Les J.O. doivent se recentrer sur leurs sports traditionnels

MekhissiBonjour à tous, après des vacances que je veux qualifier de méritées. Du coup cela fait un certain temps que je n’ai pas écrit, mais je vais essayer de rectifier le tir au cours des prochaines semaines. Après ces palabres en forme d’excuses, je veux évoquer un problème qui nous intéresse tous, puisque nous sommes en plein dans les Jeux Olympiques 2016. Ceux-ci, d’ailleurs, ressemblent de plus en plus à du grand n’importe quoi, entre les épreuves qui concernent les grands sports professionnels et qui n’intéressent guère les habituels supporters, et l’arrivée de sports improbables, nouveaux pour l’essentiel, en attendant les matches entre ceux qui crachent le plus loin et ceux qui sont capables de manger dix kilos de carpaccio en moins de cinq minutes. J’exagère à peine. Pire encore, certains voudraient voir le sport automobile aux J.O. Pourquoi pas ? Ce serait sans doute amusant de voir Hamilton, Rosberg, Vettel, Raikkonen, Ricciardo, Verstappen, Bottas, Alonso, Button, Perez ou Grosjean s’affronter, par exemple sur 50 km, dans des voitures des années 1980 ou 1990. Idem pour le WRC.

Ceci dit redevenons sérieux : qui peut me raconter qu’il considère, en cyclisme, l’épreuve sur route des J.O. au même titre qu’un Paris-Roubaix ou un championnat du monde sur route ? Personne, qui aime tant soit peu le vélo. En plus cette course arrive après un Tour de France qui fut sans doute un des pires au niveau émotionnel que l’on ait connu depuis des décennies. Aucun suspens, avec un Quintana pas dans son assiette et un Contador blessé le premier jour et contraint à l’abandon un peu plus tard, les seuls qui auraient pu inquiéter Froome. Au passage j’en profite pour noter une nouvelle fois que le Pistolero a vu son palmarès officiel amputé de deux grands tours (Tour de France 2010 et Giro 2011), plus quelques autres victoires moindres, pour un contrôle antidopage qualifié d’anormal pour quelques poussières de clembutérol, que seul un ou deux laboratoires au monde pouvaient détecter, alors que plusieurs champions ou championnes et non des moindres, pris pour du bon gros dopage, sont devenus ou deviennent champion olympique sans que cela ne semble trop perturber les instances olympiques ou internationales. En fait les plus fâchés de cette situation sont les concurrents malheureux qui arrivent derrière ces ex-dopés, ou encore d’autres concurrents qui sont contraints d’affirmer haut et fort qu’ils ont gagné en étant propres. Tout cela confine un peu au délire !

Fermons la parenthèse et reprenons notre propos, à propos du cyclisme professionnel aux J.O., même si la course en ligne fut belle sur le plan du spectacle. Pour ma part, cette course n’a pas sa place aux J.O., surtout quand on voit que l’on a abandonné le kilomètre et la poursuite sur la piste….pour faire de la place. Je dirais la même chose pour le football, avec un règlement bancal puisque chaque équipe peut aligner seulement trois joueurs de plus de 23 ans. Ridicule, d’autant plus que nombre de clubs ont refusé à certains joueurs leur participation pour mieux préparer la saison. Et que dire du tennis, sport où les meilleurs mondiaux se font éliminer dès les premiers tours, comme ce fut le cas pour Djokovic ou pour les deux paires françaises de double. Apparemment tout le monde se moque de ces résultats, car dans moins d’un mois c’est l’US Open qui va commencer et là on ne rigolera plus. Je suis sûr que Djokovic ne sera pas éliminé au premier tour ! Et le rugby ? Là on se contente du rugby à 7, qui est un bon moyen pour nombre de joueurs de travailler leur technique, mais qui s’y intéresse?

