Le championnat du monde sur route : que d’évolutions depuis 1921!

jajaBrochardCette semaine est une des plus importantes de la saison pour le cyclisme parce qu’elle est occupée par les championnats du monde sur route. Elle a même commencé avec le championnat du monde contre-la-montre par équipes de marques, récemment créé (2012), remporté de nouveau par BMC Racing, à ne pas confondre avec feu le championnat du monde par équipes nationales (1962 à 1994) réservé uniquement aux amateurs, ce qui n’a pas empêché l’Italie d’être la nation qui a remporté le plus de victoires (7), devant l’ex-Union Soviétique (5) et la Suède (4), dont la particularité était d’aligner les quatre frères Petterson lors de trois de ses quatre triomphes (1967, 1968 et 1969). J’en profite au passage pour noter que la France n’a gagné cette épreuve qu’une seule fois (en 1963 avec Bechet, Motte, Bidault et Chappe), ce qui montre le fossé existant avec nos voisins et amis italiens, fossé que l’on retrouve au nombre de victoires actuelles dans les grandes épreuves du calendrier, notamment les grands tours. Passons ! Cette semaine des championnats du monde a aussi commencé avec les épreuves féminines, mais comme mon blog se veut consacré en grande partie à l’histoire du sport, on me permettra de d’évoquer uniquement l’histoire des épreuves masculines…même s’il y eut effectivement de grands moments dans le cyclisme féminin, toutefois beaucoup moins médiatisés que ceux des hommes.

Cela dit, le cyclisme féminin a eu quelques très grandes championnes, comme la Luxembourgeoise Elsy Jacobs à la fin des années 50, la Britannique Beryl Burton et la Belge Yvonne Reynders dans les années 60, la Russe Ana Konkina au début des années 70, puis quelques années après les Françaises Geneviève Gambillon et Josiane Bost, avant l’avènement dans les années 80 de Catherine Marsal et surtout Jeannie Longo, sans doute la plus emblématique des championnes du sport cycliste féminin en raison de sa longévité et de son éclectisme, sans oublier la Néerlandaise Léontien Van Moorsel dans les années 90, la Suédoise Suzanne Ljungskog au début des années 2000, mais aussi la Néerlandaise Marianne Vos et l’Italienne Giorgia Bronzini, avant que n’arrive celle qui sera peut-être la plus grande de toutes par le palmarès, la Française Pauline Ferrand-Prévot, championne du monde en titre, mais aussi de cyclo-cross et de VTT, exploit unique dans les annales du vélo. Elle sera évidemment, cette année encore, la favorite de la course en ligne élite. Toutes ces femmes ont été championnes du monde une ou plusieurs fois, en réalisant parfois de grands exploits.

Revenons à présent sur l’histoire des championnats du monde sur route hommes, en regrettant une fois encore la date très tardive de ces championnats depuis 1995, qui nous prive souvent de la présence de plusieurs des principaux protagonistes de la saison. Quant aux autres, ils sont certes présents, mais dans quel état, après une saison qui commence désormais en janvier? C’est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui militent pour un nouveau changement de date, afin de redonner à ces championnats le lustre qu’ils méritent. Pourquoi pas en août, entre le Tour de France et la Vuelta ? Cela aurait le mérite d’avoir des coureurs encore en forme après le Tour, alors que d’autres se prépareraient spécialement pour ces championnats pendant le Tour de France. Cela étant, à partir du moment où on fait des J.O. un rendez-vous incontournable tous les quatre ans, quand organiser les championnats du monde chaque année bissextile? Pour ma part, la réponse est claire : la participation aux J.O. sur la route devrait se limiter aux « espoirs » (coureurs de moins de 23 ans), d’autant qu’aux J.O. le nombre de coureurs par nation est très limité (de un à cinq).

