Bolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire?

telechargementBolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire ? A première vue, et si l’on regarde les palmarès, c’est le cas. Aucun autre champion ne peut être comparé avantageusement avec le super crack jamaïcain, en espérant qu’on n’apprendra pas un jour qu’il a bénéficié d’une quelconque aide de la pharmacopée, comme c’est le cas pour certains champions a posteriori. En tout cas, lui jure qu’il est propre, et jusqu’à preuve du contraire on peut le croire. Fermons cette parenthèse, et reprenons le fil de mon propos pour voir quels sont les sprinters qui pourraient rivaliser avec lui dans l’histoire. Ils ne sont pas très nombreux à vrai dire, depuis Jess Owens au milieu des années 30, l’Américain ayant réussi le triplé 100, 200, 4x100m (en plus de la longueur) aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, jusqu’à Maurice Greene au début des années 2000, qui réussit le même triplé aux championnats du monde 1999, avant de s’imposer en finale du 100m et du 4x100m aux J.O. de Sydney en 2000. Entre temps, le sprint mondial avait connu quelques très grands champions qui ne feraient pas injure en faisant la comparaison avec Bolt, même s’ils n’ont pas son palmarès. Parmi ceux-ci on citera l’Américain Bobby Morrow, roi du sprint aux J.O. de Melbourne, que l’on appelait « l’éclair blond du Texas », qui domina la période 1956-1958, l’Allemand Armin Hary, dont j’ai déjà parlé sur ce site (Hary, roi de Rome, et les autres), à la fin des années 50 et jusqu’en 1960 (champion olympique du 100m à Rome), Bob Hayes , autre américain, que certains ont appelé « le météorite » tellement sa carrière fut courte au milieu des années 60, Jim Hines, lui aussi américain à la fin de la même décennie, Valéri Borzov, le Soviétique ukrainien au début des années 70, ou encore Carl Lewis, lui aussi américain, que l’on a souvent comparé à Owens parce qu’il avait lui aussi réussi le quadruplé aux J.O. de 1984 avec le 100, le 200, le 4X100 et la longueur, sans oublier le Canadien (né en Jamaïque) Donovan Bailey, champion olympique du 100m à Atlanta en 1996 en battant le record du monde (9s84), malgré un départ raté, après avoir été champion du monde en 1995.

En citant ces champions, je veux préciser que je ne parle que de ceux qui ont glané des succès sur 100 et 200m aux J.O et plus tard aux championnats du monde, mais je ne veux pas oublier deux autres athlètes qui ont été les rois du 200m et du 400m, à savoir Tommy Smith et Michael Johnson. Le premier, à qui l’on avait ajouté le surnom de « Jet » entre son nom et son prénom, disposait d’une immense foulée (2,66m), et d’un style aérien comme on en a vu peu dans l’histoire de l’athlétisme et du sprint. Il réalisa l’exploit extraordinaire de remporter la finale olympique du 200m de Mexico en battant le record du monde (19s83), malgré une douleur à l’aine qui l’empêchait de s’exprimer pleinement, ce qui compensait largement l’avantage de l’altitude de Mexico. C’était aussi à l’occasion un excellent coureur de 100m et de 400m (record du monde en 44s5). Il sera aussi resté célèbre parce qu’avec son compère John Carlos (3è de cette finale) il entendra l’hymne américain avec un poing levé ganté de noir, ce qui lui valut d’être immédiatement chassé du village olympique. Quant à Michael Johnson, il sera à la fois le meilleur sur 400m et 200m, mais aux yeux du grand public, il n’appartient pas réellement au monde des purs sprinters , malgré son fabuleux palmarès sur 200m, notamment son record du monde stratosphérique (pour l’époque) réalisé en finale des J.O. d’Atlanta (19s32). Cela étant il n’a jamais fait mieux que 10s09 (avec vent de 2m) sur 100m. En plus il avait un style qui contrastait avec celui de Tommy Smith autrefois, ou de Carl Lewis, ou encore de Bolt aujourd’hui. Long buste, petites jambes donc petite foulée (2m25), mais évidemment une fréquence très élevée, qui en faisait un sprinter atypique, sans doute plus armé pour le sprint long que pour les distances allant du 60 au 100m.

