Qui sera le prochain crack du cyclisme sur route?

saganComme je l’avais écrit précédemment, le cyclisme sur route est en train de changer de génération, plus particulièrement dans les épreuves d’un jour. La meilleure illustration en est la victoire de Peter Sagan, hier à Richmond, le coureur slovaque, nouveau champion du monde sur route, ayant enfin obtenu le grand succès de prestige que sa classe laissait espérer, même s’il avait déjà remporté Gand-Wevelgem en 2013, et ramené à Paris le maillot vert dans le Tour de France en 2012, 2013, 2014 et cette année. J’ai aussi écrit « enfin », parce que ce jeune homme au look d’enfer a multiplié les places dites d’honneur dans les grandes classiques que sont Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix ou l’Amstel Gold Race, ce qui en dit long sur ses capacités à s’imposer un peu partout, sauf sur les grands tours, où la haute montagne est pour lui un obstacle infranchissable pour espérer gagner le classement général.

Si je devais faire une comparaison entre Sagan et les grands champions du passé, je dirais que c’est quelqu’un qui se rapproche du profil d’un Rik Van Looy, même s’il est intrinsèquement un peu moins rapide au sprint, mais aussi de Sean Kelly, bien que ce dernier fût un meilleur rouleur. En tout cas, avec son prédécesseur portant le maillot arc-en-ciel, le Polonais Kwiatkowski, il représente le présent et surtout l’avenir du cyclisme sur route dans les courses d’un jour, en notant que ces deux jeunes champions (25 ans) ont un palmarès équivalent en ce qui concerne les grandes victoires, Kwiatkowski ayant remporté cette année l’Amstel Gold Race, sans oublier le titre de champion du monde c.l.m. par équipes obtenu, en 2013, avec ses équipiers de la formation Omega Pharma-Quick Step. Enfin pour terminer sur ce chapitre des courses d’un jour, domaine en partie réservé ces dernières années à Cancellara et Boonen, j’ajouterai qu’il faudra que Kwiatkowski et Sagan se méfient l’un et l’autre d’un autre coureur de la même génération, John Degenkolb (26 ans), vainqueur cette année de Milan-San Remo et Paris-Roubaix, mais aussi de Paris-Tours en 2013 et Gand-Wevelgem en 2014. Toutefois le coureur allemand est moins complet que ses deux rivaux, même s’il est peut-être un peu meilleur sprinter que Sagan. J’en profite aussi pour regretter, encore une fois, de ne pas pouvoir inclure un coureur français dans cet inventaire des nouveaux très grands talents… que nous n’avons plus depuis la retraite de Laurent Jalabert, coureur ô combien complet, capable de remporter des grandes classiques comme Milan-San Remo, la Flèche Wallonne ou le Tour de Lombardie, mais aussi de gagner une Vuelta et de devenir champion du monde contre-la-montre.

Cela dit, une évolution est aussi en train de se dessiner dans les grandes épreuves à étapes , même si le présent continue à être représenté par des coureurs trentenaires, Contador et Froome, voire Nibali, mais ceux-ci ne représentent pas l’avenir comme Quintana ou Aru, ou encore Majka et Dumoulin. Voilà beaucoup de jeunes coureurs de grande classe prêts à prendre la relève, mais je pense que les supers stars de la route dans les grands tours se nommeront vers la fin de la décennie Quintana et Aru, lesquels à moins de 25 ans ont déjà remporté un grand tour, le Giro 2014 pour Quintana en plus de ses deuxièmes places dans le Tour de France (2013 et 2015), et la Vuelta pour Aru, en plus de sa seconde place dans le dernier Giro. Et oui, rien ne vaut pour les sponsors une victoire dans un grand tour pour rentabiliser réellement leurs investissements, à moins d’avoir aussi un champion comme Sagan (Tinkoff-Saxo), à la personnalité bien affirmée ! Néanmoins, les sponsors d’Aru (Astana) et Quintana (Movistar) peuvent se frotter les mains d’avoir un coureur aussi talentueux dans leur équipe, et d’avoir la possibilité d’offrir aux spectateurs et téléspectateurs en mai, juillet et août des duels grandioses entre deux champions très différents. A ce propos, même si le plus doué est Quintana, car c’est un magnifique grimpeur et il roule bien contre-la-montre, il manque au Colombien le look branché d’un Peter Sagan, mais aussi et surtout le goût du panache que semble avoir Aru, à l’image de son idole, Contador, auquel il ressemble beaucoup, notamment dans sa manière d’appréhender les courses auxquelles il participe.