Une histoire très ancienne avec une domination belge et italienne

Pour ce qui concerne l’histoire de ces championnats, nous dirons qu’elle est déjà très ancienne, puisque le premier championnat du monde professionnel date de 1927, organisé par l’Union Cycliste Internationale à Adenau, sur le circuit du Nurburgring. Les amateurs pour leur part avaient déjà leur championnat depuis 1921, les deux premières éditions ayant été courues contre-la-montre. Ensuite les titres mondiaux se multiplieront avec le championnat du monde sur route féminin à partir de 1958, puis les championnats contre-la-montre (100 km) par équipes amateurs en 1962, avec un peu plus tard (en 1987) la même épreuve pour les féminines sur 50 km (une victoire pour la France en 1991), avant la création très attendue du championnat du monde contre-la-montre, rassemblant professionnels et amateurs, en 1994. Aujourd’hui, l’épreuve amateurs d’autrefois a été remplacée par l’épreuve espoirs, cette catégorie existant également pour le contre-la-montre, alors que chez les féminines il n’y a que l’épreuve en ligne et le contre-la-montre. Enfin, à cet historique quelque peu fastidieux, il faut ajouter que les courses en ligne ont la particularité de se disputer selon la formule des équipes nationales…sauf pour l’épreuve contre-la-montre par équipes, dont j’ai parlé au début de mon propos.

Le premier champion du monde professionnel fut un très grand champion, l’Italien Alfredo Binda, et son second ne l’était pas moins puisqu’il s’agissait de son compatriote Girardengo. Binda était le meilleur coureur de sa génération, capable de s’imposer sur tous les terrains, mais surtout redoutable au sprint, comme celui qui lui succéda en 1928 et 1929, le Belge Georges Ronsse.  Binda détient toujours le record des victoires (3) puisqu’il remporta de nouveau le titre en 1930 et 1932. Il est en bonne compagnie puisque les autres recordmen s’appellent Rik Van Steenbergen, l’inévitable Eddy Merckx et l’inattendu Oscar Freire. Ils ne sont guère plus nombreux avec 2 victoires, et là aussi on ne trouve que des grands champions puisqu’il y a, outre Ronsse, Schotte, Van Looy, Maertens, Le Mond, Bugno et Bettini. Enfin on notera que le plus jeune champion du monde sur route de l’histoire s’appelle Lance Armstrong (à peine 22 ans en 1993) à qui on n’a pas encore enlevé le titre (on a dû oublier !), et le plus âgé Joop Zoetemelk (presque 39 ans en 1985).

A noter également qu’en 1931 la victoire revint à un autre très grand coureur italien, Learco Guerra, sans doute un des plus grands rouleurs de tous les temps. Les Italiens apprécient d’ailleurs tout particulièrement l’épreuve arc-en-ciel, avec 19 victoires, à un niveau inférieur toutefois à celui des Belges qui ont remporté 26 titres. Et les Français ? Et bien, ils figurent à la troisième place parmi les nations victorieuses, mais avec seulement 8 titres, juste devant les Pays-Bas (7) et l’Espagne (5). Cela dit Belges et Italiens ont toujours eu une affection toute particulière pour les courses d’un jour, contrairement aux Français ou aux Espagnols traditionnellement plus redoutables dans les courses à étapes.

Huit victoires françaises seulement, mais quelques grands vainqueurs

Dans ces conditions les vainqueurs français ne pouvaient être que des champions affirmés, ayant pour nom Speicher (1933), Magne (1936), Louison Bobet (1954), Darrigade (1959), Stablinski (1962), Hinault (1980), Leblanc (1994 et Brochard (1997), certains d’entre eux comme Speicher, Magne, Bobet et Hinault figurant parmi les plus grands champions du vingtième siècle. En outre les victoires de Louison Bobet en 1954, et de Bernard Hinault en 1980, resteront à jamais parmi les plus belles courses de l’histoire de ces championnats du monde. Louison Bobet l’emporta à Solingen, malgré une crevaison à une quinzaine de kilomètres de l’arrivée alors qu’il était échappé avec le Suisse Schaer. Pour tout autre que lui une telle malchance eut été catastrophique, mais ce jour-là Louison était le plus fort et, au prix d’un effort inouï, il revint sur le coureur Suisse, et le lâcha pour arriver seul avec 22 secondes d’avance. Cet exploit lui permettait de réaliser le doublé Tour de France-championnat du monde que seuls Speicher (1933), Merckx (1971 et 1974), Roche(1987) et Lemond (1989), ont accompli avec lui.