Cela dit, une chose est certaine : aucun athlète n’a dominé le sprint (100 et 200m) aussi longtemps que Bolt, pas même Carl Lewis, ce qui signifie que le Jamaïcain est au-dessus de son prestigieux devancier. Alors, pour les autres me direz-vous ? Et bien, je reprends ce que l’on dit tout le temps, à savoir qu’il est très difficile de comparer les champions à des époques précédentes. Pour ce qui concerne l’athlétisme en général et le sprint en particulier, il y a déjà une donnée à ne pas oublier, à savoir que jusque dans les années 80 les athlètes n’étaient pas de vrais professionnels. Pire même, s’ils étaient soupçonnés de toucher de l’argent grâce à leur sport, ils étaient radiés à vie, comme ce fut le cas pour les Français Ladoumègue (demi-fond dans les années 30) et Drut (110m haies dans les années 70). On ne rigolait pas à l’époque sur les règles de l’amateurisme avec toutefois un gros bémol pour les pays communistes, puisque leurs athlètes ne faisaient que du sport avec tout ce que cela pouvait comporter, y compris en matière de dopage. On ne pouvait faire guère mieux en matière d’hypocrisie, même si plus tard on ne se gênera pas en termes de dopage avec les fameuses AUT (autorisation d’usage à des fins thérapeutiques), délivrées avant des grandes compétitions ou parfois même rétroactives. Je pense évidemment au vélo, mais cela doit exister ailleurs, ce qui montre que le dopage est bien plus ancré qu’on ne le croit dans le sport de compétition. Quand je pense que l’on a rayé Contador des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 pour des traces de clembutérol que l’on ne pouvait détecter que dans deux ou trois laboratoires au monde ! Passons.

Pour revenir au sujet qui nous intéresse aujourd’hui , je voudrais aussi dire que le fait de ne pas être professionnel a empêché nombre d’athlètes de poursuivre leur carrière très longtemps…parce qu’il fallait bien se mettre à travailler, mais aussi parce que la médecine n’était pas ce qu’elle est au vingt-et-unième siècle. J’ai bien dit la médecine la vraie, celle qui soigne à partir d’arrêts de travail ! Bon, je m’égare un peu et revenons à nos moutons, pour noter que nombre de grands sprinters ont stoppé leur carrière très jeune, ce qui fait que l’on ne saura jamais combien de temps ils auraient pu dominer leur discipline. Je pense notamment à Armin Hary, dont j’ai parlé précédemment, mais aussi à Bob Hayes, champion olympique du 100m à Tokyo (1964) avec la même facilité que Bolt de nos jours, en réalisant 10s06, malgré un couloir très défavorable (le n°1) avec une cendrée épouvantable, malgré aussi des chaussures qui ne lui appartenaient pas, parce que Joe Frazier, le boxeur champion olympique des lourds, avait cru amusant de lui cacher les siennes. Hélas, sa carrière dura à peine 2 ans, de juin 1962 à octobre 1964, au cours de laquelle il fut invaincu (54 victoires consécutives). Qu’aurait-il gagné s’il avait pu bénéficier des conditions favorables d’entraînement qu’ont les athlètes de nos jours ? Nul ne le sait, mais ce que nous savons c’est qu’il manifesta pendant les années 1963 et 1964 la même supériorité sur 100m dont fera preuve plus tard Usain Bolt. Il était très au-dessus de tout le monde malgré une technique de course qui suffisait à démontrer qu’il était « brut de décoffrage » comme on dit vulgairement. Il valait quand même 10s électrique sur des pistes en cendrée dont la qualité n’a rien à voir avec les pistes de nos jours.

