Le tennis et ses reines…parfois exaspérantes

cris evertsharapovaPour être franc, je n’apprécie pas cette nouvelle mode de vouloir à tout prix que chaque sport ait une compétition identique chez les hommes et les femmes. C’en devient même ridicule ! Qui oserait dire qu’un combat de boxe entre deux femmes puisse atteindre la beauté d’un Hagler-Léonard, d’un Hagler-Hearns, d’un Leonard-Duran ou d’un Ali-Frazier ? Est-ce qu’une championne cycliste peut offrir en montagne, sur une pente à 9 ou 10%, le merveilleux spectacle d’une « giclette » de Contador ou d’un sprint échevelé sur 300 ou 400 mètres de Froome ? Idem sur la piste, où aucune femme n’égalera la beauté sauvage d’un sprint de Pervis sur 200 mètres. En revanche, nombre de sports méritent que l’on accorde la même considération à celles ou ceux qui le pratiquent au plus haut niveau. Je n’en citerais que quelques uns, à commencer par la gymnastique, le patinage artistique, l’athlétisme ou la natation, sans oublier évidemment le tennis. Certes en écrivant cela je sais que je ne vais pas me faire que des amis, mais, comme disait Boileau qui n’a pas eu la chance de connaître le sport tel qu’il est devenu depuis le début du vingtième siècle, « j’appelle un chat un chat ».

Fermons la parenthèse, et revenons justement au tennis féminin, lequel fut longtemps le symbole de ce mélange harmonieux de force et de beauté, ce qui n’est nullement incompatible, qui fut depuis bien longtemps la marque de fabrique des tenniswomen. J’ai bien écrit depuis bien longtemps, car malgré toute la sympathie que je porte au tennis féminin, je suis de plus en plus perplexe quant à la beauté du spectacle présenté. J’ai du mal à me faire à ce jeu  où les championnes cognent de toutes leurs forces,  alors que les hommes, et notamment Roger Federer, font  preuve d’une grâce que l’on qualifierait presque de féminine. En effet, entre les ahanements ô combien bruyants de nombre de joueuses, et les poings serrés des autres avec une poussée d’adrénaline toute masculine, je me dis que les amateurs de tennis de 40 ans et plus ont eu bien de la chance d’avoir pu voir  en action une Chris Evert, à l’allure merveilleuse, joliment vêtue, sans muscle saillant comme une athlète, bref tellement féminine, ce qui ne l’empêchait pas de frapper fort dans la balle quand les circonstances l’exigeaient. Son revers à deux mains notamment était meurtrier en passing-shot, et rien que d’y penser  je m’en régale encore. En plus cette merveilleuse féminité ne l’a pas empêchée de devenir l’une des plus grandes joueuses de l’histoire, avec ses 18 victoires en simple dans les tournois du grand chelem.

Serena Williams, en valeur absolue (et de très loin) la meilleure des joueuses de ce temps (18 titres en simple dans les tournois comptant pour le Grand chelem plus un titre olympique, 13 en double avec sa sœur plus 3 titres olympiques, et 2 en double-mixte), est très différente : sa première vertu est d’être une terrible combattante, ou encore « une combattante de l’ultime » comme elle se qualifie elle-même. Et c’est vrai que cela lui va bien, comme elle l’a démontrée à de nombreuses reprises dans les finales des tournois majeurs, par exemple face à Justine Hénin qui, dans un autre style, était elle aussi une combattante de premier ordre. En tout cas, si une comparaison devait être faite entre Serena Williams et une autre joueuse américaine, ce serait avec Billie Jean King (12 tournois du grand chelem en simple dans les années 70). Billie Jean King avait un jeu complet, sans doute meilleure volleyeuse que Serena Williams, mais son jeu était quand même basé sur la puissance. Et pour ajouter à la comparaison, comme Serena Williams, la carrière de B.J. King fut émaillée d’ennuis physiques, plus particulièrement d’accidents musculaires. Enfin, comme Serena Williams, B.J. King fut aussi une grande joueuse de double (16 victoires en double dames en grand chelem et 11 en double mixte).