En revanche je trouve normal que les autres grands sports d’équipe, moins médiatisés dans le monde, participent à la fête olympique, par exemple le basket ou le handball. A part les joueurs de NBA, personne ne connaît les meilleurs joueurs du sport le plus pratiqué dans le monde après le football. C’est la même chose pour le cyclisme sur piste qui, hélas, ne nous offre ses meilleures rencontres qu’une fois par an, lors des championnats du monde. Dommage quand même qu’un titre olympique en vitesse ne soit pas mieux valorisé, en terme de notoriété et aussi sur le plan pécuniaire pour celui qui remporte une des épreuves les plus anciennes de la tradition olympique. Bref, tout cela pour dire que cette fête olympique qui se veut de plus en plus gigantesque depuis les années 1990, qui coûte de plus en cher aux pays organisateurs, n’est plus la fête du sport qu’elle était autrefois. Et quand j’écris fête, cela signifie mettre en valeur des sportifs qui ne le sont pas habituellement, alors que leur sport figure au programme des J.O. depuis des décennies, voire même dès la fin du XIXè siécle.

Certes on sera toujours plus nombreux à regarder la finale du 100m ou du 1500m en athlétisme que le tir à l’arc ou l’escrime, mais on sera content des médailles que notre pays a obtenu en natation, au judo, en canoë ou en aviron. Peut-être finalement que ce que l’on a tellement reproché à Avery Brundage dans les années 60 ou 70, de n’avoir pas voulu ouvrir les J.O. aux professionnels, n’était pas une si mauvaise chose, sauf évidemment le fait que les pays communistes de l’époque étaient nettement avantagés, puisqu’officiellement il n’y avait pas de professionnels chez eux, bien qu’ils le fussent en réalité, alors que les pays occidentaux ou libéraux ne pouvaient envoyer que leurs amateurs. Et je ne parle pas du dopage d’Etat qui était pratiqué dans certains pays sans la moindre pudeur, puisqu’il en allait de la « grandeur » du pays…ce qui ne signifie pas pour autant que l’on ne se dopait pas ailleurs!

En attendant les J.O. ne vont vraiment commencer pour la plupart de ceux qui aiment le sport sur la planète, qu’à partir de demain avec le début des épreuves d’athlétisme, sport roi de la quinzaine olympique. Là on va avoir des champions qui vont se battre pour les médailles devant des milliards de spectateurs. Ils voudront voir Bolt, Gatlin ou Allyson Félix et tous les autres, et j’ajoute que personne ne se préoccupera de savoir si untel est dopé, ou s’il a été convaincu de dopage, parce que le spectacle avec un grand S sera là. Au passage j’en profite pour espérer qu’un athlète français montera enfin sur le podium du 100m (Vicaut) derrière Bolt et Gatlin, même si j’ai bien peur que cela reste un rêve. Après tout ce n’est jamais arrivé, et si Vicaut réussissait cet exploit cela effacerait toutes les déconvenues qu’il a connues jusque-là dans les grands championnats, y compris la dernière en date où, malgré des temps très supérieurs en qualité par rapport à ses concurrents, il fut quand même battu lors de la faible finale des championnats d’Europe. Pour mémoire il a terminé troisième de la course avec un temps de 10s08, derrière le vainqueur (Churandy Martina) en 10s07, alors que le record d’Europe de Vicaut est de 9s86!

