La boxe, à la fois si belle et si navrante

Je ne sais pas ce que l’histoire retiendra des Jeux Olympiques de Londres en 2012, mais il y a au moins un évènement qui mérite d’être souligné, à savoir que pour la première fois la boxe américaine rentre bredouille de ces J.O., alors que jusqu’en 2008  les Etats-Unis avaient remporté 108 médailles, loin devant Cuba avec ses 63 médailles, et plus encore l’Italie avec 45 médailles. Et la France me direz-vous ? Et bien, elle se plaçait au treizième rang en compagnie de l’Allemagne, ces deux pays comptabilisant 19 médailles, en notant toutefois que l’ex RDA avait gagné de son côté 13 médailles, ce qui portait le vrai total de l’Allemagne à 32. Pour revenir à la France, ce n’est pas cette année qu’elle améliorera son total dans la mesure où tous nos boxeurs ont été éliminés prématurément, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils aient démérité.

En effet, pour avoir vu le quart de finale de Nordine Oubaali (moins de 52 kg) contre l’Irlandais Conlan et plus encore celui d’Alexis Vastine (moins de 69 kg) contre l’Ukrainien Shelestyu, on peut dire que nos deux jeunes  boxeurs ne méritaient pas la défaite qui leur ont été infligées par des juges, dont j’espère qu’ils sont incompétents ou qu’ils ne savent pas se servir de la « scoring-machine ». Même si je ne suis pas un technicien de ce sport, mais pour avoir vu de nombreux combats à la télévision ou au bord du ring, je puis affirmer que la décision est scandaleuse pour Vastine et anormale pour Oubaali. En fait nos deux Français avaient bel et bien gagné leur combat. Plus grave encore, c’est la deuxième fois que cela arrive à Vastine, puisqu’il avait déjà été lésé à Pékin en 2008, à ceci près que cette fois il n’a même pas une médaille pour se consoler. Et pour bien montrer que quelque chose ne tourne pas rond dans cette manière de juger les combats, même un Britannique (c’est dire !) a été injustement battu par un Mongol dans les moins de 64 kg.

Et oui hélas, c’est aussi cela la boxe, un sport qui mérite infiniment mieux que la manière dont il est géré chez les professionnels, géré n’étant pas le mot adéquat dans la mesure où il y a cinq fédérations qui ne maîtrisent quasiment rien, mais aussi chez les amateurs, où les décisions incongrues sont légion dans les grands championnats ou aux Jeux Olympiques. Alors que faut-il faire ? Faut-il changer la manière de comptabiliser les points, faut-il faire confiance au jugement d’un arbitre et de deux juges tirés au sort juste avant un combat ? Sans doute. En tout cas je ne vois que cette solution pour éviter ce genre de décisions, qui font un mal fou à ce sport déjà en perdition. Problème, pour opérer ce changement de bon sens, il faudrait qu’une révolution touche les instances européennes et mondiales, en un mot il faudrait tout reprendre à zéro dans l’organisation et le fonctionnement de la fédération internationale. Et en rêvant un peu, il faudrait que cette fédération, revisitée par des règles simples et justes, joue vis-à-vis du secteur professionnel le même rôle que la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) vis-à-vis de la Formule 1. En écrivant cela, j’ai bien fait de préciser qu’il fallait rêver, car un tel changement n’est pas pour demain, et j’ai même peur que la boxe mourra de sa belle mort avant d’y arriver.

Mais au fait, que vaut une victoire ou une médaille aux Jeux Olympiques dans l’optique d’une carrière professionnelle ? C’est une question que nombre d’amateurs se sont posé…sans avoir une réponse définitive à y apporter. En fait, il y a eu d’immenses champions qui furent champion olympique ou médaillés, et beaucoup d’autres (infiniment plus nombreux) qui n’ont jamais participé aux Jeux, ce qui ne les a pas empêché de se retirer avec un magnifique palmarès professionnel. Déjà il y a la guerre qui a empêché nombre de boxeurs de participer aux J.O., puisqu’il n’y a pas eu de Jeux Olympiques entre 1936 et 1948, période qui correspond à l’âge d’or de la boxe. En revanche, un peu plus tard, la participation aux Jeux sera considérée comme un bon test pour étalonner les jeunes espoirs des pays occidentaux avant de passer professionnels. Ce l’était d’autant plus qu’ils affrontaient des boxeurs appartenant au pays du bloc communiste, lesquels ne reconnaissaient pas le professionnalisme, ce qui voulait dire que ces jeunes boxeurs américains ou européens affrontaient en trois reprises des adversaires beaucoup plus âgés qu’eux, et dont la principale activité était justement la boxe. Pas étonnant dans ces conditions que les J.O. nous aient permis de découvrir quelques uns des plus grands champions de l’histoire.

Le premier dont j’aimerais parler s’appellait Laszlo Papp, boxeur hongrois, qui aurait fait dans un autre pays que le sien une très grande carrière professionnelle. Il a remporté trois titres olympiques, en moyens en 1948, et en super welters en 1952 et 1956, avant de passer chez les professionnels à 31 ans en s’exilant provisoirement en Autriche. Très vite il devint une véritable terreur (15 de ses victoires le furent par K.O.), et c’est tout naturellement qu’il conquit le titre européen des poids moyens, qu’il gardera entre 1962 et 1964, hélas sans pouvoir disputer le titre mondial, faute d’obtenir un visa du gouvernement hongrois. N’ayant pas d’autres issues, il décida de mettre un terme à sa carrière en se retirant invaincu après 29 combats. Petit et râblé, c’était un remarquable technicien, capable d’affronter et de battre  tous les types de boxeur, y compris ceux beaucoup plus grands que lui, comme il le démontra face Tiger Jones, dont on rappellera qu’il battit Ray Sugar Robinson en 1955.