Quant à Bernard Hinault, ce titre mondial conquis de haute lutte en 1980 à Sallanches fut pour beaucoup son chef d’œuvre. Ce jour-là (31 août 1980), « le Blaireau » fut peut-être plus grand qu’il ne le fût jamais sur un circuit taillé sur mesure pour lui, avec la fameuse côte de Domancy qui allait s’avérer de plus en plus meurtrière au fil des vingt tours de circuit, d’autant que l’équipe de France avait décidé très tôt de durcir la course pour son leader. Et cela réussit tellement bien qu’après 180 km de course, Hinault n’avait plus avec lui que Pollentier, Millar, Marcusen et Baronchelli.  Se sentant très fort, notre champion plaça alors plusieurs démarrages qui firent exploser ce dernier carré, le laissant seul dans l’avant-dernier tour avec l’Italien Baronchelli, lequel se contenta le plus longtemps possible de s’accrocher à la roue du « Blaireau », jusqu’à ce qu’il se fasse irrémédiablement lâcher dans la dernière escalade de la côte. Baronchelli finira second à 1mn10s, et le troisième, Fernandez, à 4 mn25s. De la belle ouvrage qui permettait à Bernard Hinault de venger Jeannie Longo, battue la veille sur incident mécanique et qui devra attendre l’année suivante pour remporter le premier de ses 13 titres mondiaux, mais aussi de rejoindre les vainqueurs de légende.

Des courses de légende, mais aussi quelques épisodes moins glorieux

En fait, à Sallanches, Bernard Hinault réalisa quasiment la même course et le même exploit que Fausto Coppi en 1953 à Lugano, sur un parcours similaire avec, là aussi, une côte sévère (Crespera) qui ne pouvait que permettre le sacre du plus fort. Coppi eut lui aussi un dernier accompagnateur, Germain Derycke, qui refusa tout relais jusqu’à l’ultime démarrage du campionissimo dans l’avant dernier tour, ce qui lui permit de s’envoler seul vers ce maillot arc-en ciel qu’il avait conquis à deux reprises en poursuite (1947 et 1949), mais qu’il n’avait jamais porté sur la route. En revanche d’autres épisodes moins glorieux ont marqué l’histoire du championnat du monde, notamment les guerres fratricides entre Coppi et Bartali, avec la triste comédie de Valkenburg (Pays-Bas) en 1948, qui valut aux deux antagonistes une suspension par leur fédération pour avoir honteusement abandonné, après avoir pris un retard considérable à force de s’épier et de se marquer. Il y eut aussi l’arrivée houleuse de 1963 à Renaix (Belgique),  où Van Looy en plein sprint faillit renverser Beheyt, lequel n’eut d’autre recours que de s’appuyer sur l’épaule de son leader, ce qui lui permit de l’emporter…involontairement, ce que néanmoins Van Looy ne lui pardonna jamais. On n’oubliera pas non plus la stupide guéguerre entre Anquetil et Poulidor, plus particulièrement en 1966 au Nurburgring, où les deux hommes se neutralisèrent tellement qu’ils terminèrent deuxième et troisième, battus au sprint par Altig, alors que celui-ci avait été lâché auparavant.

La création du championnat contre-la-montre a permis à certains d’endosser un maillot arc-en-ciel

Résultat, mis à part Coppi, aucun de ces trois illustres champions que furent Bartali, Anquetil et Poulidor ne devint champion du monde. Et il n’y avait pas encore de championnat du monde contre-la-montre, créé je le rappelle en 1994, pour qu’ils puissent se vêtir du maillot irisé au moins une fois dans leur carrière. Le premier vainqueur de ce nouveau championnat du monde fut le Britannique Chris Boardman, à l’époque recordman du monde de l’heure, et le record de victoires (4) appartient au Suisse Fabian Cancellara,  un des meilleurs rouleurs toutes époques confondues, qui l’emporta en 2006, 2007, 2009 et 2010. Dans le palmarès de ce championnat du monde contre-la-montre, on trouve également Jan Ullrich en 1999 et 2001, Abraham Olano en 1998, le seul à avoir remporté également la course en ligne (1995), Laurent Jalabert qui l’emporta à la surprise générale en 1997, Miguel Indurain vainqueur en 1995, ou encore Bradley Wiggins l’an passé, sans oublier l’Allemand Tony Martin et l’Australien Michael Rogers qui l’emportèrent à trois reprises. On peut d’ailleurs imaginer que ce soir Tony Martin aura rejoint Cancellara au nombre de victoires, d’autant que le Néerlandais Tom Dumoulin, si brillant lors de la dernière Vuelta, semble avoir perdu de sa forme étincelante pendant trois semaines en Espagne.

