Les chutes et les crevaisons font partie de l’histoire du vélo

chuteA peine commencé, le Giro 2014 a connu hier sa première polémique comme seul le cyclisme sait en fabriquer. En effet, suite à une chute monumentale qui a coupé le peloton en plusieurs morceaux à quelques encablures de l’arrivée, j’ai lu avec stupéfaction sur certains sites de vélo ou de sport, qu’on se posait la question de savoir si le comportement de Cadel Evans avait été sportif en s’efforçant de réaliser le plus grand écart possible avec ses principaux adversaires (Quintana, Basso, Scarponi, Cunego) pour la victoire finale, piégés par cette chute ou, tout simplement, trop amochés pour défendre leurs chances (Rodriguez). Et oui, c’est ça le vélo de nos jours ! Tout fait polémique dans ce sport, et, comme je ne cesse de le répéter, les premiers à le maltraiter sont…ses fans, ou du moins ceux qui se considèrent comme tels. Ahurissant de bêtise, et en disant cela je suis gentil ! Pour ces soi-disant amateurs de cyclisme, tout doit être exemplaire, ces censeurs de pacotille trouvant toujours à redire à propos des coureurs, prouvant par là leur ignorance crasse sur l’histoire d’un sport qu’ils affirment aimer, alors qu’ils lui font tellement de mal.

Mais foin de ces considérations débiles, qui montrent une nouvelle fois que le vélo marche sur la tête et perd son âme à force de s’affranchir de ce qui a fait sa légende et sa gloire, et posons-nous la question de savoir au nom de quoi Cadel Evans aurait dû s’arrêter de rouler, alors qu’il avait fait travailler son équipe bien avant la chute qui a mis à terre la plupart de ses adversaires, alors aussi qu’il est certainement, parmi les cracks, le coureur le plus vigilant en course, comme en témoigne le fait qu’il soit constamment en tête du peloton, que la course soit en mode tranquille ou qu’elle soit dans une zone davantage stratégique. Oui, pourquoi faire les efforts d’être toujours bien placé (dans les tous premiers du peloton) si c’est pour s’arrêter de rouler dès qu’une chute survient dans le milieu du peloton, au prétexte qu’il y a un ou plusieurs favoris pris dans ladite chute ? Après tout, quelle que soit la peine que l’on puisse avoir pour Rodriguez, coureur que j’aime beaucoup, mais s’il avait été plus près de la tête du peloton il serait ce matin au départ de la septième étape de ce Giro, et son retard ne dépasserait pas les deux minutes sur le maillot rose, Matthews, et surtout sur Evans. Bref, ses chances seraient encore intactes de remporter enfin son premier grand tour, lui qui le mérite tant depuis plusieurs années, mais cela ne m’empêche pas de considérer cette polémique ridicule.

Et puisque mon site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler quelques anecdotes ou incidents qui n’ont guère fait parler ou écrire en des temps anciens, alors que de nos jours cela fait la une des journaux pendant des jours, des semaines ou des mois, comme ce fut le cas dans le Tour de France 2012, ou certains trouvèrent malin dans les Pyrénées de jeter des clous sur la route. En fait, plus que la stupidité du geste de ces crétins, qui provoqua nombre de crevaisons et la chute de Kiserlovski, lequel se fractura la clavicule, ce fut surtout l’attaque de Pierre Rolland qui fut stigmatisée, alors que le peloton avait attendu…Cadel Evans, principale victime de ces crevaisons parmi les premiers du classement général. Mais quel péché avait-donc commis le coureur français ? Il avait placé une attaque tout simplement, et poursuivi son effort…jusqu’à ce qu’on lui dise d’arrêter son action, ce qui avait été un motif pour les journalistes et consultants (tous anciens coureurs) de disserter longuement sur l’attitude de Pierre Rolland, alors que les équipes Lotto et Liquigas ont roulé pendant un certain temps en voyant Evans distancé. Oui, je le répète, quel péché avait  commis Pierre Rolland  en attaquant pour essayer de grappiller du temps au classement général, la même question pouvant se poser à propos de Cadel Evans hier, ce dernier avouant en parlant des coureurs : « Notre mentalité, c’est de nous battre pour la victoire ». Cela signifie aussi qu’il est permis de se demander où l’on va, si les coureurs commencent à faire le tri sur la manière dont la course doit s’organiser en fonction des évènements…et de ceux qui sont affectés par ces évènements. Est-ce bien le cyclisme  tel  que nous l’avons connu et l’aimons? Hélas, non.

Autre évènement, lui aussi récent, qui m’avait mis mal à l’aise, à savoir le fait que le peloton ait attendu A. Schleck dans le Tour 2010, alors qu’une chute lui avait fait perdre plus de quatre minutes dans une étape en Belgique. En revanche j’avais trouvé normal en 2011 de voir Evans rouler à bloc avec son équipe dans la première étape du Tour 2011, alors que Contador avait chuté et avait été retardé. C’est la course! Au fait, qui avait protesté devant cette attitude d’Evans à l’époque? Réponse : quasiment personne…ce qui était normal, à ceci près que c’était Evans qui profitait de la situation, alors que si cela avait été Contador à la place d’Evans,  j’imagine les torrents de haine qui auraient été déversés par les forumers sur le crack espagnol, d’autant qu’il ne devait sa participation au Tour de France que parce qu’il avait été blanchi par sa fédération après son contrôle anormal lors du Tour 2010. Il suffit de voir tout ce qui a pu être dit et écrit lors de l’incident mécanique d’A. Schleck dans le Port de Balès (Tour de France 2010) pour s’en convaincre, alors que cet incident de course résultait certainement d’une maladresse du coureur luxembourgeois.

