Ils pourraient faire de « vilains vieux »!

Les plus de quarante ans, et au delà, se souviennent évidemment du rugby tel qu’on le pratiquait à une époque où il était encore profondément amateur, même si certains bénéficiaient de quelques avantages en nature ou autres rémunérations diverses. Il est donc normal que ce sport, devenu professionnel depuis une vingtaine d’années, ait beaucoup évolué à tous points de vue. Tout a changé d’ailleurs dans le rugby, y compris les règles, au point de donner au rugby une ressemblance frappante avec le Jeu à XIII, comme on disait autrefois. En disant cela j’exagère à peine, car il y quand même les touches et les mêlées ordonnées (qui ont du mal à l’être) dans le rugby actuel, et il y a n’y pas le tenu comme chez le cousin treiziste.

Toutefois ce n’est pas cela qui me gêne dans l’évolution de ce sport, d’autant que j’aime aussi beaucoup le rugby à XIII, sport qui, par parenthèse, mériterait une exposition médiatique et télévisuelle beaucoup plus importante que celle qu’il a aujourd’hui, bien qu’elle soit supérieure à ce qu’elle fut grâce à beIN SPORTS. Ce n’est pas non plus le fait que le professionnalisme ait impliqué la création d’un vrai championnat en Angleterre (12 clubs)ou en France avec 14 clubs formant l’élite, ce qui entraîne évidemment de grosses différences de moyens entre les clubs des villes et ceux des champs, ceci sans connotation péjorative, d’autant que la meilleure équipe actuelle dans notre pays est le Stade Rochelais, beaucoup plus fort que le Racing, par exemple, aux moyens très supérieurs et qui va jouer dans un fabuleux écrin avec son U Arena. En outre, j’ai été trop longtemps un admirateur du grand F.C. de Lourdes, celui des frères Prat, Martine, Rancoule, Barthe, Domec, Lacaze (que je connais surtout à travers l’histoire) et quelques années après de Crauste, Gachassin, Campaes, Arnaudet, Mir, Dunet et Hauser, pour ne pas aimer les clubs des petites villes.

Non ce qui me dérange dans l’évolution du rugby c’est plutôt que l’on veuille en faire un copier-coller du football, avec tout ce que cela comporte de négatif. Passe encore qu’il faille gagner, toujours gagner, pour vivre ou survivre. Après tout c’est la loi du sport, y compris amateur. Seuls ceux qui n’ont jamais mis les pieds sur un terrain de sport peuvent dire que la défaite importe peu. Je n’ai d’ailleurs jamais cru à la devise du baron Pierre de Courbetin : « L’essentiel c’est de participer ». Cependant c’est une chose de vouloir gagner, et c’en est une autre de vouloir gagner à tout prix. J’aime trop le rugby pour le voir arriver à des extrémités…qui mettent en danger la santé des joueurs.

Il faut donc, plus que jamais, être vigilant sur l’intégrité physique des joueurs. Quelle est la différence entre un joueur de rugby type années 60 ou 70 et type années 2010 ? Il est plus grand, il saute plus haut, il est plus fort et…il est beaucoup plus souvent blessé. Le corps du joueur de la décennie 60 ou 70 supportait parfaitement les charges d’entraînement parce qu’il s’entraînait peu, et ceux qui s’entraînaient davantage le faisaient à travers les travaux des champs. Qui ne se rappelle d’un pilier comme Alfred Roques, véritable force de la nature, force brute et pure à l’époque, qui s’était développée dans les travaux de sa ferme, ce qui n’avait rien à voir avec la préparation des professionnels du Top 14 ou de la Pro D2.

En parlant d’Alfred Roques (plus de 30 fois international à la fin des années 50 et au début des années 60), je pense aussi à ce que l’on disait de Bernard Momméjat, son copain deuxième ligne de Cahors et du Quinze de France, à savoir que c’était un géant parce qu’il mesurait…1,92 m. Aujourd’hui des géants comme Momméjat, et des joueurs avec les mensurations d’Alfred Roques (1.78m et 98 kg), il y en a partout…dans les lignes de trois-quarts. Et bien entendu, quand à longueur de matches et d’entraînements on prend sans arrêt des coups venant de tels « monstres », cela devient difficile de résister, surtout si la saison dure 10 ou 11 mois. Cela devient même démentiel, surtout pour les meilleurs qui sont naturellement beaucoup plus sollicités que les autres, moins doués. Mais ceux-là aussi se blessent parce que leur régime est presque le même, avec les oppositions à l’entraînement et aussi, parce que les meilleurs étant souvent blessés ou pris par les sélections nationales, ils jouent presque autant.