De tous ces champions, seuls Indurain, Ullrich, Cancellara et Martin soutiennent réellement la comparaison avec les grands rouleurs d’antan. D’ailleurs si comparaison il doit y avoir, celle-ci doit se faire avec le Grand Prix des Nations d’autrefois (créé en 1932), cette épreuve étant considérée comme le véritable championnat du monde contre-la-montre jusqu’à l’existence de celui-ci. Sur ce plan Cancellara reste en très bon rang, puisqu’il se situe derrière Jacques Anquetil (9 victoires) et Bernard Hinault (5 victoires), et devant Charly Mottet, vainqueur à 3 reprises, en notant toutefois que les premiers Grand Prix des Nations (de 1932 à 1956) faisaient 140 km avant de descendre doucement à 90 km dans les années 70, 80 et 90, alors que le championnat du monde contre-la-montre se déroule sur une distance avoisinant les 50 km (53 km cette année).

Cela dit, dans le cyclisme sur route, les courses contre le chronomètre ont le mérite d’être celles où il y a le moins de surprises, parce que, fatalement, c’est le meilleur spécialiste qui l’emporte…si bien sûr celui-ci est en forme. En revanche ce n’est pas toujours le cas dans les courses en ligne, et le championnat du monde est plus d’une fois revenu à un inconnu, dont ce fut le seul titre de gloire, comme l’Allemand Heinz Muller, qui a bénéficié en 1952 d’un bris de selle de Magni pour s’imposer, le Néerlandais Ottenbros en 1969, ou encore le Belge Rudy Dhaenens en 1990. A l’inverse, malgré un magnifique palmarès, Koblet, Anquetil, Ocana, Fignon, Kelly ou Mottet, n’ont jamais porté de maillot arc-en-ciel dans toute leur carrière. Dommage pour tous ces champions, qui ont remporté le Grand Prix des Nations au moins une fois, que le championnat du monde contre-la-montre n’ait vu le jour qu’en 1994! Mais cela ne les a pas empêchés d’avoir leur place au panthéon du cyclisme. De nos jours, c’est aussi le cas de Contador de n’avoir jamais été champion du monde, et plus encore celui de Valverde, qui détient pourtant le record du nombre de médailles remportées dans l’épreuve élite en ligne des championnats du monde (deux médailles d’argent et quatre en bronze). L’emportera-t-il cette année ? Pourquoi pas, mais je miserais plutôt une pièce sur Philippe Gilbert (titré en 2012), le jeune Polonais Kwiatkowski (champion du monde en titre) et plus encore sur Nibali, qui a tellement raté sa saison qu’il arrivera motivé comme jamais sur le circuit de Richmond. Et comme l’équipe italienne est toujours très forte… Au fait quand aurons-nous un successeur à Laurent Brochard (route) et Laurent Jalabert(contre-la-montre) ? On l’attend depuis 18 ans. Les Français n’aiment pas les exploits trop rapprochés! Qu’ils me fassent mentir!

Michel Escatafal


Magni, presque un campionissimo

L’affaire Armstrong est en est presque à son terme, du moins pour ce que l’on en connaît, ce qui ne peut que réjouir les vrais amateurs de vélo. Ainsi, comme on le pressentait, Armstrong est destitué de ses titres, sans que l’on sache encore s’ils vont être attribués à d’autres coureurs ou pas (nous le saurons vendredi)…ce qui n’a pas grande importance pour nombre d’entre nous. Enfin, on aura au moins eu confirmation que l’UCI ne se fait pas trop d’illusions sur l’éradication du dopage, par la voix de son président Pat Mac Quaid, lequel n’a pas hésité à affirmer, dans sa conférence de presse de lundi, « qu’il y aura toujours des situations où des coureurs seront tentés par le dopage », ajoutant un peu plus loin « qu’on ne change pas des habitudes en une nuit et celles-là sont présentes depuis très longtemps dans notre sport ». Personne ne lui en voudra de cette affirmation, du moins ceux qui connaissent un tant soit peu la nature humaine, de même qu’on ne lui en voudra pas de suivre l’idée du président de l’Agence mondiale antidopage sur une éventuelle forme d’amnistie, parce qu’il faut bien finir par tourner la page un jour ou l’autre.