Il l’a prouvé à plusieurs reprises lors du Giro, mais aussi à la Vuelta, qu’il n’aurait pas gagnée s’il n’avait pas attaqué dans l’avant-dernier col de l’ultime étape de montagne. Il y a du Contador chez Aru, même s’il ne sera sans doute jamais aussi fort que le Pistolero en haute montagne ou contre-la-montre. Il n’empêche, ses progrès depuis l’an passé sont évidents, et il a tout pour représenter l’avenir du cyclisme sur route dans les grandes épreuves de trois semaines, d’autant qu’il a encore le temps de progresser, et qu’il avoue lui-même être prêt à tous les sacrifices pour devenir le meilleur. A ce propos il est le contre-exemple d’Andy Scleck, la volonté et l’ambition du jeune italien étant beaucoup plus exacerbées que celle du champion luxembourgeois. Qui aurait pu imaginer que le plus jeune des frères Schleck, deuxième du Giro 2007 alors qu’il avait 22 ans, se retirerait de la compétition à moins de 30 ans avec en tout et pour tout une victoire à Liège-Bastogne-Liège ? Rien que ce sur ce point Aru lui est déjà supérieur. Alors qui sera le plus fort dans l’après Contador et Froome ? La raison indique Quintana, s’il arrive à comprendre que pour gagner une épreuve de trois semaines il ne faut pas attendre la dernière montée pour passer à l’attaque, mais le cœur dit Aru pour le spectacle, même s’il ne faut pas négliger Dumoulin qui pourrait bien être le nouvel Indurain du World Tour, avec ses qualités de rouleur et sa faculté à accompagner longtemps les meilleurs grimpeurs.

Et les Français me direz-vous ? Hélas, trois fois hélas, le nouvel Hinault n’est pas né, ni le nouvel Anquetil, ni le nouveau Bobet, ni le nouveau Fignon, ni même le nouveau Thévenet, et pas davantage le nouveau Jalabert. Evoquer les noms de ces cracks ne rajeunit pas, mais, plus grave encore, nous fait prendre conscience que les Pinot, Bardet, Barguil ne sont pas au niveau de Quintana, d’Aru ou même Dumoulin, pas plus que nos sprinters Bouhanni ou Démare ne sont au niveau de Degenkolb. Reste Alaphilippe (23 ans), second de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège au printemps dernier, mais qui n’a pas participé hier au final du championnat du monde, en qui certains,  toujours prêts à s’enthousiasmer à la première performance notable, voient  un nouveau Valverde. Reste aussi peut-être Coquard (23 ans), qui a un peu le même profil qu’ un Darrigade à son époque (années 50 et 60) ou un Cavendish, pistards comme lui  à leurs débuts, qui, outre leur collection de victoires d’étapes dans les grands tours, ont été champion du monde sur route (une fois) et se sont adjugés une grande classique (Tour de Lombardie pour Darrigade et Milan-San Remo pour Cavendish). Compte tenu de notre frustration, nous serions déjà très heureux si un coureur français obtenait pareils résultats!

Michel Escatafal


Attention aux comparaisons dans le vélo !

