Les J.O. doivent se recentrer sur leurs sports traditionnels

MekhissiBonjour à tous, après des vacances que je veux qualifier de méritées. Du coup cela fait un certain temps que je n’ai pas écrit, mais je vais essayer de rectifier le tir au cours des prochaines semaines. Après ces palabres en forme d’excuses, je veux évoquer un problème qui nous intéresse tous, puisque nous sommes en plein dans les Jeux Olympiques 2016. Ceux-ci, d’ailleurs, ressemblent de plus en plus à du grand n’importe quoi, entre les épreuves qui concernent les grands sports professionnels et qui n’intéressent guère les habituels supporters, et l’arrivée de sports improbables, nouveaux pour l’essentiel, en attendant les matches entre ceux qui crachent le plus loin et ceux qui sont capables de manger dix kilos de carpaccio en moins de cinq minutes. J’exagère à peine. Pire encore, certains voudraient voir le sport automobile aux J.O. Pourquoi pas ? Ce serait sans doute amusant de voir Hamilton, Rosberg, Vettel, Raikkonen, Ricciardo, Verstappen, Bottas, Alonso, Button, Perez ou Grosjean s’affronter, par exemple sur 50 km, dans des voitures des années 1980 ou 1990. Idem pour le WRC.

Ceci dit redevenons sérieux : qui peut me raconter qu’il considère, en cyclisme, l’épreuve sur route des J.O. au même titre qu’un Paris-Roubaix ou un championnat du monde sur route ? Personne, qui aime tant soit peu le vélo. En plus cette course arrive après un Tour de France qui fut sans doute un des pires au niveau émotionnel que l’on ait connu depuis des décennies. Aucun suspens, avec un Quintana pas dans son assiette et un Contador blessé le premier jour et contraint à l’abandon un peu plus tard, les seuls qui auraient pu inquiéter Froome. Au passage j’en profite pour noter une nouvelle fois que le Pistolero a vu son palmarès officiel amputé de deux grands tours (Tour de France 2010 et Giro 2011), plus quelques autres victoires moindres, pour un contrôle antidopage qualifié d’anormal pour quelques poussières de clembutérol, que seul un ou deux laboratoires au monde pouvaient détecter, alors que plusieurs champions ou championnes et non des moindres, pris pour du bon gros dopage, sont devenus ou deviennent champion olympique sans que cela ne semble trop perturber les instances olympiques ou internationales. En fait les plus fâchés de cette situation sont les concurrents malheureux qui arrivent derrière ces ex-dopés, ou encore d’autres concurrents qui sont contraints d’affirmer haut et fort qu’ils ont gagné en étant propres. Tout cela confine un peu au délire !

Fermons la parenthèse et reprenons notre propos, à propos du cyclisme professionnel aux J.O., même si la course en ligne fut belle sur le plan du spectacle. Pour ma part, cette course n’a pas sa place aux J.O., surtout quand on voit que l’on a abandonné le kilomètre et la poursuite sur la piste….pour faire de la place. Je dirais la même chose pour le football, avec un règlement bancal puisque chaque équipe peut aligner seulement trois joueurs de plus de 23 ans. Ridicule, d’autant plus que nombre de clubs ont refusé à certains joueurs leur participation pour mieux préparer la saison. Et que dire du tennis, sport où les meilleurs mondiaux se font éliminer dès les premiers tours, comme ce fut le cas pour Djokovic ou pour les deux paires françaises de double. Apparemment tout le monde se moque de ces résultats, car dans moins d’un mois c’est l’US Open qui va commencer et là on ne rigolera plus. Je suis sûr que Djokovic ne sera pas éliminé au premier tour ! Et le rugby ? Là on se contente du rugby à 7, qui est un bon moyen pour nombre de joueurs de travailler leur technique, mais qui s’y intéresse?