Passons à présent à un autre évènement qui nous remplit de chagrin, le décès vendredi d’un des grands champions des années 40 et 50, l’Italien Fiorenzo Magni. Au passage on peut observer que dans certains cas le vélo conserve, puisque Magni est mort à l’âge de presque 92 ans (il est né le 7 décembre 1920), après une carrière professionnelle qui a duré entre 1938 et 1956. Une carrière qui a fait de lui une sorte de sous-campionissimo, terme que j’emploie avec beaucoup de respect, parce qu’il a couru dans l’ombre des deux géants du cyclisme italien et mondial de l’époque, dont il n’avait ni la merveilleuse  facilité de l’un, Coppi, né un peu plus d’un an avant lui, ni la puissante efficacité de l’autre, Bartali, de six ans son aîné, et comme Magni d’origine toscane. Voilà pour les raccourcis entre ces grands champions, en notant que même avec une présence aussi encombrante que celle de ses deux prestigieux compatriotes, il a quand même réussi à se faire une place de  troisième homme, grâce aux multiples succès qu’il a obtenus dans sa carrière, avec pour point d’orgue trois Tours d’Italie et trois Tours des Flandres.

Six victoires dans trois monuments de l’histoire du cyclisme sur route suffisent à classer un coureur parmi les très grands, juste derrière les plus grands. D’ailleurs, si dans mon palmarès des grandes épreuves, Fiorenzo Magni se situe à un honorable 32è rang, cela ne reflète pas complètement l’étendue de ce palmarès. En effet, il  a aussi remporté la plupart des classiques italiennes comme le Tour du Piémont, (1942, 1953 et 1956), les Trois Vallées Varésines en 1947, le Tour de Toscane en 1949 et 1954, Milan-Turin en 1951, le Tour du Latium en 1951 et 1956, le Tour de Romagne en 1951 et  1955, Sassari-Cagliari et le Tour de Vénétie en 1953, et Milan-Modène en 1954 et 1955, autant d’épreuves très prisées à l’époque, et qui le sont encore de nos jours pour certaines d’entre elles, où la concurrence était rude, pour ne pas dire très rude, comme elle l’était pour devenir champion d’Italie, ce qu’il fut à trois reprises. Enfin et surtout, parce que durant toutes ces années, Magni a eu affronter non seulement Coppi et Bartali, mais aussi Koblet, Kubler, Bobet, sans oublier Van Steenbergen, Schotte, Impanis, De Ryjcke  ou Ockers dans les courses d’un jour. Que du beau monde !

N’oublions pas non plus que Magni a terminé à la deuxième place du Giro en 1952, derrière Coppi, et en 1956 derrière Charly Gaul, et plus encore que la malchance où des malheurs dont il n’était nullement responsable l’ont privé sans doute d’un Tour de France, mais aussi d’un titre mondial et d’un Tour de Lombardie, ce qui l’aurait placé beaucoup plus haut dans la hiérarchie des meilleurs sans ces évènements fâcheux. Pour le Tour de France, ce fut  quelque chose de rocambolesque qui l’empêcha d’arriver en jaune à Paris en 1950. Cette année-là le maître, Coppi, n’était pas là parce qu’il s’était fracturé le bassin à l’entrée des Dolomites dans le Giro. Du coup Gino Bartali et Magni se retrouvèrent leaders des équipes italiennes engagées dans la Grande Boucle, la grande équipe emmenée par Bartali et celle des cadetti  par Magni, le directeur de l’équipe d’Italie, Alfredo Binda, étant chargé de faire cohabiter les deux leaders pour qu’un Italien arrive en jaune à Paris.