Le second qui me vient à l’esprit est Floyd Patterson, qu’on aurait pu surnommer « le roi de l’uppercut », tellement ce coup était remarquablement efficace chez lui, et qui fut champion olympique des poids moyens à Helsinki en 1952, avant de devenir en 1956 le plus jeune champion du monde des poids lourds (21 ans) jusqu’à l’avènement de Mike Tyson. Il perdra son titre mondial en 1959 contre un autre boxeur médaillé chez les lourds aux J.O. d’Helsinki, Ingemar Johansson, battu par disqualification en finale olympique contre Haye Sanders, dont le nom est resté dans l’histoire de la boxe parce qu’il ne survécut pas à un K.O. des points de Willie James (1954). Ingemar Johansson laissera son titre à Floyd Patterson lors de la revanche en 1960, avant d’abandonner la boxe suite à sa défaite dans la belle contre ce même Patterson à l’issue d’un magnifique combat. Très grand pour l’époque (presque 1m90), Johansson avait un crochet droit redoutable, qui lui permit de remporter nombre de victoires par K.O. (17 sur 26). A noter que seul Patterson l’a battu au cours de sa carrière professionnelle.

Ensuite je penserais à un très beau boxeur, l’Italien Nino Benvenutti, champion olympique des poids welters à Rome (en 1960) à l’âge de 22 ans. Merveilleux styliste, Benvenutti est considéré comme un des plus grands boxeurs européens du vingtième siècle. Champion du monde des super welters en 1965-1966, il montera ensuite dans la catégorie supérieure, les poids moyens, et sera champion du monde pendant trois ans, entre 1967 et 1970. Il aura affronté dans sa carrière deux des plus grands poids moyens de l’histoire, Emile Griffith qu’il battit deux fois sur trois, et Carlos Monzon qui le mettra deux fois K.O. en 1970 et 1971. Cette deuxième défaite mettra fin à sa brillante carrière.

Toujours aux J.O. de Rome, la boxe allait découvrir celui qui s’est appelé lui-même « le plus grand », et qu’il est inutile de présenter, Cassius Clay qui deviendra Mohammed Ali (voir mon article sur ce site). Il remportera le titre olympique chez les mi-lourds avant de faire la carrière que l’on connaît chez les poids lourds, où il affrontera dans des combats légendaires, le champion olympique des poids lourds à Tokyo en 1964, Joe Frazier (champion du monde des lourds entre 1970 et 1973). A noter qu’à ces J.O. un Français, Jo Gonzalès, s’empara de la médaille d’argent en super-welters. Un autre boxeur parmi les plus fameux qui affrontèrent Ali et Frazier, fut champion olympique en 1968 à Mexico, Georges Foreman. « Big Georges » comme on l’appelait, était un terrible puncheur, ce punch lui ayant permis de remporter 68 de ses 76 victoires par K.O. En fait Foreman aurait pu devenir un des deux ou trois plus grands poids lourd de l’après-guerre…s’il n’avait pas affronté Ali en 1974 à Kinshasa, dans un combat que tout le monde jugeait déséquilibré mais qu’Ali remporta par K.O. au huitième round.

En 1976 c’est une autre grande star qui gagnera l’or olympique, Sugar Ray Leonard, pour moi l’icône absolue du  » noble art ». Là aussi il n’y a pas grand-chose à ajouter (voir mon article sur le combat contre Hagler intitulé « Le match de la décennie 80 »), sauf pour souligner encore une fois son succès sur Marvin Hagler après trois ans d’absence et une opération à la rétine. Hagler-Leonard c’est un des plus grands combats du siècle précédent, entre deux champions exceptionnels qui ont dominé la décennie 80, au moment où jamais la boxe n’avait recelé autant de talents (Hearns, Duran etc.) dans une même époque depuis la fin des années 50. Cette même année un autre grand nom, Michael Spinks sera champion olympique dans la catégorie des poids moyens. Sa trajectoire ressemble un peu à celle de Patterson vingt ans plus tôt. Il avait à peine 20 ans en 1976, et il s’annonçait comme une des plus grandes figures de la boxe, quand il fut frappé par un drame familial (mort de sa compagne) le laissant seul avec sa petite fille (en 1983).

A ce moment il était incontestablement le meilleur des poids mi-lourds, et le restera jusqu’en 1985, détenant le titre mondial de la catégorie pour les trois principales fédérations. En 1985 il allait faire mieux encore en battant Larry Holmes, qui dominait la catégorie des poids lourds, devenant le premier des boxeurs poids mi-lourds à conquérir le titre chez les lourds, ce que n’avait jamais réussi à faire par exemple Archie Moore. Par ailleurs, avec son frère Léon, qui n’avait ni son talent ni son sérieux dans la vie, lui aussi champion olympique à Montréal en 1976 (poids mi-lourds), il formera la première fratrie ayant détenu un titre mondial des lourds. Michael Spinks domina la catégorie des lourds jusqu’au moment où il fut amené à affronter un Mike Tyson en pleine ascension (il avait 22 ans), qui le battra en juin 1988 par K.O. à la première reprise après une minute de combat. Ce combat signifia la fin de la carrière de ce boxeur très talentueux qui eut la malchance de se trouver sur la route d’un terrible puncheur de dix ans plus jeune que lui.