Acceptons l’augure qu’il concrétisera enfin ses possibilités dans cette finale olympique, tout comme il faut espérer que Lavillenie soit à son meilleur niveau à la perche pour conserver son titre de 2012, que Mekhissi ait retrouvé toutes ses sensations au 3000m steeple après sa grave blessure de l’an dernier et ses belles médailles d’argent de 2008 et 2012, qu’un Bascou (110m haies) ou un Bosse (800m) sortent la course de leur vie pour faire un coup à la Colette Besson en 1968 (sur 400m) et remporter l’or. Cela nous rendrait heureux comme nous le fumes avec le doublé 200-400m de Marie-Jo Pérec en 1996, après son titre sur 400m en 1992, avec la victoire de Galfione à la perche en 1996, la médaille d’argent de Joseph Mamhoud en 1984 au 3000m steeple, l’argent en 1992 et l’or de Drut en 1976 sur 110m haies, qui avait réussi l’exploit d’être le premier à avoir mis fin à la supériorité américaine sur la distance depuis 1928, sans oublier la médaille d’argent de Maryvonne Dupureur sur 800m à Tokyo en 1964, ni bien évidemment celle de Jazy en 1960 (voir mes articles (Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 2) et Le 1500m, une distance qui réussit bien aux athlètes français (partie 1) ou encore Les grands milers : partie 1), qui avait terminé deuxième d’un des plus grands 1500m de l’histoire olympique, avec comme vainqueur le plus grand miler de l’histoire tout court, l’Australien Herb Elliott, en rappelant qu’il s’est retiré de l’athlétisme en étant invaincu sur sa distance. Voilà je m’arrête à 1960 et aux médailles d’or et d’argent, avec toutefois une pensée pour Alain Mimoun, médaille d’or du marathon en 1956 et triple médaillé d’argent entre 1948 et 1952 (sur 5000 et 10000m) derrière Zatopek. Allez Vicaut, Bascou, Mekhissi, Bosse et Lavillenie, faites-vous plaisir et vous nous en ferez presque autant !

Michel Escatafal

Publicités

Marita Koch, la reine des « filles miracles »

m. kochJ’ai écrit il y a peu un article sur les « Wundermädchen », ou si l’on préfère les « filles miracles », ces filles qui ont tellement fait pour l’ex République démocratique allemande (RDA), en battant nombre de records du monde d’athlétisme et en remportant énormément de médailles d’or olympiques, mondiales ou européennes. On a su ensuite que ces « filles miracles » ne l’étaient pas autant qu’on le croit, la remarque étant valable aussi pour les nageuses ou d’autres sportives. Si j’écris cela, c’est pour noter que si aujourd’hui on ne parle que dopage ou presque dans le cyclisme à propos du témoignage d’Armstrong, ce fléau n’a pas été inventé par le coureur américain, lequel par parenthèse ne serait  peut-être pas tombé sans les révélations d’un certain Landis. Tout cela pour dire que certains titres olympiques ou records en athlétisme ne sont pas davantage crédibles que la montée vers l’Alpe d’Huez en 2004.

Mais revenons aux  célèbres « Wundermädchen », répondant aux noms de Renate Stecher, Marlies Olsner, Barbel Eckert, Heike Daute, Silke Gladisch, Katrin Kräbbe…et Marita Koch. Cette dernière a certainement été la meilleure de toutes, et, au vu des performances qu’elle a réalisées, une des plus grandes athlètes de l’histoire. En outre, curieusement, elle a réussi à échapper à cette suspicion générale qui a toujours entouré les performances de ses collègues ou celles de Flo-Jo Griffith-Joyner. Elle a même été très vite adoubée par les dirigeants de la nouvelle Allemagne après la chute du mur de Berlin, la Fédération allemande d’athlétisme lui ayant remis un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière.  Une carrière dont le point d’orgue fut la finale de la Coupe du Monde, le 6 octobre 1985, où elle réalisa un exploit « kolossal » en portant le record du monde du 400m à un niveau jamais atteint depuis, y compris par Marie-José Pérec ou par Sanya Richards, ces deux jeunes femmes ayant « seulement » réalisé 48s25 en 1996 pour Marie-Jo Pérec, alors au sommet de son art (double médaillée d’or 200-400m aux J.O. d’Atlanta), et 48s70 pour la sprinteuse américaine, qui domine son époque autant que Marie-Jo Pérec  dominait la sienne, mais avec un niveau de performances légèrement inférieur, y compris sur 200m (22s09 contre 21s99 à la Française).

