Le championnat du monde sur route : que d’évolutions depuis 1921!

jajaBrochardCette semaine est une des plus importantes de la saison pour le cyclisme parce qu’elle est occupée par les championnats du monde sur route. Elle a même commencé avec le championnat du monde contre-la-montre par équipes de marques, récemment créé (2012), remporté de nouveau par BMC Racing, à ne pas confondre avec feu le championnat du monde par équipes nationales (1962 à 1994) réservé uniquement aux amateurs, ce qui n’a pas empêché l’Italie d’être la nation qui a remporté le plus de victoires (7), devant l’ex-Union Soviétique (5) et la Suède (4), dont la particularité était d’aligner les quatre frères Petterson lors de trois de ses quatre triomphes (1967, 1968 et 1969). J’en profite au passage pour noter que la France n’a gagné cette épreuve qu’une seule fois (en 1963 avec Bechet, Motte, Bidault et Chappe), ce qui montre le fossé existant avec nos voisins et amis italiens, fossé que l’on retrouve au nombre de victoires actuelles dans les grandes épreuves du calendrier, notamment les grands tours. Passons ! Cette semaine des championnats du monde a aussi commencé avec les épreuves féminines, mais comme mon blog se veut consacré en grande partie à l’histoire du sport, on me permettra de d’évoquer uniquement l’histoire des épreuves masculines…même s’il y eut effectivement de grands moments dans le cyclisme féminin, toutefois beaucoup moins médiatisés que ceux des hommes.

Cela dit, le cyclisme féminin a eu quelques très grandes championnes, comme la Luxembourgeoise Elsy Jacobs à la fin des années 50, la Britannique Beryl Burton et la Belge Yvonne Reynders dans les années 60, la Russe Ana Konkina au début des années 70, puis quelques années après les Françaises Geneviève Gambillon et Josiane Bost, avant l’avènement dans les années 80 de Catherine Marsal et surtout Jeannie Longo, sans doute la plus emblématique des championnes du sport cycliste féminin en raison de sa longévité et de son éclectisme, sans oublier la Néerlandaise Léontien Van Moorsel dans les années 90, la Suédoise Suzanne Ljungskog au début des années 2000, mais aussi la Néerlandaise Marianne Vos et l’Italienne Giorgia Bronzini, avant que n’arrive celle qui sera peut-être la plus grande de toutes par le palmarès, la Française Pauline Ferrand-Prévot, championne du monde en titre, mais aussi de cyclo-cross et de VTT, exploit unique dans les annales du vélo. Elle sera évidemment, cette année encore, la favorite de la course en ligne élite. Toutes ces femmes ont été championnes du monde une ou plusieurs fois, en réalisant parfois de grands exploits.

Revenons à présent sur l’histoire des championnats du monde sur route hommes, en regrettant une fois encore la date très tardive de ces championnats depuis 1995, qui nous prive souvent de la présence de plusieurs des principaux protagonistes de la saison. Quant aux autres, ils sont certes présents, mais dans quel état, après une saison qui commence désormais en janvier? C’est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui militent pour un nouveau changement de date, afin de redonner à ces championnats le lustre qu’ils méritent. Pourquoi pas en août, entre le Tour de France et la Vuelta ? Cela aurait le mérite d’avoir des coureurs encore en forme après le Tour, alors que d’autres se prépareraient spécialement pour ces championnats pendant le Tour de France. Cela étant, à partir du moment où on fait des J.O. un rendez-vous incontournable tous les quatre ans, quand organiser les championnats du monde chaque année bissextile? Pour ma part, la réponse est claire : la participation aux J.O. sur la route devrait se limiter aux « espoirs » (coureurs de moins de 23 ans), d’autant qu’aux J.O. le nombre de coureurs par nation est très limité (de un à cinq).

