Le Costaud de Vaugirard a retrouvé Maspes au paradis des sprinters

Rousseau M.La semaine dernière le monde du vélo vélo a été marqué par la mort d’un des plus grands pistards de l’histoire, même si son palmarès ne reflète pas ce que je viens d’écrire. En effet Michel Rousseau, surnommé le Costaud de Vaugirard, est décédé à l’âge de 80 ans, soit 60 ans tout juste après le titre olympique si brillamment conquis aux J.O. de Melbourne. Pourquoi l’avait-on surnommé ainsi ? Tout simplement parce qu’il était très costaud avec un gabarit imposant pour l’époque (1,73m et 81 kg) qui en faisait le sprinter type jusqu’à ce moment. Il l’était d’autant plus qu’en ces temps-là la vitesse n’était pas qu’un exercice de force, mais nécessitait à la fois d’avoir un esprit de décision et d’autorité. Ce n’était pas pour rien que les sprinters étaient appelés les aristocrates de la piste !

La carrière de Michel Rousseau avait commencé sur la route, mais il s’aperçut très vite, et ceux qui l’entouraient plus encore, qu’ elle n’aurait rien de glorieux, ce qui explique qu’il s’essaya très tôt sur la piste, où une vedette (on ne disait pas encore une star) pouvait arriver à très bien gagner sa vie, contrairement aux sprinters de nos jours, qui n’ont guère que trois ou quatre occasions dans l’année pour se montrer. Pour revenir à Michel Rousseau, la première chose qui frappa l’oeil des connaisseurs fut son finish impressionnant. Il avait le jump, et cette qualité allait lui permettre à de nombreuses reprises de gommer ses imperfections tactiques, imperfections qu’il gardera jusqu’à sa retraite, en plus de ses bravades. Néanmoins, malgré ses défauts il allait devenir un très grand sprinter, en même temps qu’un de ces personnages de légende avec son visage poupin et ses allures de titi parisien. Le type même de pistard qui manque cruellement à la piste de nos jours, ce qui explique son dénuement. Il est vrai qu’aujourd’hui, avec toutes les révélations sur des pratiques que l’on croyait à jamais bannies du vélo, il devient de plus en plus difficiles de s’extasier sur les performances des coureurs, et plus généralement de nombreux sportifs.

Fermons la parenthèse, et revenons à la carrière de Michel Rousseau pour noter qu’il remporta son premier succès en finale de la Médaille, une épreuve qui se déroulait au Vélodrome d’Hiver (le Vel d’Hiv) et qui récompensait le jeune coureur qui se montrait le plus rapide à l’issue de plusieurs tours de qualification. Cette épreuve était ouverte à tous les jeunes licenciés à partir de l’âge de 16 ans, le vainqueur recevant une médaille en or sur laquelle était gravée : « Vélodrome d’Hiver, Grande Finale de la Médaille ». Pour mémoire on trouvait au palmarès des noms comme Senfftleben (1940), Forlini (1946), Blusson (1947), Verdeun (1948), Darrigade (1949), Morettini (1951) et après Rousseau en 1956, les Italiens Bianchetto (1958) et Damiano (1959), tous à part Darrigade ayant fait une belle carrière sur la piste, notamment les six-jours. Cette même année 1956 fut pour Michel Rousseau l’année de tous les bonheurs ou presque. Presque parce qu’il fut battu en finale du championnat de France amateurs de vitesse par André Gruchet, excellent tacticien et plus âgé que lui. En revanche il s’imposa au grand prix de Paris amateurs, devint champion du monde de vitesse amateurs, titre qu’il conserva en 1957 après être devenu champion de France, et champion olympique à Melbourne en pulvérisant l’Italien Pesenti.

Pour tout le monde cette succession de victoires faisait de lui le futur grand crack de la vitesse pour la fin des années 50 et de la décennie 60, d’autant qu’il avait pour entraîneur le célèbre Louis Gérardin, qui était un champion pour exploiter les dons athlétiques des coureurs qu’il avait sous sa coupe. comme il le prouva avec Morelon et Trentin notamment. Après avoir dominé pour ne pas dire écrasé la concurrence (Pesenti, Gasparella notamment) lors des championnats du monde amateurs en 1957, il passa professionnel l’année suivante. Et immédiatement il devint le maître de la vitesse, devenant champion du monde en 1958 en jonglant avec tous ses adversaires, notamment Sacchi et Suter en série, puis Pfenninger en quart de finale, avant de battre sèchement Maspes en deux manches en demi-finale. Pour rappel Maspes fut le plus grand sprinter de la décennie 50 et même 60, en étant champion du monde chez les professionnels en 1955, 1956, 1959, 1962 et 1964. Enfin, en finale, Michel Rousseau s’imposa avec une dérisoire facilité face à Sacchi. Tous ces succès ne pouvaient qu’en appeler d’autres dans les années suivantes, d’autant que rien ne semblait atteindre le Costaud de Vaugirard. Non seulement c’était un surdoué, imbattable dans les 200 derniers mètres, mais il était aussi d’une folle décontraction. Ainsi il stupéfia l’assistance au Parc des Princes, entre les deux manches de la finale mondiale de la vitesse 1958, en dégustant tranquillement une marmelade de pommes. Plus décontracté que lui, il n’y avait pas !

Et pourtant sa carrière n’allait pas être celle que l’on attendait. D‘abord il perdit son titre mondial en 1959, en finale contre Maspes. Ce dernier, sans doute intrinsèquement moins rapide, allait néanmoins lui donner une leçon de maîtrise tactique en le privant d’une couronne qui lui tendait les bras. Ensuite ce fut de moins en moins brillant tant sur le plan national qu’international, puisque son seul fait d’armes jusqu’à sa retraite fut une finale de championnat du monde en 1961 contre ce même Maspes. Celle-ci restera toutefois dans les mémoires, peut-être pour l’éternité, parce que dans cette finale Michel Rousseau imposa à son rival italien un sur-place de trois quarts d’heure. Tout le monde pensait que l’Italien, qui approchait la trentaine, allait se consumer face au champion français qui semblait avoir retrouvé sa superbe. Erreur de jugement, en fait c’est l’influx nerveux de Rousseau qui allait le faire céder le premier et Maspes conserva son titre, alors que tout le monde était convaincu de la victoire du Français au vu des matches précédents. Ce fut le chant du cygne de Michel Rousseau, sprinter surdoué mais manquant trop de cette envie exacerbée de la victoire qui faisait la force de Maspes. Sans doute ce dernier lui a déjà rappelé cette fameuse finale de 1961 au paradis des sprinters, le crack italien étant décédé en octobre 2000.

Michel Escatafal


Une belle Vuelta à venir, mais on attendra encore une dixième victoire française

DottojalabertRudi Altig, sans doute un des deux meilleurs coureurs allemands de l’histoire du vélo, avec Ullrich, est décédé (à l’âge de 79 ans) il y a quelques semaines (11 juin), c’est-à-dire peu de temps avant le départ de la Vuelta, épreuve qui l’avait consacré parmi les géants du cyclisme sur route, après avoir été un des meilleurs poursuiteurs depuis la création du championnat du monde de poursuite, à une époque où les pistards étaient nettement plus forts qu’aujourd’hui. Il était un des coureurs les plus complets sur les vélodromes, avec son titre de champion du monde de poursuite amateurs en 1959, alors qu’il avait 22 ans. La même année il battit le record du monde du kilomètre sur piste couverte, comme on disait à l’époque, mais aussi celui des 5 km, distance sur laquelle se déroulait la poursuite. Passé professionnel en 1960, il confirma immédiatement ses immenses qualités de pistard en s’emparant du titre mondial en poursuite chez les professionnels, titre qu’il conservera en 1961, avant d’améliorer l’année suivante son record des 5 km.

Ensuite il deviendra un des meilleurs routiers de sa génération, remportant la Vuelta en 1962, au nez et à la barbe de son chef de file de l’époque Jacques Anquetil, au point que ce dernier, vexé, préféra abandonner l’épreuve avant l’arrivée. Il démontra aussi tout son opportunisme lorsqu’il devint champion du monde sur route en 1966, en prenant un maillot arc-en-ciel que la sottise et la bête rivalité entre Anquetil et Poulidor lui offrirent sur un plateau, alors que nos deux champions français étaient les plus forts sur le très dur circuit du Nirburgring. Son palmarès s’orne aussi d’un Tour des Flandres en 1964, d’un Tour du Piémont en 1966, d’un Milan- San Remo en 1968 ou encore un Grand Prix de Francfort en 1970, pour ne citer que ses victoires les plus importantes. Bref, un géant de la route et de la piste, d’autant qu’il compte à son actif 22 victoires dans les six-jours avec des partenaires aussi prestigieux que Kemper, Pfenninger ou Sercu.