En revanche je trouve normal que les autres grands sports d’équipe, moins médiatisés dans le monde, participent à la fête olympique, par exemple le basket ou le handball. A part les joueurs de NBA, personne ne connaît les meilleurs joueurs du sport le plus pratiqué dans le monde après le football. C’est la même chose pour le cyclisme sur piste qui, hélas, ne nous offre ses meilleures rencontres qu’une fois par an, lors des championnats du monde. Dommage quand même qu’un titre olympique en vitesse ne soit pas mieux valorisé, en terme de notoriété et aussi sur le plan pécuniaire pour celui qui remporte une des épreuves les plus anciennes de la tradition olympique. Bref, tout cela pour dire que cette fête olympique qui se veut de plus en plus gigantesque depuis les années 1990, qui coûte de plus en cher aux pays organisateurs, n’est plus la fête du sport qu’elle était autrefois. Et quand j’écris fête, cela signifie mettre en valeur des sportifs qui ne le sont pas habituellement, alors que leur sport figure au programme des J.O. depuis des décennies, voire même dès la fin du XIXè siécle.

Certes on sera toujours plus nombreux à regarder la finale du 100m ou du 1500m en athlétisme que le tir à l’arc ou l’escrime, mais on sera content des médailles que notre pays a obtenu en natation, au judo, en canoë ou en aviron. Peut-être finalement que ce que l’on a tellement reproché à Avery Brundage dans les années 60 ou 70, de n’avoir pas voulu ouvrir les J.O. aux professionnels, n’était pas une si mauvaise chose, sauf évidemment le fait que les pays communistes de l’époque étaient nettement avantagés, puisqu’officiellement il n’y avait pas de professionnels chez eux, bien qu’ils le fussent en réalité, alors que les pays occidentaux ou libéraux ne pouvaient envoyer que leurs amateurs. Et je ne parle pas du dopage d’Etat qui était pratiqué dans certains pays sans la moindre pudeur, puisqu’il en allait de la « grandeur » du pays…ce qui ne signifie pas pour autant que l’on ne se dopait pas ailleurs!

En attendant les J.O. ne vont vraiment commencer pour la plupart de ceux qui aiment le sport sur la planète, qu’à partir de demain avec le début des épreuves d’athlétisme, sport roi de la quinzaine olympique. Là on va avoir des champions qui vont se battre pour les médailles devant des milliards de spectateurs. Ils voudront voir Bolt, Gatlin ou Allyson Félix et tous les autres, et j’ajoute que personne ne se préoccupera de savoir si untel est dopé, ou s’il a été convaincu de dopage, parce que le spectacle avec un grand S sera là. Au passage j’en profite pour espérer qu’un athlète français montera enfin sur le podium du 100m (Vicaut) derrière Bolt et Gatlin, même si j’ai bien peur que cela reste un rêve. Après tout ce n’est jamais arrivé, et si Vicaut réussissait cet exploit cela effacerait toutes les déconvenues qu’il a connues jusque-là dans les grands championnats, y compris la dernière en date où, malgré des temps très supérieurs en qualité par rapport à ses concurrents, il fut quand même battu lors de la faible finale des championnats d’Europe. Pour mémoire il a terminé troisième de la course avec un temps de 10s08, derrière le vainqueur (Churandy Martina) en 10s07, alors que le record d’Europe de Vicaut est de 9s86!

Acceptons l’augure qu’il concrétisera enfin ses possibilités dans cette finale olympique, tout comme il faut espérer que Lavillenie soit à son meilleur niveau à la perche pour conserver son titre de 2012, que Mekhissi ait retrouvé toutes ses sensations au 3000m steeple après sa grave blessure de l’an dernier et ses belles médailles d’argent de 2008 et 2012, qu’un Bascou (110m haies) ou un Bosse (800m) sortent la course de leur vie pour faire un coup à la Colette Besson en 1968 (sur 400m) et remporter l’or. Cela nous rendrait heureux comme nous le fumes avec le doublé 200-400m de Marie-Jo Pérec en 1996, après son titre sur 400m en 1992, avec la victoire de Galfione à la perche en 1996, la médaille d’argent de Joseph Mamhoud en 1984 au 3000m steeple, l’argent en 1992 et l’or de Drut en 1976 sur 110m haies, qui avait réussi l’exploit d’être le premier à avoir mis fin à la supériorité américaine sur la distance depuis 1928, sans oublier la médaille d’argent de Maryvonne Dupureur sur 800m à Tokyo en 1964, ni bien évidemment celle de Jazy en 1960 (voir mes articles (Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 2) et Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 1) ou encore Les grands milers : partie 1), qui avait terminé deuxième d’un des plus grands 1500m de l’histoire olympique, avec comme vainqueur le plus grand miler de l’histoire tout court, l’Australien Herb Elliott, en rappelant qu’il s’est retiré de l’athlétisme en étant invaincu sur sa distance. Voilà je m’arrête à 1960 et aux médailles d’or et d’argent, avec toutefois une pensée pour Alain Mimoun, médaille d’or du marathon en 1956 et triple médaillé d’argent entre 1948 et 1952 (sur 5000 et 10000m) derrière Zatopek. Allez Vicaut, Bascou, Mekhissi, Bosse et Lavillenie, faites-vous plaisir et vous nous en ferez presque autant !