Une histoire très ancienne avec une domination belge et italienne

Pour ce qui concerne l’histoire de ces championnats, nous dirons qu’elle est déjà très ancienne, puisque le premier championnat du monde professionnel date de 1927, organisé par l’Union Cycliste Internationale à Adenau, sur le circuit du Nurburgring. Les amateurs pour leur part avaient déjà leur championnat depuis 1921, les deux premières éditions ayant été courues contre-la-montre. Ensuite les titres mondiaux se multiplieront avec le championnat du monde sur route féminin à partir de 1958, puis les championnats contre-la-montre (100 km) par équipes amateurs en 1962, avec un peu plus tard (en 1987) la même épreuve pour les féminines sur 50 km (une victoire pour la France en 1991), avant la création très attendue du championnat du monde contre-la-montre, rassemblant professionnels et amateurs, en 1994. Aujourd’hui, l’épreuve amateurs d’autrefois a été remplacée par l’épreuve espoirs, cette catégorie existant également pour le contre-la-montre, alors que chez les féminines il n’y a que l’épreuve en ligne et le contre-la-montre. Enfin, à cet historique quelque peu fastidieux, il faut ajouter que les courses en ligne ont la particularité de se disputer selon la formule des équipes nationales…sauf pour l’épreuve contre-la-montre par équipes, dont j’ai parlé au début de mon propos.

Le premier champion du monde professionnel fut un très grand champion, l’Italien Alfredo Binda, et son second ne l’était pas moins puisqu’il s’agissait de son compatriote Girardengo. Binda était le meilleur coureur de sa génération, capable de s’imposer sur tous les terrains, mais surtout redoutable au sprint, comme celui qui lui succéda en 1928 et 1929, le Belge Georges Ronsse.  Binda détient toujours le record des victoires (3) puisqu’il remporta de nouveau le titre en 1930 et 1932. Il est en bonne compagnie puisque les autres recordmen s’appellent Rik Van Steenbergen, l’inévitable Eddy Merckx et l’inattendu Oscar Freire. Ils ne sont guère plus nombreux avec 2 victoires, et là aussi on ne trouve que des grands champions puisqu’il y a, outre Ronsse, Schotte, Van Looy, Maertens, Le Mond, Bugno et Bettini. Enfin on notera que le plus jeune champion du monde sur route de l’histoire s’appelle Lance Armstrong (à peine 22 ans en 1993) à qui on n’a pas encore enlevé le titre (on a dû oublier !), et le plus âgé Joop Zoetemelk (presque 39 ans en 1985).

A noter également qu’en 1931 la victoire revint à un autre très grand coureur italien, Learco Guerra, sans doute un des plus grands rouleurs de tous les temps. Les Italiens apprécient d’ailleurs tout particulièrement l’épreuve arc-en-ciel, avec 19 victoires, à un niveau inférieur toutefois à celui des Belges qui ont remporté 26 titres. Et les Français ? Et bien, ils figurent à la troisième place parmi les nations victorieuses, mais avec seulement 8 titres, juste devant les Pays-Bas (7) et l’Espagne (5). Cela dit Belges et Italiens ont toujours eu une affection toute particulière pour les courses d’un jour, contrairement aux Français ou aux Espagnols traditionnellement plus redoutables dans les courses à étapes.

Huit victoires françaises seulement, mais quelques grands vainqueurs

Dans ces conditions les vainqueurs français ne pouvaient être que des champions affirmés, ayant pour nom Speicher (1933), Magne (1936), Louison Bobet (1954), Darrigade (1959), Stablinski (1962), Hinault (1980), Leblanc (1994 et Brochard (1997), certains d’entre eux comme Speicher, Magne, Bobet et Hinault figurant parmi les plus grands champions du vingtième siècle. En outre les victoires de Louison Bobet en 1954, et de Bernard Hinault en 1980, resteront à jamais parmi les plus belles courses de l’histoire de ces championnats du monde. Louison Bobet l’emporta à Solingen, malgré une crevaison à une quinzaine de kilomètres de l’arrivée alors qu’il était échappé avec le Suisse Schaer. Pour tout autre que lui une telle malchance eut été catastrophique, mais ce jour-là Louison était le plus fort et, au prix d’un effort inouï, il revint sur le coureur Suisse, et le lâcha pour arriver seul avec 22 secondes d’avance. Cet exploit lui permettait de réaliser le doublé Tour de France-championnat du monde que seuls Speicher (1933), Merckx (1971 et 1974), Roche(1987) et Lemond (1989), ont accompli avec lui.