Aujourd’hui, la seule qui pourrait potentiellement « titiller » le record de Marita Koch est Allyson Felix, parce que la merveilleuse championne olympique du 200m à Londres en 2012, a comme meilleure performance sur 200m un temps de 21s69, soit trente centièmes de mieux que le record de Marie-Jo Pérec, et deux centièmes de moins que le record d’Europe de Marita Koch sur la distance (1984) qui est de 21s71. Pour autant, Allyson Felix serait-elle capable de tenir un 400m à la vitesse exigée pour réussir moins de 47s60 sur 400m ? Sans doute pas, du moins pour le moment, même si elle vaut beaucoup mieux que son record personnel sur la distance (49s59), comme en témoigne son temps de 47s80 lors du relais 4x400m des J.O. de Londres, un temps qui équivaut à peu près aux 48s25 de Marie-Jo Pérec. Tout cela pour dire que si Allyson Felix se mettait en tête de battre le mythique record de Marita Koch, il lui faudrait un entraînement plus spécifiquement basé sur le 400m…sans que cela nuise à sa vitesse de base (10s92 sur 100m). Et oui, battre ce record est une tâche très ardue, d’autant qu’Allyson Felix est une farouche combattante de la lutte contre le dopage, ce qui exclut de sa part toute aide artificielle, comme Marie-José Pérec à son époque.

Revenons à présent sur la carrière de Marita Koch en rappelant qu’elle a révolutionné le 400m, le plaçant à un niveau inconnu jusque-là. Il l’était d’autant plus qu’il fallut attendre l’année 1974 (le 22 juin) pour voir une spécialiste du 400m féminin descendre en dessous de 50s, très exactement 49s9. Cette spécialiste était la grande championne polonaise Irena Kirszenstein, devenue Szewinska par son mariage. Elle battit le record du monde que détenait  la Jamaïquaine Marylin Neuville depuis 1970 (51s), laquelle avait effacé d’une seconde le record de nos deux admirables spécialistes qu’étaient Nicole Duclos  et Colette Besson, record battu l’année précédente en finale des championnats d’Europe. Ce record a ensuite été égalé (en 1972) par l’Allemande de l’Est Monika Zerht, qui avait à l’époque 19 ans, avant de devenir la possession d’Irena Szewinska. Ensuite, ce sera au tour d’une autre Est-Allemande , Christina Brehmer, à peine âgée de 18 ans, de s’emparer du record sur le tour de piste, avec un temps de 49s77 (en 1976), temps qui allait être amélioré quelques jours plus tard par Irena Szewinska (49s75), et plus encore lors des J.O. de Montreal  (49s29). Cette fois le record du monde du monde était à un bon niveau, parce qu’il avait été battu par une jeune femme qui valait 22s21 au 200m.

C’est à peu près à ce moment que se révéla Marita Koch, née le 18 février 1957 à Wismar, sur les bords de la Baltique, donc à l’époque en RDA, fille d’un enseignant et d’une handballeuse. Cette jeune sprinteuse, élève dès l’âge de 14 ans de Wolfgang Meier (ancien sprinter qui sera en l’an 2000 et pour quelques mois l’entraîneur de Marie-José Pérec), était une spécialiste du sprint long, n’hésitant pas toutefois à courir le 200m, mais aussi le 100m, voire même à l’occasion le 60m en salle. Néanmoins sa distance de prédilection était le 400m, une distance sur laquelle elle allait remporter sa première grande victoire, avec le titre européen sur 400m, à Prague en 1978, avec un temps de 48s94 (première femme à descendre sous les 49s). Cela dit, dès 1977, elle avait obligé Irena Szewinska à s’employer à fond lors de la finale de la Coupe du Monde des Nations.