Et puisque nous sommes dans l’histoire, je voudrais rappeler que si B.J. King, Evonne Goolagong, Cris Evert, Monica Seles, Steffi Graf, ou les sœurs Williams, ont marqué l’histoire du tennis féminin, les deux meilleures joueuses, au moins depuis 1945, sont plutôt Margaret Court et Martina Navratilova. Et pas seulement parce qu’elles ont accumulé les victoires dans les plus grands tournois, mais en raison de la qualité de leur jeu qui n’avait aucune faille. Margaret Court totalise 24 victoires en simple dans les tournois du grand chelem, dont le grand chelem en 1970, plus 38 en double et double mixte. Très athlétique pour l’époque (1.75 m) elle savait tout faire, comme plus tard Martina Navratilova (18 titres en grands chelems, plus un grand chelem à cheval sur deux années, et 58 titres en tout) qui avait à peu près le même gabarit. Cela dit, la différence entre ces deux joueuses et Serena  Williams était que leur jeu était plus basé sur le service et la volée, et qu’il était plus beau à regarder pour l’amateur de tennis.

Cependant j’ai toujours bien aimé à titre personnel Justine Hénin, jeune retraitée ayant dû renoncer à la compétition début 2011, après avoir tenté un come back suite au premier arrêt de sa carrière  en 2008, sans doute parce qu’elle était exténuée, son jeu exigeant  une grosse dépense physique. C’est pour cela qu’elle mérite tous ses nombreux succès malgré son petit gabarit, d’autant qu’elle était sans doute  moins douée qu’une fille comme Amélie Mauresmo, une de ses plus grandes rivales, mais loin d’avoir son palmarès. Justine Hénin, en effet, a fait une très belle carrière avec 7 victoires en simple en grand chelem et une médaille d’or aux J.O. d’Athènes, battant en finale Amélie Mauresmo.

Personnellement cela me faisait plaisir de voir une jeune femme mesurant 1.67m et pesant 57 kg tenir la dragée haute à  d’autres infiniment plus puissantes qu’elle. C’est aussi  ce qu’avait réussi à faire pendant quelques temps au début des années 2000 la Suissesse Martina Hingis (5 victoires en simple en grand chelem), qui mesure à peine 1.70 et pèse moins de60 kg. Aujourd’hui c’est une Russe d’un tout autre gabarit (1.88m), Maria Sharapova, aussi belle que grande, qui est la plus dangereuse rivale de Serena Williams, du moins quand elle n’est pas blessée. Elle aussi a beaucoup de classe, jouant comme de nombreux joueurs dans les années 70, avec des attaques puissantes du fond du court. Mais elle est exaspérante pour le spectateur ou le téléspectateur, qui a l’impression de sortir du match aussi épuisé qu’elle à force d’entendre ses cris hallucinants chaque fois qu’elle frappe la balle. Néanmoins elle a remporté 5 tournois majeurs en simple dans sa carrière et a été à plusieurs reprises numéro une mondiale, la première fois en 2005, alors qu’elle avait 18 ans. Mais, à titre personnel, je préfère voir jouer Vénus Williams, même si elle n’est plus ce qu’elle était, qui aurait pu faire une carrière équivalente à celle de sa sœur sans ses problèmes de santé. Cela ne l’a pas empêché de compter 7 titres du grand chelem dont 5 à Wimbledon (45 en tout sur le circuit). En outre, parmi les  joueuses actuelles, elle est celle dont le jeu ressemble le plus à Margaret Court ou Martina Navratilova…quand elle est en forme.

Autre caractéristique du tennis féminin depuis le début du nouveau siècle, la hiérarchie fluctuante…quand Serena Williams est blessée, avec des joueuses qui accumulent les performances ponctuelles qui les font grimper au classement, au point d’avoir à la première place mondiale des  Caroline Wozniacki ou (un peu avant) Dinara Safina  n’ayant jamais gagné de tournoi du grand chelem, ce qui était impossible à l’époque de Margaret  Court , Billie Jean King, ou encore de l’Australienne aborigène Evonne Goolagong qui, a 19 ans, a réalisé le doublé Wimbledon-Roland-Garros (1971),  sans oublier  Chris Evert  et Martina Navratilova qui ont illuminé le jeu dans leurs duels des années 70 et 80, mais aussi Steffi Graf (années 80 et 90),  et Monica Selès au début des années 90, l’inventrice des cris sur le court, à l’imitation de joueurs comme Connors.