Jim Hines, autre grand sprinter américain n’était pas de la même trempe que Bob Hayes, même s’il fut le premier recordman du monde « électrique » du 100m (9s95). Electrique parce que depuis les J.O. de Mexico en 1968, les temps ne sont plus calculés en 1/10è de seconde, mais en centième. On peut aussi ajouter que désormais les grandes compétitions allaient se dérouler sur des pistes synthétiques et non plus sur de la cendrée au rendement nettement plus faible pour les athlètes. Résultat Jim Hines, solide gaillard de 1,83m et 81 kg, sera pour l’éternité le premier coureur à avoir réalisé un temps inférieur à 10s électrique sur 100m. Etait-ce supérieur aux 10s06 réalisées par Bob Hayes à Tokyo, sur une cendrée en mauvais état au couloir 1, qu’il avait fallu resurfacer ? Sûrement pas, parce que outre l’avantage d’évoluer sur une piste synthétique, il y avait aussi l’altitude de Mexico. Bref, trop d’éléments favorables pour ne pas affirmer que Bob Hayes était plus fort que Jim Hines, même si ce dernier disposait de toutes les qualités faisant les très grands sprinters, notamment un finish impressionnant, ce qui lui permit de devancer Lennox Miller d’un bon mètre en finale à Mexico. Hélas, lui aussi arrêtera très tôt sa carrière, dès l’année suivante pour faire comme Bob Hayes et devenir professionnel dans une équipe de football américain où il subit, selon ses dires, les affres du racisme, mettant cela aussi sur le compte des poings levés par Smith et Carlos sur le podium du 200m. On notera au passage que le triplé de Bobby Morrow sur 100, 200 et 4x100m aux J.O. de Melbourne en 1956, fut le dernier avant l’avènement de Carl Lewis en 1984, comme si cela apparaissait impossible.

Toutefois, en 1972, Valéri Borzov réussira le doublé (100-200m) au grand étonnement des Américains, qui ont vu leurs sprinters Hart et Robinson, éliminés de la compétition en quart de finale du 100m…pour s’être présentés en retard. Borzov, que ces mêmes Américains appelaient la « fourmi rouge », aurait-il gagné quand même sans cette stupide erreur de Robinson et Hart ? Peut-être et même sans doute, car il battit nettement le troisième américain, Taylor (10s14 contre 10s24), en finale à ces J.O. de Munich, comme en témoigne aussi sa victoire sur 200m où il domina l’Américain Black en le laissant à deux mètres (20s contre 20s19). En outre lors de la finale du relais 4x100m, Borzov lancé réalisa un meilleur temps que Hart (9s21 contre 9s25). L’Ukrainien, à l’époque Soviétique, était un grand sprinter, mais évidemment personne ne le comparait sérieusement à Bob Hayes. En revanche, la différence était sans doute plus ténue avec quelqu’un comme Bobby Morrow, lequel avait bénéficié du forfait de Dave Sime, blessé avant les J.O. de 1956, qui lui était supérieur au moins sur 200m. Surtout, le fait qu’il ait appartenu à l’école soviétique avait permis à Borzov d’acquérir une technique de course quasi parfaite, qui compensait son déficit de vitesse pure par rapport à certains de ses devanciers médaillés d’or olympiques ou rivaux de son époque. En tout cas, il restera pour l’histoire un des deux ou trois plus grands sprinters européens, le seul à avoir réussi le doublé 100 et 200m aux Jeux Olympiques. En outre le fait d’être un athlète d’État dans l’ex Union Soviétique lui a permis, contrairement à ses devanciers d’avoir une carrière qui aura duré 10 ans entre 1969 et 1979.