Cela signifie que ce nouveau cyclisme à dominante anglo-saxonne est celui d’une solidarité  choisie et même élitiste, où certains peuvent tout se permettre et d’autres non, où les coureurs entre eux finissent par s’invectiver dans les médias, bref un cyclisme où la régulation est très sélective. A l’âge d’or du vélo, si un coureur venait à être victime d’un incident de course, ses adversaires pouvaient très bien en profiter s’ils estimaient que les circonstances l’exigeaient, sans que cela ne soit la règle. En fait, à cette époque on était pragmatique, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, et s’il y avait des débats à l’intérieur de la communauté, cela ne regardait pas forcément la presse ou les suiveurs. Aujourd’hui tout cela est terminé, et on voit des coureurs souhaiter, sans le moindre scrupule, que tel coureur soit interdit sur certaines épreuves…sous le prétexte bien commode de la morale, elle-même liée à la lutte contre le dopage. A ce propos, on en voit même certains  qui se permettent de porter des jugements sur leurs pairs, comme si les vertus n’étaient pas le plus souvent des vices déguisés. Il suffit de lire ce qu’a écrit récemment l’épouse du vainqueur du Tour de France 2013, Chris Froome, dans un tweet assassin dans lequel tout le monde a reconnu qu’elle parlait de Contador. En effet, elle a cru malin d’affirmer : « Un ancien dopé peut gagner le Tour cette année », phrase ô combien malheureuse vu les soupçons qui entourent depuis deux ans les performances extraordinaires de son champion de mari, même si rien ne prouve que Froome soit dopé.

Fermons la parenthèse et citons maintenant quelques anecdotes illustrant pleinement mon propos, et démontrant qu’autrefois le peloton était maître de ses décisions sans que cela ne fasse polémique. La première qui me vient à l’idée s’est passée lors du Tour d’Italie 1953, avec Hugo Koblet comme principal protagoniste, ce dernier ayant chuté lourdement lors de la quatrième étape, par la faute d’un enfant qui essayait de s’emparer d’une musette destinée à un des coureurs au premier contrôle de ravitaillement. Mais le plus intéressant fut l’attitude du peloton, régi par Coppi et Bobet, l’un et l’autre refusant de voir le peloton exploiter la chute de leur plus grand rival. Un rival qui pourtant leur tapait sur les nerfs en attaquant à tout va, par exemple en début d’étape, ce qui avait pour conséquence de fatiguer tout le monde…y compris ses coéquipiers de l’équipe suisse. Attitude d’autant plus surprenante qu’elle était suicidaire, parce qu’au moindre coup de Trafalgar le champion suisse pouvait se retrouver sans équipier pour l’aider.

Malgré tout, ce jour-là les cadors du peloton ont décidé de faire une fleur à Koblet en attendant son retour éventuel dans le peloton, et ce même si certains bruits alarmistes (totalement faux) le décrivaient comme ayant été tellement touché qu’il avait perdu connaissance et qu’il était entre la vie et la mort. Le plus amusant est que  Koblet de son côté ignorait tout de ce qui se disait sur lui, de même que l’attitude du peloton à son égard, Coppi lui-même allant ramener à la raison un gregario italien anonyme (Rossello), qui  voulait profiter de ce vent de panique pour se montrer à son avantage. Koblet ignorait tellement tout,  que le fantastique coureur suisse s’était lancé dans une chasse échevelée, lâchant  un à un tous ses accompagnateurs, notamment ses coéquipiers suisses, à l’exception de Fritz Schaer…qui ne lui était d’aucune utilité parce qu’incapable de le relayer.

Résultat, Koblet réintégra le peloton après une poursuite folle d’une quinzaine de kilomètres, sans  jamais s’être aperçu qu’on l’avait attendu, reprenant tranquillement sa place dans les premières places du peloton comme si de rien n’était. Il terminera l’étape avec les meilleurs. Entre parenthèse, le fait que le peloton n’ait pas condamné ce jour-là le leader suisse fut une très bonne chose, parce que Coppi et Koblet se sont livrés dans ce Giro l’un des plus beaux et des plus grands duels de l’histoire du cyclisme sur route, Coppi l’emportant au final avec 1mn29s d’avance sur celui que l’on avait surnommé « le Pédaleur de charme ». Cependant une telle attitude du peloton était loin d’être la règle à l’époque, y compris quand Coppi figurait parmi les protagonistes de l’affaire. Ainsi dans le Giro 1949, le campionissimo profita largement d’une crevaison de Bartali pour s’envoler sans état d’âme dans le célèbre Pordoï, lors de la première grande étape de montagne qui arrivait à Bolzano. A l’arrivée Coppi l’emporta reléguant son rival, qui s’était épuisé à vouloir revenir sur lui après sa crevaison, à plus de six minutes. Et tout le monde avait trouvé cela normal !