Ensuite tout va s’enchaîner très vite pour Marita Koch qui va faire du 400m son domaine jusqu’en 1986. En 1979, elle va battre à deux reprises son record du monde, d’abord fin juillet à Postdam, réalisant 48s92, puis quelques jours plus tard 48s 60 à Turin, en finale de la Coupe d’Europe. Elle deviendra tout naturellement championne olympique en 1980 à Moscou en 48s88, devant celle qui sera son unique et réelle adversaire sur la distance, la Tchécoslovaque, Jarmila Kratochvilova. Cette dernière allait d’ailleurs infliger à Marita Koch une de ses rares défaites, en finale de la Coupe du Monde à Rome en 1981, avec le temps canon de 48s61, à un centième du record du monde de Marita Koch, qui ne put faire mieux ce jour-là que 49s27. Marita Koch allait vite réparer cet échec en devenant de nouveau championne d’Europe l’année suivante, surclassant son adversaire tchécoslovaque en finale, avec un temps de 48s16 contre 48s85 à sa rivale.

Jarmila Kratochvilova continuera par la suite à mener la vie dure à Marita Koch, au point de voir cette dernière opter pour le 100 et le 200m en 1983 aux premiers championnats du monde. Là aussi le succès sera au rendez-vous avec une médaille d’argent sur 100m (11s02), derrière sa  compatriote Marlies Goehr (10s97), plus une médaille d’or sur 200m (22s13) juste devant la Jamaïcaine Merlène Ottey (22s19). Elle participera aussi à la victoire de la RDA dans les deux relais. Marita Koch était bien la meilleure athlète féminine de la planète, même si Kratochvilova réussit le doublé 400-800m, devenant même en finale sur 400m la première femme sous les 48s (47s99) devant sa compatriote Kocembova (48s59). Problème toutefois, Jarmila Kratochvilova,  qui s’est révélée à 30 ans, a toujours suscité des doutes sur ses performances, notamment son record du monde du 800m (1mn53s28) qui est à ce jour le plus ancien des records du monde en athlétisme. Cela dit, entre 1981 et 1985, elle fut une des grandes protagonistes du 400m et la meilleure sur 800m.

Quant à Marita Koch, elle allait continuer sa carrière au plus haut niveau jusqu’en 1986, se retirant de la compétition avec deux titres européens (400m et relais 4x400m), en notant qu’elle n’avait pas pu défendre ses chances aux J.O. de 1984 en raison du boycott de son pays. Cela étant, elle avait montré pendant toutes ces années l’étendue de son énorme talent, ainsi que son éclectisme, en pulvérisant le record du monde du 200m en juin 1979 à Karl Marx Stadt avec le temps prodigieux de 21s71, une performance qui restera le record du monde jusqu’en 1988, année du trop fameux et controversé record  stratosphérique de Florence Griffith (21s34). Marita Koch avait déjà battu le record du monde quelques jours auparavant, en réalisant 22s02 à Leipzig avec un vent défavorable de 1m30. Mais il était dit qu’elle ne se retirerait pas sans réaliser un nouveau et grandissime exploit. Ce fut le cas le 6 octobre 1985, avec une victoire en Coupe du Monde à Canberra (Australie) sur sa distance fétiche du 400m, dans le temps époustouflant de 47s60. Un 400m découpé en quatre tranches de 100m, le premier 100m ayant été bouclé en 10s9, puis le second en 11s5, le troisième en 11s7, et le dernier en 13s5, ces temps ayant été pris par son entraîneur et futur mari, Wolgang Meier. Ce fut le chef d’œuvre de sa carrière.  Après celle-ci, elle deviendra commerçante avec son mari, mais son après-carrière la verra en proie à de nombreux ennuis de santé, sans toutefois avouer avoir eu recours à des pratiques dopantes entre 1977 et 1986.

Michel Escatafal


Le record des Wundermädchen du 4X100m est tombé !