Alors que fait-on pour résister et tenir ces cadences infernales ? On s’entraîne, on se muscle et bien entendu on fait davantage attention à son hygiène de vie. Mais toutes ces séances de musculation, comme je le disais précédemment, si elles donnent aux joueurs des corps d’athlète au point d’en faire des icônes de calendriers en tenue d’Adam, procurent une puissance incompatible avec la morphologie d’origine du joueur. Un rugbyman qui mesure 1,75 ou 1,80 m n’est pas nécessairement fait pour peser 90 ou 100 kg. Parfois il n’atteindra ces mensurations qu’au prix de séances de musculation intenses et répétées plusieurs fois par semaine. Et que se passera-t-il un jour ? Et bien les tendons ou les ligaments casseront parce que les charges qui leur sont infligées sont trop élevées. Trop élevées aussi parce que ces charges ne font finalement pas courir beaucoup plus vite les joueurs…qui ne courent pas vite. Morgan Parra, par exemple, ne courra jamais le 100m en 11s, malgré les muscles qu’il a pu prendre. Il y a des limites à tout!

C’est cela le principal avatar du rugby professionnel et il est la résultante de tous les autres, notamment le poids de l’argent…pourtant tellement indispensable de nos jours. Et oui, le sport professionnel impose qu’il y ait suffisamment d’argent dans le circuit, sous peine de sombrer. Certains refusent ce qu’ils appellent cette dérive, mais ils vont au stade le samedi ou le dimanche en demandant du spectacle et en espérant que leur équipe va gagner. Là est toute la problématique du rugby d’aujourd’hui, sport qui est resté si longtemps très amateur. J’avoue pour ma part être heureux de voir l’évolution du rugby depuis la fin des années 90, mais je suis inquiet à propos des traumatismes à répétition que subissent les joueurs. Et ce ne sont pas les « protocoles » qui vont faire dissiper notre inquiétude, parce que lesdits protocoles ne riment à rien. Au rugby on prend des coups pendant 80 mn, et même si on s’arrête 10 mn, il en reste 70 à jouer. Même la boxe paraît presque moins violente!

Michel Crauste au milieu des années 60, grand capitaine de Lourdes et de l’Equipe de France, avait coutume de dire à ses copains sur le terrain : « On va faire de vilains vieux » ! Moi ce que je voudrais, c’est que les joueurs que j’admire aujourd’hui soient dans 40 ans d’aussi vilains vieux que celui que l’on a appelé « le Mongol ». Je souhaite donc que l’on pense un peu plus à la santé des joueurs, et que ceux qui dirigent le rugby de nos jours, pour la plupart d’entre eux des anciens joueurs, essaient de garder à ce merveilleux sport de combat les vertus qui sont les siennes depuis plus de 100 ans, même si je sais parfaitement que c’est un voeu pieux.

Le rugby appartient à tous, aux joueurs d’abord, aux dirigeants, mais aussi à ceux qui l’aiment et qui paient pour voir les matches. En attendant, j’espère que tous ces joueurs victime d’une rupture des ligaments croisés du genou , maladie endémique du rugby de notre siècle, finissent par retrouver tous leurs moyens, ce qui n’est hélas pas toujours le cas même si cette blessure leur arrive à 25 ans. Alors on imagine quand ils sont victimes de cette même blessure à l’âge 32 ans. A cet âge, je rappelle qu’Alfred Roques n’avait jamais été sélectionné dans le XV de France, avant d’être considéré par tous comme le meilleur pilier du monde entre 1958 et 1963. C’était une autre époque, une époque où la Coupe d’Europe n’existait pas, ce qui est bien dommage, car personne n’aurait battu le FC Lourdes dans les années 50 ou l’AS Béziers dans les années 70, pour ne citer que ces deux clubs. Une époque où la Coupe du Monde n’existait pas (première édition en 1987), que nous n’avons jamais gagnée, mais que nous aurions sans doute eu de grosses chances de la remporter à l’époque de Mias, de Crauste ou de Rives. Cela dit, même sans avoir une très grande équipe, le XV de France aurait dû être champion du monde en 2011, si un arbitre n’en avait pas décider autrement, avec pourtant une équipe loin de valoir celles qui avaient été en finale en 1987 ou en 1999, ou qui n’avait été que demi-finaliste en 2007. Et pourtant ces deux dernières fois, notre XV national avait éliminé les All Blacks.

