Pourquoi le cyclisme sur piste n’en finit plus de mourir?

vitesseL’une des plus belles spécialités du cyclisme, la piste, est en train de mourir de sa belle mort. Plusieurs raisons expliquent le phénomène : j’en retiens au moins trois, à savoir la mondialisation à marche forcée, la multiplication des épreuves, et l’évolution technologique…ce qui ne veut pas dire que ce sont les seules. En tout cas, ce ne sont pas les résultats des derniers championnats du monde qui diront le contraire. En effet, le bilan de cette petite semaine des mondiaux sur piste a donné une idée des forces en présence avec 9 médailles pour la Grande-Bretagne, 8 pour l’Allemagne, 5 pour l’Australie et 3 pour la Russie et la Chine. On observera au passage l’absence quasi totale dans ce classement des médailles des grands pays à tradition cycliste marquée au cours du vingtième siècle. Le premier d’entre eux, l’Espagne, se situe au huitième rang des récompenses avec deux médailles (dont une seule en or), tandis que l’Italie se trouve au onzième rang avec une seule médaille d’or, juste devant les Pays-Bas, qui ont obtenu certes quatre médailles, mais aucun titre.

Quant à la France et la Belgique, si puissantes autrefois dans les épreuves sur piste, elles se retrouvent respectivement aux quatorzième et dix-huitième rang. Cela étant, tout le monde semble content dans le petit monde des fédérations cyclistes, malgré l’indifférence à peu-près totale dans laquelle se sont déroulés ces championnats. Les plus anciens doivent se dire que le monde du vélo a bien changé…ce qui est vrai puisque 45 pays ont participé, dont 20 ont eu au moins une breloque. La mondialisation a bien marché, mais il semble patent que la qualité des participants s’est bien diluée, surtout si on la compare avec celle que l’on connaissait à l’âge d’or du vélo. Désolé, cela fait ancien combattant, mais c’est la colère d’un passionné de vélo qui regrette infiniment de n’avoir pas vraiment connu cet âge d’or, où le niveau des participants était extrêmement élevé, et où la piste faisait partie des grandes heures du sport en hiver, dans tous les vélodromes européens et américains. Sans parler du faste des six-jours un peu partout sur ces deux continents, qui réunissaient les meilleurs pistards et les routiers également spécialistes de la piste. Partout on faisait le plein, que ce soit pour les réunions où s’affrontaient les meilleurs sprinters, les meilleurs poursuiteurs, les spécialistes de l’américaine (souvent les mêmes), ou les six-jours dans des endroits aussi divers que Milan, Bruxelles, Gand, Anvers, Zurich, Copenhague, Arrhus et Odensee (Danemark), Amsterdam, Rotterdam, Berlin, Cologne, Munich, Hanovre, Paris, Madrid, Los Angeles, Buenos-Aires etc. Que reste-t-il de nos jours de ces réunions ? Rien, je dis bien rien, malgré la création d’une ridicule Coupe du Monde, qui comportait cette saison (entre le 31 octobre et le 17 janvier)…3 manches disputées à Cali, Cambridge et Hong-Kong.

Si j’ai parlé de mondialisation à marche forcée, c’est parce que nombre de gens se réjouissent de voir le vélo s’étendre sur tous les continents, ce qui est très bien. A ce propos, sur la piste la mondialisation existe depuis bien longtemps, à la fois en ce qui concerne les épreuves et les coureurs qui y participaient. Certains des plus grands pistards étaient britanniques à une époque où la Grande Bretagne était une nation très mineure dans le cyclisme, notamment Reginald Harris, champion du monde vitesse professionnel en 1951 et 1954, ou australiens, comme le poursuiteur Patterson, champion du monde de poursuite professionnel en 1952 et 1953. Et dans ces années-là, il fallait vraiment être très fort pour remporter le titre mondial, car la concurrence était infiniment plus rude que de nos jours où des inconnus s’emparent du titre. Qui connaissait Filippo Gana avant de remporter la médaille d’or de la poursuite cette année ? Personne. Certes c’est un très bon coureur (champion d’Italie). Certes cela fait plaisir de voir un Italien prendre le maillot arc-en-ciel dans une discipline majeure de la piste (voir mes articles Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 1 et Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2), même si elle ne figure plus au programme des Jeux Olympiques…ce qui est scandaleux, et sans justification sérieuse.