Autre exemple, lors du Tour de France 1958 que Charly Gaul faillit perdre suite à la rupture de son plateau de dérailleur, ce qui allait l’obliger à rouler cent kilomètres sur le vélo de son compatriote, coéquipier et ami Marcel Ernzer. Plus encore que cela, même si le vélo d’Ernzer était un peu grand pour lui, plus encore que la chaleur que Gaul n’aimait pas, ce fut surtout l’initiative de Raphaël Geminiani qui condamna ce jour-là le grimpeur luxembourgeois.  « Gem » profita, en effet, des ennuis mécaniques de « l’Ange de la Montagne » pour l’attaquer avec l’aide  de trois de ses équipiers (Busto, Chaussabel et Dotto). Du coup Geminiani s’empara du maillot jaune, reléguant son rival à plus de onze minutes. Celui-ci se vengera deux jours plus tard en écrasant le Tour dans la pluie et le vent sur les pentes des cols de la Chartreuse, laissant son plus proche adversaire (Adriaenssens) à huit minutes et Geminiani à un quart d’heure. Un des plus beaux exploits de l’histoire du Tour, que l’on peut comparer à la remontée de ce même Charly Gaul lors du Giro 1956, à la faveur de l’escalade du Monte Bondone sous la neige.

Je pourrais aussi citer l’étape, ô combien fameuse du Tour de France 1964, menant les coureurs d’Andorre à Toulouse, où, après avoir frôlé la correctionnelle, suite à un méchoui trop bien arrosé un jour de repos, Jacques Anquetil avait  tellement bien rétabli la situation, après être passé avec plus de quatre minutes de retard sur Poulidor au sommet de l’Envalira, qu’il finit l’étape avec deux minutes d’avance sur ce même Poulidor. Mais il faut préciser que ce dernier jouant de malchance fut obligé, à peine rejoint par Anquetil, de s’arrêter en raison d’une roue arrière brisée. Très vite dépanné, le coureur limousin sauta sur sa nouvelle machine…mais son mécanicien le fit tomber. Une chute certes sans gravité, mais qui provoqua un saut de chaîne. Le temps de tout remettre en place et Anquetil, accompagné de Georges Groussard qui défendait son maillot jaune avec quelques équipiers, était déjà loin devant. Poulidor perdra deux minutes dans cette étape, et Anquetil remportera le Tour avec 55 secondes d’avance. Le coureur normand avait bien profité de la situation…sans que personne ne s’en offusque, les supporteurs de Poulidor invoquant la malchance légendaire de leur favori.

Autre exemple, pendant  le Tour de France 1971, quand Merckx creva lors de la dixième étape  Saint-Etienne – Grenoble dans  la descente du col du Cucheron,  alors qu’il n’avait plus d’équipier autour de lui, ceux-ci s’étant éreinté à courir après Désiré Letort échappé auparavant, afin de servir d’éclaireur à Luis Ocaña en vue d’une offensive soigneusement programmée. Eddy Merckx creva donc dans cette descente, et ce fut le moment que choisit Ocaña pour passer aussitôt à l’offensive accompagné de Thévenet, Petterson et Zoetemelk, les quatre hommes terminant aux quatre premières places, la victoire revenant à Bernard Thévenet. Merckx de son côté arrivait 1mn 36s après le quatuor de tête, et perdait son maillot jaune au profit de Zoetemelk, lequel devançait Ocaña d’une petite seconde.

Dernier exemple qui me vient à l’esprit, celui de J.F. Bernard, victime d’une crevaison lors du Tour de France 1987, alors qu’il portait le maillot jaune, et que personne ne l’avait attendu. Cet incident, ô combien dramatique pour lui, était survenu le lendemain de son formidable exploit dans le Ventoux (c.l.m.), où il avait laissé Herrera à plus d’une minute et Roche à cinq minutes. Bien qu’ayant chassé furieusement pendant presqu’une centaine de kilomètres derrière Roche et Delgado, il avait perdu plus de quatre minutes à l’arrivée de l’étape à Villard-de-Lans, laissant le maillot jaune au coureur irlandais…ce qui avait beaucoup chagriné ses supporteurs, dont je faisais partie, d’autant que sans cette crevaison c’est lui qui, à coup sûr, aurait gagné le Tour. Cela étant, ce n’est pas pour cela que j’ai considéré que Roche avait volé son Tour de France, victoire qui lui avait permis de remporter la même année le Tour, le Giro et le Championnat du monde sur route. Tout  cela pour dire que si j’aime le vélo pour ce qu’il est, pour le plaisir qu’il nous procure, je goûte moins son évolution depuis quelques années, où une certaine forme d’honnêteté devient  en réalité la pire de toutes les malices, comme aurait dit Alexandre Dumas fils.

Michel Escatafal


Jean Forestier, à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire

forestierAprès un Tour des Flandres qui a consacré définitivement Fabian Cancellara au rang des très grands routiers, place ce dimanche à Paris-Roubaix, dont le coureur suisse sera encore le grand favori, ce qui lui permettrait, s’il l’emportait, de réaliser un troisième doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, comme en 2010 et 2013. Paris-Roubaix est une épreuve mythique, appelée aussi « la Reine des classiques », appellation qui convient à beaucoup de monde, parce que s’il y a une course qui fait rêver les coureurs et les suiveurs, c’est bien elle, et cela ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Certes, il n’est pas question de revenir jusqu’à « la préhistoire du vélo », terme qu’emploient ceux qui veulent ignorer l’histoire de ce sport, mais on ne doit jamais oublier que le cyclisme se nourrit autant de sa légende que des courses ayant lieu aujourd’hui.