Puisque j’évoque la Vuelta, j’en profite pour rappeler que l’Etat espagnol a été condamné à payer récemment la somme de 720.000 euros à Roberto Heras, vainqueur de quatre Tours d’Espagne, en 2000, 2003, 2004 et 2005, année où on lui retira sa victoire après un contrôle positif à l’EPO, ce qui lui valut une suspension de deux ans. Si Heras a touché cette somme, c’est pour le préjudice subi par cette suspension et cette destitution, parce que ledit contrôle était entaché d’irrégularités, ce qui avait motivé l’annulation de ce contrôle et de la sanction y afférent, et lui avait permis d’être de nouveau inscrit sur les palmarès de la Vuelta 2005…sept ans après.

Après ce long préambule, parlons à présent de cette Vuelta qui commence demain, et qui va jouir une fois encore d’une participation digne du Tour de France, avec trois grands favoris, à savoir les trois meilleurs coureurs actuels de grands tours, Froome, qui vient de remporter le Tour pour la troisième fois, Contador qui a dû abandonner ce même Tour de France après quelques étapes où il a beaucoup souffert de ses chutes des deux premiers jours, et Quintana qui est arrivé dans ce Tour complètement hors de forme. A ces super cracks, il faut ajouter Valverde, dont ce sera le troisième grand tour en suivant, mais aussi Kruijswijk, qui avait dominé Nibali dans les grandes largeurs lors du dernier Giro jusqu’à sa chute dans l’ultime descente de la course, ou encore le Français Barguil qui visera un top 5, en espérant, qui sait, un peu mieux, et à qui le parcours très montagneux conviendra parfaitement, avec notamment douze étapes de montagne, un contre-la-montre de 37 kilomètres, et trois arrivées au sommet dans des lieux inhospitaliers pour les non-grimpeurs comme Aubisque-Gourette, les Lagos de Covadonga et l’Aitana. Et comme si cela ne suffisait pas, il y aura aussi deux arrivées en altitude parmi les sept étapes planes. A propos de Valverde, son but sera sans doute d’essayer de réaliser l’énorme exploit de terminer dans les 10 premiers des trois grands tours (Giro, Tour et Vuelta), performance réussie seulement en 1955 par Géminiani (4,6,3) et en 1957 par Nencini (1,6,9). Autant dire à une époque très lointaine, où la concurrence sur la Vuelta était loin d’être au niveau de celle du Giro et du Tour, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

Puisque j’ai évoqué le nom de Barguil, qui s’était révélé sur cette Vuelta en 2013, je voudrais parler des coureurs français qui ont gagné cette épreuve, en précisant que nos champions l’ont emporté à neuf reprises, avec deux victoires pour l’un d’entre eux, Bernard Hinault, à une époque où la Vuelta se déroulait en avril. De nos jours, et depuis 1995, le Tour d’Espagne a été déplacé pendant les mois d’août et septembre, ce qui en fait une préparation idéale pour les candidats aux titres mondiaux sur route et contre-la-montre. Et le premier coureur à avoir remporté la Vuelta avec le nouveau calendrier s’appelle Laurent Jalabert, lequel est aussi, hélas, le dernier vainqueur français d’un grand tour. Cependant, malgré cette absence de Français au palmarès depuis 1995, on peut parler d’un bilan honorable d’autant que sur ces neuf victoires, sept d’entre elles ont été obtenues à partir des années soixante, c’est-à-dire à une époque où la participation étrangère commençait  à s’étoffer (voir l’article sur ce site Tour d’Espagne : de Deloor à Cobo).

Deux victoires inattendues

Néanmoins cela ne nous empêchera pas de souligner l’exploit qu’a représenté la victoire de Jean Dotto, surnommé « le Vigneron de Cabasse » du nom de sa maison dans le Var. Jean Dotto n’était pas un inconnu quand il s’est aligné au départ de la dixième édition de la Vuelta en 1955. Il avait en effet remporté nombre d’épreuves de côte depuis ses débuts professionnels en 1950, et surtout le Dauphiné Libéré en 1952, auquel il faut ajouter la quatrième place dans le Tour de France 1954 avec en prime une victoire dans l’étape Briançon-Aix-les-Bains. Pas étonnant donc que ce grimpeur de poche ait été le premier Français à inscrire son nom au palmarès de la Vuelta, une épreuve où il prit le maillot amarillo (le maillot de leader était jaune à l’époque) le soir de la dixième étape, à la faveur d’une échappée sur la route de Cuenca, pour ne plus le lâcher jusqu’à la dix-septième et dernière étape. Il avait notamment battu, outre son second l’Espagnol Antonio Jimenez, Raphael Géminiani qui faisait partie comme lui de l’équipe de France, mais aussi le troisième des grands cracks italiens (derrière Coppi et Bartali) à la charnière des années 40 et 50, Fiorenzo Magni, lequel avait dû se contenter du classement par points, acquis en grande partie grâce à ses trois victoires d’étapes. Et pour ceux qui auraient pu trouver heureuse cette victoire, « le Vigneron de Cabasse » allait prouver que ce n’était pas un accident, puisqu’il allait remporter en 1960 un second Dauphiné libéré, au terme d’une lutte homérique avec Raymond Mastrotto et le jeune Raymond Poulidor.

La deuxième victoire française n’allait pas tarder, puisqu’en 1958 le Tour d’Espagne allait être enlevé par Jean Stablinski. Celui-ci à cette époque était surtout considéré comme un équipier modèle, et ce succès dans le Tour d’Espagne allait inaugurer une série de grandes victoires qui permettront à Jean Stablinski de figurer parmi les coureurs français ayant le plus beau palmarès. Ce succès il l’acquit à « la Stablinski », c’est-à-dire avec beaucoup de courage et un sens aigu de la course, profitant au maximum de la rivalité entre coureurs de l’équipe nationale espagnole. Sans ces errements dans la manière d’opérer des Espagnols, la tâche de Stablinski eut sans doute été autrement plus difficile. Il est vrai qu’avoir dans la même équipe  Jesus Lorono, le vainqueur de l’année précédente, et Federico Bahamontes, qui courrait à l’époque après une victoire dans un grand tour, n’avait rien d’une sinécure pour le sélectionneur espagnol Luis Puig. Et de fait on allait s’apercevoir très vite que la cohabitation s’avérait impossible entre les deux leaders, aucun d’eux n’étant décidé à tenir ses promesses de favoriser la victoire du mieux placé dans le tour national.

La faute en revint essentiellement à Lorono qui, dans la troisième étape, n’accepta pas de voir Bahamontes prendre une avance considérable dans une échappée où se trouvaient notamment les deux Français, François Mahé et Jean Stablinski. L’avance des fuyards avait atteint des proportions considérables (près de 14 mn), et tout le monde pensait que l’échappée irait au bout dans la mesure où plusieurs grands leaders nationaux y figuraient. C’était sans compter sur Lorono qui, rompant le pacte de non agression avec son coéquipier, allait sortir du peloton en compagnie du Belge Couvreur, lequel figurait à la troisième place du classement général, ce qui de facto condamnait l’échappée des premiers fuyards, au grand dam de Bahamontes qui, sans l’aveuglement de Lorono, aurait pu prendre le maillot amarillo. Ensuite ce sera au tour de Rik Van Looy, l’homme fort des classiques (il les a toutes gagnées), d’animer la course avec pour objectif de gagner le plus grand nombre possible d’étapes. Il en remportera trois jusqu’à son abandon lors de la douzième étape où, la mort dans l’âme, il dut renoncer en raison d’une blessure à un genou, alors que la veille encore il avait le maillot de leader sur les épaules, et qu’il devenait le grand favori compte tenu du retard accumulé par Bahamontes et Lorono dans les étapes précédentes.

Du coup c’est Stablinski qui retrouvait son maillot amarillo perdu lors de la cinquième étape, et ce maillot il le gardera jusqu’à Madrid, terme de cette Vuelta. Cette victoire était bien méritée dans la mesure où Stablinski eut à affronter une concurrence très vive de la part des Néerlandais et des Belges, alliés de circonstance, et parce qu’il a résisté jusqu’au bout aux assauts de l’Espagnol Manzaneque, et plus encore du grand rouleur italien Pasquale Fornara qui terminera à la deuxième place à 2mn51s du vainqueur. Cette victoire, pour aussi surprenante qu’elle fût, sera suivi de beaucoup d’autres, comme indiqué précédemment, avec un titre de champion du monde sur route (1962), quatre titres de champion de France (1960, 1962,1963, 1964), le Tour de Belgique (1965), plus quelques belles classiques comme Paris-Bruxelles(1963), le Grand prix de Francfort (1965) et l’Amstel Gold Race (1966), dont il inaugura le palmarès.