Quelques années plus tard, en 1984, un surdoué nommé Carl Lewis allait exploser de nombreux records en devenant l’athlète le plus titré de l’histoire des J.O. avec le Finlandais Nurmi et Usain Bolt, lesquels ont remporté chacun 9 médailles d’or olympique. Cela étant, parmi les neuf médailles d’or de Carl Lewis, il y en a eu quatre au saut en longueur. Il était donc moins dominateur à son époque comme sprinter que ne l’a été Usain Bolt, dont il avait un peu les mêmes caractéristiques et la même manière de courir. Sans doute aussi était-il un peu moins fort intrinsèquement, ce qui ne l’empêcha pas d’égaler Jesse Owens aux J.O. de Los Angeles en 1984. A propos de Jesse Owens, on notera au passage qu’il était loin d’être invincible sur 100m, tout comme Carl Lewis en son temps (battu notamment par Burell ou March), ayant été battu en 1935 à plusieurs reprises par Peacock qui, hélas pour lui, se blessera gravement en mai 1936, après avoir dominé Owens sur 50 yards en salle deux mois auparavant, ce qui lui interdit de participer aux sélections américaines, laissant le champ libre à Jesse Owens. Cela dit, pour terminer sur Carl Lewis, il a été un de ceux qui ont le plus contribué à magnifier son sport, par son allure de seigneur et la fluidité de son style, donnant l’impression de courir sur un coussin d’air. Il bénéficiera aussi de l’arrivée des championnats du monde d’athlétisme (1983) pour enrichir son palmarès de 8 médailles d’or, portant son chiffre personnel à 17 titres dans les grands championnats.

Evidemment on ne mettra pas dans ce panel des géants du sprint Ben Johnson, malgré ses fantastiques performances entre 1983 et 1988, année où il fut disqualifié des J.O. de Séoul en raison d’un contrôle antidopage positif. Il ne sera pas le seul à avoir subi des contrôles positifs, mais lui n’avait apparemment aucune excuse, sauf à reconnaître « avoir fait comme les autres ». C’est ce qu’il avouera plus tard. En plus de son titre olympique, il perdra aussi ses records du monde battus en 1987 (9s83) et 1988 (9s79). A noter que bien qu’ayant reconnu son dopage depuis 1981, il conserva ses médailles de bronze sur 100 et 4x100m aux J.O. de Los Angeles en 1984 et sa médaille d’or sur 60m acquise lors des championnats du monde en salle à Paris en 1985. Comprenne qui pourra !

Fermons cette nouvelle parenthèse sur le dopage pour évoquer à présent le nom de celui qui a dominé le sprint mondial à la fin des années 1990 et jusqu’en 2000, Je veux parler de Maurice Greene, qui fut le premier athlète à remporter le 100 et le 200m aux championnats du monde (1999), réalisant le triplé avec le relais 4x100m, et qui devint champion olympique du 100m en 2000 à Athènes et du 4x100m. Greene était vraiment très fort à l’époque, car il devança son copain de l’écurie HSI de John Smith, Ato Boldon, de 12 centièmes de seconde. Un an plus tard, ce sprinter râblé (1,75m et 80 kg) à la foulée extrêmement puissante, que l’on appelait « le pitbull » en raison de ses mimiques au départ des courses, s’imposera de nouveau sur 100m aux championnats du monde avec un temps qui frôlait son record du monde établi à Athènes le 16 juin 1999. Ce record avait été porté à 9s79, ce qui correspondait très exactement au temps réalisé par Ben Johnson lors de la finale des Jeux de Séoul en 1988, temps annulé pour dopage. Tout un symbole aux yeux du public qui ne voulait pas croire qu’on puisse se doper à la fin des années 1990. En tout cas, comme Bolt de nos jours, il n’a jamais été contrôlé positif.