Tout cela appartient au passé, comme appartiennent au passé les succès de nos trois meilleures joueuses depuis les années 60, à savoir Françoise Durr, qui a remporté Roland-Garros en 1967, Mary Pierce qui a gagné à Melbourne (1995) et à Roland-Garros (2000), et Amélie Mauresmo, vainqueur à Melbourne et à Wimbledon en 2006, du Masters en 2005, autant d’ exploits lui ayant permis d’être à la première place mondiale pendant une partie de l’année 2006. Autre exploit français, beaucoup plus inattendu celui-là, la victoire à Wimbledon en 2013 de Marion Bartoli, jeune femme n’ayant jamais été mieux classée qu’à la septième place en 2010. Une victoire tellement improbable qu’elle décida d’arrêter sa carrière un mois et demi plus tard à l’âge de 28 ans, considérant sans doute qu’elle avait touché son Graal, laissant un grand vide dans notre tennis féminin. Qui sera la prochaine grande championne française ? Personne ne peut le dire, à supposer qu’elle soit née. Et sur le plan mondial, qui succèdera à Serena Williams ? Difficile de répondre, mais je mettrais bien une pièce sur la Tchèque Petra Kvitova (24 ans) qui vient de gagner cette année son deuxième le tournoi de Wimbledon, et qui fait beaucoup penser…à une ex-compatriote, Martina Navratilova. Toutefois il faudra qu’elle fasse preuve de plus de régularité dans les années à venir, si elle veut marquer à son tour l’histoire du tennis féminin.

Bonne et heureuse année 2015!

Michel Escatafal


Quel beau week-end pour le tennis français !!!

BartoliQuel beau week-end nous venons de vivre quand on est supporter de tennis français! D’abord parce qu’une victoire en grand chelem est suffisamment rare, quand on est français (7 depuis 1967 hommes et femmes confondus avec Françoise Durr, Noah, Mary Pierce, Amélie Mauresmo et Marion Bartoli), pour ne pas se réjouir. Ensuite parce qu’à cette magnifique victoire à Wimbledon de Marion Bartoli contre l’Allemande Lisicki (6-1 et 6-4), il faut ajouter le sacre en double-mixte de Kristina Mladenovic, une jeune femme de 20 ans qui a (peut-être) le potentiel pour remporter un jour un tournoi du grand chelem. Après tout peu de monde imaginait Marion Bartoli être capable de remporter un Wimbledon, même si les sceptiques auraient dû savoir qu’elle avait déjà été finaliste en 2007, battue par une super spécialiste du gazon, Vénus Williams. Et pour aller plus loin dans cette introduction, peu de monde aurait parié il y a quatre ou cinq ans qu’Andy Murray serait le successeur de Fred Perry, dernier britannique à avoir remporté le tournoi de Wimbledon en 1936. Pour ma part je le pressentais, mais quand j’ai écrit mon article « A quand un Britannique vainqueur à Wimbledon ? », en juin 2011, Murray figurait déjà parmi les meilleurs joueurs du monde, ce qu’il a confirmé l’an passé en s’imposant à Flushing-Meadow. Cela étant, deux ou trois ans auparavant, je n’aurais pas parié beaucoup d’euros sur le fait qu’il puisse devenir un jour le numéro un mondial, ce qu’il est presque aujourd’hui, puisqu’il est numéro deux derrière celui qu’il a exécuté dimanche, Novak Djokovic.

Après ce long préambule parlons aujourd’hui de Marion Bartoli qui, à ce jour, fait partie des femmes qui ont remporté un seul tournoi du grand chelem, mais à l’endroit le plus prestigieux qui existe, Wimbledon. C’est peut-être un paradoxe de parler de « l’endroit le plus prestigieux », dans la mesure où on ne joue sur gazon que quelques semaines dans l’année, mais Wimbledon est né en 1884 chez les dames (1877 chez les hommes), plus tôt et même beaucoup plus tôt que les autres tournois majeurs. Pour mémoire Roland-Garros date de 1925, avec la victoire de Lacoste chez les hommes et de Suzanne Lenglen chez les dames, les Internationaux des Etats-Unis datent eux de 1881 chez les hommes et 1887 chez les dames (joués en deux endroits différents respectivement Newport et Philadelphie), les Internationaux d’Australie ayant vu le jour pour leur part en 1905 (ils s’appelaient Internationaux d’Australasie) chez les hommes et en 1922 chez les dames. Et oui, comme nous pouvons le constater, il y a une tradition à Wimbledon que nous ne retrouvons nulle part ailleurs, ce qui lui donne ce prestige inégalé. Marion Bartoli a bien fait de gagner le tournoi anglais, qui plus est l’année où un Britannique écrit l’histoire !