Alors que Carmelita Jeter n’en finit pas de prendre sa revanche sur la Jamaïcaine Shelly-Ann Fraser-Pryce, qui l’avait battue en finale du 100m des Jeux Olympiques de Londres, en réalisant avec une régularité de métronome des temps remarquables (10s81 à Birmingham en fin de semaine dernière), je voudrais revenir sur cette même Carmelita Jeter qui a réussi, avec ses coéquipières américaines, l’exploit extraordinaire d’avoir remporté le titre olympique du relais 4x100m en battant le record du monde qui datait de…1985. Autant dire une éternité. Il est vrai que ce relais U.S. avait de l’allure avec la médaillée d’argent aux derniers J.O. du 100m (Carmelita Jeter), plus la médaillée d’or du 200m (Allyson Felix), la quatrième du 100 m (Tianna Madison) et une jeune femme (Bianca Knight) déjà championne du monde du 4x100m l’an passé à Daegu, valant moins de 11s10 au 100m et surtout 22s37 au 200m. Cela dit, malgré la qualité de ces relayeuses, il fallait quand même aller très vite pour déposséder les fameuses Allemandes de l’Est, car celles-ci allaient également très vite…et en plus travaillaient sérieusement les passages de témoin, rigueur est-allemande oblige.

Mais avant de parler de ces athlètes est-allemandes tellement controversées depuis cette époque, je voudrais dire un mot d’une championne un peu trop méconnu à mon goût, Allyson Felix. Cette jeune femme est vraiment une des plus grandes athlètes de l’histoire, même si elle n’est pas la plus médiatisée, à part peut-être en France par les interviews de moins d’une minute que ne manque pas de lui infliger Nelson Montfort. Si j’emploie le mot « infliger » c’est pour souligner cette mauvaise manie qu’a l’interviewer de France Télévision de couper toutes les trois secondes la parole des athlètes pour faire la traduction, ce qui a pour conséquence de réduire à leur plus simple expression les commentaires des interviewés. Fermons la parenthèse, pour revenir à Allyson Felix qui est pour moi l’athlète féminine du nouveau siècle. N’oublions pas que si elle rayonne sur le 200m depuis les années 2004-2005, elle a aussi à son actif une meilleure performance sur 100m de 10s89, et de 49s59 sur 400m. A noter d’ailleurs que sur 200m, son meilleur temps (22s69) est la quatrième de l’histoire derrière les très contestées Florence Griffith, Marion Jones et Merlene Ottey.

Bref, un ensemble de performances qui me fait penser à Marie-Jo Pérec, à la fois très rapide sur 100m (10s96 en 1991), imbattable sur 400m (double championne olympique et championne du monde) et championne olympique du 200m en 1996. Un beau  compliment pour la gracieuse championne américaine, dont on rappellera qu’elle est aussi l’athlète féminine la plus titrée des Jeux olympiques avec ses 4 médailles d’or et ses 2 médailles d’argent entre 2004 et cette année. Enfin, pour être complet, on n’oubliera pas non plus ses 8 médailles d’or aux championnats du monde, palmarès unique dans l’histoire de l’athlétisme féminin. Et tout cela à 27 ans, ce qui signifie qu’Allyson Felix a la possibilité de pulvériser encore beaucoup de records en termes de statistiques…à défaut de pouvoir les battre sur la piste. Là, effectivement, ils sont à des sommets stratosphériques et appartiennent soit à Florence Griffith, soit aux athlètes est-allemandes, records dont j’ai parlé dans mon précédent article relatif à la suspension d’Armstrong. En effet, comment imaginer qu’Allyson Felix puisse descendre en dessous de 21s34 sur 200m ou de 47s60 sur 400m. Il faudrait pour cela qu’elle gagne 35 centièmes sur 200m et quasiment 2 secondes sur 400m. Impossible !

Mais me direz-vous, les athlètes américaines du 4x100m ont bien réalisé 40s82, et sont bien arrivées à faire mieux que le relais des Allemandes de l’Est, composé de Silke Gladisch, Sabine Rieger, Ingrid Auerswald et Marlies Göhr, record datant du 6 octobre 1985 avec un temps de 41s37, qui aura tenu presque 27 ans, et qui a été battu en finale des Jeux olympiques. Si j’ajoute cette précision, « en finale des jeux Olympiques », c’est parce que ce record des Allemandes de l’Est avait été battu en fin de saison, dans le cadre de la Coupe du monde d’athlétisme (Canberra) et quasiment sans concurrence, puisque les Soviétiques terminèrent à la deuxième place de ce relais 4x100m avec un temps de 42s54 (1s17 d’écart !). Mais qui étaient ces jeunes femmes est-allemandes qui formaient ce relais mythique ? En fait toutes figureraient encore parmi les meilleures spécialistes du 100 et du 200m si elles couraient de nos jours…ce qui est tout simplement stupéfiant!