Michel Escatafal

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Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 2)

jazybaalaAyant déjà parlé de Michel Jazy, je vais à présent évoquer brièvement sa carrière, en notant d’abord qu’il eut la chance d’être choyé par le directeur de l’Equipe, lui-même ancien athlète, Gaston Meyer. Celui-ci en effet le fera engager par Jacques Goddet, patron du journal, comme typographe, avec des horaires aménagés pour qu’il puisse s’entraîner autant qu’il le fallait pour devenir le crack que l’on pressentait. Et de fait, on n’allait pas être déçu, même si sa carrière aurait dû être encore plus brillante. Certes brillante elle le fut, mais on aura toujours trois regrets au sujet de Jazy, à savoir son échec à Tokyo en finale d’un 5000m olympique où il était de très loin le plus fort, son refus de courir le 1500m à ces mêmes J.O. de Tokyo en 1964, alors qu’il l’aurait emporté à coup sûr, et son absence sur les tablettes du record du monde sur les distances olympiques. Certains vont me trouver bien exigeant avec un des plus grands milers de l’histoire, mais c’est normal compte tenu des qualités de ce surdoué.

Néanmoins il aura laissé une belle trace dans le gotha de l’athlétisme en ayant été deux fois champion d’Europe (1500m en 1962 et 5000m en 1966), médaille d’argent sur 1500m aux J.O. de Rome, recordman d’Europe du 1500m à trois reprises, recordman d’Europe du 5000m à trois reprises également, mais aussi recordman du monde du mile, du 2000m (premier et dernier records qu’il a battus en 1962 et en 1966) , du 3000m, des 2 miles et du relais 4x1500m. C’est magnifique, mais cet athlète racé et élégant, aurait pu et dû faire mieux encore. D’ailleurs si Jazy avait 25 ou 28 ans aujourd’hui, il serait ou aurait déjà été à coup sûr champion olympique, car à cette époque il était un des très rares sportifs français à être le meilleur dans sa discipline. Hélas, à Tokyo, il n’a pas su résister à la pression qui l’entourait, d’où son obstination à ne pas vouloir courir le 1500m par peur de la défaite, alors que celui qui fut champion olympique, le Néo-Zélandais Peter Snell, déjà vainqueur du 800m, a toujours affirmé qu’il n’y aurait pas participé si Jazy avait choisi cette distance, d’autant que ce dernier venait de réussir à l’entraînement des temps largement supérieurs sur 1200m à ceux qu’il avait fait auparavant.

En fait à ce moment Jazy bénéficiait pleinement de son entraînement sur 5000m, tout en ayant conservé sa vitesse de base (il était aussi un des meilleurs sur 800m) et son fameux finish dans les 300 derniers mètres. A propos de Snell, c’est lui qui détenait le record du monde du mile quand Jazy le battit en juin 1965 à un niveau quasiment équivalent aux 3mn35s6 d’Elliot sur 1500m. A cette occasion Michel Jazy  réussit, en battant ce record mythique, sans doute son plus grand exploit, bien aidé il est vrai par ses lièvres, Kervéadou et deux autres de grand luxe, Jean Wadoux et Michel Bernard. Résultat le record de Snell (3mn54s1) fut battu de 5/10 de seconde.