La Vuelta devient (presque) la propriété privée des Français

En 1963, Stablinski participera à une nouvelle victoire d’un Français dans la Vuelta, mais cette fois dans la condition d’équipier de Jacques Anquetil, lequel allait être le premier coureur à réaliser la Triple Couronne, c’est-à-dire à avoir à son palmarès une victoire dans les trois grands tours. Jacques Anquetil était résolument  décidé à l’emporter, faute d’avoir pu le faire l’année précédente, laissant la victoire à son coéquipier Rudi Altig, qui avait dominé le coureur normand, y compris lors de l’étape contre-la-montre sur une distance pourtant favorable à Anquetil (82 km), ne ralliant même pas l’arrivée, puisqu’il abandonna avant le départ de la dernière étape, comme je l’ai indiqué précédemment. Raison de plus pour bien se préparer l’année suivante, et l’emporter sans trop de problèmes, même s’il faut noter que « Maître Jacques » fut battu dans la deuxième étape contre-la-montre, longue de 52 km, par l’Espagnol Pacheco.  Cela dit, Anquetil avait archi dominé l’épreuve, portant le maillot amarillo de la deuxième étape, à la faveur de sa victoire dans le premier contre-la-montre, jusqu’à l’arrivée à Madrid. C’était aussi le premier des grands cracks du cyclisme à s’imposer dans la Vuelta, laquelle jusque-là avait eu du mal à attirer les monstres sacrés qu’étaient Coppi (même s’il participa à l’édition 1959), Bartali, Koblet ou encore Louison Bobet, lesquels privilégiaient le Giro, dont le prestige à ce moment était quasiment équivalent à celui du Tour, qui s’élançait quelques jours après l’arrivée de la Vuelta.

Fermons la parenthèse pour noter que la Vuelta allait presque devenir une propriété privée française dans les années 60, avec en 1964 la victoire de Raymond Poulidor. Cette année-là Poulidor allait remporter le seul grand tour de sa carrière, ce qui est presque incongru compte tenu de son talent. Cependant ce ne fut pas une promenade de santé pour le coureur limousin, puisqu’il ne l’emporta que par un écart extrêmement minime pour l’époque, 33 secondes, sur son suivant immédiat, l’Espagnol Otano. Et encore ne prit-il le maillot qu’à l’antépénultième étape (la quinzième), à la faveur du long contre-la-montre de 65 km qui arrivait à Valladolid. Ce fut d’ailleurs sa seule victoire d’étape dans une épreuve où l’année suivante il terminera à la deuxième place, battu par l’Allemand Wolfsholl, grâce à une échappée fleuve qui lui permit de prendre le maillot amarillo que détenait…son leader Raymond Poulidor. Pauvre Poupou, serais-je tenté de dire, d’autant qu’il sera de nouveau piègé par Wolfsholl quelques jours plus tard.

Mais en 1969 un autre Français allait venger Poulidor, Roger Pingeon, le vainqueur du Tour de France 1967. Et cette Vuelta, Pingeon l’a remportée devant un des champions les plus doués de l’histoire du cyclisme, Luis Ocana, le seul vrai rival que connut Eddy Merckx pendant son long règne entre 1967 et 1975. A cette époque Ocana n’avait que 24 ans, mais il était déjà très fort en montagne, et c’était aussi un excellent rouleur. La preuve, il remporta le Grand Prix de la Montagne et les deux étapes contre-la-montre de 25 et 29 km, situées à la fin de l’épreuve. Il avait aussi gagné le prologue de 6.5 km, mais pas la mini étape de 4 km dans les rues de Saragosse, celle-ci revenant…à Roger Pingeon. Ce dernier allait aussi vaincre entre Sant Feliu de Guixols et Moya (douzième étape), et prendre le maillot amarillo qu’il ne quittera plus jusqu’à l’arrivée. Cette année 1969 sera sans doute la meilleure de Pingeon, puisque trois mois plus tard il terminera deuxième du Tour de France derrière l’inaccessible Eddy Merckx.

Hinault bien sûr, et ô surprise, Caritoux !

Ensuite il faudra attendre presque une décennie (1978) pour voir triompher un autre Français à Madrid, Bernard Hinault. Le coureur breton allait remporter à cette occasion son premier grand tour, première pierre de son écrasante domination du cyclisme mondial à la fin de la décennie 1970 jusqu’au milieu des années 80. Bernard Hinault, deuxième plus beau palmarès de l’histoire derrière Eddy Merckx, allait remporter l’édition 1978 de la Vuelta sans jamais trembler, enlevant  au passage cinq étapes (dont celle des cinq cols) sur un total de dix-neuf. Il laissera son suivant immédiat, Pesarrodona, à plus de trois minutes, et son coéquipier J.R. Bernaudeau à presque quatre minutes, confirmant ainsi son potentiel sur les courses de trois semaines. Dans la foulée Bernard Hinault gagnera en juillet le premier de ses cinq Tours de France. En revanche l’année 1983 allait s’avérer autrement plus difficile pour « le Blaireau ».

Cette année-là en effet, Bernard Hinault était arrivé à la Vuelta insuffisamment préparé, et s’il en fallait une preuve nous la trouvons dans le fait qu’il ne remporta ni le prologue (vainqueur le Français Gaigne), ni la première étape contre-la-montre (38 km vers la station de ski de Panticosa), remportée par Lejaretta, dans laquelle il subit une lourde défaite. Il fallut attendre la quinzième étape à Valladolid pour qu’Hinault s’imposât contre-la-montre sur un parcours de 22 km. Ensuite il y eut cette fameuse étape de montagne entre Salamanque et Avila où Hinault eut la chance de pouvoir compter sur un équipier de grand luxe, Laurent Fignon, pour écraser ses adversaires, à commencer par le jeune Espagnol Gorospe, porteur du maillot de leader, au prix d’un effort tellement extrême…que sa saison s’arrêta là. « Le Blaireau » venait de remporter sa deuxième Vuelta, mais à quel prix ! Heureusement pour son équipe Renault-Gitane, Fignon remportera le Tour de France en juillet, au moment où Hinault  prenait la décision de se faire opérer de ce genou gauche qui lui causait des tourments depuis le Tour de France 1980.

L’année suivante, en 1984, Bernard Hinault ne participa pas au Tour d’Espagne, mais la victoire échut quand même à un Français, Eric Caritoux. Là aussi la lutte fut épique, au point que la différence entre le premier du classement général, Eric Caritoux, et le second, Alberto Fernandez, sera de six secondes. 3354 km parcourus pour un résultat qui ressemble à celui d’une poursuite de 4 km. Que d’émotions au cours de cette Vuelta pour Caritoux et l’équipe Skil Mavic de Jean de Gribaldy, et notamment au cours de la septième étape menant les coureurs de S. Quirze del Valles à Rassos de Peguera, où Caritoux arriva détaché en grand vainqueur devant des coureurs comme le jeune Delgado, Alberto Fernandez, Eduardo Chozas ou encore le Colombien P. Jimenez. Delgado prendra à cette occasion le maillot amarillo, mais le cèdera à Caritoux lors de l’arrivée aux Lacs de Covadonga (douzième étape) où notre Français, décidément épatant, terminera à la deuxième place derrière l’Allemand Dietzen.

Il ne lui restait plus qu’à résister jusqu’au bout aux assauts d’Alberto Fernandez, lequel faisait encore figure de grand favori, compte tenu du fait qu’il restait à parcourir 33 km contre-la-montre autour de Torrejon de Ardoz l’avant-dernier jour. Mais personne ne pouvait empêcher Caritoux de remporter sa plus grande victoire, et il résista magnifiquement lors de cette avant-dernière étape, Fernandez ne le précédant que de 26 secondes, ce qui laissait un avantage de six secondes au coureur de Carpentras. Cette victoire il l’avait d’autant plus méritée, qu’il avait dû supporter au cours des derniers jours de course des pressions de tous ordres auxquelles il ne céda jamais. Caritoux voulait sa Vuelta et l’a gagnée. Il confirmera plus tard ce triomphe en remportant deux années de suite le titre de champion de France (1988 et 1989). A noter qu’à la suite de son succès sur les routes espagnoles, il sera sollicité par Francesco Moser qui voulait l’enrôler dans son équipe pour en faire un gregario, ce que Caritoux refusa.