A ce propos, ces histoires de dopage ajoutent encore à la difficulté de comparer les champions à travers les époques. Certains n’ont jamais été suspendus, mais ont été positifs sans conséquences pour leur carrière. Parmi ceux-ci Carl Lewis, qui a reconnu avoir été contrôlé positif en juillet 1988 avec notamment de l’éphédrine dans ses urines, mais, comme il l’a affirmé, il n’y avait absolument pas intention de dopage, puisque cette substance provenait d’un complément alimentaire dont il ignorait la composition. D’ailleurs, ajoutait-il, « des centaines de personnes ont bénéficié de cette indulgence » de la part de l’USOC (Comité olympique américain). On est heureux de le savoir, mais Contador a été rayé des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 (sans le moindre contrôle positif) pour quelques traces de clembutérol dues à un complément alimentaire ou à de la viande contaminée, malgré le fait que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) ait reconnu qu’on ne pouvait pas prouver que Contador avait l’intention de se doper lors de son contrôle du Tour 2010. Ah que tout cela est triste ! Au fait, j’ai parlé au début de mon propos des AUT et je termine par l’indulgence de l’USOC. Quelle tristesse le sport si on réfléchit un peu sur les performances ! Cela nous empêche en tout cas d’être formel sur les mérites de nombreux champions, et surtout sur les comparaisons que l’on peut faire à travers l’histoire. Il n’empêche, Usain Bolt est vraiment un extra-terrestre du sprint au même titre que Bob Hayes à son époque. Qu’est-ce que cela aura donné s’ils avaient couru ensemble ? Je vais me mouiller : Hayes aurait gagné sur 100m et Bolt sur 200m. Mais Bolt aurait-il battu Tommy Smith sur 200m ? Et Bob Hayes aurait-il vaincu sur 100m Paddock, le phénomène du début des années 1920 ? J’arrête là, car on va me reprocher de poser des questions auxquelles il est impossible de répondre.

Michel Escatafal

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1964-2014 : Le sport a bien changé en 50 ans!

soeurs GoitschelEn présentant mes vœux à mes fidèles lecteurs, je voudrais évoquer brièvement le sport il y a 50 ans. Que de progrès en termes de performances, avec il est vrai l’amélioration du matériel, de l’entraînement, de la médecine…et hélas de la pharmacopée liée au dopage, un phénomène qui a existé de tout temps, ce que certains semblent oublier. Alors que s’est-il passé, entre autres évènements en cette année 1964, en sachant déjà que nous sommes dans un contexte très différent, sur le plan géopolitique au  niveau mondial. L’année l 964, en effet, fut la première véritable année olympique de l’époque post- coloniale, avec notamment le véritable envol du sport africain, lequel allait devenir roi dans certaines disciplines de l’athlétisme (fond et demi-fond).

Cela dit, l’année 1964 aura d’abord été marqué par les Jeux Olympiques de Tokyo, avec l’extraordinaire athlète que fut Bob Hayes (10s au 100m), sans doute un des deux ou trois plus grands sprinters de l’histoire, sorte d’Usain Bolt de son époque, même s’il s’est contenté de courir sur 100m. Il faut toutefois noter qu’à cette époque les athlètes n’étaient pas des professionnels, et que leur entraînement ne leur permettait pas nécessairement d’avoir le fond suffisant pour doubler 100 et 200m. Néanmoins, le peu de compétitions qu’a fait Bob Hayes sur 200m fut suffisant pour savoir qu’il aurait pu facilement doubler aux J.O. s’il l’avait réellement voulu. Pour nous Français, 1964 fut une année olympique horrible puisque l’idole nationale que fut Michel Jazy, fut battu sur 5000m, alors qu’il était le plus fort. Mais à cette époque, les Français souffraient d’un mal aujourd’hui en partie disparu, la peur de gagner ou de perdre.