En 1988 un boxeur britannique, Lennox Lewis,  allait commencer aux Jeux Olympiques de Séoul une ascension qui fera de lui un des meilleurs boxeurs que l’Europe ait connu au cours du vingtième siècle. Il sera champion olympique en super lourds après avoir raté le titre en 1984 pour le Canada (où il vivait à cette époque) sur une décision très contestable en quart de finale contre un bon poids lourd américain, Biggs. En revanche, en 1988, personne ne lui enlèvera ce titre olympique qu’il voulait par dessus-tout, au point de rester quatre ans de plus chez les amateurs après sa déception de Séoul. Il gagnera la médaille d’or en finale contre Riddick Bowe, qui sera lui aussi un très bon poids lourd dans les années 90. Passé professionnel, Lennox Lewis deviendra champion d’Europe en 1990 sous licence britannique, puis dominera la catégorie des lourds unifiant le titre en 2000. Une chose que ne pourra pas faire un de ses deux vainqueurs, Vitali Klitschko, frère de Wladimir, champion olympique 1996 à Atlanta, la fratrie refusant de s’affronter et se partageant les couronnes mondiales encore aujourd’hui. Certes les deux frères Klitschko sont les meilleurs poids lourds actuels, mais il faut reconnaître que la catégorie n’a plus rien à voir à ce qu’elle était dans les années 70-80 ou même 90.

Evidemment j’aurais pu citer d’autres boxeurs médaillés olympiques ayant fait une belle carrière professionnelle, comme les Américains Evander Holyfield en 1984 en mi-lourds, qui fut un des tous meilleurs poids lourds-légers depuis la création de cette catégorie, ou encore Oscar de la Hoya en 1992, champion olympique des légers, qui deviendra un multiple champion du monde dans les diverses fédérations, sans oublier Pernell Whitaker couronné d’or lui aussi en légers en 1984. Quatre ans plus tard, un autre Américain, Roy Jones, sera scandaleusement volé du titre olympique en finale des poids super-moyens par un Coréen inconnu, Park Si-Hun, qui n’en revenait pas d’avoir pas gagné…parce qu’il savait qu’il avait été largement dominé. Heureusement ce Coréen est resté un inconnu, alors que Roy Jones détiendra un titre mondial dans quatre catégories différentes (moyens, super-moyens, mi-lourds et lourds), et sera considéré comme un des tous meilleurs boxeurs, toutes catégories confondues, entre 1996 et 2004. Enfin on n’oubliera pas non plus les Français Brahim Asloum, seul boxeur français à la fois champion olympique (2000) et détenteur d’un titre mondial chez les professionnels (mi-mouches), mais aussi deux boxeurs très doués, Christophe Tiozzo, médaillé de bronze en super welters en 1984 et champion du monde (WBA) dans la même catégorie entre 1990 et 1991, et enfin Laurent Boudouani qui obtint la médaille d’argent aux J .O. de 1988 en poids welters et qui s’empara du titre WBA en 1996 pour le garder jusqu’en 1999.

Michel Escatafal


Mohamed Ali : “ I’m not the greatest; I’m the double greatest”. Oui, pour la postérité

Le 17 décembre aura lieu en Allemagne (Dusseldorf) un grand combat de boxe…avec un Français, Jean-Marc Mormeck, qui sera opposé à un des meilleurs boxeurs  actuels, toutes catégories confondues, l’Ukrainien Wladimir Klitschko, pour les titres WBA, IBO, IBF et WBO des poids lourds.  Le dernier combat de W. Klitschko remonte au mois de juillet, où il avait battu aux points sans la moindre discussion, David Haye…qui avait battu en 2007 J.M. Mormeck en lui prenant ses couronnes mondiales en lourds-légers. Voilà pour la présentation d’un combat a priori extrêmement difficile pour le Français, mais sait-on jamais ? Après tout, qui aurait misé un dollar sur Douglas quand il battit Tyson à Tokyo en 1990, combat a priori très déséquilibré, au point que personne ne voulait l’organiser aux Etats-Unis ? Malgré tout, quelle que soit sa qualité, ce sera très délicat pour Mormeck contre celui qui est sans doute le meilleur des deux frères, en tout cas le plus jeune et le plus talentueux. Si je dis cela c’est parce qu’il fut champion olympique des super-lourds aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996 à l’âge de 20 ans. Et champion olympique, c’est toujours une référence en boxe, parce que cela signifie être le meilleur parmi les jeunes du monde entier. En outre, la boxe amateur est la seule qui soit organisée sur le modèle des autres fédérations sportives.

Cela étant, il est difficile de comparer les mérites de deux frères qui dominent la catégorie des lourds depuis le début des années 2000, ayant trusté toutes les couronnes mondiales dans les diverses fédérations…en prenant bien soin de ne jamais se rencontrer, suivant en cela une promesse faite à leur mère. D’ailleurs leur histoire est singulière déjà par leur parcours familial et universitaire. Leur père en effet était colonel dans l’armée soviétique, ce qui a amené la famille Klitschko à voyager beaucoup dans et hors de l’URSS, un père qui a participé aux opérations de décontamination autour de la centrale nucléaire Tchernobyl avec les séquelles que l’on imagine. Les frères Klitschko ont aussi longtemps fréquenté l’université (ils sont docteur en sciences du sport), et ils sont installés en Allemagne où leur popularité est immense, ce qui ne les empêche pas de faire de la politique dans leur pays d’origine, l’Ukraine. Et en plus ce sont des hommes d’affaires avisés. Bref, les deux frères sont deux « personnages » comme on dit, mais aussi de redoutables boxeurs, comme en témoigne leur palmarès avec respectivement 3 défaites pour Wladimir à côté de 56 victoires dont 49 avant la limite, et 2 défaites pour Vitaly contre 43 victoires dont 40 avant la limite. Quel bilan !

