureur. Nous avons été nombreux à être stupéfaits d’apprendre, à l’automne 2012, que Johny Schleck avait conseillé à ses fils d’arrêter le vélo, Franck ayant subi un contrôle antidopage positif pendant le Tour de France, positivité qu’il a toujours contestée. Certains diront que ce conseil en dit finalement beaucoup sur la vraie motivation du clan Schleck, car c’est une attitude de perdant et non de gagnant.

Voilà quelques considérations qui me font dire que l’encore jeune Andy Schleck devrait avoir tout son avenir devant lui, y compris gagner sur la route le Tour de France, mais aussi le Giro ou la Vuelta. Ce ne sera pas le cas, hélas, d’autant qu’il a accumulé les pépins physiques depuis sa chute au Dauphiné en 2012. Cet abandon du vélo est quelque part un naufrage pour le cyclisme. Peut-être tout simplement s’est-il laissé aller lentement au découragement, ce qui paraît étonnant aux yeux de ceux qui l’ont vu se battre comme un lion lors de son saut de chaîne au Port de Balès dans le Tour 2010, qui lui a sans doute fait perdre le Tour, plus peut-être encore qu’à Morzine, sans parler de sa courageuse montée vers le Tourmalet avec Contador à ses côtés dans ce même Tour 2010. Il avait aussi montré sa détermination lors de sa mémorable attaque dans l’Izoard (Tour 2011) pour s’imposer en solitaire et en grand champion au sommet du mythique Galibier, tout près de Briançon, ville où son compatriote Charly Gaul accomplit un exploit mémorable dans le Tour 1955 en passant tous les cols en tête (Aravis, Madeleine, Télégraphe, Galibier), pour gagner avec un quart d’heure d’avance sur Bobet et Geminiani. Pourquoi n’a-t-il jamais pu renaître de ses cendres depuis juin 2012 ? Question de volonté, de force morale, comme je ne cesse de le répéter dans cet article ? En tout cas l’abandon définitif d’Andy Schleck est une triste nouvelle, car le vélo a besoin de coureurs comme lui, d’autant que sa génération, qui est aussi celle de Contador, Froome et Nibali, est théoriquement à l’âge où les champions atteignent leur sommet.

Michel Escatafal

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