Silke Gladisch par exemple a un meilleur temps de 21s74 sur 200m, qui lui permit de remporter le titre mondial en 1987, inférieur de 14 centièmes à celui d’Allyson Felix en finale à Londres.  Sabine Rieger-Gunther pour sa part a réalisé à Cottbus, en juin 1982, un temps de 22s37 sur 200m qui lui aurait valu de prendre la quatrième place à Londres. Ingrid Auerswald, très rapide elle aussi (11s04 réalisés en 1984), était la grande spécialiste du relais, puisqu’elle fit partie de tous les relais 4x100m qui battirent des records du monde entre le 10 juin 1979 et le fameux 6 octobre 1985, en observant au passage que ce record fut battu à 6 reprises entre ces deux dates. Bien entendu elle fut championne olympique du 4x100m en 1980, mais aussi championne du monde en 1983 et championne d’Europe en 1986.

Enfin la dernière relayeuse, Marlies Oelsner-Göhr, fut une des plus grandes sprinteuses de l’histoire et mérite à elle seule un chapitre. D’abord pour son palmarès puisqu’elle fut championne du monde du 100m en 1983, mais aussi médaillée d’argent aux J.O. de Moscou en 1980 (elle n’a pas pu défendre ses chances en 1984 à cause du boycott des pays communistes), médaille d’or aux J.O. de 1976 et 1980 en relais, et surtout première femme à avoir fait passer le record du monde du 100m en dessous de 11 secondes. En effet, alors qu’elle n’avait que 19 ans, Marlies Oelsner allait réaliser le 2 juillet 1977, le temps extraordinaire de 10s88, dans le cadre des championnats nationaux de la République Démocratique Allemande (RDA), qui, compte tenu de la densité du sprint est-allemand, valait une finale olympique. Certains contesteront ce bond en avant considérable, qui fit gagner au record détenu par l’Allemande de l’Ouest Annegret Richter 13 centièmes d’un coup.

On douta déjà sur le moment de la validité de ce chrono, parce qu’il avait été réalisé sans contrôle automatique au départ (comme aux J.O.), ce qui avait permis à Marlies Oelsner de prendre un départ de choix. Par ailleurs, il faut aussi noter que ce temps de 10s88 avait bénéficié d’un vent favorable tout juste inférieur à la limite autorisée. Bref, les circonstances étaient idéales, mais même sans cela on peut penser que la barrière des 11s serait tombée, et, aux yeux de beaucoup, il était justice que ce fut Marlies Oelsner qui reste dans l’histoire. D’ailleurs en 1978, l’année de son premier titre européen sur 100m, peu avant les championnats d’Europe, elle réalisa 10s94 à Dresde, ce qui la mettra en tête des bilans mondiaux à la fin de l’année loin devant l’Américaine Morehead et la Jamaïcaine Hodges (11s14). Naturellement, aujourd’hui on est tenté de ne pas porter le même jugement qu’à l’époque sur les performances des athlètes de l’ex RDA, dans la mesure où l’effondrement du communisme a permis de mettre à jour des pratiques prohibées depuis longtemps. Mais les Allemands de l’Est étaient-ils les seuls à utiliser de telles pratiques ? Poser la question, c’est déjà y répondre ! En outre il y a aussi le fait que le sport était un élément très important dans les pays anciennement communistes, pour se faire valoir et reconnaître aux yeux du monde. Un monde différent du nôtre à l’époque, mais jusqu’à un certain point.