AruDe la concurrence, dont je parlais dans un précédent article, il y en a beaucoup dans le cyclisme, et notamment dans les grands tours. Cette année les victoires ont été partagées entre Contador au Giro, Froome au Tour de France et Aru à la Vuelta qui vient de s’achever, avec un renversement de situation dans l’avant-dernière étape. Pour ma part je suis très heureux d’avoir vu Aru faire basculer la course sur une attaque lointaine, dans l’avant-dernier col, avec une stratégie parfaite de son équipe, Astana, laquelle avait déjà démontré sa force au Giro, donnant dans les derniers jours de la grande épreuve italienne du fil à retordre à Contador…qui lui en revanche n’avait qu’une équipe très moyenne à ses côtés. Contador l’avait certes emporté au final, devant Aru, mais il avait dû puiser dans ses réserves beaucoup plus que prévu au départ, et ce d’autant plus qu’il dut subir deux lourdes chutes handicapantes. Néanmoins, sur ce Giro, Aru avait déjà montré sa force, ce qui explique que je l’avais placé parmi mes favoris, même si j’avais plutôt misé sur Rodriguez, qui a fini à la deuxième place.

J’avoue que je suis très heureux du succès d’Aru, parce qu’il est un attaquant né. Si Quintana avait eu le tempérament d’attaquant d’Aru, il aurait peut-être gagné le Tour de France, car sur la fin du Tour Froome était vulnérable. Il a d’ailleurs reproduit la même erreur à la Vuelta attendant tranquillement les ultimes kilomètres du dernier col de l’avant-dernière étape pour essayer de renverser la situation, après avoir laissé Aru et ses équipiers faire tout le travail pour distancer le Néerlandais Dumoulin, grande confirmation de l’épreuve. Pour sa part Rodriguez n’a pas changé non plus ses habitudes, et a attendu les derniers hectomètres à plusieurs reprises pour grapiller du temps sur ses rivaux. Résultat, Rodriguez n’a toujours pas gagné de grand tour, et n’en gagnera sans doute jamais, parce qu’il a 36 ans. Quant à Quintana, s’il veut marquer l’histoire comme un Contador, et comme son talent devrait lui permettre, il lui faudra comprendre qu’on ne peut pas s’imposer dans un grand tour sans attaquer et sans prendre le moindre risque, chose que l’on ne pourra jamais reprocher à celui qui devrait être son grand rival dans les années à venir, Fabio Aru, qui présente à peu près les mêmes caractéristiques que lui.

Au passage on notera qu’après un Tour de France 2014 privé pour diverses raisons de Froome, Contador, Quintana et Aru, les Français n’ont guère brillé cette année dans les courses de trois semaines, retrouvant simplement leur vrai niveau. Quand aurons-nous de nouveau un vainqueur du Giro, du Tour ou de la Vuelta ? Rien qu’en posant la question on est découragé, surtout quand on sait que le dernier vainqueur français du Giro fut Laurent Fignon en 1989, que le dernier vainqueur français du Tour fut Bernard Hinault en 1985, et que le dernier vainqueur français de la Vuelta fut Laurent Jalabert en 1995. Heureux Britanniques (Froome), Espagnols (Contador), et plus encore Italiens (Nibali, Aru), qui possèdent des champions capables de s’imposer régulièrement sur ces grandes épreuves !