Laurent Jalabert et la Once irrésistibles

Il faudra attendre onze ans pour voir de nouveau un Français remporter le Tour d’Espagne. Une Vuelta 1995 qui allait être historique à bien des égards. D’abord par son changement de calendrier puisqu’elle eut lieu pour la première fois en septembre. Ensuite parce que c’était la cinquantième édition de l’épreuve, et qu’elle allait rejoindre les autres grands tours en terme de durée avec 21 étapes. Enfin parce que jamais peut-être un homme et son équipe n’avaient dominé à ce point l’épreuve. Cet homme s’appelait Laurent Jalabert et il courait pour la Once, équipe dont le directeur sportif s’appelait Manolo Saiz, le premier  à avoir fait entièrement confiance au coureur Tarnais, le premier aussi à avoir discerné en lui autre chose qu’un sprinter. La preuve, dès 1992 Saiz prédisait à Jalabert une victoire…dans la Vuelta. Trois ans après, la prédiction de Manolo Saiz se réalisera, et de quelle manière ! En fait Laurent Jalabert a écrasé la course de toute sa classe, remportant cinq étapes et se permettant le luxe d’en laisser une à l’Allemand Dietz qui avait mené jusqu’au bout une très longue échappée, mais aussi en gagnant tous les classements individuels (général, points, montagne), sans oublier le classement par équipes pour la Once.

Cette équipe avait placé trois hommes dans les quatre premiers au classement général, dont un certain Johan Bruyneel à la troisième place, la deuxième revenant à l’Espagnol Abraham Olano qui, quelques jours plus tard, deviendra champion du monde sur route à Duitama. A ce propos, nombreux furent les Français, et beaucoup d’autres, à regretter l’absence à ces championnats de Laurent Jalabert, tellement cette année-là il était irrésistible. Pour mémoire on rappellera qu’il avait gagné Paris-Nice, Milan San Remo, le Critérium International, La Flèche Wallonne, le Tour de Catalogne, plus la Vuelta. Ouf, peu nombreux furent les coureurs à faire une telle moisson de grandes victoires au cours de la même saison, y compris parmi les plus grands. C’était la consécration pour le coureur français qui allait remporter d’autres grands succès les saisons suivantes, notamment le championnat du monde contre-la-montre et le Tour de Lombardie en 1997, ou encore le championnat de France en 1998, sans oublier deux autres victoires à Paris-Nice et une autre à la Flèche Wallonne.

Michel Escatafal

 


Quelques anecdotes qui ont construit la légende du Tour de France

anquetil envaliraDans un précédent article (Quelques épisodes qui ont construit la légende du Tour de France et du vélo) j’avais déjà évoqué des épisodes ou anecdotes qui ont marqué l’histoire du Tour de France, plus grande épreuve cycliste du calendrier et un des évènements les plus suivis et regardés dans le monde. Il est vrai que depuis une vingtaine d’années le vélo s’est énormément développé à travers notre planète, ce qui explique qu’on ne serait pas surpris de voir un Colombien (Quintana) remporter enfin le Tour de France, après que ce dernier ait été gagné par les Américains Lemond et Armstrong, lesquels à eux deux collectionnent 10 victoires*, l’Irlandais Roche, le Danois Bjarne Riis, l’Australien Cadel Evans, et les Britanniques Wiggins et Froome. Tous nés dans des pays où le cyclisme sur route ne s’est développé que récemment. Si j’écris cela c’est parce que le vélo chez les professionnels a longtemps été cantonné dans les pays continentaux d’Europe de l’Ouest.

Cela dit, cette année nous aurons une course sans doute très serrée entre Froome qui cherchera à remporter une troisième victoire, Quintana pour qui ce serait une première après deux secondes places, et pourquoi pas Contador pour un quatrième sacre sur la route, même si j’ai l’immense regret de dire qu’il est peut-être un ton légèrement en-dessous de ses deux rivaux. Contador me fait penser à Hinault en 1985 et 1986, capable encore de beaux exploits, de ceux qui font la légende du vélo, mais objectivement le Pistolero n’est plus aussi dominateur à 33 ans qu’il ne le fut dans ses grandes années entre 2007 et 2014. L’Alberto Contador du Tour 2009 ou du Giro 2011 serait sans doute imbattable, comme l’aurait été en 1984 et 1986, le Bernard Hinault des années 1978 à 1982. Voilà pour le présent et le passé, puisque ce site évoque beaucoup l’histoire du sport.

Fermons la parenthèse et regardons de plus près quelques changements très importants de l’histoire du Tour, et commençons par aborder l’évolution du vélo lui-même au moment où l’on pense avoir trouvé l’arme absolue pour contrecarrer le dopage technologique. Dans cette évolution le dérailleur tient une grande place. A partir du moment où est apparue la montagne dans le Tour, un des gros problèmes à résoudre pour les coureurs fut d’adapter les démultiplications au pourcentage et à la longueur des montées et à leurs propres aptitudes physiques. Ainsi faute de dérailleur, le puissant coureur luxembourgeois François Faber (vainqueur en 1909), utilisait en plaine un développement de 6.10 m, supérieur à celui de la plupart des champions de l’époque (5.80m pour Petit-Breton et Georget, 5.60 pour Garrigou, 5.50 pour Lapize et Trousselier), et 4.60m en montagne, alors que Trousselier moulinait sur 3.60m tout comme Lapize alors qu’Alavoine au début des années 1920 faisait les étapes de montagne avec un développement de 3.75m. En 1914, Henri Pelissier avait adopté un 44×22, soit 4.27m dans le Tourmalet, et 44×20 dans Aspin et Peyresourde un peu moins durs. A noter qu’à ces époques, les coureurs devaient descendre de machine et retourner leur roue arrière pour adopter la démultiplication souhaitée. Au passage on observera la force de ces coureurs, puisque à sa grande époque Armstrong escaladait Hautacam avec un 39 x 23 (soit seulement 3,62 m par tour de pédalier), en notant que de nos jours, on parle surtout de fréquence de pédalage dans les ascensions, Froome en étant à présent le champion incontesté.

Revenons à présent à l’histoire du Tour et au dérailleur pour noter qu’il fallut attendre l’année 1937 pour que les « as » soient autorisés à utiliser le dérailleur, alors que celui-ci était utilisé par les cyclotouristes depuis les années 1924-1925. Pourquoi j’écris les « as », parce que le directeur du Tour Henri Desgranges avait autorisé l’utilisation du dérailleur pour les touristes-routiers, catégorie pittoresque où l’on trouvait un peu de tout (coureurs de second-plan, artisans du vélo etc.), alors que les meilleurs n’y avaient pas droit. Résultat, il arrivait que des touristes-routiers de bon niveau dominent les « as » dans certaines étapes. Attitude d’autant plus stupide de la part de l’organisateur que les autres grandes courses ne refusaient pas la nouvelle technologie. A noter aussi que jusque-là l’organisateur fournissait à chaque participant un vélo sans marque de couleur jaune évidemment.

Autre anecdote beaucoup plus amusante, ce qui est arrivé à André Leducq lors d’une journée de repos du Tour 1932, un Tour qu’il remporta avec 24mn d’avance sur son second l’Allemand Stoepel. Ce jour-là, Leducq, grande star de l’époque, fut invité avec son ami Marcel Bidot (futur entraîneur de l’équipe de France entre 1952 et 1969) par un couple de commerçants parvenus, ce qui ne pouvait qu’augmenter leur notoriété dans la ville. Après l’apéritif, on passa donc à table et Leducq fut invité à s’assoir à côté de la maîtresse de maison. Une dame charmante qui pour l’occasion s’était bien maquillée, et qui allait tout au long du repas mettre ses jambes sur ou autour de celles de Leducq, hors de la vue évidemment de son mari. Et à la fin du repas, après le café, la dame invita le leader du Tour à regarder ses estampes japonaises dans un petit salon de l’appartement. Marcel Bidot ayant vu le manège de la dame, pressentit ce qui allait se passer et du coup se chargea de tenir la conversation avec l’époux de la belle, pendant que celle-ci s’occupait avec Leducq sur le canapé. Une fois l’affaire terminée, Leducq et la dame revinrent comme si de rien n’était pour le plus grand plaisir de l’époux…qui venait de se vêtir de jaune sans le savoir ni le vouloir, avec la complicité active de Marcel Bidot, ce que Leducq traduira par « faire la course en équipe ». Pour couronner le tout, alors que Leducq s’était un moment inquiété de la dureté de l’étape du lendemain, il gagna cette étape. Tout était bien qui finissait bien pour tout le monde, sauf peut-être pour le mari qui, toutefois, ne s’était aperçu de rien. Pour ceux qui pourraient douter de la véracité de cette histoire, celle-ci est vraie puisqu’elle a été racontée dans le livre de souvenirs d’André Leducq.