Enfin, espérons que Mormeck se transcende et qui sait ? En tout cas j’espère qu’il touchera une grosse bourse,  car en plus il va défier son adversaire devant 50.000 spectateurs qui seront tous acquis à la cause de l’Ukrainien. Cela dit, il fera ce combat sans peur et sans reproche, dans l’espoir d’être «  le meilleur du monde » et le plus grand boxeur français de l’histoire ». Simplement, tout en saluant son enthousiasme, il faut faire remarquer à Mormeck qu’avant lui il y a quand même eu quelques très grands boxeurs en France, notamment Carpentier dans les années 20, ou encore Cerdan dans les années 40, sans oublier Robert Cohen et Halimi dans les années 50, lesquels furent de vrais champions du monde…à une époque où la boxe n’avait qu’un champion du monde dans chacune des huit catégories, à une époque aussi où l’on était dans l’âge d’or de la boxe.

Cette formule « meilleur du monde » fait aussi penser à un immense champion, que beaucoup considèrent comme un des plus grands champions de tous les temps, Mohamed Ali, que le monde de la boxe a découvert sous le nom de Cassius Clay aux Jeux Olympiques de Rome (1960), où il avait remporté, à l’âge de 18 ans, la médaille d’or chez les poids mi-lourds, en pulvérisant tous ses adversaires y compris en finale où il affrontait le Polonais Pietrzykovski. Tous ceux qui ont assisté à ses combats avaient deviné que ce boxeur allait marquer son époque. Et de fait, il allait devenir « le plus beau poids lourd » de l’histoire, à défaut sans doute d’être « le plus grand » comme il se proclamait lui-même. Une chose est sûre, même si un Rocky Marciano ou un Joe Louis ont peut-être été plus forts que lui, aucun des plus grands poids lourds de l’histoire n’aura jamais eu une aura comme la sienne. Aucun d’eux n’aura été comme lui une bête de scène, aucun non plus n’aura autant fait que lui sur le plan politique, ayant eu le courage de refuser d’aller combattre au Vietnam en 1967, ce qui signifie qu’il a perdu trois ans de sa vie sur les rings au meilleur moment de sa carrière.

Mais reprenons justement le cours de la carrière de cet extraordinaire boxeur, dont le grand-père était esclave, qui fut appelé Cassius Clay par le patron de son père, et qui s’appela Ali à partir de 1964, date de sa conversion à l’Islam. Après sa belle carrière amateur ponctué par un titre olympique et deux victoires dans les « Golden Gloves », il fit ses grands débuts chez les professionnels en 1960, et se fit vraiment connaître à partir de 1962, battant en novembre un boxeur légendaire qui était aussi son entraîneur, Archie Moore, par K.O. au quatrième round. Ensuite il allait attendre à peine un an et demi pour disputer son premier championnat du monde en février 1964, à Miami Beach, contre le tenant du titre Sonny Liston, surnommé « l’Ours ». Il vaincra ce redoutable adversaire par K.O. au septième round, et remportera la revanche un an plus tard en mettant K.O. à la première reprise son adversaire. Ce fut à cette époque que le monde découvrit son show, insultant copieusement son adversaire lors de la pesée, et affirmant à la face du monde qu’il était le meilleur.

Tout cela évidemment ne pouvait que contribuer à faire de ses combats des évènements planétaires, pour le plus grand bonheur des promoteurs du monde entier. Car Ali appartenait au monde du spectacle, d’autant qu’il était très grand (presque 1.90 m)  et très mobile (à peine 100 kg), ce qui lui permettait de danser et piquer ses adversaires « comme une abeille », volant autour d’eux « comme un papillon ». C’est d’ailleurs sur ce plan, avec sa garde basse et les bras le long du corps, qu’il se singularisait dans la catégorie des poids lourds, parce que sa mobilité et son style faisaient irrésistiblement penser à Ray Sugar Robinson, roi des poids moyens, et sans doute le plus beau spécimen de boxeur  que l’on n’ait jamais vu avec l’autre Ray Sugar, Leonard. Mais comme je l’ai écrit auparavant, Ali pesait autour de 100 kg ! Et même s’il n’était pas réellement un vrai puncheur, comme Leonard, il finissait quand même par gagner ses combats avant la limite (37 sur 56 victoires), tellement ceux-ci s’étaient épuisés à courir après lui dans tous les endroits du ring. C’est ainsi qu’il conservera son titre de champion du monde contre Floyd Patterson (K.O. à la 12è reprise), qui pourtant était lui aussi un boxeur très mobile pour un poids lourd.

Ensuite la carrière d’Ali se poursuivit de la plus brillante des manières, conservant son titre sans problème jusqu’en 1967, contre des adversaires plus ou moins forts, en tout cas inférieur à lui. Ainsi il battit Chuvalo le Canadien, les Britanniques Cooper (premier boxeur à l’envoyer au tapis) et London, Mildenberger l’Allemand ou encore Cleveland Williams et Ernie Terrell. Ce dernier avait récupéré le titre WBA laissé vacant par Ali…parce que cette fédération l’avait destitué de son titre pour des raisons obscures (illégalité de son combat revanche contre Liston), mais Ali réunifiera le titre en 1967 en battant largement aux points ce même Terrell, avant de battre Zora Folley (K.O. à la 7è reprise), pour lequel Ali avait beaucoup de considération. Cela dit, malgré toutes ces victoires qui en faisaient le digne successeur de Joey Louis, dont il était un fervent admirateur, Ali commençait à agacer la classe politique avec ses prises de position depuis sa conversion à l’Islam (1965) et son adhésion aux Black Muslims, dont une des figures de proue était Malcom X. C’est à partir de ce moment d’ailleurs qu’il va devenir aussi une personnalité américaine bien au-delà de son rôle de boxeur, ce qui le conduira à devenir objecteur de conscience en 1967, risquant même cinq ans de prison, ce qui marquera la fin de sa première partie de carrière jusqu’en 1970…alors qu’il était dans la force de l’âge, puisqu’il n’avait que 25 ans.