Hélas pour Binda, l’ego de Bartali était trop développé, d’autant qu’il n’était plus le grimpeur ailé qu’il fut à ses plus belles heures.  Et le drame pour Magni survint sans qu’il ait pu dire son mot, sous la forme d’un abandon à la fin de l’étape Pau-Saint-Gaudens, remportée par Bartali devant Bobet et Ockers, alors que le leader des cadetti venait de s’emparer du maillot jaune. Que s’est-il passé réellement pour que l’on en arrive à cette extrémité? En fait, tout simplement un banal accident de course, comme il y en a eu beaucoup dans l’histoire du Tour, dû à un écart fait par une moto qui jeta à terre Robic, Bartali et Bobet, sans conséquences pour les coureurs…du moins sur le plan de leur intégrité physique. Disons, sans qu’on puisse le jurer, que Bartali profita de cet accident pour renoncer à poursuivre une épreuve qu’il savait ne pas pouvoir gagner. Il affirma en effet, à l’arrivée de l’étape, avoir été frappé au moment de sa chute par des individus qui en voulaient à sa vie, d’où sa résolution d’arrêter la course, estimant que la sécurité de son équipe n’était pas assurée. Et malgré les supplications des organisateurs du Tour et contre l’avis d’Alfredo Binda, Bartali obtint de la fédération italienne qu’on retirât l’ensemble des coureurs italiens, les cadetti de Magni compris.

Magni pour sa part, eut beaucoup de mal à accepter ce sacrifice, alors qu’il était en très bonne position pour gagner le Tour, compte tenu du fait que les Pyrénées étaient passées, et  que de toutes façons il compensait ses limites en montagne par de formidables qualités de descendeur (à l’époque les arrivées au sommet étaient très rares).  Magni essaya donc à son tour de faire fléchir Bartali, mais rien n’y fit. Il entendit même Bartali s’écrier : « Je ne repartirais pas même si le Pape en personne venait me le demander » ! Gino le Pieux, comme on l’appelait, ne respectait pas vraiment les commandements de son Eglise, dans la mesure où les motifs de son retrait étaient fallacieux, comme en témoignera Louison Bobet, lequel estimait que Bartali n’avait pas été frappé. Tout juste reconnaissait-il des insultes vis-à-vis du coureur italien, les spectateurs présents essayant surtout d’être les premiers à aider les coureurs à se remettre en selle.

On le voit les témoignages sont divergents sur cette affaire, mais ils sont tous concordants pour dire que Magni avait perdu une belle occasion de gagner le Tour…ce dont allait profiter le Suisse Kubler, qui allait être dominé par Magni dans le Giro 1951. Deux ans plus tard, en 1952, c’est une autre grande victoire qui s’envola, cette fois par pure malchance, lors du championnat du monde sur route 1952. Celui-ci fut remporté par  un Allemand inconnu Heinz Muller, dont ce fut la seule victoire significative, à cause d’un bris de selle qui affecta Magni au moment du sprint. Et en 1953, alors qu’il était en tête du Tour de Lombardie, ce fut un signaleur qui l’envoya sur une mauvaise route, lui faisant perdre la course, gagnée finalement par Bruno Landi.

Néanmoins, si l’on fait le bilan de sa carrière, Fiorenzo Magni n’aura pas eu trop à se plaindre, dans la mesure où de l’avis de nombreux suiveurs de l’époque il a tiré la quintessence de ses qualités intrinsèques, auxquelles il faut ajouter un grand courage et une dureté au mal exceptionnelle. Ainsi, il a fini second du Giro 1956, comme je l’ai écrit précédemment, terminant l’épreuve à seulement 3mn27s de Gaul, avec une fracture de la clavicule et du bras, attachant une corde au guidon qu’il mordait fortement pour pouvoir supporter la douleur et guider son vélo. On imagine la scène, surtout quand en plus il fallait monter le Monte Bondone dans une tempête de neige apocalyptique…qui provoqua l’abandon de 44 coureurs dont le Maillot rose, l’Italien Pasquale Fornara, moins dur au mal que son compatriote.  C’était vraiment l’époque héroïque du cyclisme, et qui mieux que Magni symbolisait cette capacité à supporter les pires souffrances en faisant son métier ?