D’ailleurs, malgré ses difficultés et les attaques incessantes et stupides de certains de ses fans, si le vélo est de nos jours un des quatre ou cinq grands sports de la planète en termes d’audience globale, c’est d’abord à son passé et notamment à l’époque de son âge d’or qu’il le doit. Une époque où les coureurs ne se concentraient pas sur un seul objectif comme aujourd’hui, mais « faisaient toute la saison ». Tous les plus grands champions, y compris les potentiels vainqueurs de grands tours, participaient à Paris-Roubaix pour ne citer que cette classique, parce qu’on considérait qu’un palmarès ne se composait pas uniquement d’une ou plusieurs victoires dans le Tour ou le Giro. Cela dit, il y a quelques décennies, la saison de cyclisme sur route commençait beaucoup plus tard, la première grande épreuve du calendrier, Paris-Nice, se situant au mois de mars, alors qu’aujourd’hui la plupart des coureurs ont déjà à ce moment nombre de jours de course dans les jambes.

Fermons cette longue introduction pour nous retrouver au départ de ce Paris-Roubaix 1955, le jour de Pâques comme c’était la tradition depuis le dimanche 19 avril 1896, d’où son appellation « La Pascale », une date qui avait fort irrité les autorités religieuses…parce que les coureurs et les suiveurs ne pouvaient pas faire leurs Pâques. En 1955, la saison avait commencé avec trois grandes victoires remportées par des coureurs ayant l’habitude de vaincre dans les courses d’un jour, à savoir Germain De Rycke (Milan-San Remo), Briek Schotte (Gand-Wevelgem) et notre Louison Bobet qui avait battu au sprint dans le Tour des Flandres Koblet et Van Steenbergen. Bien entendu, les coureurs dont nous venons de citer les noms figuraient parmi les grands favoris au départ de Paris-Roubaix cette année-là, en précisant que, déjà à ce moment, les organisateurs avaient pour tâche de trouver un nouvel itinéraire afin de maintenir la tradition des secteurs pavés. Ce fut la raison pour laquelle on allongea le parcours d’une vingtaine de kilomètres (249 km), puisqu’on avait ajouté les secteurs pavés en faux-plat de Moncheaux et Mons-en-Pévèle.

Le début de course fut marqué par quelques escarmouches, mais les 159 coureurs qui avaient pris le départ sous un ciel maussade, avec le froid, la pluie et un fort vent contraire au fur et à mesure que l’on avançait dans le parcours, allaient se réchauffer très rapidement grâce à trois échappées matinales, qui ont obligé les favoris à s’employer pour ne surtout pas manquer le rendez-vous crucial de Mons-en-Pévèle. Mais la course n’allait réellement s’animer qu’après le troisième regroupement à Amiens, sous l’impulsion notamment du Belge Raymond Impanis, vainqueur de Paris-Roubaix et du Tour des Flandres l’année précédente, certainement un des meilleurs routiers dans les années 50. Cependant le coureur belge allait montrer ses limites dans la côte de Doullens, contrairement à Raphaël Géminiani, Jacques Dupont (ex-champion olympique du km en 1948, champion de France en 1954, et deux fois vainqueur de Paris-Tours en 1951 et 1955), et plus encore à Louison Bobet, lequel avait tellement secoué le peloton que les trois hommes se retrouvèrent en tête.

Toutefois, à Arras, un regroupement général s’opéra en vue des premiers secteurs pavés. En fait la course allait réellement commencer à une quarantaine de kilomètres de Roubaix, à Courcelles, où Scodeller s’extirpa du peloton avant d’être rejoint peu après par Bernard Gauthier et Jean Forestier. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente de la côte de Champeaux, Jean Forestier décida d’accélérer en vue de Mons-en Pévèle, secteur stratégique pour lui. Peu avant, dans la côte, il s’était testé et s’était aperçu qu’il avait les mêmes « bonnes jambes » qu’à l’entraînement, ce qui le confortait dans l’idée qu’il pouvait être un protagoniste important dans cette épreuve qui lui convenait parfaitement.

Il faut savoir que, malgré son jeune âge (25 ans), Jean Forestier était déjà un excellent coureur. Il évoluait certes dans l’équipe Follis (maillot vert à bande blanche), ce qui était un handicap car il était le seul coureur de niveau international de cette formation, mais précédemment il avait inscrit son nom au palmarès de la Polymultipliée, et surtout du Tour de Romandie en 1954, devançant Fornara, un des meilleurs coureurs italiens de la décennie 50, et Carlo Clerici, qui allait remporter le Giro quelques semaines plus tard. Forestier confirmera cette réputation de grand coureur les années suivantes, en remportant le Tour des Flandres en 1956, puis le Critérium National, de nouveau le Tour de Romandie et en étant le premier « maillot vert » du Tour de France en 1957, l’année de la première victoire de Jacques Anquetil.

C’était donc un concurrent à prendre au sérieux, d’autant que peu avant le secteur de Mons-en Pévèle, il était accompagné par deux remarquables coureurs, Gilbert Scodeller, vainqueur de Paris-Tours en 1954, et Bernard Gauthier, qui avait déjà remporté deux de ses quatre Bordeaux-Paris. Et pourtant, à la grande surprise de Forestier, les vedettes du peloton temporisèrent, ce qui incita Forestier à poursuivre son effort. Ainsi, il allait décrocher à la régulière Bernard Gauthier du côté de Mérignies, puis un peu plus loin Scodeller, victime d’une crevaison. A présent la voie était libre pour le coureur lyonnais, et il ne lui restait plus qu’à foncer vers la ligne d’arrivée. Il est vraisemblable que dans toute autre course Forestier aurait dû capituler face à ses poursuivants, mais Paris-Roubaix avec ses portions pavées est véritablement une course spéciale. Et avec son énorme développement (52×14) pour l’époque, Forestier allait résister à ses poursuivants jusqu’à l’arrivée. Ces poursuivants n’étaient pas n’importe lesquels, puisqu’ils s’appelaient Scodeller, mais aussi Bobet et Coppi qui avaient rejoint le coureur nordiste, lesquels avaient distancé le reste du groupe avec Impanis et Koblet.