Cela me fait penser un peu à la vie de Fausto Coppi, contraint par la guerre à faire une croix sur sa carrière au moment où il atteignait sa plénitude. Fermons la parenthèse, pour noter que plus jamais Ali ne sera le même au cours de sa seconde carrière….même si nombre de grands boxeurs se seraient contentés des performances qu’il réalisa. Mais Ali n’était pas seulement un grand boxeur, c’était un super champion, et donc la barre était nécessairement plus haute pour lui. Cela dit, tout avait bien recommencé pour lui, puisqu’il allait donner la leçon (K.O. 3è reprise), pour son vrai combat de reprise, à l’espoir blanc, Jerry Quarry, après avoir récupéré sa licence en 1970. Ensuite il se préparera pour son vrai grand combat de retour contre Joe Frazier, dont on disait qu’il était son ami dans la vie. Je ne sais pas si c’était la réalité, mais ce que je sais c’est que Frazier était un terrible démolisseur, et Ali plus tout à fait le même combattant comme en témoigne sa victoire laborieuse contre un Argentin, Bonavena, qui a certes été mis K.O. au 15è round, mais qui aurait gagné ce combat, avec pour enjeu le titre de champion d’Amérique du Nord, s’il s’était déroulé comme de nos jours en 12 reprises.

Malgré tout Ali est confiant avant d’affronter Frazier, pour ce que certains ont appelé une nouvelle fois « le combat du siècle », entre le virtuose qu’était resté Ali même si la partition n’était plus aussi fine, et le frappeur redoutable et redouté qu’était Frazier. En fait le 8 mars 1971, ce fut un drôle de combat qu’Ali domina jusqu’au 11è round…pour finir par le perdre dans les trois dernières minutes, en allant au tapis lourdement. Il se releva, mais il n’en pouvait plus et perdit son invincibilité. Cela étant, il se vengera presque trois ans plus tard en terrassant Frazier dans une revanche sanglante qui lui tenait à cœur, et qui lui permettait de défier la nouvelle terreur des poids lourds, Georges Foreman, un effrayant puncheur. Ce combat eut lieu à Kinshasa (République Démocratique du Congo), le 30 octobre 1974, avec une bourse de 5 millions de dollars pour chaque boxeur, et contre toute attente, déjouant tous les pronostics qui donnaient Foreman vainqueur, Ali l’emporta par K.O. au 8è round, pour le plus grand plaisir des 50.000 spectateurs présents, tous supporters d’Ali, et qui pour une bonne part criaient « Ali, boma yé », que l’on peut traduire par «Ali, tue-le ».

Et pourtant, le début du combat ressembla au scénario que tout le monde avait écrit avec un Foreman qui cognait sur son adversaire pour lui asséner de véritables coups de massue. Mais Ali plia souvent, bondissant parfois des cordes sur les coups, mais jamais ne rompit jusqu’à la quatrième reprise où le combat commença à s’équilibrer, Foreman faisant part de ses premiers signes de découragement. A la sixième reprise, c’est Ali qui commence à prendre l’avantage, preuve que le combat avait changé d’âme. Enfin au huitième round Ali touche Foreman d’un direct du gauche doublé d’un large crochet droit plongeant qui cisaille Foreman. Foreman K.O., quel exploit de la part d’Ali ! Il faut rappeler, pour mesurer la portée de ce qu’a réalisé ce soir-là Ali, que Foreman avait vaincu avant la limite Frazier en 1973, mais aussi Ken Norton, un des meilleurs poids lourds de la décennie, vainqueur d’Ali l’année précédente. Et voilà comment Ali se retrouva de nouveau au sommet en étant redevenu l’incontestable champion du monde des poids lourds.

Ce sera son chant du cygne au plus haut niveau, même s’il bat une nouvelle fois Frazier (qui n’était plus que l’ombre de lui-même) le 1er octobre 1975 à Manille (Philippines), avec encore une énorme bourse à la clé (6 millions de dollars). Ensuite il battra de justesse Norton en 1976, mais Mohamed Ali n’est plus du tout le champion qui battit Foreman, et encore moins celui de sa première carrière. Il continuera sa carrière jusqu’en 1981, mais il y a longtemps qu’on ne le considère plus comme le roi des poids lourds, même s’il battit Léon Spinks dans un combat revanche, redevenant pour la troisième fois champion du monde. Il terminera sa carrière au plus haut niveau, en essayant de conquérir une quatrième fois le titre des lourds, ce qui aurait constitué un record, contre  Larry Holmes, son ancien sparring-partner, mais il sera nettement battu face à un adversaire de sept ans plus jeune que lui, et qui l’a pourtant ménagé jusqu’au 11è round (jet de l’éponge) en raison de l’admiration qu’il avait pour lui. Le temps d’Ali était définitivement passé.

Il n’en reste pas moins que la postérité retiendra de lui son extraordinaire talent, et cette manière unique qu’il avait de faire le spectacle, comme je l’ai dit précédemment.  Son palmarès témoigne aussi qu’à défaut d’être le plus grand, il fut quand même un des plus grands, avec ses 56 victoires (dont 22 en championnat du monde) et seulement 5 défaites. Il se retira des rings riche, contrairement à nombre de ses prédécesseurs qu’il ne voulait surtout pas imiter, affirmant : « Je ne partirai pas en minable, comme les boxeurs d’autrefois. On ne dira pas que je me suis payé une Cadillac et une ou deux nanas blanches, et que je n’avais plus un sou à la fin de ma carrière ». Hélas pour lui, il fut atteint à l’âge de 40 ans de la maladie de Parkinson, mais cela ne l’empêcha pas de continuer à militer pour les bonnes causes, ou à se consacrer à ses activités religieuses, et de retrouver la gratitude de la nation américaine, puisqu’il alluma la flamme olympique à Atlanta en 1996. Enfin, il a eu le plaisir de voir sa fille Leila devenir championne du monde de boxe  à son tour, même s’il n’avait pas un goût prononcé pour la boxe féminine, ce que pour ma part je comprends parfaitement.