Espérons que Guy Novès, qui semble décidé à faire confiance à des jeunes joueurs prometteurs, finisse enfin par composer une équipe, une vraie, comme a su le faire l’Angleterre, car la prochaine Coupe du Monde est dans deux ans (2019). Et pour le moment c’est toujours le gros chantier, au point de rappeler Bastareaud au centre, comme si c’était l’avenir du XV de France. Néanmoins, si Novès en est réduit à cette extrémité, c’est aussi parce que le talent est rare à ce poste. En revanche, il semble qu’à la charnière il y ait quelques jeunes joueurs comme Serin et Dupont à la mêlée, ou Belleau à l’ouverture qui montrent de belles dispositions pour briller en équipe de France. Mais pour le moment ce sont surtout des espoirs, et on a souvent connu de grands espoirs qui ne confirmaient pas au plus haut niveau. Alors croisons les doigts pour que ce ne soit pas le cas pour eux et d’autres, et surtout prions pour que nos meilleurs joueurs ne se blessent pas trop durement, comme ce fut le cas de Camille Lopez, ouvreur qui avait franchi un cap la saison passée, et qui sera absent cinq mois pour une fracture de la malléole.

Michel Escatafal

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ASB-RCN : la fusion de deux anciens meilleurs ennemis

RCN-ASBParmi les grands clubs du rugby amateur il y en a deux qui figurent en toute première ligne, l’AS Béziers et le RC Narbonne. Hélas pour les nostalgiques, ces deux entités ont aujourd’hui pratiquement disparu de la circulation, c’est-à-dire qu’on ne parle plus d’elles que pour annoncer des mauvaises nouvelles. Déjà leur incapacité à remonter en Top 14, faute de disposer des moyens nécessaires pour survivre dans le rugby professionnel. Certes ils sont en ProD2, et dans le cas de Narbonne ils sont encore quatrièmes (Béziers onzième), mais que vaut la ProD2 par rapport aux meilleurs clubs de l’élite ? Et oui, comme je l’ai écrit sur ce site (Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes) il y a deux ans, c’est une évolution irréversible dans le monde du rugby, où seuls les clubs des villes ou agglomérations importantes disposeront des moyens de se maintenir au sommet de la pyramide, avant sans doute de voir notre championnat devenir une compétition avec des franchises, sans montée et descente. Des franchises où les plus riches seront toujours devant ceux qui le sont moins : c’est la dure loi du professionnalisme. On peut le regretter, mais c’est ainsi, même si cela fait très mal au cœur, pour les plus anciens, de voir le FC Lourdes, le SU Agenais, le Stade Montois, l’AS Béziers, le RC Narbonne, et à présent le Biarritz Olympique s’enfoncer dans l’oubli.

Certains affirment que pour essayer de contrecarrer cette évolution il faut que les clubs fusionnent, surtout s’ils sont voisins, mais cette solution n’est qu’un pis-aller temporaire, d’autant que deux clubs issus de deux petites villes ne disposeront jamais des moyens d’un club représentant une grande cité. C’est ce qu’ont essayé de faire l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique, et c’est ce que veulent faire le RC Narbonne et l’AS Béziers, autrefois ennemis héréditaires de deux villes séparées de 28 petits kilomètres. Qu’il est loin le temps où, au moment des phases finales, les supporters des deux clubs allaient se chambrer à coups de klaxons si l’un était qualifié et l’autre éliminé! Et oui, cela date du siècle précédent, mais pour ma part je m’en souviens très bien, ayant eu la chance de travailler à Narbonne à cette époque. A ce propos, pour ceux qui avaient 20 ans et un peu plus en 1974, nul n’a oublié le terrible scénario de la finale cette année-là, opposant précisément le grand Béziers au grand Narbonne. J’emploie volontiers le mot « grand » parce que ces deux équipes ont marqué de leur empreinte les années 1970.