Si j’écris cela, c’est parce que lesdits championnats du monde sur piste ont tellement multiplié les épreuves que plus personne ne s’y retrouve, d’autant plus que ce ne sont pas les mêmes aux Jeux Olympiques. En outre, plus personne ne connaît les détenteurs du maillot arc-en-ciel, et si on les connaît c’est parce que dans une discipline comme l’américaine, le titre a été remporté par Cavendish et Wiggins, qui retrouvaient leurs premières amours avec la piste. Evidemment, les féminines qui détiennent les titres mondiaux sont tout aussi inconnues, ce qui n’est pas leur faute…puisqu’en dehors des championnats du monde et de la fantomatique Coupe du Monde, personne n’entend jamais parler d’elles. Mais l’Union Cycliste internationale est contente, car elle distribue au total 60 médailles, pas une de moins !!! Il y a vraiment de la quantité !!! En revanche les courbes d’audience à la télévision sont inversement proportionnelles à ce trop plein de médailles. Par ailleurs, mis à part quelques pistards britanniques et encore, quel coureur peut dire qu’il vit très bien de la piste de nos jours, alors que dans les années 1940, 1950 ou 1960, les vrais pistards gagnaient des petites fortunes? D’ailleurs, ce n’était pas pour rien si autant de routiers de renom (Van Steenbergen, Bevilacqua, Schulte, Coppi, Post, Anquetil, Rivière, Sercu, Merckx etc.) faisaient aussi de la piste, où leur talent était aussi reconnu que sur la route.

Aujourd’hui, avec l’évolution du cyclisme et du World Tour, la saison commence en janvier en Australie et en Argentine et s’achève au Japon en novembre. Très bien, mais il n’y a définitivement plus de place pour que les meilleurs coureurs participent à des réunions en hiver…qui n’existent quasiment plus. Qui pourrait citer le nom d’un seul six-jours en dehors de quelques dizaines ou centaines d’initiés de par le monde ? Et c’est là que les promoteurs de la mondialisation ont leur part de responsabilité, dans la mesure où le calendrier est très mal fait. Si l’on avait voulu essayer de développer la piste, et lui permettre de retrouver une seconde jeunesse, il fallait que les épreuves routières de l’hémisphère Sud se placent au mois d’octobre et novembre (donc au printemps dans ces pays), en faisant démarrer la saison sur route en mars, comme autrefois. Il fallait aussi que la semaine des championnats du monde devienne la quinzaine, afin que les meilleurs routiers puissent éventuellement briguer un titre. Et enfin, il n’était pas nécessaire d’avoir 10 épreuves au menu, puisque la piste ne devrait compter comme épreuve que la vitesse, la poursuite, la poursuite par équipes, le kilomètre, et  l’américaine. Ce serait bien suffisant, ces épreuves devant être aussi celles des Jeux Olympiques. Au moins il y aurait de la visibilité avec cette quinzaine mondiale.

Certains vont me faire remarquer que cela supprimerait les championnats espoirs ou juniors sur route, mais à cela je réponds que l’on pourrait toujours les organiser plus tôt dans la saison, ce qui ne serait pas préjudiciable car personne ne s’y intéresse…pas plus qu’on ne s’intéresse aux autres épreuves inscrites aux J.O. Le vélo a certes évolué, j’en conviens, mais à force de vouloir faire plaisir à toutes les fédérations de la terre en multipliant les disciplines, on en est arrivé à ce paradoxe que seule une victoire dans le Tour de France, et à la rigueur au Giro, à la Vuelta et à 4 ou 5 classiques, donne l’idée à quelques sponsors d’investir dans le vélo. Des sponsors qui n’investissent pas ou si peu pour la piste, ce qui explique que des champions du calibre de Baugé et Pervis (multiples champions du monde) puissent à peine survivre de leur sport, alors que s’ils étaient nés 50 ans plus tôt, ils auraient gagné beaucoup d’argent. Voilà la réalité du cyclisme d’aujourd’hui, un cyclisme gangréné par nombre d’affaires en tous genres, ou quelques traces d’anabolisant ou quelques anomalies dans le passeport biologique font perdre deux ans de leur carrière à des coureurs, alors que nombre de coureurs ayant pris de l’EPO n’ont jamais été inquiétés, sans parler de ceux qui ont couru avec des vélos électriques, puisque certains semblent dire que cela a existé bien avant la découverte d’un vélo avec un moteur dissimulé, comme ce fut le cas lors des championnats du monde de cyclo-cross en janvier dernier pour une concurrente belge.