Michel Escatafal


Un beau sport en perdition

Aujourd’hui je veux parler de boxe, parce qu’il y a plusieurs faits ou informations qui m’ont interpellé ces derniers jours. D’abord la victoire de Floyd Mayweather contre le champion WBC des mi-moyens, Victor Ortiz, dans des conditions que certains ont trouvées scandaleuses, à tort, dans la mesure où Ortiz était largement dominé. Ce dernier a en effet donné un coup de tête au menton de Mayweather,  involontaire affirme-t-il, ce qui n’a absolument pas convaincu ni le public, ni les téléspectateurs. Du coup, après avoir été rappelé à l’ordre par l’arbitre, Ortiz essaie de s’excuser autant qu’il le peut, au point qu’à peine les boxeurs en garde, Ortiz reçoit une droite qui va le jeter à terre pour le compte. Mais le public, très versatile, en veut cette fois à Mayweather d’avoir achevé son adversaire sur un coup qu’il juge douteux, même s’il n’y avait rien à redire. En fait, si l’on doit faire un (léger) reproche à Mayweather, c’est d’avoir terminé le combat de cette manière, car il est évident qu’Ortiz était déjà au bout du rouleau, à la limite bien content que cela se termine.

Ce spectacle qui méritait une autre issue, surtout quand on connaît le prix des places ou du paiement sur la télé à péage (plus de 50$), n’a pas grandi la boxe une nouvelle fois, et c’est bien le plus dommage pour ceux qui aiment ce sport déjà trop décrié. Cela étant, à quelque chose malheur sera peut-être bon, cette victoire de Mayweather légitime encore un peu plus l’organisation d’un match contre Manny Pacquiao, considéré comme le meilleur boxeur actuel, toutes catégories confondues, avec Floyd Mayweather, invaincu en 43 combats professionnels. Ce combat, repoussé à plusieurs reprises pour des raisons inhérentes hélas à l’organisation de la boxe, finira-t-il par avoir lieu ? C’est une question à laquelle tous les amateurs de boxe, très nombreux dans le monde, aimeraient avoir une réponse positive, car c’est le seul évènement planétaire qui pourrait ressembler (un peu) aux grands combats qui ont tant fait pour l’image de la boxe (Marciano-Moore, Robinson-Fullmer, Ali-Frazier, Ali Foreman, Hagler-Hearns, Léonard-Duran, Hagler-Léonard etc.).

Autre évènement  notable qui m’a surpris, l’annonce d’un combat entre le champion WBC des mi-lourd, Bernard Hopkins (46 ans) contre un certain Dawson de dix-sept ans son cadet, le 15 octobre prochain. L’occasion nous dit-on pour Hopkins d’améliorer son record de plus vieux champion du monde de l’histoire. A qui fera-ton croire qu’un tel combat a une réelle crédibilité, entre un boxeur qui n’avait plus détenu de couronne mondiale depuis 2005, avant d’en retrouver une (WBC) en mai 2011 en battant le Canadien Jean Pascal aux points à Montréal, après avoir fait match nul avec lui en décembre. Certes Hopkins fut un grand boxeur pour son époque, j’ai bien dit pour son époque, ne serait-ce que pour avoir unifié (WBA, WBC, IBF, et WBO) le titre des moyens en battant un boxeur très doué, Oscar de la Hoya, en 2004, mais cela ne signifie pas qu’il est aussi fort aujourd’hui qu’à cette époque. A 46 ans, on ne peut pas des ans réparer l’irréparable outrage, et ce serait même très inquiétant pour la boxe s’il parvenait à battre Chad Dawson, loin d’être un super boxeur,  mais qui a détenu les titres WBC et IBF des mi-lourds entre 2007 et 2009.

Cela dit, si Hopkins remporte ce combat, il pourra se targuer d’enfoncer encore un peu plus l’ancien record d’un très grand boxeur poids lourd, Georges Foreman, qui reconquit un titre mondial des lourds, vingt ans après le précédent…perdu contre Mohammed Ali. A ce propos, qui pourrait imaginer que Georges Foreman, ancien champion olympique des lourds en 1968 et champion du monde en 1973-1974, qui perdit son titre contre Ali après l’avoir pris à Frazier, était aussi fort  en 1994 que vingt ans auparavant?  Personne bien entendu, et nous pourrions multiplier les exemples dans l’histoire de la boxe ces dernières années. D’ailleurs, si Foreman ou Hopkins avaient boxé dans les années 50 ou 60 jamais ils n’auraient pu continuer leur carrière au-delà de quarante ans. Il n’y avait qu’Archie Moore* et son régime miracle qui y était parvenu jusque-là, et encore dans sa catégorie des mi-lourds…dont on dit qu’il fut le meilleur de tous les temps.