Passons à présent à Mehdi Baala, qui fut le vrai successeur de Jazy dans le cœur des Français. Déjà il y a toujours eu une similitude dans l’allure entre les deux champions. Mais la comparaison ne s’arrête pas là, car Baala comme Jazy était aussi un remarquable coureur de 800m. La preuve, il a porté très haut le record de France du kilomètre (en 2003) avec un temps de 2mn13s93, mais aussi celui du 800m en 1mn43s15 (à Rieti en 2002). Il a d’ailleurs réussi son premier exploit en 2000, quelques semaines avant les Jeux Olympiques de Sydney, en réalisant le doublé en Coupe d’Europe 800-1500m, alors qu’il n’avait pas encore 22 ans. A cette occasion Jazy avait dit qu’il « semble paré de tous les dons » et on en aura la confirmation en août, quand il réalisa 3mn32s02 à Zurich sur 1500m, ce qui en faisait un outsider pour les J.O. Et même s’il ne termina qu’à la quatrième place, il n’aura surtout pas à rougir de cette performance dans la mesure où il aura joué sa chance jusqu’au bout, laissant les médailles au Kenyan Ngeny, qui avait battu le super favori El Guerrouj (Maroc), la médaille de bronze revenant à un autre Kenyan devenu ensuite américain, Lagat. Dans cette épreuve où le vainqueur réalisa 3mn32s07, Baala termina au pied du podium (3mn34s14) après avoir suivi le trio de tête jusqu’au milieu de la ligne droite.

Au passage, on notait qu’il était déjà le meilleur européen, ce qu’il allait confirmer aux championnats d’Europe en 2002, où il s’empara de son premier titre international. Mais la grosse confirmation, on l’aura l’année suivante, en 2003, où lors des championnats du monde au Stade de France il s’empara de la médaille d’argent, après avoir résisté jusqu’au bout au maître El Guerrouj (4 fois champion du monde du 1500m, champion olympique du 1500 et du 5000m, en plus d’avoir battu les records du monde du 1500m, du mile et du 2000m). Tout cela nous laissait espérer des lendemains qui chantent, mais, comme pour les hurdlers Caristan, Diagana et Doucouré, Baala devra composer avec les blessures tout le reste de sa carrière. Cela ne l’empêchera pas de devenir champion d’Europe pour la deuxième fois en 2006 et de récupérer la médaille de bronze du 1500m aux J.O. de Pékin (2008), suite au déclassement pour dopage de Ramzi.

Ce sera son chant du cygne, mais sa carrière s’honore aussi d’un record de France du 1500m (3mn28s98 en septembre 2003) à trois centièmes du record d’Europe de Cacho, le champion olympique du 1500m à Barcelone. Il arrêtera sa carrière en 2011, et, entre autres activités, conseillera d’autres athlètes, par exemple Tamgho, et fera profiter les amateurs d’athlétisme de ses compétences sur la chaine beIN SPORTS. Qui sait, il aura peut-être le plaisir de commenter la victoire de Mekhissi sur 1500m, si par bonheur ce dernier fait le doublé avec le 3000m steeple, épreuve que sauf accident il remportera pour la deuxième fois, ce qui serait une performance inédite sur la distance.

Michel Escatafal


Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 1)