Pour mémoire l’AS Béziers c’est 6 titres de champion de France pendant cette décennie (11 en tout) et 3 Challenges Yves du Manoir, et le RC Narbonne c’est un Bouclier de Brennus (2 en tout) et 4 Challenges Yves du Manoir. Qui dit mieux dans l’histoire de notre rugby, à part le FC Lourdes des années 50 ou le Stade Toulousain ces vingt dernières années ? C’est pour cela que certains s’imaginent que fusionner ces deux clubs pourrait leur permettre une forme de résurrection…ce à quoi je ne crois absolument pas, même si on peut le regretter. Pas plus d’ailleurs que je ne crois à la possibilité de briller en Top 14 en cas de fusion entre les deux clubs basques de Bayonne et Biarritz. J’ai aussi peur que l’USA Perpignan ait du mal à se maintenir en Top 14 dans l’avenir, et plus encore le Castres Olympique. C’est une évolution irréversible, je le répète, et qu’on ne croit surtout pas que je m’en réjouisse, parce que j’ai été nourri dès mon plus jeune âge de rugbyman des exploits, racontés ou vécus, du FC de Lourdes, club aujourd’hui en Fédérale 1 après avoir été 8 fois champion de France entre 1948 et 1968.

Mais revenons à l’AS Béziers et au RC Narbonne d’antan, et faisons un retour sur une des plus belles finales de l’histoire de notre championnat en 1974, un match superbe et haletant d’un bout à l’autre, avec une ouverture du score par Béziers dès la cinquième minute (drop d’Astre) jusqu’à ce drop « assassin » de Cabrol à la toute dernière seconde du match. Drop assassin pour les Narbonnais, d’autant que ceux-ci résistaient depuis plus de vingt minutes aux assauts de plus en plus redoutables des Biterrois. Mais entre-temps, que de mouvements spectaculaires, pour le plus grand plaisir des supporters des deux camps, mais surtout pour ceux qui étaient neutres et qui appréciaient ce magnifique spectacle au Parc des Princes, où se disputait cette finale le 12 mai.

Il est vrai que sur la pelouse il y avait pas moins de 19 joueurs (Pesteil, Cantoni, Cabrol, Astre, Estève, Buonomo, Saisset, Palmié, Sénal, Martin, Paco et Vacquerin pour Béziers et Viard, Sangali, Maso, Sutra, W. Spanghero et son frère Claude, plus Hortoland) ayant obtenu un jour une ou plusieurs capes d’international, ce qui n’était pas banal pour une finale, puisque même en 1957 lors de la finale entre Lourdes et le Racing, on en avait recensé 16 (Lacaze, Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq, A. Labazuy, J. Prat, Barthe, Domec et Manterola pour le FC Lourdes, et Vannier, Marquesuzaa, Vignes, Dufau, Crauste et Mocla pour le Racing). Dans ces conditions il était normal que nous assistions à une très belle finale, comme ceux qui avaient assisté à celle de 1957 en avaient gardé un souvenir indélébile.

Déjà, avant que ne débute la rencontre, ce match entre Languedociens avait tellement suscité les passions, que l’on fit un sondage sur le résultat, celui-ci donnant une courte victoire à Béziers (51% contre 49%). Et de fait ce fut une rencontre animée jusqu’au bout, entre deux équipes très proches l’une de l’autre, avec de nombreux retournements de situation. Après le drop de Richard Astre dès le début du match, c’est Narbonne qui ouvrit son compteur à l’issue d’une attaque amorcée par Sutra, continuée par Maso qui jouait à l’ouverture, celui-ci transmettant à son centre Viard, lequel donna à l’arrière Benacloi intercalé, qui trouva W. Spanghero en relais, ce dernier envoyant le troisième ligne Belzons à l’essai. Une phase de jeu magnifique, qui permettait à Narbonne de mener 4-3 à la douzième minute, puis 7-3 grâce à une pénalité de Benacloi sanctionnant à la vingt-et-unième minute une brutalité de Vaquerin. Mais cet avantage n’allait pas durer longtemps, puisque l’ouvreur Cabrol lançait l’arrière Pesteil intercalé, lequel donnait à l’ailier Navarro pour un essai presque aussi joli que celui des Narbonnais. Ainsi, à la vingt-cinquième minute, nous en étions à 7 points partout, et cela allait durer jusqu’à la fin de la première période, où Astre ajustait son second drop (10-7 pour Béziers à la mi-temps)