Si tout cela est possible de nos jours, c’est parce que la boxe a ceci de particulier qu’elle reste un sport en marge des règles normales de tous les autres, faute d’avoir une fédération centralisatrice qui organise les compétitions internationales, du moins chez les professionnels. Et c’est infiniment regrettable parce que c’est un sport magnifique pour qui sait l’apprécier. Pour ma part j’ai toujours été plus ou moins fasciné par les boxeurs, plus particulièrement les poids moyens et lourds. Mes premiers émois pour ce sport (j’avais moins de 10 ans) l’ont été pour Ray Sugar Robinson*, extraordinaire poids moyen, dont  certains disent qu’il fut le plus grand de tous, parce qu’il a rencontré et battu beaucoup de monstres sacrés qui ont laissé une trace dans l’histoire de la boxe (La Motta, Turpin, Graziano, Basilio, Olson, Fullmer etc.). Chez les Français, à l’époque, la vedette s’appelait Charles Humez, qui était champion d’Europe des poids moyens jusqu’à ce qu’il perde contre un Allemand (Scholz) en 1958…ce qui m’avait beaucoup peiné.

Ce qu’il faut préciser c’est que dans les années 50 et même 60, il n’y avait pas cette ridicule litanie de champions du monde avec 17 catégories, et 4 ou 5 fédérations différentes. De plus les combats pour un titre mondial ou continental se faisaient en 15 reprises et non en 12 comme aujourd’hui…ce qui n’enlève rien au spectacle. Dans ces conditions, quel boxeur de nos jours aurait une chance contre les grands anciens ? Sans doute aucun, pas même Pacquiao ou Mayweather, car les meilleurs n’affrontent jamais d’adversaires de haut calibre. Et même s’ils battent des boxeurs invaincus, ceux-ci le sont après 15 ou 20 combats professionnels, alors qu’autrefois il fallait généralement avoir rencontré 40 ou 50 adversaires avant d’avoir une chance mondiale.

J’ai parlé auparavant de Charles Humez, mais dans les années 50 la France a compté deux vrais champions du monde en 1954 et 1957, à savoir Robert Cohen en poids coq (que je n’ai jamais vu boxer car j’étais trop jeune) et ensuite Alphonse Halimi dans la même catégorie. Ce dernier se rendra très célèbre grâce à la télévision quand, après avoir gagné un combat pour le titre européen contre un Britannique (Freddy Gilroy) en1960, il s’écrira : « J’ai vengé Jeanne d’Arc ». Cependant cette notoriété ne l’empêchera pas de finir sa vie dans le dénuement malgré des sommes importantes amassées sur les rings américains, européens ou français.

Un autre boxeur m’a beaucoup fasciné, mais cette fois un peu plus tard. Il s’appelait aussi Ray Sugar, et son nom était Léonard. Comme Ray Sugar Robinson, Ray Léonard* était un prodige de vitesse et d’adresse. C’est lui qui mit fin à la carrière de Marvin Marvelous Hagler en 1987, un des deux ou trois plus grands poids moyens de l’histoire, à l’issue d’un combat très crispant et  indécis jusqu’à la fin, mais le verdict fut pour celui qui s’était avéré le plus malin. Pourtant Hagler avait beaucoup d’atouts avant le combat,  et notamment celui d’avoir disputé auparavant une douzaine de championnats du monde, tous conclus par des victoires. Le malheur pour lui est qu’il a affronté un extraordinaire surdoué, qui avait arrêté sa carrière en 1982 en raison d’un décollement de la rétine mais qui, ayant été opéré avec succès, a repris la boxe en 1987 pour rencontrer Hagler*.

Je pourrais aussi parler de Cassius Clay, devenu par la suite Mohammed Ali, ou encore de Floyd Patterson (champion olympique et plus jeune champion du monde des lourds), sans oublier Rocky Marciano*, autre champion du monde des lourds, qui réussit l’exploit de se retirer invaincu, mais aussi Hearns (surnommé Hitman) et Duran (surnommé Manos de piedra) les grands rivaux de Léonard en welters, sans oublier certains boxeurs français comme Bouttier et Menetrey qui furent d’excellents champions d’Europe. Cela dit, il y a eu tellement de grands champions dans ce sport qu’il faudrait des pages pour faire le résumé de leurs combats. Il reste à souhaiter, ce qui sera sans doute un vœu pieux, que ce sport très populaire dans la première moitié du 20è siècle retrouve une certaine crédibilité.

Pour cela il faudrait évidemment que les quatre ou cinq fédérations qui distribuent des ceintures mondiales décident de s’unifier, pour n’attribuer qu’un seul titre par catégorie. Il faudrait aussi qu’il y ait, comme autrefois, une véritable hiérarchie pour arriver à combattre pour un vrai titre. Aujourd’hui on voit des boxeurs de 23 ou 25 ans qui n’ont été ni champion de France, ni champion d’Europe, disputer un titre mondial ce qui leur vaut parfois de mettre un terme prématuré à leur carrière. D’autres au contraire, ayant chanté pendant leurs belles années, se trouvent fort dépourvus quand l’heure de la retraite a sonné. Alors, ils font ce que l’on appelle le combat de trop. Puisse ce beau sport nous réserver à l’avenir beaucoup de moments merveilleux comme nous en avons connu tellement par le passé, y compris avec des boxeurs français en plus de ceux que j’ai déjà cités, Cerdan bien sûr, Boudouani, les frères Tiozzo, Londas, Mendy, Monshipour, Mormeck, et sans doute le plus doué de tous, Brahim Asloum.

Michel Escatafal

*J’ai écrit dans la catégorie boxe un article sur ces boxeurs


Marciano : le plus grand des poids lourds? Peut-être, sans doute…

Si l’on demande au premier venu quel est le meilleur boxeur de tous les temps, il y a de fortes chances qu’il réponde Mohammed Ali. D’autres, plus âgés, diront Ray Sugar Robinson, et quelques uns évoqueront Hagler, Léonard, ou encore Joe Louis. De toutes façons il serait idiot de vouloir les comparer, car d’une part ils n’opèrent pas tous dans la même catégorie, et ensuite la boxe a bien changé au fil des ans, pour n’être plus de nos jours qu’un sport certes magnifique, mais où personne ne se retrouve dans les multiples catégories que l’on a créées, plus le grand nombre de fédérations, ce qui fait que nous avons aujourd’hui presque cent détenteurs de ceintures mondiales, en comptant les titres détenus par intérim. Du grand n’importe quoi, par rapport à ce qui se passait avant les années 50 ou 60.