bernardMardi prochain, 12 août, vont commencer les championnats d’Europe d’athlétisme à Zurich, autrefois considéré comme l’égal aujourd’hui des championnats du monde, en rappelant toutefois que jusqu’en 1983 les championnats du monde n’existaient pas, en rappelant aussi que jusqu’en 1991 deux énormes forteresses, l’URSS et la RDA, jouaient dans la même cour que les Etats-Unis, ce qui n’est plus le cas de nos jours. Fermons cette parenthèse historique pour évoquer une distance mythique de l’athlétisme, le 1500m, sur laquelle plusieurs Français ont brillé, depuis Henri Deloge (très bon aussi sur 5000m), médaillé d’argent aux J.O. de 1900, ou encore Roger Normand, médaillé de bronze aux championnats d’Europe 1934, Patrick El Mabrouk, médaillé d’argent aux championnats d’Europe 1950, Jean Wadoux recordman d’Europe en 1970 (3mn34s) à qui il a simplement manqué une pointe de vitesse un peu supérieure pour être imbattable sur 1500m et 5000m, Driss Maazouzi (médaillé de bronze du 1500m aux championnats du monde 2001 et champion du monde en salle en 2003) jusqu’à Mahiedine Mekhissi (double médaillé d’argent aux J.O. en 2008 et 2012 sur 3000m steeple et champion d’Europe en salle du 1500m en 2013), qui figure parmi les grands favoris du 1500m à Zurich. Rien que cette énumération en dit plus que tous autres commentaires sur l’apport de l’athlétisme français à cette distance, que beaucoup considèrent comme la plus prestigieuse après le 100m. J’en profite à ce propos pour rappeler que j’avais écrit il y a 3 ans Les grands milers : partie 1et Les grands milers : partie 2.

Après avoir évoqué les médaillés français des grands championnats, je vais plus particulièrement parler de ceux qui ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de notre athlétisme, à savoir Jules Ladoumègue, Michel Bernard, Michel Jazy et Medhi Baala. Quatre athlètes qui ont porté très haut nos couleurs, et qui figurent parmi les plus grands milers de l’histoire. Jules Ladoumègue d’abord, que je n’ai évidemment pas connu, mais à propos duquel on parle et on écrit encore avec vénération, bien qu’il soit mort depuis plus de 40 ans (1973). Ladoumègue en effet fut un exemple à plusieurs titres, y compris pour des motifs qui paraissent de nos jours complètement surannés…parce que touchant au professionnalisme. Pour mémoire, il fut interdit de compétitions en mars 1932 alors qu’il n’avait que 26 ans, ce qui brisa de fait une carrière qui n’en était pas encore à son apogée. C’est pour cela qu’on parla à son propos « d’athlète martyr », comme ce fut le cas aussi, la même année (olympique), pour un autre immense champion, le Finlandais Paavo Nurmi.

Ladoumègue était une sorte de virtuose du 1500m, à la fois fragile et tourmenté comme le sont souvent les grands artistes, mais athlète racé, doué de longues jambes, ce qui lui permettait de disposer d’une foulée ample, idéale pour le demi-fond. Tous ces dons athlétiques allaient l’amener à devenir le premier athlète à passer sous la barre des 3mn50s au 1500m (3mn49s2 en 1930), lors d’une tentative de record du monde où il battit notamment le futur champion olympique, l’Italien Beccali. Preuve que sans cette suspension, Ladoumègue aurait bel et bien été champion olympique, après sa médaille d’argent obtenue quatre ans plus tôt à Amsterdam. Ladoumègue a aussi été recordman du monde du kilomètre (2mn23s3/5), du mile (4mn9s1/5) et du 2000m (5mn21s4/5). Bref, un des plus glorieux champions que notre athlétisme ait connu, avec, comme je l’ai dit, la dimension tragique qui s’est attaché à ce personnage qui deviendra plus tard journaliste à l’ORTF. Aujourd’hui il serait un consultant très recherché par les chaînes de télévision, au même titre que Diagana, même s’il n’avait pas fait d’études au contraire de l’ancien champion du monde du 400m haies.

Après Ladoumègue je voudrais évoquer le nom d’un athlète, Michel Bernard, qui n’a jamais eu de médailles mondiales ou européennes, mais qui a eu la malchance de tomber à son époque sur deux surdoués du demi-fond, Herb Elliot et Michel Jazy. Bernard se moquait sans doute des breloques offertes dans les grandes compétitions, sinon il aurait couru différemment. N’oublions pas qu’il a battu à huit reprises Michel Jazy (contre 29 défaites), ce qui doit être souligné, Jazy ayant été la référence du 1500m et du mile entre 1962 et 1965…et qui ne serait sans doute pas devenu ce qu’il fut sans cette rivalité, qui rappelait à la même époque celle du cyclisme entre Anquetil et Poulidor, chacun ayant ses partisans, aussi farouches dans un camp comme dans l’autre. Jazy c’était Anquetil et Bernard c’était Poulidor, la comparaison allant jusqu’à la longévité de Bernard, celui-ci restant encore très compétitif à 40 ans. Fermons la parenthèse et parlons de ce qui restera le plus haut fait d’armes de Michel Bernard, le 1500m des Jeux Olympiques de Rome en 1960, une course folle comme on en voit deux ou trois par siècle.