Mais au fait, était-il prédestiné à ce métier ? Sans doute, car pour aider son père dans sa petite entreprise familiale de transport, il voyageait beaucoup…à vélo. Et c’est comme cela qu’il eut l’idée de commencer à courir dès l’âge de 16 ans, gagnant de nombreuses courses chez les amateurs avant de passer professionnel en 1938. Ensuite sa carrière fut interrompue par la seconde guerre mondiale, comme celle des coureurs de sa génération. A propos de guerre mondiale, certains lui reprocheront d’avoir appartenu à cette époque à une milice fasciste, ce qui lui vaudra une suspension en 1946, jusqu’en 1947, une prise de position qu’il ne reniera jamais…à l’inverse de tant d’autres personnes souvent beaucoup plus impliquées. Pourtant cela le suivit, certains affirmant même que Coppi lui reprocha ses amitiés douteuses dans le Giro 1948 que Magni remporta…grâce aux poussettes de ses « amis », arrivant par cars entiers au sommet des cols pour redescendre et s’installer sur les pentes les plus rudes afin de pousser leur champion. Cela fut caractéristique notamment dans le terrible Pordoï,  ce qui vaudra à Magni 2 minutes de pénalité, qui ne l’empêcheront pas de gagner ce Giro, malgré les réclamations de Coppi et son équipe qui espéraient une sanction beaucoup plus sévère, voire même une exclusion de la course. Du coup, voyant l’inanité de leurs efforts  pour faire fléchir les commissaires, Coppi et son équipe décidèrent de se retirer d’une épreuve qu’ils estimaient avoir été faussée.

Cette polémique n’avait pas amélioré l’image de  Magni et on allait lui en parler longtemps, lui même étant le premier à essayer constamment de gommer l’image de cet épisode peu glorieux qu’il traîna jusqu’à la fin de sa carrière, même d’une façon très atténuée, ce qui explique sans doute l’attitude de sa fédération dans le Tour de France 1950. Heureusement pour lui, Magni remportera deux autres Tours d’Italie, sans avoir à faire face aux controverses, battant en 1951 Rik Van Steenbergen de moins de 2 minutes (1mn46s) et Kubler de2mn 36s. Il avait sauvé l’honneur des Italiens dans la mesure où Coppi n’était arrivé qu’à la quatrième place, payant son manque de préparation dû à une chute dans Milan-Turin deux mois plus tôt. En 1955, c’est ce même Coppi qui aidera Magni à mater le jeune Gastone Nencini, pour qu’il s’adjuge un troisième Giro. Coppi n’était pas rancunier !

Mais tout autant que ses trois Tours d’Italie, c’est son fameux triplé dans le Tour des Flandres qui allait faire sa réputation pour la postérité, et qui lui vaudra d’être surnommé le Lion des Flandres. Un surnom cent fois mérité d’autant qu’il remporta la grande classique flamande trois fois consécutivement (1949, 1950 et 1951), montrant sa supériorité sur ces routes ô combien difficiles. Au passage, on peut regretter aujourd’hui cette extrême spécialisation des coureurs qui les conduit à ne pas disputer certaines épreuves de peur de compromettre leur participation au Tour de France, tellement importante aux yeux des sponsors. En disant cela je pense à ce qu’a fait cette année (début aôut)  Contador dans l’Eneco Tour, sur une partie des routes empruntées dans le Tour des Flandres, le coureur espagnol se sentant particulièrement à l’aise sur les monts flandriens. Fermons la parenthèse, et revenons à ces trois magnifiques succès de Magni dans ce que certains ont appelé le championnat du monde des Flandres.

Il faut d’abord rappeler que jusqu’à ces succès de Magni, un seul coureur non-belge avait remporté le Tour des Flandres, le Suisse Suter…en 1923. C’est dire ! La première de ces victoires, le 10 avril 1949, il la doit curieusement à celui que l’on peut considérer comme son vrai rival de l’époque, Ferdi Kubler, coureur qui avait un peu les mêmes caractéristiques que les siennes, à commencer par le courage et la volonté. Ce fut en effet, Kubler qui déclencha les hostilités peu après la ravitaillement, relayé ensuite par Caput et Magni, lequel plaça un contre qui provoqua la décision, Magni l’emportant facilement au sprint devant Ollivier, Schotte surnommé  le dernier des Flandriens, Sterckx et Impanis. Les Belges avaient de nouveau trouvé leur maître dans l’épreuve ! Et pourtant Magni, qui avait abandonné sans gloire l’année précédente, était venu disputer cette épreuve après un long voyage en train, accompagné de son fidèle équipier, Tino Ausenda, et d’un journaliste de la Gazzetta dello Sport, avec pour tout bagage le nécessaire de toilette, sa tenue de coureur, et son vélo doté de gros pneus.