Quant à Bernard Hinault, ce titre mondial conquis de haute lutte en 1980 à Sallanches fut pour beaucoup son chef d’œuvre. Ce jour-là (31 août 1980), « le Blaireau » fut peut-être plus grand qu’il ne le fût jamais sur un circuit taillé sur mesure pour lui, avec la fameuse côte de Domancy qui allait s’avérer de plus en plus meurtrière au fil des vingt tours de circuit, d’autant que l’équipe de France avait décidé très tôt de durcir la course pour son leader. Et cela réussit tellement bien qu’après 180 km de course, Hinault n’avait plus avec lui que Pollentier, Millar, Marcusen et Baronchelli.  Se sentant très fort, notre champion plaça alors plusieurs démarrages qui firent exploser ce dernier carré, le laissant seul dans l’avant-dernier tour avec l’Italien Baronchelli, lequel se contenta le plus longtemps possible de s’accrocher à la roue du « Blaireau », jusqu’à ce qu’il se fasse irrémédiablement lâcher dans la dernière escalade de la côte. Baronchelli finira second à 1mn10s, et le troisième, Fernandez, à 4 mn25s. De la belle ouvrage qui permettait à Bernard Hinault de venger Jeannie Longo, battue la veille sur incident mécanique et qui devra attendre l’année suivante pour remporter le premier de ses 13 titres mondiaux, mais aussi de rejoindre les vainqueurs de légende.

Des courses de légende, mais aussi quelques épisodes moins glorieux

En fait, à Sallanches, Bernard Hinault réalisa quasiment la même course et le même exploit que Fausto Coppi en 1953 à Lugano, sur un parcours similaire avec, là aussi, une côte sévère (Crespera) qui ne pouvait que permettre le sacre du plus fort. Coppi eut lui aussi un dernier accompagnateur, Germain Derycke, qui refusa tout relais jusqu’à l’ultime démarrage du campionissimo dans l’avant dernier tour, ce qui lui permit de s’envoler seul vers ce maillot arc-en ciel qu’il avait conquis à deux reprises en poursuite (1947 et 1949), mais qu’il n’avait jamais porté sur la route. En revanche d’autres épisodes moins glorieux ont marqué l’histoire du championnat du monde, notamment les guerres fratricides entre Coppi et Bartali, avec la triste comédie de Valkenburg (Pays-Bas) en 1948, qui valut aux deux antagonistes une suspension par leur fédération pour avoir honteusement abandonné, après avoir pris un retard considérable à force de s’épier et de se marquer. Il y eut aussi l’arrivée houleuse de 1963 à Renaix (Belgique),  où Van Looy en plein sprint faillit renverser Beheyt, lequel n’eut d’autre recours que de s’appuyer sur l’épaule de son leader, ce qui lui permit de l’emporter…involontairement, ce que néanmoins Van Looy ne lui pardonna jamais. On n’oubliera pas non plus la stupide guéguerre entre Anquetil et Poulidor, plus particulièrement en 1966 au Nurburgring, où les deux hommes se neutralisèrent tellement qu’ils terminèrent deuxième et troisième, battus au sprint par Altig, alors que celui-ci avait été lâché auparavant.