Ce jour-là, le 6 septembre 1960, en finale du 1500m, Bernard allait nous offrir un morceau d’anthologie de la course à pied, dans une course où l’on retrouvait le gratin du demi-fond mondial avec au départ, outre Jazy et Bernard, des athlètes comme le Hongrois Roszavolgyi (ancien recordman du monde), le redoutable Suédois Dan Waern ou encore le Roumain Vamos, aussi fort sur 1500m que sur 3000m steeple, et surtout Herb Elliot, invaincu sur la distance et qui le restera pour l’éternité. Elliot était évidement le grand favori, mais cela ne suffisait pas à effrayer Bernard qui, dès le coup de feu, se plaça en tête et imprima un train d’enfer. Après un passage aux 400m en 58s2, puis aux 800m en 1mn57s8, ce qui était fou à l’époque, Bernard vit arriver Elliot à sa hauteur pour prendre le commandement de la course, comme il en avait l’habitude. Problème, Bernard refusa de laisser au crack australien la première place. S’en suivit alors un spectacle surréaliste entre les deux milers, aucun des deux ne voulant céder le moindre pouce de terrain à l’autre. Pendant presque 200m, ce fut un coude à coude phénoménal, jusqu’à ce que Bernard finisse par s’incliner.  Cette passe d’armes hallucinante allait d’ailleurs permettre à Elliot de devenir champion olympique en battant le record du monde, avec un temps de 3mn35s6 (qui ne sera battu que sept ans plus tard par Ryun). Elle allait aussi donner à Michel Jazy la joie de remporter la médaille d’argent en pulvérisant son record de France (3mn38s4), alors que Michel Bernard terminait septième en 3mn41s8. Cela étant, pour Michel Bernard la course avait perdu de son intérêt dès qu’Elliot eut raison de lui, affirmant, sans doute avec raison, que sans Elliot il aurait gagné…parce que personne n’aurait osé venir le chercher. Tel était Michel Bernard, personnage légendaire du demi-fond mondial, préférant tout tenter, au-là de toute raison, pour ne pas avoir de regret.

Michel Escatafal


Les grands milers : partie 1

Quels sont les plus grands milers de l’histoire de l’athlétisme ? Voilà une question intéressante parce qu’elle concerne les coureurs de 1500m, sans doute ceux qui font le plus rêver le grand public avec les sprinters. Sans remonter trop loin, il y a quand même des coureurs qui ont marqué cette distance, ou plutôt ces distances, parce que pendant longtemps il y avait deux records mythiques, le 1500m et le mile…même si cette distance est de moins en moins courue dans les meetings. Cependant parmi les recordmen du monde de ces deux distances, le plus célèbre est peut-être encore le célèbre britannique Roger Bannister, l’homme qui fit descendre pour la première fois le record du mile à moins de 4 mn (3mn59s4/10), le 6 mai 1954. Et pourtant en dehors d’un titre de champion d’Europe du 1500m en 1954, il n’a pas un palmarès comparable à celui des autres monstres sacrés de ces deux distances. A noter quand même que pour ce record, Bannister avait bénéficié d’un lèvre de choix, avec Chris Chataway, qui fut recordman du monde du 5000 m en 13’51″6, et médaillé d’argent aux Europe sur 5000 m en 1954.

Le premier de ces monstres sacrés fut le Finlandais Paavo Nurmi, celui que l’on appelait « l’homme au chronomètre ». Il réussira l’exploit en 1924 de remporter en un peu plus d’une heure le 1500 et le 5000 m des Jeux de Paris. C’était une autre époque, mais si je parle de Nurmi et de ce doublé 1500-5000m, c’est parce qu’il restera inégalé jusqu’en 2004. En réalité, Nurmi n’appartenait pas vraiment à la catégorie des milers parce qu’il était essentiellement un coureur de 5000-10000 (il fut champion olympique de la distance en 1920), donc évidemment moins rapide que les vrais milers.