Pour ce qui me concerne je me demande si ce lauréat fictif n’est pas tout simplement Rocco Marchegiano, appelé Rocky Marciano et surnommé « le Roc de Brockton ». Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il s’est retiré invaincu des rings après avoir disputé et gagné 49 combats professionnels (dont 43 par K.O.), et avoir combattu victorieusement à sept reprises pour le titre mondial des poids lourds. Il est le seul boxeur dans ce cas. Même le grand, l’immense Joe Louis fut battu une fois par l’Allemand Max Schemeling (en 1936), avant sa première retraite. Il se vengea d’ailleurs de la meilleure des manières, en prenant sa revanche sur l’icône du ring allemande des années 30, en le pulvérisant en deux minutes de combat.

Cela dit, revenons à Rocky Marciano pour souligner en premier qu’il n’a pas rencontré que des has been, ou des boxeurs de second ordre, au cours de son extraordinaire carrière professionnelle. Parmi ces très grands champions il y eut notamment Joe Louis, certes en fin de deuxième carrière, en 1951, puis plus tard pour le titre mondial Joe Walcott qu’il battit à deux reprises par K.O. (en 1952 et 1953), après avoir toutefois été mis au tapis lors du premier des deux matches à la toute première reprise, le même sort étant réservé à  Roland La Starza en 1953 (K.O. technique à la onzième reprise), mais aussi à Don Cockell en 1955 (K.O. technique à la neuvième reprise), et au grand Archie Moore, le meilleur poids mi-lourd de l’histoire, qui voulait conquérir à plus de 40 ans le titre suprême (celui des lourds). Ce dernier fut vaincu par K.O. au neuvième round en septembre 1955. En fait un seul de ses challengers tint debout jusqu’à la quinzième reprise, Ezzard Charles, surnommé « le Cobra de Cincinetti », champion du monde entre 1949 et 1951 et notamment vainqueur de Joe Louis. En fait Ezzard Charles fut largement battu aux points, mais il évita le K.O. au premier combat car c’était un adversaire extrêmement mobile pour un poids lourd. Cela dit, lors du deuxième match, toujours en 1954, Ezzard Charles s’inclina lourdement par K.O. au huitième round.

Bref, Rocky Marciano avait fait le vide complet dans la catégorie des poids lourds, et avait rencontré tout ce qui faisait référence sur le plan mondial en septembre 1955. Que pouvait-il faire de plus, et qu’avait-il à prouver ? Rien, même si certains lui ont reproché de n’avoir pas voulu affronter le prometteur Floyd Patterson, champion olympique des poids moyens en 1952 à 17 ans, et redoutable puncheur. Reproche un peu vain, car il est vraisemblable que Patterson aurait été trop tendre pour un styliste de la classe de Marciano, lequel disposait aussi d’un punch redoutable. N’oublions pas que Patterson pesait moins de 85 kg, ce qui était extrêmement léger pour un poids lourd. Cela dit Patterson avait battu par K.O. le vieil Archie Moore (cinquième reprise), mais Archie Moore n’était pas non plus un vrai poids lourd. Marciano prit donc sa retraite définitive en 1956, même s’il eut l’envie en 1959 de revenir sur le ring pour affronter le Suédois Ingemar Johansson qui avait dépossédé Patterson de son titre.

Hélas ou heureusement pour lui, c’est selon, il ne poussa pas très loin ce projet après quelques semaines d’entraînement, durant lesquelles il réalisa la difficulté qu’il aurait à revenir à son meilleur niveau. En outre il avait 36 ans, et derrière lui une carrière professionnelle de plus de dix ans, et pour couronner le tout Johansson devait une revanche à Patterson, ce qui compliquait encore un peu plus ce retour. Du coup cet homme, toujours prêt à affronter n’importe qui jusque-là, se retira pour devenir restaurateur, profession dans laquelle il ne put conserver sa fortune amassée avec ses sept championnats du monde qui lui ont rapporté environ 1.500.000 dollars. Ensuite il fut présentateur de télévision, mais aussi arbitre de lutte et de boxe, au total beaucoup d’activités peu lucratives, qui ne purent l’empêcher de voir fondre l’argent empilé pendant sa carrière. Il mourut le 31 août 1969, dans un accident d’avion privé, près de Des Moines dans l’Iowa.

Un dernier mot enfin, en 1970 il fut un des deux protagonistes d’un combat fictif qui l’opposa virtuellement à Mohammed Ali, qui se prétendait « le plus grand ». Le résultat de l’ordinateur ne confirma pas ce que disait Ali, puisque celui-ci fut mis K.O. au treizième round. Evidemment ce résultat n’a aucune influence sur l’opinion que l’on peut avoir sur ces deux boxeurs, qui figurent l’un et l’autre parmi le gotha des poids lourds avec Joe Louis, mais aussi Joe Frazier qui battit à sa grande époque Ali, ou encore Georges Foreman et plus près de nous Mike Tyson qui fut le plus jeune champion du monde poids lourds et qui fut longtemps invaincu. Ce fut sans doute le dernier des très grands de la catégorie, car sans vouloir leur faire de peine, ni Lennox Lewis, et encore moins les frères Klitschko ou Hayes, ne peuvent être comparés aux champions dont je viens de parler.

Michel Escatafal