Revenons donc  à Marlies Oelsner qui allait devenir Marlies Göhr par son mariage, figure de proue de la deuxième génération des « Wundermächen » de l’Allemagne de l’Est, après celle de Renate Stecher, double championne olympique du 100m (record du monde à la clé avec 11s07) et du 200m à Munich en 1972. Marlies Göhr semblait partie à la fin des années 70 pour dominer seule le sprint mondial, mais elle allait avoir à affronter une redoutable rivale américaine, Evelyn Ashford, ce qui aurait dû constituer l’un des plus grands et plus beaux duels de l’histoire du sport. En plus, ces deux championnes ne s’appréciaient pas…ce qui ajoutait encore du piment à la confrontation, Evelyne Ashford appelant ses rivales de la RDA « Bionic women ». Hélas, la politique s’en mêla, ce qui allait nous priver de l’affrontement entre les meilleurs dans nombre de disciplines en raison du boycott des J.O. par les Américains à Moscou en 1980, les Soviétiques et leurs alliés rendant la pareille aux Américains en 1984 à Los Angeles, ce qui aura pour effet de nous priver en partie de la lutte pour la suprématie mondiale entre Marlies Goehr et Evelyn Ashford.

En tout cas, je ne sais si c’est cette absence de sa grande rivale qui décontenança Marlies Goehr, mais, en raison d’un départ catastrophique, elle fut battue contre toute attente (d’un centième) sur 100m aux J.O. de Moscou par une Soviétique, Ludmilla Kondratieva, championne d’Europe du 200m en 1978, et auteure d’un temps de 10s87 très contesté. Cela étant, Marlies Göhr allait vite se remettre de cette déconvenue, et montrer qu’elle était la meilleure lors d’un match RDA-Etats-Unis en 1982, où elle réalisa de nouveau 10s88, battant notamment une Américaine du nom de…Florence Griffith, laquelle ce jour-là se contenta d’un temps de 11s12 avec un vent favorable de 1,90m, très loin des 10s49 des sélections américaines pour les Jeux de Séoul quelques années plus tard. Un an plus tard, Marlies Göhr remportera le 100m des premiers championnats du monde d’athlétisme, à l’issue d’un duel au coude à coude somptueux avec Evelyn Ashford…jusqu’aux 70 mètres, Evelyn Ashford étant foudroyée par un claquage à la cuisse.

Cette dernière se vengera de ce coup du sort aux J.O. de 1984 à Los Angeles, en l’absence de Marlies Göhr pour cause de boycott. Néanmoins les deux jeunes femmes s’affronteront à Zurich fin août, et ce sera Evelyn qui l’emportera. Pour autant, pouvait-on déterminer quelle était la meilleure ? Sans doute pas, car le rendez-vous olympique, réussi pour l’une et manqué pour cause d’impossibilité politique pour l’autre, ne permettait pas de désigner une véritable hiérarchie. En tout cas, s’il y a bien une chose dont on était sûr à l’époque, c’est que Marlies Göhr était de loin la meilleure sprinteuse européenne, ce qu’elle confirmera en s’imposant de nouveau sur 100m aux championnats d’Europe de 1986 avec un temps de 10s91. Ce sera son chant du cygne dans la mesure où, après une blessure en 1987, elle ne redeviendra plus ce qu’elle fut, sa carrière au plus haut niveau se terminant avec deux médailles d’argent en relais aux championnats du monde 1987, et aux Jeux Olympiques de Séoul. En revanche, individuellement, elle ne parviendra pas à dépasser le stade des demi-finales dans ces deux compétitions planétaires.  Evelyn Ashford de son côté finira très loin (3 m) de Florence Griffith sur 100m aux J.O. de Séoul, ce qui en faisait toutefois la meilleure des autres. Elle terminera sa carrière 16 ans après ses premiers J.O. à Montréal, à Barcelone (1992), avec une quatrième médaille d’or olympique en participant au relais 4X100m américain, victorieux comme à Séoul, sans toutefois avoir fait de grandes performances entre ces deux dates.

Michel Escatafal