Pour terminer, je voudrais souligner que je reste perplexe quant à la possibilité de remporter deux grands tours en suivant dans la même année, même si je pense que ce n’est pas impossible…avec des circonstances favorables, comme je l’ai développé à plusieurs reprises à propos de Contador. Si je fais cette remarque, c’est parce que Quintana a plutôt bien fini cette Vuelta, après toutefois avoir été malade. Froome aurait pu faire mieux que ce qu’il a fait dans cette même Vuelta sans sa chute, même s’il semblait avoir perdu sa grande forme du Tour…après avoir participé à de nombreux critériums. Quant à Contador, il ne pouvait pas réaliser le doublé Giro-Tour sans avoir à sa disposition une grosse équipe, comme l’était l’équipe Astana au Giro et à la Vuelta. N’oublions pas, comme l’a affirmé Didier Rous, que « sportivement, au niveau du relief, c’est le Giro le plus dur ». Quant à la Vuelta,  elle a lieu à la fin de la saison, surtout qu’elle arrive un mois après l’arrivée finale du Tour de France, où généralement tous les meilleurs sont là. Disons que faire le doublé Giro-Tour ou Tour-Vuelta est extrêmement difficile à réaliser de nos jours, mais je reste persuadé que Contador aurait pu faire en  2012 le doublé Giro-Tour sans sa suspension et s’il en avait fait un objectif, et aurait aussi pu le faire en 2011 sans les problèmes extra-sportifs et les chutes qui l’ont handicapé en 2011, sans oublier l’extrême dureté du parcours du Giro cette année-là. Je pense aussi que Froome, s’il conserve son niveau actuel encore pendant trois ou quatre ans, peut aussi réussir un de ces doublés, à condition de le préparer minutieusement…et avec un peu de chance. Même si les époques sont différentes, même si les coureurs ne peuvent plus se soigner comme ils le désirent (je ne parle pas de dopage), je ne crois pas que nos champions actuels soient inférieurs à ceux du passé, en considérant que chaque époque a son ou ses phénomènes, comme Coppi et Bartali à la fin des années 40, Coppi, Koblet, Bobet dans les années 50, Anquetil dans les années 60, Merckx dans les années 70, Hinault, Fignon, Lemond dans les années 80, Indurain et Pantani dans les années 90, Armstrong dans les années 2000, puis Contador depuis 2007 et à présent Froome, en fait depuis 2012, année où il aurait dû gagner le Tour de France si son équipe ne l’avait pas obligé à l’offrir à Wiggins.

Michel Escatafal


Et si Purito Rodriguez gagnait enfin un grand tour?

RodriguezLe 22 août prochain va démarrer le dernier des trois grands tours du calendrier, la Vuelta, qui fêtera à cette occasion son quatre-vingtième anniversaire, la première édition ayant eu lieu en 1935 (voir mon article Tour d’Espagne : de Deloor à Cobo). Certes le Tour de France et le Giro sont encore au-dessus en termes de notoriété et de prestige, mais l’épreuve espagnole se rapproche peu à peu de ses grands frères français et italien. Il s’en rapproche d’autant plus que chaque année il nous offre un beau spectacle, supérieur à celui du Tour de France. En outre il regroupe souvent en fin de saison la quasi-totalité des meilleurs routiers de la planète, preuve que le Tour d’Espagne intéresse hautement les coureurs, et ce pour de nombreuses raisons. Parmi celles-ci, outre la préparation que certains considèrent comme idéale pour les championnats du monde, il y a aussi le fait que c’est une très belle ligne qui s’ajoute au palmarès du vainqueur. Un palmarès où l’on retrouve la quasi-totalité des grands champions du vélo depuis le début des années 60, à l’exception de Thévenet, Moser, Saronni, Roche, Fignon, LeMond, Indurain, Pantani et, plus près de nous, Armstrong et Froome.

Qu’on en juge : depuis cette époque l’ont emporté au moins une fois Anquetil, Altig, Poulidor, Janssen, Gimondi, Pingeon, Ocana, Fuente, Merckx, Maertens, Hinault, Zoetemelk, Delgado, Lucho Herrera, Kelly, Rominger, Jalabert, Zulle, Olano, Ullrich, Vinokourov, Contador, Valverde, Nibali et Heras, le recordman des victoires (4) dont la dernière lui a été rendue en décembre 2012 par un tribunal espagnol…après lui avoir été retirée en raison d’un contrôle positif. Et oui, cela peut exister ce genre de choses dans le vélo, sport qui manipule et triture les palmarès à sa guise, au point que plus personne ne sait qui a gagné quoi à certaines époques. Heureusement les vrais fans de cyclisme savent reconnaître les gagnants, tout comme les coureurs eux-mêmes qui ne sont pas dupes, y compris ceux qui bénéficient d’une décision des instances sportives.