La création du championnat contre-la-montre a permis à certains d’endosser un maillot arc-en-ciel

Résultat, mis à part Coppi, aucun de ces trois illustres champions que furent Bartali, Anquetil et Poulidor ne devint champion du monde. Et il n’y avait pas encore de championnat du monde contre-la-montre, créé je le rappelle en 1994, pour qu’ils puissent se vêtir du maillot irisé au moins une fois dans leur carrière. Le premier vainqueur de ce nouveau championnat du monde fut le Britannique Chris Boardman, à l’époque recordman du monde de l’heure, et le record de victoires (4) appartient au Suisse Fabian Cancellara,  un des meilleurs rouleurs toutes époques confondues, qui l’emporta en 2006, 2007, 2009 et 2010. Dans le palmarès de ce championnat du monde contre-la-montre, on trouve également Jan Ullrich en 1999 et 2001, Abraham Olano en 1998, le seul à avoir remporté également la course en ligne (1995), Laurent Jalabert qui l’emporta à la surprise générale en 1997, Miguel Indurain vainqueur en 1995, ou encore Bradley Wiggins l’an passé, sans oublier l’Allemand Tony Martin et l’Australien Michael Rogers qui l’emportèrent à trois reprises. On peut d’ailleurs imaginer que ce soir Tony Martin aura rejoint Cancellara au nombre de victoires, d’autant que le Néerlandais Tom Dumoulin, si brillant lors de la dernière Vuelta, semble avoir perdu de sa forme étincelante pendant trois semaines en Espagne.

De tous ces champions, seuls Indurain, Ullrich, Cancellara et Martin soutiennent réellement la comparaison avec les grands rouleurs d’antan. D’ailleurs si comparaison il doit y avoir, celle-ci doit se faire avec le Grand Prix des Nations d’autrefois (créé en 1932), cette épreuve étant considérée comme le véritable championnat du monde contre-la-montre jusqu’à l’existence de celui-ci. Sur ce plan Cancellara reste en très bon rang, puisqu’il se situe derrière Jacques Anquetil (9 victoires) et Bernard Hinault (5 victoires), et devant Charly Mottet, vainqueur à 3 reprises, en notant toutefois que les premiers Grand Prix des Nations (de 1932 à 1956) faisaient 140 km avant de descendre doucement à 90 km dans les années 70, 80 et 90, alors que le championnat du monde contre-la-montre se déroule sur une distance avoisinant les 50 km (53 km cette année).

Cela dit, dans le cyclisme sur route, les courses contre le chronomètre ont le mérite d’être celles où il y a le moins de surprises, parce que, fatalement, c’est le meilleur spécialiste qui l’emporte…si bien sûr celui-ci est en forme. En revanche ce n’est pas toujours le cas dans les courses en ligne, et le championnat du monde est plus d’une fois revenu à un inconnu, dont ce fut le seul titre de gloire, comme l’Allemand Heinz Muller, qui a bénéficié en 1952 d’un bris de selle de Magni pour s’imposer, le Néerlandais Ottenbros en 1969, ou encore le Belge Rudy Dhaenens en 1990. A l’inverse, malgré un magnifique palmarès, Koblet, Anquetil, Ocana, Fignon, Kelly ou Mottet, n’ont jamais porté de maillot arc-en-ciel dans toute leur carrière. Dommage pour tous ces champions, qui ont remporté le Grand Prix des Nations au moins une fois, que le championnat du monde contre-la-montre n’ait vu le jour qu’en 1994! Mais cela ne les a pas empêchés d’avoir leur place au panthéon du cyclisme. De nos jours, c’est aussi le cas de Contador de n’avoir jamais été champion du monde, et plus encore celui de Valverde, qui détient pourtant le record du nombre de médailles remportées dans l’épreuve élite en ligne des championnats du monde (deux médailles d’argent et quatre en bronze). L’emportera-t-il cette année ? Pourquoi pas, mais je miserais plutôt une pièce sur Philippe Gilbert (titré en 2012), le jeune Polonais Kwiatkowski (champion du monde en titre) et plus encore sur Nibali, qui a tellement raté sa saison qu’il arrivera motivé comme jamais sur le circuit de Richmond. Et comme l’équipe italienne est toujours très forte… Au fait quand aurons-nous un successeur à Laurent Brochard (route) et Laurent Jalabert(contre-la-montre) ? On l’attend depuis 18 ans. Les Français n’aiment pas les exploits trop rapprochés! Qu’ils me fassent mentir!

Michel Escatafal

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