L’année 1964 fut aussi celle d’un des plus grands duels que le sport en général et le cyclisme en particulier aient connu, à savoir la lutte pour la suprématie mondiale entre Anquetil et Poulidor, laquelle atteignit son paroxysme sur la montée du Puy de Dôme dans le Tour de France.  Une montée où l’Espagnol Jimenez prouva qu’il était un grimpeur exceptionnel en distançant (11 secondes) son compatriote Bahamontes, mais où l’essentiel de la bagarre, dont on parle encore cinquante plus tard, se situait un peu plus bas entre Anquetil et Poulidor. Un mano a mano extraordinaire entre les deux meilleurs coureurs de l’époque, qui tourna à l’avantage de Poulidor, pour une fois, mais sans pour cela pouvoir assurer sa victoire dans le Tour de France. Poulidor pouvait-il faire mieux ? Peut-être, mais les deux champions ont chacun affirmé plus tard qu’ils avaient été au paroxysme de l’effort, ce qui signifie que si Poulidor n’a pas lâché Anquetil plus tôt c’est parce qu’il en était incapable. Verra-t-on un duel de cette intensité cette année entre Contador et Froome ? Pourquoi pas !

1964 fut aussi une année riche en péripétie en ce qui concerne la Formule1, le titre mondial se décidant lors du dernier grand prix, le titre changeant de main à quatre reprises lors du Grand Prix du Mexique. Ce fut d’abord Graham Hill (BRM) qui fut virtuel champion du monde, en se maintenant en troisième position, ce qui était suffisant pour devenir champion du monde une nouvelle fois. Hélas pour lui, il fut percuté par Bandini sur Ferrari, ce qui fit beaucoup de bruit par la suite dans la mesure où Bandini était l’équipier de Surtees, lui aussi candidat au titre. Cela étant, cette collision entre Hill et Bandini profitait à Jim Clark, sauf que le fantastique pilote écossais fut victime d’une fuite d’huile à deux tours du drapeau à damiers…ce qui redonnait le titre à Graham Hill. Mais c’était sans compter sur les consignes d’équipe, puisque Bandini, qui occupait la deuxième place de la course, laissait passer Surtees dans le dernier tour, et lui offrait le titre sur un plateau avec un point d’avance sur Hill. Quel final ! Au passage on notera que John Surtees restera pour la postérité le premier, et peut-être le seul, à avoir été champion du monde sur deux et quatre roues (350cm3, 500 cm3 et Formule 1). Fermons la parenthèse, pour dire que cette année la Scuderia Ferrari, avec son duo de feu Alonso-Raikkonen, pourrait bien retrouver un titre mondial pilotes qui la fuit depuis 2007…avec Raikkonen.

1964 fut aussi une année riche en rugby, avec le Bouclier de Brennus (on ne parlait pas de Top 14 à cette époque) remporté par la Section paloise de François Moncla, mais aussi de J.P. Saux, Jean Capdouze et Jean Piqué, face à l’AS Béziers de Danos, Gensane et Dedieu. Une chose est sûre : en 2014, ces deux équipes, aujourd’hui en Pro D2, ne décrocheront pas un nouveau titre de champion de France. Le rugby professionnel est passé par là, même si le Castres Olympique a prouvé qu’on pouvait jouer dans la cour des grands sans être le club d’une grande ville. Mais pour combien de temps ? Quant à l’équipe de France, elle ne termina le Tournoi des Cinq Nations qu’à une décevante troisième place, derrière l’Ecosse et Galles,  ne remportant qu’un seul match. Résultat très décevant, j’insiste, d’autant que les Français avaient réussi à faire match nul contre les Gallois à Cardiff, mais aussi parce que dans cette équipe il y avait des joueurs comme Claude Lacaze, Gachassin les frères Boniface, Crauste, Herrero, Dauga ou Gruarin. Que du beau monde auquel il faut ajouter Pierre Albaladejo, qui a achevé après le Tournoi sa carrière internationale à Springs contre l’Afrique du Sud par une courte défaite (6-8). Que feront les Français cette année dans le Tournoi ? Difficile à dire, tellement notre équipe joue un jeu sans réelle ambition, face à des Anglais et des Gallois qui paraissent supérieurs à notre équipe.