L’année suivante apportera pleinement confirmation du nouveau statut de Flandrien accordé à Magni. Le 2 avril 1950, il n’aura besoin de personne pour dynamiter la course. Une course disputée sous la pluie et le froid, où l’on avait rajouté deux monts, le Tiegemberg, long de 750 mètres avec des passages à 9%, et le célèbre Mur de Grammont avec ses pavés. Il n’en fallait pas plus pour que Magni démontre sa supériorité dans cette épreuve qu’il faisait sienne, surclassant ses adversaires dans le Kruisberg, et passant au Mur de Grammont avec  5 minutes d’avance, pour finalement s’imposer avec 2mn15s sur Brick Schotte et 9mn20s sur le Français Louis Caput. Quel numéro…digne d’un Coppi !

Enfin, troisième volet de ce magnifique triptyque, l’édition 1951, qui permit à Magni d’entrer définitivement dans la légende du cyclisme, et qui allait le faire devenir le Lion des Flandres. Il fallait encore une fois être très fort pour dominer des Belges déchaînés, bien désireux de retrouver leur suprématie sur des terres où ils ont fait leurs classes pour nombre d’entre eux. Mais Magni avait encore une fois, en ce 1er avril 1951, une alliée de choix : la météo. Magni n’était jamais aussi fort que dans les conditions extrêmes, et il allait le prouver en dominant la course de la tête et des épaules, malgré un Van Steenbergen assoiffé de revanche devant l’insolente domination de cet Italien, qui en arrivait parfois à se prendre pour Coppi. Magni s’imposera de nouveau, après un raid solitaire de 75 km, laissant ses poursuivants, à l’issue des 273 km de course, à 5mn35s pour Bernard Gauthier, excellent deuxième, à 10mn32 pour un autre Français, Redolfi, et l’Italien Loretto Petrucci, à 11mn50s pour Baldassari (Français lui aussi), et à 12mn30s pour Van Steenbergen, finalement sixième…et premier belge ! Non seulement Magni avait prouvé qu’on pouvait battre les Belges sur leurs terres, mais il avait tellement démythifié le Tour des Flandres, que les étrangers allaient enfin pouvoir se sentir davantage chez eux dans cette course.

Voilà quelques aspects de l’énorme apport au cyclisme d’un coureur comme Fiorenzo Magni, auquel aussi il faut ajouter le mérite d’avoir été le premier à amener des sponsors extérieurs. C’est ainsi qu’en 1954, son équipe s’appellera Nivea-Fuchs. Il y terminera sa carrière. Mais Magni était aussi un passionné de matériel, comme il le prouvera dès 1949, lors du Tour des Flandres, où il avait eu l’idée d’utiliser des gros pneus, et en 1950 en utilisant des jantes en bois pour amortir les chocs des pavés. Bref, un immense champion qui a certes eu le malheur de naître à peu près à la même époque que Coppi et Bartali, comme je l’ai évoqué précédemment, mais un champion qui a su admirablement tirer son épingle du jeu de la rivalité entre les deux campionissimi, l’un comme l’autre voulant d’abord gagner, mais surtout ne voulant pas en cas de défaite que ce soit l’autre qui gagne. En tout cas cette belle carrière lui permettra d’occuper successivement le poste de sélectionneur national, de devenir président de l’Association des coureurs et président de la Ligue professionnelle italienne. Un beau parcours de dirigeant, qui montre l’influence exercée par le coureur Fiorenzo Magni. Je suis persuadé qu’au paradis des champions du vélo, ses vieux rivaux l’ont accueilli avec les égards dû à son rang dans l’histoire du cyclisme.

Michel Escatafal