Deux ans auparavant, en 1930, fut créée la caravane publicitaire, chose toujours aussi attrayante aux yeux des enfants et parfois aussi des parents sur le bord des routes, ce qui contribue aussi à la notoriété du Tour. En 1936, six ans après sa naissance, la caravane comptait 47 sociétés que l’on appellerait de nos jours sponsors. Parmi celles-ci on trouve des noms encore connus aujourd’hui, comme les apéritifs Cinzano, Pernod, Byrrh, ou encore le fromage La Vache qui rit, les nougats Chabert et Guillot, l’eau Perrier et les pneus Englebert qui ont équipé les Ferrari en Formule 1 entre 1950 et 1958. Leducq, encore lui, fut également une figure emblématique d’une des marques de l’époque, le dentifrice Dentol : « Dentol c’est mon sourire ! » Tout cela pour dire que le Tour des « forçats de la route », comme Albert Londres avait appelé les coureurs dans un texte célèbre écrit en 1924 (Le Petit Parisien), était devenu avant tout une grande fête. C’était même tellement la fête que les « piquos » faisaient « leur beurre » sur le dos des spectateurs. Ces « piquos » en effet, étaient des petits escrocs, qui bravaient l’interdiction d’être sur la course et dépouillaient les spectateurs en leur mettant des cartes postales dans la main avec des prix modiques mais sans chiffre rond, ce qui leur permettaient de se sauver sans rendre la monnaie.

Enfin, dernière de ces anecdotes que je vais raconter aujourd’hui pour parler de nouveau de sport, le fameux méchoui auquel prit part J. Anquetil, même si c’est aussi presque un fait divers. C’était en 1964, pendant la journée de repos à Andorre, Jacques Anquetil fut invité à participer avec son épouse, venue le rejoindre, aux festivités organisées en l’honneur du Tour De France, avec au menu un somptueux méchoui, accompagné de sangria. Personne n’aurait imaginé ce qui allait se passer à propos de ce méchoui, à commencer par le fait que J. Anquetil allait manger et boire comme s’il avait été à la période de Noël. Certes tout le monde connaissait les capacités d’absorption du champion normand, mais nous étions en plein Tour de France quand même. Un Tour très difficile, où son principal adversaire s’appelait Poulidor, sans doute jamais aussi fort que cette année-là. Alors pourquoi Anquetil s’était-il laisser aller à faire bombance ? Tout simplement parce qu’un mage avait prévu qu’il serait victime d’un grave accident au cours de la 15è étape entre Andorre et Toulouse. Il voulait donc oublier ce sinistre présage en faisant la fête. Problème, la digestion fut très difficile et le champion passa une très mauvaise nuit. Et il n’était pas très frais au départ d’Andorre le lendemain matin, alors que l’étape commençait par l’ascension de l’Envalira, ce qui lui valut de perdre plus de 4mn dans la montée, Poulidor et Bahamontes ne lui faisant aucun cadeau. Il fut même sur le point d’abandonner, mais son orgueil légendaire prit le dessus et du coup il se lança dans la descente comme un kamikaze, prenant des risques terribles au milieu du brouillard, au point de faire peur aux coureurs qu’il dépassait un à un. Parmi ceux-ci il y avait Rostollan, Altig et Geldermans, qui reconnurent tous avoir été pétrifiés de frayeur devant l’allure hallucinante et la témérité de Jacques Anquetil, comme s’il avait voulu lancer un défi à ce mage.

Résultat, Jacques Anquetil avait refait à la fin de la longue descente une bonne partie de son retard, retrouvant un petit peloton au sein duquel on trouvait le maillot jaune Georges Groussard, mais aussi Henri Anglade (4è du classement général), Jan Janssen (porteur du maillot vert) et André Foucher, tous ayant de bons motifs pour collaborer avec lui dans la chasse à Poulidor et Bahamontes. Cette chasse leur permettra de faire la jonction avec les hommes de tête, mais ce fut le jour où Poulidor perdit le Tour, car en voulant changer de roue (voilée) à 5 km de l’arrivée, sur les conseils de son directeur sportif, Antonin Magne, Poulidor le malchanceux fut mis à terre par le mécanicien qui venait de le dépanner, ce qui fit sauter la chaîne du vélo du sympathique Poupou. Bien sûr personne n’attendit Poulidor, lequel se retrouva à Toulouse relégué à plus de 3 mn d’Anquetil au classement général. Pour mémoire, Poupou perdit le Tour pour 55 secondes…et ne le gagnera jamais, alors que tant d’autres coureurs beaucoup moins forts que lui ont amené le maillot jaune à Paris au moins une fois. Et Jacques Anquetil fit cette année-là le doublé Giro-Tour. Comme quoi, il vaut mieux ne pas se fier aux prédictions des mages !

Michel Escatafal

*Evidemment pour moi Armstrong a remporté sept Tours de France…comme Riis en a gagné un, pour ne citer que lui et tant d’autres avant eux qui avaient eu recours à des produits aujourd’hui interdits…et qui l’ont reconnu a posteriori.


Un très beau week-end de sport, après le décès de Mohammed Ali

Conta froomeAlors que le championnat d’Europe des Nations de football va commencer dans quelques jours, on peut dire que les Bleus sont désormais prêts à entrer dans le vif du sujet, ce qui permettra d’étouffer définitivement les polémiques inutiles instruites par certains anciens joueurs aigris, comme Cantona pour ne pas le citer, qui se croient plus intelligents qu’ils ne le sont en réalité. Place au sport avec les joueurs choisis par Didier Deschamps, qui dispose quand même d’un effectif très riche, lequel autorise bien des espoirs. En outre, c’est une coutume, quand la France organise une compétition chez elle depuis 1984, elle l’emporte. Ce fut le cas en 1984 (championnat d’Europe) avec Platini, Giresse, Tigana, Bossis et Cie, et ce fut aussi le cas en 1998 (Coupe du Monde), avec pour capitaine…Didier Deschamps.

Autre sujet lié au football, la succession de Laurent Blanc, l’entraîneur du PSG, dont on imagine aisément qu’il ne sera plus à la tête du département technique du club lors de la reprise de l’entraînement dans quelques jours. Certains s’offusquent de le voir payer la piteuse élimination contre Manchester City en ¼ de finale de la Ligue des Champions, mais il a échoué là où il devait réussir, et il est donc normal qu’il en paie la facture. Tout le reste à ce propos n’est que billevesée. Il reste à souhaiter que les dirigeants qataris du club réussissent à faire signer un grand entraîneur, c’est-à-dire un homme qui sache mieux que Laurent Blanc galvaniser ses troupes et, plus généralement, diriger un groupe composé de très grands joueurs. Blanc est un bon entraîneur, qui connaît évidemment très bien son métier, mais il lui manque la grinta et le charisme d’un Mourinho, d’un Simeone ou d’un Unai Emery, les deux derniers étant les favoris à sa succession.

Passons à présent au rugby, dont je n’ai pas parlé depuis longtemps, et je le regrette, pour évoquer la fin du Top 14 avec l’attribution du titre de champion de France dans deux semaines. Pour ma part, j’aimerais que le Stade Toulousain soit de nouveau champion de France. Le Stade Toulousain, club le plus titré de l’histoire de notre rugby, amateur et professionnel, va cette année réussir quelque chose de grand, j’en suis sûr. Le club entraîné par Mola, Elissalde et Servat n’est pas favori, mais il faudra les battre pour décrocher le Bouclier de Brennus. Attention toutefois au RC Toulon, habitué des finales victorieuses, voire à l’AS Clermont-Ferrand, généralement battue lors de chaque finale disputée.

Un mot de tennis pour saluer la victoire en double des Françaises Caroline Garcia et Kristina Mladenovic, ce qui est de bonne augure pour les Jeux de Rio, la victoire en simple dames de la jeune espagnole Garbine Muguruza en battant Serena Williams, et le douzième titre en grand chelem de Djokovic. Ce dernier domine son époque comme seuls les très grands l’ont dominée, et il est bien le successeur de Federer, alors que le meilleur joueur de terre battue de l’histoire, Nadal, semble sur une pente qui paraît définitivement descendante. Djokovic réussira-t-il le grand chelem sur lequel tant de joueurs ont échoué depuis 1969 (Rod Laver) ? Peut-être, même si c’est quelque chose de très, très difficile à atteindre. La preuve, seuls Budge (1938) et Rod Laver (1962 et 1969) l’ont réalisé, alors que des champions comme Hoad, Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Sampras ou Federer ont toujours échoué. Certains sont passés tout près comme Hoad en 1956, mais ils n’ont pas réussi. En revanche, il sera peut-être plus facile à Djokovic de dépasser Federer et ses 17 titres, vu son âge et sa domination. Surtout à cause de cette domination, car Federer, par exemple, avait comme adversaire sur terre battue Nadal, vainqueur de 9 Roland-Garros !

Enfin je voudrais parler de vélo, puisque le Dauphiné Libéré a commencé hier par un prologue aussi sympathique qu’original, une course de côte de 3.8 km avec une pente moyenne de 9.7%. Evidemment ce ne pouvait qu’être un crack qui remporte cette étape et ce fut Alberto Contador, le meilleur coureur du nouveau siècle, grand grimpeur devant l’Eternel, devant un surprenant Richie Porte et Chris Froome. Reconnaissons que comme podium, il était difficile de rêver mieux sauf si on considère l’absence de Quintana. En revanche je ne suis pas de ceux qui mettent Nibali au même niveau que Contador, Froome ou Quintana, comme en atteste son dernier Giro, qu’il a certes remporté, mais après avoir été copieusement dominé par Kruijswijk.