Ensuite je ne peux pas passer sous silence qu’un Français, Ladoumègue, sera le meilleur coureur de son époque, même s’il n’obtint que la médaille d’argent aux J.O. d’Amsterdam en 1928. Cela dit il sera invaincu pendant 24 mois entre 1929 et 1931 sur 1500m, et il sera recordman du monde du 1500m et du mile, étant notamment en 1930 le premier coureur en moins de 3mn50s au 1500m. Hélas pour lui, il ne pourra aller cueillir la médaille d’or qui lui était promise sur 1500m aux J.O. de Los Angeles…pour cause de professionnalisme. A l’époque on ne plaisantait pas avec ces choses, au point d’être radié à vie, ce qui ne l’empêchera pas d’être réhabilité… 12 ans plus tard !

Peu après, à la fin des années 30 et dans les années 40, ce sera la grande époque suédoise avec deux coureurs de très grand talent, Haegg et Anderson. Haegg entraîné par l’ermite de Volodalen, Gosta Olander, entraîneur ô combien célèbre, était incontestablement plus fort qu’Andersson, du moins jusqu’en 1944. On disait de lui à l’époque qu’il était un athlète pouvant tout se permettre. Cela étant, cette rivalité au sommet n’aura pas le retentissement mondial qu’elle aurait mérité en raison de la deuxième guerre mondiale. Haegg et Anderson battront évidemment chacun à leur tour les records du monde du mile et du 1500m. Ils seront eux aussi radiés à vie en 1946 pour faits de professionnalisme.

Et cela nous amène dans les années 50 et au début des années 60, où le demi-fond va se découvrir sans doute le meilleur miler de l’histoire, Herb Elliott. Bien sûr les plus jeunes d’entre nous ne l’ont pas connu, mais sur la distance du mile et du 1500m ce fut l’athlète du vingtième siècle. Si je dis cela c’est parce qu’il n’a pas subi la moindre défaite en 43 courses, ou si l’on préfère pendant trois ans. Ayant commencé sa carrière très tôt, à 16 ans, il allait se révéler en 1958 alors qu’il avait à peine 20 ans, en battant tous ses adversaires au Jeux du Commonwealth, s’adjugeant à la fois le 880 yards (battant le champion d’Europe Hewson) et le mile. Ensuite, il va pulvériser le record du monde du mile en descendant celui-ci sous la barre des 3mn55s (3mn54s5/10), battant comme en se jouant le précédent record qui appartenait au Britannique Ibbotson de presque trois secondes, avec les derniers 440 yards avalés en 55s5. Un immense champion était né !

Quelques semaines plus tard, il va écraser la concurrence lors d’un meeting à Goeteborg en battant le record du monde du 1500m de plus de deux secondes, en 3mn36s. Cette fois le doute n’était plus permis, ce jeune homme allait marquer l’histoire du demi-fond, d’autant qu’il avait tout pour lui, à la fois une capacité à supporter tous les trains, et une excellent vitesse de base comme en témoignent ses nombreux succès sur la distance de 800m. Rapidité et résistance, tels sont les ingrédients qu’il avait assimilés de son entraîneur Percy Cerruti, qui l’obligeait à courir à l’époque entre 60 et 80 km par semaine.

Il ne lui restait plus qu’à devenir champion olympique pour achever de visiter son rêve. Il n’allait pas manquer l’occasion à l’issue d’une course mémorable, en finale du 1500 m des Jeux Olympiques de Rome en 1960, dans laquelle les Français jouèrent un rôle assez considérable. En effet, dès les premiers mètres, Michel Bernard impose un train d’enfer passant aux 300 m en 43s5/10, puis 57s8/10 aux 400 m et 1mn12s8/10 aux 500m. Personne n’en croit ses yeux, car jamais jusque-là un 1500 m n’était parti sur des bases pareilles. Ce départ va d’ailleurs condamner ceux qui suivaient notre Français de près, notamment un des favoris, le Suédois Dan Waern, mais pas Elliott qui se rapproche de Bernard. Et là jusqu’au 900 m on assiste à un sprint hallucinant entre les deux hommes qui passent au 800m en 1mn57s8/10.