Trois coureurs dont Bobet et Coppi, l’actuel et l’ancien maître du peloton, aux basques de Jean Forestier pendant 30 kilomètres, avec en plus une roue voilée! Qui aurait imaginé que Forestier pût aller au bout de son aventure ? Personne sans doute…à part lui, parce qu’il savait qu’il « marchait » admirablement, et aussi peut-être parce qu’il s’imaginait que Coppi et Bobet ne s’entendraient pas suffisamment pour mener une vraie chasse. Et de fait nous assistâmes à un duel de prestige entre les deux cracks français et italien…qui ne pouvait que favoriser les desseins de Forestier, d’autant que Scodeller lui-même semblait quelque peu à bout de souffle. Pour être juste, il faut dire que Coppi et Scodeller se méfiaient surtout du finish de Louison Bobet, incontestablement le plus rapide du lot, mais qui ne voulait pas emmener sur un plateau ses adversaires jusqu’à l’arrivée, ce qu’il fit vertement savoir à Coppi à l’arrivée. A la décharge du Campionissimo, même s’il avait encore de beaux restes à bientôt 36 ans, il faut avouer qu’il n’était plus le même qu’auparavant.

Résultat, Jean Forestier résista au prix du plus beau contre-la-montre de sa vie, où il découvrit pour la première fois de sa carrière la douleur inhérente aux plus grands exploits, au point de s’effondrer littéralement sur la pelouse du vélodrome roubaisien, une fois franchie la ligne d’arrivée. Il avait réussi à garder une petite quinzaine de secondes sur ses prestigieux poursuivants, Coppi terminant second devant Louison Bobet, qui ne disputa pas le sprint, et Scodeller. Un peu plus loin, avec 42 secondes de retard, arrivait un petit groupe de quatre coureurs emmené par Impanis devant son compatriote Sterckx, le Suisse Hugo Koblet et Bernard Gauthier, Jacques Dupont terminant à la neuvième place avec 1mn08s de retard. Pour sa part le jeune Jacques Anquetil (quinzième) arriva avec un groupe réglé au sprint par Rik Van Steenbergen, à plus de trois minutes du grand vainqueur du jour, qui est  à présent le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix.

Jean Forestier prouvera l’année suivante sa grande classe dans ce même Paris-Roubaix, terminant à la troisième place de l’épreuve, derrière Fred De Bruyne lui-même battu au sprint par Louison Bobet, qui remportait enfin la « Reine des Classiques ». Mais auparavant Jean Forestier avait remporté le Tour des Flandres, en démarrant à environ cinq cents mètres de l’arrivée pour l’emporter avec quelques secondes d’avance sur les sprinters belges surpris par ce démarrage, lesquels mirent très longtemps à réaliser qu’ils avaient perdu une course qu’ils ne pouvaient pas perdre, surtout en pensant qu’ils prirent neuf des dix premières places…derrière Forestier. Là aussi certains diront qu’il avait profité des circonstances, notamment la chasse menée derrière De Bruyne, longtemps échappé, qui fut rejoint à quatre kilomètres de l’arrivée. Néanmoins force est de constater que ce coureur aux cheveux noirs et abondants, qui faisait penser à un danseur de flamenco andalou, était un combattant de premier ordre et une merveille d’opportunisme. En tout cas il figure à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire, et nombreux sont ceux qui pensent qu’avec un peu de chance et un peu plus de confiance en lui, il aurait pu remporter un Tour de France, épreuve dont il prit la quatrième place en 1957.

Michel Escatafal


Milan-San Remo, magnifique classique qui a souvent souri aux Français…jusqu’en 1995

jajaAprès trois années où la victoire est revenue à un outsider, Ciolek en 2013, Gerrans en 2012, Matthew Goss en 2011, lesquels ont succédé à Freire en 2010, Cavendish en 2009 et Cancellara en 2008, on est en droit de se demander à qui va sourire dimanche prochain Milan-San Remo, magnifique classique italienne (créée en 1907), la plus longue du calendrier, appelée du joli nom de « Primavera » (qui signifie printemps en italien) ou encore la « Classicissima », qui, cette année, propose aux coureurs un nouveau parcours, toujours aussi long (près de 300 km) mais un peu plus sélectif aux abords de l’arrivée, avec la montée de Pompéiana entre la Cipressa et le célèbre Poggio. On peut aussi se demander, une nouvelle fois, quelle aura été la meilleure préparation pour les coureurs, à savoir disputer Paris-Nice ou Tirreno-Adriatico, cette dernière épreuve ayant tendance à supplanter de plus en plus la « Course au Soleil », en raison d’un parcours beaucoup plus sélectif et d’une participation infiniment plus relevée. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour saluer la victoire d’Alberto Contador dans la « Course des Deux-mers », à l’issue d’un numéro de haute volée dans la montagne, comme lui seul sait les faire. A ce propos, je suis heureux de constater que le Pistolero a compris qu’il était très difficile d’être à la fois coureur cycliste et VRP de luxe, comme je l’avais écrit (en octobre dernier) dans un article intitulé Contador ne peut pas être à la fois coureur cycliste professionnel et VRP de luxe. Et oui, même le plus doué des coureurs ne peut pas se permettre le moindre relâchement dans sa préparation. C’est la dure loi du sport ! En tout cas ce renouveau nous promet de somptueuses courses jusqu’au Tour de France avec outre Contador, Chris Froome, Nibali, Rodriguez, Quintana ou Valverde.