Dès l’entame de la deuxième mi-temps, les Narbonnais se firent très menaçants, manquant plusieurs occasions nettes de revenir et passer devant au score. Ils le regretteront amèrement en fin de partie, même si Benacloi égalisa à la cinquante-sixième minute (10-10), et si, tout de suite après, sur une nouvelle attaque des arrières narbonnais, l’ailier Dumas marquait un magnifique essai non transformé (14-10 pour Narbonne). A ce moment chacun se disait que les Narbonnais tenaient le bon bout et allaient s’imposer, oubliant toutefois que la marque des grandes équipes est de toujours finir par l’emporter, même quand on croit l’affaire pliée. Et c’est ce qui se passa à la dernière minute, quand suite à une touche trouvée par Cabrol aux 30 mètres, Palmié détourna le ballon vers Astre qui transmit à Cabrol, joueur au sang-froid étonnant, qui tapa et réussit le drop de la victoire. Pour moins d’une minute Walter Spanghero, Jo Maso et Sutra ne seraient jamais champion de France, eux qui auraient tellement mérité ce titre pour l’ensemble de leur œuvre. Et oui, c’est aussi ça le sport, avec ses joies immenses, et ses plus cruels dénouements. Cela me fait penser irrésistiblement aux 8 secondes qui ont manqué à Laurent Fignon lors du Tour de France 1989, ou au vent qui détourna de quelques centimètres le ballon qui prenait la direction des poteaux lors du fameux Galles-France de 1966 (9-8), ce qui mit fin à la carrière internationale des Boniface.

Michel Escatafal


L’A.S. Béziers, ancien « grand » du rugby français

Parmi les clubs qui ont marqué l’histoire du rugby amateur en France, il y a l’A.S. Béziers, dont les équipes ont remporté, entre 1961 et 1984, onze fois le Bouclier de Brennus. C’est même le troisième club le plus titré (11 titres) après le Stade Toulousain, recordman absolu (19 titres dont 12 depuis 1985) et le Stade Français (13 titres dont 5 entre 1998 et 2007), mais devant le S.U. Agen et le F.C. Lourdes (8 titres). En outre, tout autant que le F.C. Lourdes dans les années 50 ou le Stade Toulousain depuis une vingtaine d’années, l’A.S. Béziers a dominé les années 70 et même le début de la décennie 80 (10 de ses 11 titres furent acquis entre 1971 et 1984) autant qu’il fut possible de le faire, la seule différence se situant au niveau de l’apport à l’équipe de France.

Celui-ci, en effet, fut très faible en regard de la main mise biterroise sur le championnat, ce que de nombreux aficionados du rugby n’ont pas compris à l’époque, l’A.S. Béziers étant considérée d’abord comme une terrible machine de guerre avec son pack surpuissant, et sa paire de demis Astre-Cabrol, sans que cela soit suffisant pour laisser croire aux sélectionneurs qu’une ossature biterroise puisse s’imposer dans le Tournoi des 5 Nations, ou devant les grandes nations de l’hémisphère Sud. On ne peut d’ailleurs leur donner tort a posteriori, puisqu’en 1977, en pleine domination biterroise et avec seulement 2 joueurs de l’A.S. Béziers (Palmié et Paco), le XV de France était sur le toit du monde.

Faisons à présent un petit récapitulatif des grands moments vécus par ce club qui, par parenthèse, se débat de nos jours en queue de classement du championnat Pro D2…après être tombé en Fédérale 1, un destin que l’on peut rapprocher de celui du F.C. Lourdes, un peu meilleur toutefois, mais éloigné de celui du S.U. Agen ou du Stade Montois, autres clubs prestigieux, qui arrivent à survivre entre la Pro D2 et le Top 14.  Première chose à noter, la finale du championnat de France en 1921 qui opposait l’USA Perpignan au Stade Toulousain (5-0) eut lieu au Parc des Sports de Sauclières, précisément le stade où a évolué très longtemps  l’AS Béziers.