Fermons cette sombre parenthèse ridicule et revenons à cette Vuelta, qui va voir s’affronter du 22 août au 9 septembre la quasi-totalité des plus grands champions actuels, à la notable exception d’Alberto Contador, qui a déjà disputé le Giro et le Tour de France. Sinon tous les autres seront là, à commencer par le vainqueur du Tour 2015, Froome, qui aura à subir les assauts de ses dauphins, Quintana, Valverde et Nibali, mais aussi de Fabio Aru et Mikel Landa (dauphins de Contador au dernier Giro), sans oublier Purito Rodriguez, Van Garderen, Samuel Sánchez, Rafal Majka, Domenico Pozzovivo, Pierre Rolland, Fabian Cancellara, Tom Dumoulin, Jurgen Van de Broeck, Peter Sagan, Nacer Bouhanni et John Degenkolb, ces trois derniers en lice pour le maillot vert du classement par points, en notant que seules trois étapes ( Malaga, Lerida, et Madrid) seront réservées a priori aux sprinters. Que du beau monde donc ! Une participation exceptionnelle, supérieure à celle du Giro, en notant au passage que s’il apparaît impossible de nos jours de réaliser le doublé Giro-Tour, un doublé Tour-Vuelta semble moins effrayer les coureurs. Pourquoi ? Sans doute parce que Valverde et Rodriguez, voire Froome en 2012, ont accompli de très belles performances après avoir disputé le podium dans le Tour de France. Néanmoins il faut remonter à l’époque Hinault (1978) pour trouver trace de ce doublé, en rappelant qu’à ce moment la Vuelta se disputait au printemps, et qu’il y avait un délai d’un mois et demi entre la fin de la Vuelta et le début du Tour.

Sinon, le parcours de cette année sera assez classique pour un grand tour, même si l’on trouvera le prologue un peu court pour un contre-la-montre par équipes (7.4 km), sans parler des nombreux transferts. Cela dit, il y aura comme d’habitude de nombreuses arrivées au sommet, avec une étape reine courte (138 km) mais dantesque (5 cols de première catégorie ou hors-catégories) en Andorre, où les coureurs ne cesseront de monter et descendre, mais aussi un contre-la-montre presque plat de 39 km quatre jours avant l’arrivée, sans lequel un grand tour n’en est pas un, n’en déplaise aux organisateurs du Tour de France, peu soucieux de l’histoire du cyclisme. Cette étape contre-la-montre pourrait d’ailleurs déterminer le vainqueur de l’épreuve, car il semble que les difficultés à venir ne seront pas insurmontables pour les meilleurs, même si la vingtième étape compte quatre cols de première catégorie, et même si les organismes seront fatigués dans la troisième semaine de l’épreuve, d’autant que les principaux leaders (Froome, Quintana, Valverde et Nibali) auront, comme je l’ai souligné précédemment, le Tour de France dans les jambes.

Cela m’amène à évoquer le nom de celui que je considère comme le favori de cette édition 2015, Purito Rodriguez. Certes il n’aura pas l’avantage de pouvoir s’exprimer comme il sait si bien le faire dans des ascensions comme l’Angliru ou la Bola del Mundo, mais il aura en revanche l’avantage sur les autres leaders de n’avoir pas lutté jusqu’au bout pour la victoire finale ou pour s’adjuger une place sur le podium dans le Tour de France. Dans quel état vont être les quatre premiers de ce Tour, à commencer par Froome qui accumule les critériums ? Néanmoins méfions-nous de Nibali, hors de forme au début du Tour, mais qui l’a très bien fini, d’Aru aussi qui n’a guère couru depuis le Giro, sans oublier Landa…à condition que son Giro n’ait pas été qu’un simple feu de paille. Un Landa dans sa forme du Giro, et libéré de certaines contraintes de gregario, pourrait surprendre autant qu’il a surpris sur les routes italiennes, mais je n’y crois pas trop d’autant qu’il ne sera plus chez Astana l’an prochain. Après, un outsider peut toujours s’imposer comme Casero en 2001, Aitor Gonzales en 2002, Juan Jose Cobo en 2011 ou Chris Horner en 2013, mais il paraît invraisemblable que le vainqueur ne soit pas dans les coureurs que je viens de citer dans ce dernier paragraphe.