Fermons la parenthèse et revenons à Milan-San Remo, course qui a souvent souri aux Français, mais qui a été gagnée par presque tous les plus grands champions. En fait parmi les très grands seuls, depuis 1945, Kubler, Koblet, Anquetil, Hinault, Lemond, Indurain, Armstrong et Contador ne l’ont pas gagnée. Et encore faut-il noter qu’à part Hinault qui a un très beau palmarès dans les classiques, et à un degré moindre Kubler, les autres se sont surtout consacrés à collectionner les victoires dans les courses à étapes. Coté français, la victoire a souri à 12 reprises à nos représentants depuis la création de l’épreuve en 1907, avec 6 doublés. Ces héros sont Petit-Breton en 1907 (devant Garrigou), Eugène Christophe en 1910, Gustave Garrigou en 1911 (devant Trousselier), Henri Pelissier en 1912 (avec Garrigou encore une fois second), puis Louison Bobet en 1951 (devant Pierre Barbotin), René Privat en 1960 (devant Jean Graczyk), Raymond Poulidor en 1961, Joseph Groussard en 1963, Marc Gomez en 1982 devant Alain Bondue, Laurent Fignon en 1988 et 1989, et enfin Laurent Jalabert en 1995.

En parlant de Privat, Joseph Groussard ou Marc Gomez, on notera que Milan-San Remo est aussi une épreuve où tout le monde a sa chance. Cette course, en effet, convient à tous les styles de coureurs, même si son parcours a évolué au fil du temps. Certes les sprinters y ont souvent tiré leur épingle du jeu. Parmi eux on peut citer Van Steebergen en 1954, Fred De Bruyne en 1956, Miguel Poblet le rapide Espagnol en 1957 et 1959, Rik Van Looy en 1958, Guiseppe Saronni en 1983, Sean Kelly en 1986 et 1992, Erik Zabel en 1997, 1998, 2000 et 2001, Mario Cipollini en 2002, Oscar Freire en 2004, 2007 et 2010, Alessandro Petacchi en 2005 et bien sûr Mark Cavendish en 2009. Cela dit les baroudeurs ont aussi leur chance, tout comme les super rouleurs capables de s’extirper du peloton dans les derniers kilomètres ou hectomètres, à l’image de Cancellara en 2008. Bref, gagner Milan-San Remo est accessible à toutes les catégories de coureurs, mais ceux qui l’ont gagné sont tous des champions.

Cela étant, même si la dernière victoire d’un transalpin date de 2006 (Pozzato), cela reste quand même une classique très italienne. Certains vainqueurs sont même des « campionissimi » comme Girardengo qui gagna 6 fois entre 1918 et 1928, Binda premier en 1929 et 1931, Bartali, vainqueur 3 fois en 1940, 1947 et 1950 et l’immense Fausto Coppi qui a gagné en 1946, 1948 et 1949, où des champions avec un très beau palmarès comme Gimondi en 1974, Francesco Moser en 1984 dans la foulée de son record de l’heure, Gianni Bugno en 1990 ou Paolo Bettini en 2003. Et puisque j’ai évoqué le record de l’heure, c’est un ancien recordman, l’illustrissime Eddy Merckx,  qui détient le record du nombre de victoires sur la Via Roma, avec 7 succès en 11 participations (entre 1966 et 1976), à coup sûr le coureur qui a su le mieux exploiter la montée ou la descente du Poggio. A ceux-là s’ajoutent de très grands coureurs comme Altig vainqueur en 1968 ou Roger De Valeminck en 1973, 1978 et 1979. On le voit, il y a du beau monde au palmarès de l’épreuve…qui est quand même restée très italienne puisqu’elle a été remportée une fois sur deux par les Italiens (50 fois en 104 éditions).

Ce tour d’horizon ne serait pas complet si je ne rappelais pas quelques hauts faits d’armes, comme par exemple les victoires de Fausto Coppi. En 1946, année qui marquait son vrai grand retour en tant que coureur après sa période sous les drapeaux, Coppi gagna après une échappée de 145 km avec 14 minutes d’avance sur le Français Lucien Teisseire. Il récidivera en 1948 à l’issue d’un raid de 40 km, son second (Rossello) arrivant avec un retard dépassant 5 minutes. En 1949 il gagnera de nouveau détaché, son second (Ortelli) étant relégué à plus de 4 minutes. Cette troisième victoire dans la Primavera lançait une saison qui allait être la plus belle de la carrière du « campionissimo », avec le premier doublé Giro-Tour, plus le titre de champion d’Italie, le Tour de Lombardie, sans oublier le maillot arc-en-ciel de la poursuite.

Quelques 40 ans plus tard, Laurent Fignon nous fera frissonner de bonheur en remportant son deuxième Milan-San Remo, ce qui lui vaudra le surnom de « professore » en Italie pour sa science de la course, et la maestria avec laquelle il avait construit ces deux succès sur la Via Roma. 1989 sera pour lui une grande année avec, outre la « Primavera », la victoire au Tour d’Italie, plus le Tour de Hollande, sans oublier le Grand Prix des Nations qui était le véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque. Pour être pleinement heureux cette année-là, il ne lui avait manqué qu’une troisième victoire dans le Tour de France, gagné par Greg Lemond…pour 8 secondes.