Cela étant, la gloire sportive du club a réellement commencé au début des années 60, très précisément le 22 mai 1960 quand l’AS Béziers perdit en finale contre le F.C. Lourdes (14-11). Rien d’infamant à cela, parce qu’à l’époque le F.C. Lourdes restait une très grande équipe, même s’il avait fallu remplacer les deux frères Prat partis à la retraite, F. Labazuy et Rancoule qui avaient changé de club (respectivementTarbes et Toulon), et Lacaze et Barthe passés à XIII…ce qui faisait beaucoup, les Lourdais ayant toutefois récupéré les Racingmen Crauste et Marquesuzaa et Roland Crancée, l’immense deuxième-ligne. Les Biterrois étaient les favoris pour le titre, parce qu’ils avaient battu les Lourdais deux fois en poule, mais en finale les rouge et bleu lourdais battirent les Biterrois, eux aussi habituellement en rouge et bleu, mais qui pour l’occasion étaient en jaune, grâce aux deux essais marqués par les Lourdais, contre un seul à Béziers.

Cette défaite sema la désolation dans les rangs héraultais, au point que le seconde ligne Gayraud, le dur des durs du pack biterrois pleura comme une madeleine, s’écriant : « C’est fini, je ne serai jamais champion de France ». Il se trompait, puisque l’année suivante (le 28 mai 1961) l’AS Béziers battit l’US Dacquoise des frères Albaladejo, Lasserre, Othats, Cassiède et Bérilhe, sur le score de 6 points à 3, à l’issue d’un match à la fois terne et violent qui contrastait hélas avec la période lourdaise que l’on venait de vivre. Il fallut un drop génial de son demi de mêlée Danos dans les dernières minutes pour départager les deux équipes. Dans cette équipe de Béziers, outre Danos et Gayraud, on citera l’arrière Dedieu (12 sélections), un arrière à l’ancienne c’est-à-dire dans le cas présent se contentant d’être parfait sur le plan de la défense individuelle et du coup de pied, Lucien Rogé (16 sélections), trois-quart aile à la classe folle qui aurait fait une grande carrière à Lourdes dans un cadre plus propice à l’offensive, et les avants entraînés par un expert reconnu à l’époque, Barthès, parmi lesquels on citera les troisièmes ligne Arnal et Rondi, le deuxième ligne Salas et le pilier Raoul Barrière, international lors de la tournée en Afrique du Sud (1958), qui allait remplacer Barthès en 1968, comme entraîneur du club.

En attendant l’ASB sera de nouveau en finale du championnat l’année qui suivit son premier titre, le 27 mai 1962 à Toulouse, contre le SU Agen qui l’emporta 14-11, à l’issue d’une finale qui réconcilia tous les amoureux du rugby, y compris les journalistes britanniques qui avaient fait le déplacement. Les finales, les Bitérrois commençaient à s’y habituer, puisqu’en 1964 ils affrontaient la Section Paloise pour s’attribuer de nouveau le Bouclier de Brennus. Mais là il n’y eut guère de match, et l’AS Béziers s’inclina lourdement (14-0) face à Moncla et ses copains, notamment Piqué et Capdouze, et dans le pack, Saux et Etcheverry. C’était presque le chant du cygne de ce qui restait de la génération Danos-Dedieu, et si je dis presque c’est parce que l’AS Béziers prit sa revanche quelques jours plus tard sur ces mêmes Palois dans la finale du Challenge du Manoir, qui était l’équivalent à l’époque de la Coupe de France dans le football.

Mais très vite une nouvelle génération d’une qualité et plus encore d’une densité exceptionnelle allait se révéler, et ce dès 1971 contre le RC Toulon de Gruarin et des frères Herrero, premier titre de champion de France de cette génération, avec Cantoni à l’arrière, Lavagne, Navarro, Sarda et Séguier en trois-quart, la paire de demis Astre-Cabrol, plus devant Christian Pesteil, Buonomo, Saisset, Estève, Sénal Hortoland, Lubrano et Vaquerin.  Nombre de ces joueurs allaient en effet marquer la décennie 1970, notamment Cantoni l’arrière feu-follet, Cabrol et Astre qui formèrent une paire de demis incomparable sur le plan national, les avants Estève, Saisset et Vaquerin, auxquels étaient venus s’ajouter un peu plus tard J.P. Pesteil chez les trois-quarts et devant Palmié, Martin et Paco. En 1971, l’ASB l’emporta à Bordeaux (15-9) contre Toulon après prolongations, les Biterrois ayant été sauvé de la défaite par un exploit de Cantoni peu avant la fin du temps règlementaire. L’année suivante ils confirmèrent leur emprise sur le rugby français contre le CA Brive (9-0), puis de nouveau en 1974 contre le R.C. Narbonne (16-14), dans un derby qui fit énormément de bruit, avec un drop de Cabrol à la dernière minute suite à une prise de balle en touche de Palmié, ce qui empêchera deux des plus grands noms du rugby français, Walter Spanghero et Jo Maso, d’être (au moins une fois) champion de France. Un nouveau titre qui sera confirmé l’année suivante contre Brive de nouveau (13-12), à l’issue d’une finale qui tint les spectateurs en haleine jusqu’au bout.