Michel Escatafal


Un troisième Giro pour Contador, avant un doublé Giro-Tour inédit depuis 1998 ?

contador 3Avant de parler longuement du Giro, ce que je n’avais pas le temps de faire ces derniers jours, je voudrais d’abord souligner une victoire française qui ne va pas faire la une des journaux, à savoir celle remportée en Indycar à Détroit par un revenant de grand talent, Sébastien Bourdais. Qui se rappelle de Bourdais, pilote automobile qui aura tout simplement eu la malchance de débuter en F1 chez Toro Rosso…avec le futur quadruple champion du monde, Sebastian Vettel. Je ne vais pas développer le sujet, sauf à dire que l’Indycar offre des courses extraordinaires d’intensité, avec des renversements de situation incessants entre des pilotes disposant de voitures très proches les unes des autres. Je crois que la Formule 1 ferait bien de s’inspirer des règles de l’Indycar pour ne pas avoir des courses aussi aseptisées et inintéressantes que celles que nous offre la discipline depuis quelques années. Pas étonnant, au passage, que désormais ce soit les chaînes payantes qui retransmettent les grands prix, parce que les autres chaînes (tout public) trouvent que c’est trop cher pour le spectacle proposé, un spectacle où le public ne s’y retrouve pas.

Cela dit, il n’y a pas que la F1 qui se situe sur les chaînes payantes, puisque le cyclisme en fait partie, sauf que  nombre de grandes épreuves sont retransmises en direct sur les chaînes gratuites, et, pour ce qui concerne la France, il y a aussi beINSPORT qui se charge de retransmettre les images de la RAI, notamment le Tour d’Italie, pour un coût modique (13 euros par mois sans engagement). Et je me dis que nous avons vraiment beaucoup de chance avec cet abonnement, parce que nous avons vu un Giro remarquable, avec nombre de renversements de situation…pour le plus grand plaisir des téléspectateurs.  Pour ce qui me concerne, le plaisir est d’autant plus grand que c’est Alberto Contador qui l’a emporté, ce qui le place au troisième rang du classement des vainqueurs de grands tours, derrière Merckx (11) et Hinault (10), et devant Anquetil (8), Coppi (7), Indurain (7), Bartali, Binda et Gimondi (5). Que du beau monde ! Et oui, Contador a gagné sur la route 3 Tours de France (2007, 2009 et 2010), 3 Tours d’Italie (2008, 2011 et 2015) et 3 Tours d’Espagne (2008, 2012 et 2014).

Pour bien mesurer l’exploit que constituent toutes ces victoires, il faut aussi ajouter qu’Alberto Contador n’a pas pu participer au Tour de France 2012 (vainqueur Wiggins) pour avoir été contrôlé positif avec une dose infinitésimale de clembutérol, indétectable dans la quasi-totalité des laboratoires du monde entier, et dont tous les sportifs positifs à ce produit ont été blanchis depuis cet épisode. Un épisode d’autant plus anormal que même Pat Mac Quaid (ancien président de l’UCI) a reconnu qu’il y avait sans doute eu une forme d’injustice à l’égard de Contador en 2010-2011, injustice qui a fait le bonheur des contempteurs du cyclisme, et de nombre de forumers sur les sites de sport, aussi ignares que malveillants. D’autant plus anormal aussi que selon J.P. de Mondenard (ancien médecin du Tour de France, spécialisé dans les questions de dopage),  « l’éventualité d’une contamination involontaire n’est pas à exclure et apparaît beaucoup plus crédible que beaucoup l’ont laissé entendre », ajoutant ensuite que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) a peut-être subi des pressions de l’AMA (Agence mondiale antidopage) pour «sanctionner une star du peloton. Pour le symbole. Voir Contador échapper à toute sanction aurait été un nouveau camouflet pour elle et son action.» Et de conclure péremptoirement : «Le TAS a donc dû tordre les faits pour arriver à argumenter sur une « hypothèse ». Ceci n’est pas digne d’une instance de jugement internationale au plus haut niveau.» Pour clore le chapitre, il faut aussi souligner que le TAS avait retenu l’hypothèse d’un « supplément nutritif contaminé » pour les traces de clembutérol, rejetant toute intention de se doper, rejetant aussi aussi une transfusion sanguine effectuée avant le contrôle, dont certains pseudos chimistes se sont tellement gargarisés. A pleurer !