Enfin pour terminer je voudrais évoquer la magnifique victoire de Laurent Jalabert en 1995, qui s’était imposé au sprint devant Fondriest au prix d’un effort extraordinaire où, de son propre aveu, il avait utilisé pour la première fois le 52X11 au lieu du 53X12, ce qui lui avait permis de remporter le sprint. Cette victoire, comme pour Coppi et Fignon, allait être annonciatrice d’une remarquable série de succès, puisqu’il gagna la même année outre Milan-San Remo, Paris-Nice, le Critérium International, la Flèche Wallone, l’étape de Mende du Tour de France, le Tour de Catalogne et le Tour d’Espagne. Il était devenu cette année-là un très grand champion, capable de gagner des classiques, des courses à étapes, des courses contre-la-montre, et même un grand tour. On attend son successeur français, et pourquoi pas cette année. Je miserais bien une petite pièce sur Arnaud Démare, même si pour moi Cavendish, Cancellara et plus encore Sagan sont les grands favoris.

Michel Escatafal


La légende dorée de Coppi s’apparente à celle de Napoléon

CoppiLe sport recèle dans son histoire quelques figures mythiques et légendaires qui resteront à jamais comme les références absolues de leur discipline. Et, bien entendu, plus ce sport est universel et plus grande est la gloire de ceux qui ont contribué à sa légende. Ils ne sont d’ailleurs pas très nombreux…parce qu’on n’arrive pas à leur trouver de défaut dans l’exercice de leur métier, ce qui permet de gommer leur imperfection d’humain. N’oublions pas qu’à l’origine la légende racontait la vie des saints, et c’est aussi pour cela que les grands sportifs sont considérés comme des demi-dieux, sortes d’Heraklès des temps modernes, héros par excellence parce que capables d’accomplir des exploits inimaginables pour tous les autres. On retrouve d’ailleurs chez ceux qui aiment et magnifient le sport les accents des historiens antiques ou modernes, ceux qui affirmaient que jamais le génie d’un Annibal n’avait aussi grand qu’au Lac Trasimène ou à Cannes en Apulie, ou que celui de Napoléon ne s’était exprimé aussi clairement qu’à Arcole, Austerlitz ou Iéna.

Pour ma part je ne citerais comme figures légendaires que Pelé, le footballeur brésilien, Ray Sugar Robinson le boxeur américain, et Fausto Coppi, le champion cycliste italien. Certes quelques autres monstres sacrés méritent aussi une place à part (Merckx, Hinault, Fangio, Senna, Blanco, Wilkinson, Marciano, Mohammed Ali, Leonard, Owens, Zatopek, Morrow, Kutz, Elliot, Carl Lewis, El Guerrouj, Bekele, Bolt, Spitz, Phelps, Di Stefano, Cruyff, Pancho Gonzales, Laver, Federer, Nadal, Michael Jordan, Tiger Woods, Loeb, etc.), mais Pelé, Robinson et Coppi avaient incontestablement une autre dimension.

Aujourd’hui je vais parler de Fausto Coppi , né le 15 septembre 1919 à Castellania dans le Piémont, et décédé le 2 janvier 1960 à Tortona, victime de la malaria après un séjour en Haute-Volta (Burkina Faso aujourd’hui), en compagnie de quelques autres grands champions (Géminiani, Anquetil, Rivière, Anglade, Hassenforder), où il avait pu sacrifier à la chasse, sa grande passion. Pour mémoire je rappellerais que Coppi n’eut pas la chance de Raphaël Geminiani, qui lui aussi contracta la même maladie, mais qui, contrairement à Fausto Coppi, fut diagnostiquée très tôt et traitée à la quinine. Pour mémoire aussi, j’ai gardé l’image de la reconnaissance qu’inspirait le campionissimo à ses gregari à travers ce geste d’Ettore Milano, un de ses coéquipiers préférés, veillant jusqu’au bout son ancien leader au pied de son lit, et exécutant pour la dernière fois un ordre…qui rappelait celui qu’il avait fait tant de fois sur la route quand il lui apportait de l’eau dans le peloton. Cette fois ce n’était pas de l’eau que lui demandait le campionissimo, mais de l’air. Et en bon gregario qu’il était resté, Milano changea la bombonne d’oxygène pour la dernière fois.

Le campionissimo allait mourir quelques heures plus tard à l’âge de 40 ans, inscrivant dans la postérité un mythe naît une quinzaine d’années auparavant, qui perdure depuis cette époque, et qui sans doute perdurera longtemps encore. Ce sera d’autant plus le cas, que Fausto Coppi est mort jeune, et que les dieux lui auront évité d’affronter la vieillesse, à défaut de l’avoir protégé du déclin, un déclin accentué par ses ennuis familiaux. Cela étant, l’histoire n’a retenu de lui que ses exploits sur la route ou la piste et sa manière de s’affranchir des obscurantismes de son époque, faisant oublier la lente agonie cycliste d’un champion qui n’en finissait plus d’achever une carrière extraordinaire, la plus belle à coup sûr de l’histoire à cette époque. Et pourtant cette carrière, tellement brillante, avait été interrompue pendant plus de deux ans (1943 à 1945) en raison de la deuxième guerre mondiale à laquelle il participa comme soldat, ce qui lui valut d’être fait prisonnier et d’attraper une première fois la malaria. En outre cette période où le monde était à feu et à sang avait provoqué, évidemment, l’arrêt des plus grandes compétitions du calendrier (Tour de France, Giro, classiques, championnats du monde).