Et puisque nous sommes dans l’histoire, à qui peut-on comparer Marion Bartoli ? A peu de joueuses car son jeu est assez atypique, parfois même éloigné des canons du tennis moderne pour ne pas dire du tennis tout court. Déjà elle frappe ses coups à deux mains des deux côtés, ce qui me fait penser à un joueur qui fut parmi les meilleurs mondiaux (en simple comme en double) au début des années 80, l’Américain Gene Mayer, mais aussi à Monica Seles, sans doute une des plus grandes joueuses de l’histoire (9 titres en grand chelem à l’âge de 20 ans), et qui l’aurait été plus encore si un fou ne l’avait pas violemment agressée sur un court de Hambourg. Comme Monica Seles, Marion Bartoli est une cogneuse de fond du court, ce qui met ses adversaires très vite sur la défensive. Ensuite elle se positionne très haut pour recevoir le service adverse, ce qui lui donne une qualité de retour rare pour une joueuse. Et si j’allais plus loin, je dirais qu’elle a aussi des qualités que n’aurait pas désavoué la grande Billie Jean King (12 titres en simple en grand chelem), à savoir que c’est une battante, que sa volonté et sa hargne sont souvent comparées à celle d’un homme, et qu’elle se présente toujours au mieux de sa condition physique. Pour ceux qui aiment l’histoire, beaucoup, parmi les plus anciens, considèrent que B. J. King disputa le plus beau match de tous les temps pour une femme contre Margaret Court à Wimbledon, en 1970. Certes elle fut battue (14-12 et 11-9), mais, comme l’aurait fait Marion Bartoli, après un énorme combat où elle fut à deux doigts de l’emporter grâce à des retours miraculeux, en étant pourtant mené 7-6 et 30-0 dans le deuxième set.

Et toujours dans le cadre de l’histoire du tennis féminin, il y a au moins quatre joueuses qui font penser à Marion Bartoli, parce qu’elles ont remporté leur seul titre en grand chelem à Wimbledon. La première de ces quatre femmes s’appelle Karen Hantze Susman, qui remporta Wimbledon, en 1962, en battant la Tchécoslovaque Vera Sukova (6-4 et 6-4). C’était une excellent joueuse de surface rapide, qui figura parmi les toutes meilleures à son époque, avec en outre trois victoires en double à Wimbledon en 1961 et 1962, année où elle fit le doublé, et à Forest-Hills (Etats-Unis) en 1964, chaque fois associée à…B.J. King. La deuxième est Conchita Martinez, plutôt spécialiste de la terre battue, mais qui s’imposa à Wimbledon en 1994 face à Martina Navratilova, la meilleure joueuse de tous les temps, qui n’était certes plus au top niveau à ce moment (elle avait 38 ans), mais qui avait encore de beaux restes. La troisième est la Tchèque Novotna, une remarquable joueuse de surface rapide, adepte du service-volée, qui, en plus de son titre en simple à Wimbledon en 1998 (contre Nathalie Tauziat), fut aussi une excellente joueuse de double avec des titres (12 en double dames) dans tous les tournois du grand chelem. Enfin, pour les citer toutes, il y a la Tchèque Petra Kvitova qui, comme Marion Bartoli, a remporté Wimbledon en 2011, mais qui tarde à confirmer cette victoire.

Cela étant Petra Kvitova, qui n’a que 23 ans, peut encore, comme Marion Bartoli, gagner d’autres titres du grand chelem, même si pour ma part je pense que Marion Bartoli a plus de chances de renouveler ce type de performances en raison, notamment, de sa combativité et de la solidité de ses nerfs. Je suis même persuadé que la joueuse française peut de nouveau s’imposer à Wimbledon, et s’octroyer un autre titre en grand chelem, qui s’ajouterait à ses huit titres en simple (à ce jour) sur le circuit WTA. Cela ferait taire définitivement les grincheux qui s’échinent à dire que Marion Bartoli a certes remporté le tournoi londonien, mais en ayant battu des joueuses classées loin des premières places mondiales. C’est vrai, mais Serena Williams, Maria Sharapova, Victoria Azarenka, Agnieszka Radwanska ou Petra Kvitova étaient bien engagées dans le tournoi, mais pour des raisons diverses elles n’ont pas pu aller jusqu’au bout…ce qui n’est pas la faute de Marion Bartoli qui, en outre, n’a pas perdu un seul set.

Michel Escatafal