Le peloton est évidemment très étiré en raison de ce mano a mano, duquel émergent deux hommes, le Hongrois Roszavolgi et l’autre Français Michel Jazy, grand espoir (24 ans) de notre athlétisme renaisssant à cette époque. Bernard, comme prévu finit par céder, et Elliott put souffler quelques instants avec dans sa foulée Roszavolgy et Jazy. Hélas pour ces derniers, à trois cents mètres de la ligne, Elliott place un nouveau démarrage et s’envole immédiatement, comptant près de 20 mètres d’avance dans le dernier virage. Il ne faiblira pas jusqu’à l’arrivée pour terminer avec un fabuleux record du monde (3mn35s6/10), couvrant le dernier tour en 54s, un record qui allait tenir sept ans. Derrière lui, Jazy battra nettement Roszavolgy pour la médaille d’argent en pulvérisant le record de France de quatre secondes, soit 3mn38s4/10. Quant à Bernard, il terminera à la septième place, mais qui sait ce qui se serait passé si Elliott n’avait pas été là ? Quelle extraordinaire après-midi en tout cas!

Le successeur d’Elliott, l’Australien, sera un autre coureur des Antipodes, Peter Snell, le Néo-Zélandais . La différence entre les deux se situe essentiellement dans le fait que Snell était d’abord un coureur de 800m, avant d’être un grand miler. Il avait  à la surprise générale battu Roger Moens, le Belge, sur 800m aux J.O. de Rome en 1960. Cela dit, après cette victoire il allait se décider très vite à monter sur 1500m et le mile. D’ailleurs il allait battre les deux records du monde du mile et du 800m la même année. En revanche il ne battra pas le record d’Elliott sur 1500m, trop haut perché pour lui. Mais aux J.O. de 1964, il allait réaliser le doublé 800-1500m…grâce en partie à  Michel Jazy.

Celui-ci, comme on l’a vu, avait terminé à la deuxième place du fameux 1500m des J.O. de Rome en 1960, avant de remporter avec la plus extrême facilité le titre européen deux ans plus tard. Ensuite, au cours d’une course mémorable, en 1963 à Colombes en finale des championnats de France, il deviendra recordman d’Europe du 1500m (3mn37s8/10). Pour tout le monde, depuis la retraite d’Elliott, c’est Jazy le numéro un mondial sur la distance, ce qui signifie que la médaille d’or du 1500m lui est promise aux J.O. de Tokyo. Hélas pour lui, bien que n’abandonnant pas le 1500m, Jazy voulait tenter sa chance sur 5000m, se disant sans doute qu’avec sa vitesse et sa résistance il serait imbattable…ce qui fut vrai partout, sauf aux Jeux Olympiques où il termina à la quatrième place après avoir longtemps fait figure de vainqueur. Cela dit, Jazy absent, Snell se dit que l’occasion était trop belle et se décida à tenter le doublé 800-1500m, d’autant qu’en dehors de Jazy aucun Européen n’était susceptible de le gêner.

Et c’est ce qui se passa effectivement, Snell remportant la finale du 1500m avec une seconde et demie d’avance sur son second, le Tchécoslovaque Odlozil. Après coup, tout le monde s’est dit : « Quel beau duel nous avons raté, avec Jazy présent sur ce 1500m » ! Et bien non, ce duel nous ne l’aurions pas eu…parce que Snelle n’aurait pas participé au 1500 m avec Jazy au départ. Que de regrets pour le Français et ses supporters, mais Jazy n’avait qu’à s’en prendre à lui-même ! D’ailleurs un an plus tard, malgré une piste mouillée, il effacera le record du monde du mile de Snell de cinq dixièmes (3mn53s6/10), ce qui équivalait à un temps de l’ordre de 3mn36s sur 1500m, temps proche du fameux record d’Elliott.

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