Et si j’écris cela, c’est parce que Bjarne Riis, qui avait avoué en 2007 s’être dopé durant sa victoire en 1996, est toujours sur la liste des vainqueurs du Tour, c’est aussi parce que cinq cas positifs de dopage lourd dans la galaxie Astana, ne l’ont pas privée de sa licence World Tour 2015…ce qui ne signifie pas pour autant que tous les coureurs d’Astana étaient dopés, loin de là mon idée. Bref, sans cette ridicule condamnation de Contador, il serait sans doute aujourd’hui au niveau de Bernard Hinault en ce qui concerne les victoires dans un grand tour, car j’ai du mal à imaginer Contador battu par Wiggins dans le Tour 2012, s’il n’avait couru que cette épreuve, ou par Hesjedal s’il avait choisi le Giro de cette même année. J’ajoute même que cette année-là, compte tenu de la concurrence, il aurait pu réaliser le doublé Giro-Tour…s’il avait eu le droit d’y participer, et dans ce cas il serait au niveau de Merckx. Certes ce ne sont que des spéculations, mais une chose est certaine : ce n’est pas Andy Schleck qui a gagné le Tour 2010 sur la route, et pas davantage Scarponi le Giro 2011, qu’il a terminé avec plus de 6 minutes de retard sur le Pistolero. Décidément, ceux qui dirigent le sport ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent ajouter de l’outrage aux terribles aléas de la compétition (chutes, maladies, crevaisons etc.).

Fermons cette page qui appartient au passé, tout en soulignant son importance pour les vrais amateurs de vélo, ceux qui jugent à leur juste valeur les exploits de Bartali, Coppi, Koblet, Van Looy, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, Fignon, Kelly, LeMond, Indurain, Pantani, pour ne pas parler que des champions du vingtième siècle. Oui, fermons cette page pour se projeter vers l’avenir, c’est-à-dire dans le cas de Contador sur le 4 juillet, date du départ du Tour de France. Peut-il réaliser le doublé, qu’il aurait pu réaliser en 2011 sans ses chutes au début et au milieu du Tour (il a terminé à la cinquième place), qu’il aurait pu réaliser facilement en 2012, comme je l’ai écrit précédemment, à supposer que cela fût dans ses objectifs, s’il n’avait pas été interdit de course jusqu’au départ de la Vuelta (qu’il a gagnée après être resté un an sans courir) en août 2012 ? Peut-être, même si je suis persuadé que le meilleur Contador se situait précisément entre 2009 et 2012. Oh certes, il est encore très fort, comme on a pu le constater tout au long de la saison 2014, notamment lors de la Vuelta où il a battu Froome et les autres en donnant une impression de plénitude qu’on ne lui avait plus connue depuis le Giro 2011. Comme on vient de le constater, aussi, lors du Giro qu’il vient d’enlever, sans une grande équipe pour l’épauler (Chiappucci a même dit qu’il avait gagné seul !) et sans être au même sommet de forme qu’il avait au départ du Tour 2014 ou lors de la dernière semaine de la Vuelta, quelques semaines plus tard.