Et le football me direz-vous? Peu de chose à souligner sinon que nous étions vraiment, en 1964, au creux de la vague à cette époque. Malgré tout notre équipe nationale avec des joueurs comme Aubour et Pierre Bernard dans les buts, Chorda, Arlesa, Djorkaeff (père de Youri) et Bosquier comme défenseurs, Bonnel, Herbin, Muller et Ferrier au milieu et Lech, Combin, Di Nallo et Rambert comme attaquants, allait préserver l’essentiel dans les matches de qualification pour la Coupe du Monde en Angleterre. En outre, après des années de disette depuis la finale de la Coupe d’Europe 1959 avec le grand Stade de Reims, une équipe française, l’Olympique Lyonnais, allait briller dans feu la Coupe des Coupes, en arrivant jusqu’en demi-finale, battu en match d’appui par le Sporting du Portugal…qui aurait été éliminé si le règlement du but à l’extérieur comptant double avait existé (0-0 à Lyon et 1-1 à Lisbonne). Que sera l’année 2014 pour le football français ? Peut-être glorieuse, avec le PSG devenu depuis l’an passé un grand d’Europe, et qui figure parmi les outsiders de la Ligue des Champions. Ou encore avec l’Equipe de France, capable du meilleur comme du pire, et dont personne ne s’aventurerait à prédire quoi que ce soit pour la Coupe du Monde au Brésil. Néanmoins, il manque à cette équipe, ce qu’elle avait en 1958 (avec Kopa et Fontaine), en 1982 et 1986 (avec Platini, Giresse, Tigana), en 1998 (Zidane) ou en 2006 (Zidane encore et Henry), à savoir le ou les joueurs capables à tout moment de faire la différence, comme un Messi pour l’Argentine, un Neymar pour le Brésil ou un C. Ronaldo pour le Portugal.

Reste enfin à parler des Jeux Olympiques d’hiver en 1964 à Insbruck en Autriche, où la France avait remporté trois médailles d’or dont deux grâce aux sœurs Goitschel, Christine enlevant le slalom devant sa sœur Marielle, celle-ci prenant sa revanche devant Christine, un double doublé fraternel unique à ce jour. Quant à la troisième médaille d’or elle fut l’œuvre d’un autre très grand skieur, François Bonlieu, qui trouvait là l’occasion de couronner une carrière qui avait commencé dix ans plus tôt par une médaille d’argent aux championnats du monde à Are, alors qu’il avait tout juste dix-sept ans. Cette année, hélas, je crains que la moisson soit inférieure en ski à Sotchi, d’autant que nos deux meilleures chances chez les féminines (Tésa Worley et Marion Rolland) sont blessées. En revanche, nous sommes plus forts qu’à l’époque en ski nordique (Lamy-Chappuis, Fourcade). Nous verrons bien, mais ne soyons pas trop optimistes, même si de bonnes surprises peuvent nous attendre en patinage artistique (Nathalie Péchalat-Bourzat, Ciprès-Vanessa James et pourquoi pas Amodio).

Tout cela pour dire que les amateurs de sport auront de nombreuses occasions de vibrer en cette année 2014, comme ce fut le cas en 1964. Le sport français est-il plus fort qu’à cette époque ? Difficile à dire, même s’il semble que oui sur un plan global. Néanmoins il nous manque par exemple un vainqueur de tournoi du grand chelem en tennis chez les hommes (le dernier étant Noah en 1984), un vainqueur du Tour de France en cyclisme (le dernier est Hinault en 1985), un champion du monde de Formule 1 (le dernier est Prost en 1993) etc. En attendant je vous souhaite à tous mes meilleurs vœux de bonne et heureuse année 2014, avec beaucoup de succès sportifs pour nos Français (équipes nationales, mais aussi Camille Muffat, Baugé, Pervis, Agnel, Mekhissi, et le PSG etc).

Michel Escatafal