Le Néerlandais est un bon coureur, mais c’est loin d’être un fuoriclasse, et sans sa chute il l’eut emporté facilement. Certes une chute fait partie de la course, et certains nous diront qu’il ne sait pas descendre, mais il y a quand même une part de malchance pour le coureur batave qui, hélas pour lui, manquait d’expérience comme leader et plus encore d’une bonne équipe pour s’imposer. D’ailleurs, s’il avait eu plus d’expérience, il n’aurait pris aucun risque dans la descente sachant l’avance de plus de 4 mn qu’il avait sur Nibali. Cela étant Nibali reste un grand champion, sorte de Gimondi ou Nencini de son époque, mais ce Giro manquait quand même de concurrence. A ce propos, je pense que Contador ou Froome ou Quintana auraient dû le courir ce Giro, parce que finalement ils auraient eu moins à s’employer cette année que d’autres pour l’emporter, et auraient pu embrayer sur le Tour.

Cela dit, on ne refera pas l’histoire, mais je maintiens que, même de nos jours, le doublé Giro-Tour est possible à une condition : que la concurrence ne soit pas trop forte, et que le leader ne soit pas trop esseulé. C’est la raison pour laquelle, je suis persuadé que Froome avec sa fantastique équipe Sky, ou encore Quintana avec sa très forte équipe Movistar (Valverde à son service), l’aurait emporté très facilement dans ce dernier Giro. Si Nibali a perdu plus de 2mn sur Kruijswijk dans le c.l.m. en côte de 10.8km, on imagine combien il aurait perdu sur Contador, Quintana ou Froome. Ok, on ne refera pas l’histoire, mais pour moi ce fut un petit Giro, d’autant plus que Landa a été malade au début de l’épreuve. Voilà pour mon commentaire sur le Giro, lequel souffre quand même de plus en plus de l’omniprésence du Tour de France dans les visées des sponsors, et de la montée en puissance de la Vuelta depuis son changement de date en 1995 (victoire de Jalabert).

Alors que se passera-t-il dans ce Dauphiné ? A première vue Contador a toutes les chances de l’emporter, mais Contador a un terrible handicap : son équipe. Heureusement que l’an prochain et en 2018 (bonne nouvelle pour tous ceux qui aiment ce merveilleux sport qu’est le vélo, il a confirmé qu’il continuait sa carrière) il devrait avoir une meilleure équipe (chez Trek ?) que ces deux dernières années chez Tinkoff. En attendant, c’est la seule faiblesse du Pistolero cette année, puisqu’il semble s’être préparé aussi bien pour ce Tour qu’en 2014 ou en 2009-2010. Il faut simplement lui souhaiter d’arriver en jaune avec ses adversaires dans la dernière montée du parcours de ce Dauphiné, qu’il a perdu en 2014 face à la coalition de ses adversaires. L’histoire se renouvellera-t-elle ? J’espère que non, mais l’essentiel est de voir que la forme est là, et qu’il a bien travaillé cet hiver et au printemps. En tout cas, comme Valverde, le poids des ans ne semble pas avoir de prise sur lui, ce qui montre que ces deux champions ont bien travaillé au cours de leur carrière pour en arriver à obtenir les résultats qui furent et sont encore les leurs.

Un dernier mot enfin sur les Français, en nets progrès depuis quelques années avec la progression de Pinot et de Bardet, mais encore un cran en dessous des meilleurs. Cela étant, je suis rassuré pour Pinot dans la mesure où il semble en constante amélioration dans les contre-la-montre, ce qui signifie que ce coureur a vraiment de la classe. Sera-telle suffisante pour lui faire passer un palier vers les sommets à partir de l’âge de 26-27 ans, un peu comme l’avait fait Louison Bobet en son temps ou même Pingeon ? Nous verrons bien, mais je suis assez confiant, justement parce que Louison Bobet monta sur le podium du Tour en 1950, à l’âge de 25 ans, derrière Kubler et Ockers. Un Tour où il fut favorisé par l’absence de Coppi, Koblet et le retrait de toute l’équipe italienne emmenée par Bartali et Magni à mi-course. Pour sa part, Thibaut Pinot est déjà monté sur le podium du Tour en 2014, à 24 ans, derrière Nibali et Péraud, mais en l’absence dès le début du Tour des deux supers cracks, Froome et Contador. Souhaitons à Pinot de suivre la même trajectoire que Louison Bobet, et les Français tiendront enfin le grand champion qu’ils attendent depuis tellement longtemps.

Michel Escatafal


Un Giro 2016 à surprises…comme en 1991?

Coppino

Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que le Giro 2016, qui va commencer demain, a un parcours un peu ressemblant avec celui de 1991, avec un peu moins de montagne que l’an passé, même s’il est loin d’en être dénué, et aussi parce que tout semble réuni pour qu’un outsider puisse gagner. Quand je parle d’outsider, je pense évidemment à Mikel Landa, même si ce coureur a terminé troisième l’an passé (il aurait dû terminer second sans les consignes de son équipe Astana en faveur d’Aru), et même si ce coureur vient de remporter avec brio le toujours difficile Tour du Trentin. En outre, il aura aussi l’avantage d’être le leader désigné de l’équipe Sky, avec notamment Nieve pour l’accompagner en montagne. Bref, s’il est aussi fort que l’an passé, où il a causé quelques frayeurs à Contador, notamment lors de la dernière étape de montagne vers Sestrières, il pourrait rafler la mise au nez et à la barbe de celui que tout le monde désigne comme le super favori de ce Tour d’Italie, Vincenzo Nibali, qu’on ne présente plus puisqu’il a déjà gagné une fois les trois grands tours, ou encore Valverde, Uran, voire Majka.

Seul problème pour Landa, il y aura trois étapes c.l.m., même si l’une d’entre elles sera en côte entre Castelrotto et Alpe di Siusi (10,850 km). Il n’empêche, il y aura une étape très dangereuse pour lui le 15 mai, autour de Chinati, d’une longueur de 40,5 km, où il pourrait laisser beaucoup de plumes face à Nibali ou Valverde, pour ne citer qu’eux. Néanmoins, il sera quand même moins exposé dans cette étape que l’an passé dans une étape similaire face à Contador, ou qu’il aurait pu l’être si Froome était au départ de ce Giro. Cela étant, j’en ferais au moins mon favori bis, ce qui était impensable il y a à peine un an, avant précisément de se révéler dans ce Giro 2015. Et s’il l’emportait, ce serait quand même une surprise comme le Giro sait si bien nous en offrir de temps en temps, par exemple Hesjedal en 2012, ou encore Gotti en 1997 et 1999, sans remonter trop loin. Ce fut le cas aussi en 1991, avec la victoire de Franco Chioccioli devant Claudio Chiapucci (deuxième du Tour en 1990) à 3mn 48s, Lelli et Gianni Bugno, le vainqueur l’année précédente et qui sera sacré champion du monde en 1991 et 1992. Reconnaissons que Chioccioli avait fait fort pendant ce Giro, surtout si l’on pense qu’il porta le maillot rose de leader pendant 19 étapes sur 21, les deux autres leaders ayant été les Français Cassado (1ère étape) et Boyer (4è étape).

Chioccioli avait deux particularités, la première d’ordre physique pour sa ressemblance avec le grand Coppi, la deuxième étant qu’il n’avait rien gagné jusqu’à ses presque 32 ans au moment de sa victoire en rose. D’ailleurs, ses seuls résultats notables furent une Copa Sabatini en 1991, la Bicicleta vasca et une étape du Tour de France en 1992. C’est la raison pour laquelle certains dirent qu’il y avait du Walkowiak (Tour de France 1956) ou du Carlo Clerici (Giro 1954) dans ce succès…ce qui ne voulait pas dire que, comme pour ses deux compères, il ne l’avait pas mérité. La preuve, ses trois victoires d’étape à l’Aprica, au Pordoï et contre-la-montre entre Broni et Casreggio sur 68 km, où il laissa Bugno à presque une minute, ce que ni Walkowiak, ni Clerici, n’avaient fait lors de leur seule victoire majeure, où tous les augures furent pris en défaut. Sa domination fut d’ailleurs tellement évidente que nombre d’Italiens n’hésitèrent pas à le trouver encore plus ressemblant avec le Campionissimo…ce qui était quand même très exagéré, car seuls les traits du visage pouvaient susciter la comparaison. En tout cas, après cette victoire en rose acquise avec brio, on l’appela « Coppino », ce qu’on n’osait pas faire quand il était simple gregario de Saronni.