En 1976, l’AS Béziers fut battue par Agen en finale (13-10), mais l’emporta de nouveau en 1977 contre l’USA Perpignan (12-4), grâce à un essai de Richard Astre, et deux pénalités et une transformation de Cabrol, que l’on appellera plus tard « Monsieur Finale » tellement il faisait montre d’une remarquable régularité dans ce type de match. Et comme il faut toujours choisir une rencontre référence dans une période aussi faste, et bien je choisirais la finale de 1978,  gagnée contre l’AS Montferrand de Droitecourt, Dubertrand, Romeu, Cristina et Gasparotto. Cette finale, les Biterrois l’emportèrent sur le score de 31 points à 9 contre des Montferrandais qui, pourtant, avaient réalisé un excellent match. Jamais les Biterrois n’ont semblé plus maître de leur sujet que ce jour-là, marquant 5 essais contre un seul à Montferrand. Un vrai chef d’œuvre pour la dernière finale de la paire Cabrol-Astre !

Mais le départ de sa charnière vedette, ainsi que du troisième ligne Olivier Saisset, n’allait pas empêcher l’AS Béziers de remporter de nouveau le titre en 1980, contre le club qui allait lui succéder peu après à la tête du rugby français, le Stade Toulousain. Le club biterrois l’emporta de justesse (10-6) à l’issue d’un très beau match que les Héraultais ont quand même dominé, marquant deux essais contre aucun au Stade Toulousain, qui comptait dans ses rangs des joueurs comme Rives et Skrela en troisième ligne, mais aussi G. Martinez le demi de mêlée, Gabernet l’arrière et les trois-quarts aile Harize…et Guy Novès. Une année plus tard, 1981, les vieux guerriers biterrois battront nettement (22-13) en finale une valeureuse équipe de Bagnères, où la classe d’Aguirre et de Bertranne fut insuffisante pour compenser l’énorme supériorité du pack biterrois sur celui du Stade Bagnérais.

En 1983, l’AS Béziers, qui avait de moins en moins de ressemblance avec celle que l’on avait découverte une dizaine d’années auparavant, remportait le titre en battant le R.R.C. Nice (14-6), dans une finale cent pour cent méditerranéenne. Les Biterrois dominèrent assez facilement la rencontre grâce à leur paquet d’avants, marquant deux essais par Vachier et Escande, les demis qui avaient succédé à Astre et Cabrol. Cette équipe commandée par Lacans, grand espoir de notre rugby trop tôt disparu, qui avait perdu la quasi-totalité des éléments qui lui avaient permis de dominer le rugby français depuis 1971 (seuls restaient les inamovibles Palmié, Martin et Vaquerin), allait s’emparer à nouveau du Bouclier de Brennus l’année suivante (26 mai 1984) en battant Agen en finale sur le score de 21-21, les deux équipes étant départagées par une épreuve de tirs au but, ce qui fit entrer cette finale dans l’histoire. Elle aurait d’ailleurs mérité d’y entrer plutôt par la qualité de la rencontre entre deux équipes qui nous gratifièrent d’attaques de très bonne facture, les arrières agenais (Bérot, Sella, Mothe et Lavigne) trouvant à qui parler avec ceux de l’AS Béziers (Fabre, Joguet, Fort et Médina). Hélas pour les Biterrois, ce titre arraché dans ces conditions exceptionnelles sera le dernier d’une longue série, avant que peu à peu cette merveilleuse épopée pour les supporters biterrois se dilue dans une nuit de plus en plus profonde au fil du temps.

Michel Escatafal