Cela dit, et ce n’est pas fait pour nous consoler, petit à petit le vélo est moins seul à subir la traque du dopage, puisque Maria Sharapova, l’emblématique joueuse de tennis, vient d’être contrôlée positive à un produit qu’elle prend depuis dix ans, le meldonium…inscrit sur la liste des produits dopants depuis le 1er janvier, alors qu’il est utilisé depuis des années. Cela lui vaut d’être suspendue sine die, de recevoir des tombereaux d’injures chez nombre d’internautes, et même la vindicte de certaines de ses collègues (Capriati notamment qui veut qu’on lui enlève ses titres), de perdre des sponsors etc. J’ai l’impression que le tennis commence à être dans le collimateur de ceux qui veulent laver plus blanc que blanc. Comme si tous les sports n’étaient pas atteints par le dopage ! Et la créatine au fait, quand va-telle être inscrite sur la liste des produits interdits ?

Revenons au cyclisme, après avoir évoqué le vélo électrique, pour souligner que la technologie (normale a priori) a aussi contribué à tuer la piste, dans la mesure où les performances ne veulent plus rien dire. On était revenu en arrière à propos du record de l’heure après les performances ahurissantes de Moser, Obree, couché sur son vélo, d’Indurain, Rominger ou Boardman, dans les années 80 et 90, avant de retomber dans les travers de la technologie, au point d’avoir vu ce record battu 5 fois en un an (septembre 2014 et juin 2015). Certes le dernier détenteur, Wiggins, ne dépare pas au palmarès, même s’il souffre de la comparaison avec ces extraordinaires rouleurs qu’étaient Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, mais il y a quand même une gêne à voir les coureurs chevaucher des vélos de plus en plus chers et sophistiqués et atteindre des distances stupéfiantes (54.526 km). N’oublions pas qu’entre 1937 (Archambault) et 2000 (Boardman avec un vélo normal), ce record n’a augmenté que de 3.624 km, alors qu’entre 2000 et 2015 avec Wiggins, il a progressé de 5.085 km. Les temps en poursuite et en vitesse ont évidemment subi la même amélioration, même si en poursuite on s’en préoccupe moins…parce que quasiment personne ne sait que Ganna a été sacré champion du monde la semaine dernière en réalisant 4mn16s141. J’arrête là, car je pourrais écrire pendant des heures, sans que cela me console de voir ce qu’est devenu le cyclisme sur piste de nos jours, en espérant que le cyclisme sur route ne subisse pas un jour ou l’autre le même recul. Certes tant qu’il y aura le Tour de France et les quelques épreuves médiatisées, cela continuera (un peu) comme avant, mais le jour où les sponsors n’investiront plus que se passera-t-il ? Je n’ose pas y penser.

Michel Escatafal

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3 commentaires on “Pourquoi le cyclisme sur piste n’en finit plus de mourir?”

  1. Julio Ladrondelagua dit :

    ¿Qué te pasa, amigo, que ya no escribes como de costumbre?

    • msjsport dit :

      Querido amigo
      Tengo un montón de trabajo en los últimos meses. De hecho, participo activamente en un estudio de la obra de Tácito. !Hay que defender el latín! Se debe respetar a los ancianos.
      Buen día.

      • Julio Ladrondelagua dit :

        De acuerdo, amigo mío, hay que defender el latín y la obra de Tácito sin duda alguna. Te deseo mucha suerte en tus estudios. Un cordial saludo.


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