Si j’avais écrit cet article juste après ce Giro 1991 victorieux, j’aurais peut-être pu dire que seul un manque de confiance en lui l’avait empêché d’obtenir de meilleurs résultats jusque-là, et l’avait condamné à devenir un équipier fidèle, dans l’équipe Del Tongo, dont Saronni (vainqueur du Giro 1983 et champion du monde 1981) était la figure de proue. Hélas pour Chioccioli, son maigre palmarès après ce Giro victorieux nous laisse penser qu’il n’avait pas l’étoffe d’un crack. En revanche on l’a toujours bien aimé dans le milieu du vélo. Ce fils de paysan, membre d’une famille nombreuse, fut d’abord jugé trop chétif pour pratiquer un sport aussi dur que le vélo, quand il commença à s’y intéresser à l’adolescence, au point qu’on le retarda d’un an pour obtenir sa première licence. Ensuite il fut sérieusement malade et, comble de malheur, son père perdit la vie dans un accident de la circulation, en se rendant au départ d’une course. Bref, Chioccioli connut toutes les épreuves possibles et imaginables dans sa jeunesse, et sans doute en conserva-t-il des séquelles plus tard. Enfin pour couronner le tout, une fois professionnel, les Tours d’Italie de l’époque Moser-Saronni étaient surtout faits pour eux…qui n’ont jamais été des grimpeurs. En revanche en 1991 la montagne était bien présente, comme en témoigne le classement final de ce Giro avec Chioccioli, devant Chiappucci et Lelli, tous remarquables grimpeurs, sans oublier Gianni Bugno qui était un fuoriclasse.

En tout cas, Chioccioli avait vécu une bien belle aventure dans ce Giro 1991, contrairement à Claudio Chiappucci, héros du précédent Tour de France (deuxième derrière Lemond), qui était parti dans ce Tour d’Italie pour battre Lemond, Fignon, tous deux peu en forme ou malade, mais aussi Delgado et surtout Bugno, qui était devenu son ennemi intime. Problème, battre Bugno était loin d’être suffisant, et force est de reconnaître que Chiappucci, malgré ses talents d’escaladeur, n’était pas au niveau de « Coppino ». Il provoqua même la polémique, surtout chez les suiveurs français, en s’en prenant véhémentement à Eric Boyer dans la 17è étape, auquel il reprochait de ne pas le relayer dans sa chasse à Chioccioli, qui avait attaqué dans le Pordoi…alors que Boyer était bien incapable de relayer tellement il était à bout de forces. Chiappucci finit par le comprendre, mais le mal était fait pour lui, alors qu’il voulait passer auprès de tous, coureurs, suiveurs et spectateurs, pour un gentil bonhomme. Néanmoins, sans vouloir le défendre, force est de reconnaître que Chiappucci était en train de vivre une des plus grandes désillusions de sa carrière. De quoi être nerveux!

En plus cette algarade avec Boyer se situa après un premier épisode où Chiappucci passa déjà pour un coureur à qui on ne pouvait pas faire confiance. Ledit épisode se situa dans la 6è étape, où les organisateurs firent passer les coureurs dans un tunnel mal éclairé, ce qui entraîna une chute collective, laquelle déclencha le courroux des coureurs. Du coup, ces derniers décidèrent de neutraliser la course jusqu’à l’arrivée. Mais la tentation d’attaquer dans le Terminillo était trop grande pour certains, dont Chiappucci, ce qui mit très en colère nombre de coureurs dont Bugno et Delgado, ce dernier affirmant que Chiapucci n’était pas « un coureur fréquentable ». Chiapucci répliqua à Delgado en lui disant que si lui et Bugno n’ont pas répliqué à l’attaque du Colombien Cuspoca dans le Terminillo, c’était parce qu’ils n’en avaient pas les moyens, et que « s’ils voulaient la guerre, ils l’auraient et la perdraient ». En fait tous l’ont perdu, sauf Chioccioli.

Michel Escatafal


Palmarès des grandes courses depuis 1946 (mise à jour au 2 mai 2016)

merckxAnquetilCe tableau rassemble les victoires des meilleurs coureurs ayant couru après-guerre dans les grandes épreuves du cyclisme sur route. C’est un travail qui se veut le plus objectif possible, même si je suis bien conscient que l’on puisse discuter du barème des points attribués pour une victoire dans chacune des épreuves. Celles-ci ont été choisies en fonction de leur ancienneté et de leur permanence. Les plus récentes, l’ Amstel Gold Race et Tirreno-Adriatico, sont nées en 1966, mais toutes les autres ont été disputées pour la première fois avant 1948. Il y a 10 épreuves par étapes (Tour de France, Giro, Vuelta, Tour de Suisse, Dauphiné, Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, Tour de Romandie, Tour du Pays-Basque, Tour de Catalogne), plus 9 classiques (Milan-San Remo, Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Amstel Gold Race, Paris-Tours, Tour de Lombardie), le championnat du monde sur route et le championnat du monde contre-la-montre. Concernant cette épreuve, créée en 1994, j’ai considéré que le Grand Prix des Nations, disputé pour la première fois en 1932, faisait office de championnat du monde avant sa création officielle.

Je précise de nouveau que je me refuse à tenir compte des changements dans les palmarès, pour les raisons que j’ai expliquées à plusieurs reprises, notamment celles liées au cas Armstrong. Pour moi, le palmarès ne doit changer que s’il y a dopage lourd et indiscutable, détecté immédiatement après une épreuve, par exemple Landis, positif à la testostérone dans le Tour 2006. Je rappelle au passage que Riis a été rétabli dans le palmarès du Tour, après en avoir été exclu, parce qu’il a fait des aveux publics, décision tout à fait normale puisque certains ayant avoué par le passé s’être dopé figurent toujours parmi les vainqueurs de l’épreuve. Quand à Héras, son quatrième succès dans la Vuelta lui a été rendu six ans après, suite à la mise en lumière d’irrégularités lors de l’examen des échantillons qui avait révélé des produits interdits…ce qui démontre la nécessité d’être très prudent lorsqu’on veut toucher aux palmarès déjà établis. Qui nous dit que dans 10 ou 15 ans, voire même avant, Armstrong ne figurera pas de nouveau au palmarès du Tour de France?

Pour voir le tableau cliquez →Palmarès vélo au 2 mai 2016


Pourquoi le cyclisme sur piste n’en finit plus de mourir?

vitesseL’une des plus belles spécialités du cyclisme, la piste, est en train de mourir de sa belle mort. Plusieurs raisons expliquent le phénomène : j’en retiens au moins trois, à savoir la mondialisation à marche forcée, la multiplication des épreuves, et l’évolution technologique…ce qui ne veut pas dire que ce sont les seules. En tout cas, ce ne sont pas les résultats des derniers championnats du monde qui diront le contraire. En effet, le bilan de cette petite semaine des mondiaux sur piste a donné une idée des forces en présence avec 9 médailles pour la Grande-Bretagne, 8 pour l’Allemagne, 5 pour l’Australie et 3 pour la Russie et la Chine. On observera au passage l’absence quasi totale dans ce classement des médailles des grands pays à tradition cycliste marquée au cours du vingtième siècle. Le premier d’entre eux, l’Espagne, se situe au huitième rang des récompenses avec deux médailles (dont une seule en or), tandis que l’Italie se trouve au onzième rang avec une seule médaille d’or, juste devant les Pays-Bas, qui ont obtenu certes quatre médailles, mais aucun titre.

Quant à la France et la Belgique, si puissantes autrefois dans les épreuves sur piste, elles se retrouvent respectivement aux quatorzième et dix-huitième rang. Cela étant, tout le monde semble content dans le petit monde des fédérations cyclistes, malgré l’indifférence à peu-près totale dans laquelle se sont déroulés ces championnats. Les plus anciens doivent se dire que le monde du vélo a bien changé…ce qui est vrai puisque 45 pays ont participé, dont 20 ont eu au moins une breloque. La mondialisation a bien marché, mais il semble patent que la qualité des participants s’est bien diluée, surtout si on la compare avec celle que l’on connaissait à l’âge d’or du vélo. Désolé, cela fait ancien combattant, mais c’est la colère d’un passionné de vélo qui regrette infiniment de n’avoir pas vraiment connu cet âge d’or, où le niveau des participants était extrêmement élevé, et où la piste faisait partie des grandes heures du sport en hiver, dans tous les vélodromes européens et américains. Sans parler du faste des six-jours un peu partout sur ces deux continents, qui réunissaient les meilleurs pistards et les routiers également spécialistes de la piste. Partout on faisait le plein, que ce soit pour les réunions où s’affrontaient les meilleurs sprinters, les meilleurs poursuiteurs, les spécialistes de l’américaine (souvent les mêmes), ou les six-jours dans des endroits aussi divers que Milan, Bruxelles, Gand, Anvers, Zurich, Copenhague, Arrhus et Odensee (Danemark), Amsterdam, Rotterdam, Berlin, Cologne, Munich, Hanovre, Paris, Madrid, Los Angeles, Buenos-Aires etc. Que reste-t-il de nos jours de ces réunions ? Rien, je dis bien rien, malgré la création d’une ridicule Coupe du Monde, qui comportait cette saison (entre le 31 octobre et le 17 janvier)…3 manches disputées à Cali, Cambridge et Hong-Kong.