Néanmoins je persiste et je signe, je pense que ce sera d’autant plus dur que Contador est un peu moins fort en montagne qu’il ne le fut lors du Giro 2011 ou rien ni personne (Scarponi, Nibali, Gadret, Rodriguez…) ne semblait lui résister. Connaissant l’admiration que je porte à ce super champion, je suis d’autant plus à l’aise pour le dire. En revanche, son niveau est toujours aussi élevé contre-la-montre, comme en témoignent ses résultats à la Vuelta 2014 (quatrième du c.l.m. à 39s de Martin) et au Giro de cette année, n’étant battu que de 14s sur les 60 km entre  Trévise et Valdobbiadene, par Kyrienka, un des tous meilleurs rouleurs du peloton. Hélas pour lui, les organisateurs du Tour ont décidé (pourquoi ?) d’oublier qu’un beau c.l.m. de 50 ou 60 km est une des plus belles traditions du Tour de France. Du coup, le seul c.l.m. individuel aura lieu le premier jour et sera considéré comme un long prologue (13.8 km). En revanche, et cela n’est pas pour aider le Pistolero, il y aura, comme en 2014, plusieurs portions pavées lors de la 4e étape entre Seraing et Cambrai, au total sept secteurs répartis sur 13,3 kilomètres. Certes deux de ses trois principaux rivaux (Froome, Quintana) sont loin d’être à l’aise sur les pavés, mais Nibali peut en revanche reprendre plusieurs minutes sur ces routes. Tout cela rend le pari 2015 de Contador très indécis, en espérant surtout qu’il aura une meilleure équipe que sur le dernier Giro, où force est de reconnaître qu’il a dû se débrouiller seul chaque fois que la route s’élevait, alors que l’équipe Astana disposait de quatre ou cinq coureurs pour accompagner Aru et Landa jusqu’aux derniers hectomètres des cols au programme des étapes de montagne. Cette fois, face aux armadas Sky, Movistar et Astana, il faudra que Contador soit entouré par du « solide »…ce qui devrait être le cas avec l’apport de coureurs aussi forts que Majka en montagne ou encore Sagan, lequel peut être très utile sur les pavés.

Tout cela pour dire que l’exploit peut-être réalisé si, d’abord, la malchance épargne le Pistolero. La chance fait aussi partie de la compétition. Globalement elle a accompagné Contador dans sa carrière, mais en 2011 lors du Tour de France et plus encore lors de ce même Tour en 2014, elle l’a abandonné. Ensuite il faudra qu’il ait récupéré de ses efforts du Giro, des efforts qu’il n’imaginait pas devoir faire en aussi grand nombre. En revanche, face à ses grands rivaux (Froome, Quintana et Nibali), il aura l’avantage d’avoir une pression moindre, car sa saison est déjà réussie, alors que lesdits rivaux ont tout misé sur le Tour. Enfin, Contador a l’avantage d’être un remarquable tacticien. S’il décèle une faiblesse chez ses rivaux, ils le paieront immédiatement en minutes. N’oublions pas son attaque de Fuente Dé lors de la Vuelta 2012 à 50 km de l’arrivée, sans doute un de ses plus grands exploits. Alors, pour être honnête, je dirais qu’il peut faire ce doublé, mais cela ne tombe pas sous le sens.

Cela étant, avec cet extraordinaire champion, tout est possible. Qui se serait relevé comme il l’a fait en 2011 dans le Giro, après son problème dans le Tour 2010 ? Un Giro 2011, qui reste à mon avis son chef d’œuvre, dans lequel il a subi tous les contrôles possibles, tous négatifs, ce qui explique qu’il ait montré au public et au monde entier à l’arrivée à Milan ce dimanche le chiffre TROIS avec sa main, pour bien indiquer que dans son esprit, comme dans celui de la quasi-totalité des amateurs de vélo, il avait bien remporté ce Giro 2011 et deux victoires d’étapes. Preuve qu’il n’a  jamais eu besoin de ces traces de clembutérol, qui en aucun cas ne pouvait améliorer son rendement, pour être l’immense champion qu’il est. Qui serait revenu aussi fort qu’avant, suite à pareille vilénie subie entre 2010 et 2012 ? Si, je connais au moins deux champions qui sont revenus à leur meilleur niveau après avoir subi une longue interruption dans leur carrière : Coppi, après sa chute au Giro 1950 qui lui avait occasionné une triple fracture du bassin, et Hinault, après son opération du genou en 1983. En écrivant ces mots je réalise que Contador est en bonne compagnie, puisque Coppi c’est le Campionissimo, et Hinault est le deuxième plus beau palmarès de l’histoire du vélo. Un classement où Contador se place aujourd’hui à la sixième place, derrière Merckx, Hinault, Anquetil, Coppi et Kelly, et devant Bartali, Indurain, Armstrong et Gimondi. Et cela personne ne peut le contester…à moins de ne rien connaître à l’histoire du cyclisme sur route !

Michel Escatafal