Si j’ai parlé de mondialisation à marche forcée, c’est parce que nombre de gens se réjouissent de voir le vélo s’étendre sur tous les continents, ce qui est très bien. A ce propos, sur la piste la mondialisation existe depuis bien longtemps, à la fois en ce qui concerne les épreuves et les coureurs qui y participaient. Certains des plus grands pistards étaient britanniques à une époque où la Grande Bretagne était une nation très mineure dans le cyclisme, notamment Reginald Harris, champion du monde vitesse professionnel en 1951 et 1954, ou australiens, comme le poursuiteur Patterson, champion du monde de poursuite professionnel en 1952 et 1953. Et dans ces années-là, il fallait vraiment être très fort pour remporter le titre mondial, car la concurrence était infiniment plus rude que de nos jours où des inconnus s’emparent du titre. Qui connaissait Filippo Gana avant de remporter la médaille d’or de la poursuite cette année ? Personne. Certes c’est un très bon coureur (champion d’Italie). Certes cela fait plaisir de voir un Italien prendre le maillot arc-en-ciel dans une discipline majeure de la piste (voir mes articles Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 1 et Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2), même si elle ne figure plus au programme des Jeux Olympiques…ce qui est scandaleux, et sans justification sérieuse.

Si j’écris cela, c’est parce que lesdits championnats du monde sur piste ont tellement multiplié les épreuves que plus personne ne s’y retrouve, d’autant plus que ce ne sont pas les mêmes aux Jeux Olympiques. En outre, plus personne ne connaît les détenteurs du maillot arc-en-ciel, et si on les connaît c’est parce que dans une discipline comme l’américaine, le titre a été remporté par Cavendish et Wiggins, qui retrouvaient leurs premières amours avec la piste. Evidemment, les féminines qui détiennent les titres mondiaux sont tout aussi inconnues, ce qui n’est pas leur faute…puisqu’en dehors des championnats du monde et de la fantomatique Coupe du Monde, personne n’entend jamais parler d’elles. Mais l’Union Cycliste internationale est contente, car elle distribue au total 60 médailles, pas une de moins !!! Il y a vraiment de la quantité !!! En revanche les courbes d’audience à la télévision sont inversement proportionnelles à ce trop plein de médailles. Par ailleurs, mis à part quelques pistards britanniques et encore, quel coureur peut dire qu’il vit très bien de la piste de nos jours, alors que dans les années 1940, 1950 ou 1960, les vrais pistards gagnaient des petites fortunes? D’ailleurs, ce n’était pas pour rien si autant de routiers de renom (Van Steenbergen, Bevilacqua, Schulte, Coppi, Post, Anquetil, Rivière, Sercu, Merckx etc.) faisaient aussi de la piste, où leur talent était aussi reconnu que sur la route.

Aujourd’hui, avec l’évolution du cyclisme et du World Tour, la saison commence en janvier en Australie et en Argentine et s’achève au Japon en novembre. Très bien, mais il n’y a définitivement plus de place pour que les meilleurs coureurs participent à des réunions en hiver…qui n’existent quasiment plus. Qui pourrait citer le nom d’un seul six-jours en dehors de quelques dizaines ou centaines d’initiés de par le monde ? Et c’est là que les promoteurs de la mondialisation ont leur part de responsabilité, dans la mesure où le calendrier est très mal fait. Si l’on avait voulu essayer de développer la piste, et lui permettre de retrouver une seconde jeunesse, il fallait que les épreuves routières de l’hémisphère Sud se placent au mois d’octobre et novembre (donc au printemps dans ces pays), en faisant démarrer la saison sur route en mars, comme autrefois. Il fallait aussi que la semaine des championnats du monde devienne la quinzaine, afin que les meilleurs routiers puissent éventuellement briguer un titre. Et enfin, il n’était pas nécessaire d’avoir 10 épreuves au menu, puisque la piste ne devrait compter comme épreuve que la vitesse, la poursuite, la poursuite par équipes, le kilomètre, et  l’américaine. Ce serait bien suffisant, ces épreuves devant être aussi celles des Jeux Olympiques. Au moins il y aurait de la visibilité avec cette quinzaine mondiale.

Certains vont me faire remarquer que cela supprimerait les championnats espoirs ou juniors sur route, mais à cela je réponds que l’on pourrait toujours les organiser plus tôt dans la saison, ce qui ne serait pas préjudiciable car personne ne s’y intéresse…pas plus qu’on ne s’intéresse aux autres épreuves inscrites aux J.O. Le vélo a certes évolué, j’en conviens, mais à force de vouloir faire plaisir à toutes les fédérations de la terre en multipliant les disciplines, on en est arrivé à ce paradoxe que seule une victoire dans le Tour de France, et à la rigueur au Giro, à la Vuelta et à 4 ou 5 classiques, donne l’idée à quelques sponsors d’investir dans le vélo. Des sponsors qui n’investissent pas ou si peu pour la piste, ce qui explique que des champions du calibre de Baugé et Pervis (multiples champions du monde) puissent à peine survivre de leur sport, alors que s’ils étaient nés 50 ans plus tôt, ils auraient gagné beaucoup d’argent. Voilà la réalité du cyclisme d’aujourd’hui, un cyclisme gangréné par nombre d’affaires en tous genres, ou quelques traces d’anabolisant ou quelques anomalies dans le passeport biologique font perdre deux ans de leur carrière à des coureurs, alors que nombre de coureurs ayant pris de l’EPO n’ont jamais été inquiétés, sans parler de ceux qui ont couru avec des vélos électriques, puisque certains semblent dire que cela a existé bien avant la découverte d’un vélo avec un moteur dissimulé, comme ce fut le cas lors des championnats du monde de cyclo-cross en janvier dernier pour une concurrente belge.

Cela dit, et ce n’est pas fait pour nous consoler, petit à petit le vélo est moins seul à subir la traque du dopage, puisque Maria Sharapova, l’emblématique joueuse de tennis, vient d’être contrôlée positive à un produit qu’elle prend depuis dix ans, le meldonium…inscrit sur la liste des produits dopants depuis le 1er janvier, alors qu’il est utilisé depuis des années. Cela lui vaut d’être suspendue sine die, de recevoir des tombereaux d’injures chez nombre d’internautes, et même la vindicte de certaines de ses collègues (Capriati notamment qui veut qu’on lui enlève ses titres), de perdre des sponsors etc. J’ai l’impression que le tennis commence à être dans le collimateur de ceux qui veulent laver plus blanc que blanc. Comme si tous les sports n’étaient pas atteints par le dopage ! Et la créatine au fait, quand va-telle être inscrite sur la liste des produits interdits ?

Revenons au cyclisme, après avoir évoqué le vélo électrique, pour souligner que la technologie (normale a priori) a aussi contribué à tuer la piste, dans la mesure où les performances ne veulent plus rien dire. On était revenu en arrière à propos du record de l’heure après les performances ahurissantes de Moser, Obree, couché sur son vélo, d’Indurain, Rominger ou Boardman, dans les années 80 et 90, avant de retomber dans les travers de la technologie, au point d’avoir vu ce record battu 5 fois en un an (septembre 2014 et juin 2015). Certes le dernier détenteur, Wiggins, ne dépare pas au palmarès, même s’il souffre de la comparaison avec ces extraordinaires rouleurs qu’étaient Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, mais il y a quand même une gêne à voir les coureurs chevaucher des vélos de plus en plus chers et sophistiqués et atteindre des distances stupéfiantes (54.526 km). N’oublions pas qu’entre 1937 (Archambault) et 2000 (Boardman avec un vélo normal), ce record n’a augmenté que de 3.624 km, alors qu’entre 2000 et 2015 avec Wiggins, il a progressé de 5.085 km. Les temps en poursuite et en vitesse ont évidemment subi la même amélioration, même si en poursuite on s’en préoccupe moins…parce que quasiment personne ne sait que Ganna a été sacré champion du monde la semaine dernière en réalisant 4mn16s141. J’arrête là, car je pourrais écrire pendant des heures, sans que cela me console de voir ce qu’est devenu le cyclisme sur piste de nos jours, en espérant que le cyclisme sur route ne subisse pas un jour ou l’autre le même recul. Certes tant qu’il y aura le Tour de France et les quelques épreuves médiatisées, cela continuera (un peu) comme avant, mais le jour où les sponsors n’investiront plus que se passera-t-il ? Je n’ose pas y penser.

Michel Escatafal