Quelle serait l’ampleur du palmarès de Coppi sans la guerre ? Personne ne peut le dire avec certitude, mais il est vraisemblable qu’il aurait remporté en plus de tout ce qu’il a gagné  plusieurs Tours d’Italie, Tours de France, Tours de Suisse, quelques grandes classiques et le championnat du monde sur route. Sans doute serait-il tout près d’Eddy Merckx au nombre de grandes courses gagnées, avec toutefois une très grande différence de concurrence. N’oublions pas que la fin des années 40 et le début des années 50 ont regorgé de très grands champions, comme Bartali, Koblet, Kubler, Magni, Bobet et Van Steenbergen, pour ne citer qu’eux. Jamais Merckx n’a eu à affronter une telle pléiade de concurrents hors norme, pas plus qu’Hinault quelques années plus tard, ce qui veut dire qu’il se situait au-dessus de ces deux fuoriclasse.

Je rappellerais à ce propos qu’il est sans aucun doute le plus grand grimpeur de l’histoire du vélo, mais aussi un des deux ou trois plus grands rouleurs de tous les temps, comme en témoignent ses deux titres de champion du monde de poursuite, mais aussi son record de l’heure, et ses multiples victoires dans les grandes épreuves contre-la-montre (Grand prix des Nations, de Lugano etc.). Fausto Coppi est à coup sûr le plus grand champion de l’histoire du vélo, même si certains diront que c’est Merckx, d’autres Hinault, d’autres encore Anquetil ou Indurain. Non, Coppi était le plus grand, parce que les coureurs que je viens de citer ont tous été battus à un moment ou un autre, même à leur meilleur niveau, ce qui ne fut jamais le cas du meilleur Coppi avec, et j’insiste là-dessus, une concurrence infiniment plus redoutable.

Peut-être est-ce pour cela que, cinquante quatre ans plus tard, le mythe Coppi existe toujours, l’amour des fans étant nourri d’une génération à l’autre. Il est vrai que Coppi incarne un modèle absolu, tellement absolu que les coureurs actuels, y compris les plus jeunes, ne prononcent son nom qu’avec infiniment de respect. Peut-être aussi que sa mort absurde lui a donné un supplément de sacralité, et a contribué à enrichir encore un peu plus une légende où l’épopée et le tragique se côtoyaient, mais où celui que l’on appelait « le campionissimo » finissait toujours par triompher. Cela avait permis à l’ancien apprenti charcutier de Novi Ligure de découvrir les plaisirs de la vie de star, comme nous dirions aujourd’hui, sans oublier les rencontres avec les grands du monde de son époque : Orson Wells, Maurice Chevalier…et Winston Churchill, comme je l’ai découvert en lisant la Gazzetta dello Sport.

Il fut aussi à sa façon une sorte de précurseur, n’hésitant pas au début des années cinquante à afficher son amour pour Julia Occhini, appelée aussi la Dame Blanche, après avoir quitté son épouse légitime, véritable crime dans l’Italie de l’immédiate après-guerre, au point que ladite Dame Blanche fut incarcérée trois jours pour cause d’adultère sur dénonciation de son mari. Mais surtout il l’avait été par son comportement dans le métier de coureur cycliste. Il avait notamment senti l’importance du personnel médical autour de lui, de la diététique avec une alimentation équilibrée, de l’entraînement en montagne, autant de choses banales de nos jours, mais inédites à l’époque.

Enfin on ne soulignera jamais assez que c’était un homme généreux au vrai sens du terme, ce qui lui permit de recevoir l’affection et le respect de tous, à commencer par ses pairs, les autres coureurs. Et pourtant, dans ses grands jours, beaucoup l’ont maudit tellement il semblait facile là où les autres « finissaient à pied » comme on dit dans le jargon du vélo. Cela dit, sa supériorité était telle parfois que celui qui arrivait second derrière lui considérait cela comme une victoire. Ce fut notamment le cas de Maurice Diot à l’issue de Paris-Roubaix en 1950. Bref, pour moi comme pour beaucoup d’autres sportifs et amateurs de sport, Fausto Coppi a été et restera sans doute pour l’éternité « le meilleur des meilleurs », pour le cyclisme en particulier et pour le sport en général.

Michel Escatafal


100 Tours de France et 110 ans de passion (2)

contadorPartie 2 : Le Tour est devenu un des évènements majeurs du sport de compétition

Ce n’est vraiment qu’après la deuxième guerre mondiale que le Tour de France va prendre sa dimension définitive. Il y sera obligé en raison de la forte concurrence du Tour d’Italie, celui-ci bénéficiant de la notoriété des deux cracks de l’époque, les campionissimi Bartali et Coppi, qui remportèrent le Tour respectivement en 1948 et 1949. Ils succédèrent à Robic, vainqueur en 1947 de la première édition de l’après-guerre, avec pour particularité d’avoir endossé son premier maillot jaune le jour de l’arrivée à Paris. Ensuite tous les vainqueurs jusqu’en 1965 ont des noms prestigieux figurant au Panthéon du cyclisme, Kubler, Koblet, Coppi de nouveau, Bobet par trois fois, Anquetil cinq fois, Gaul, Bahamontes, Nencini et Gimondi. Tous sauf un, Walkowiak,  qui, en 1956, remporta la seule victoire de sa carrière professionnelle, en gagnant la Grande Boucle grâce à une échappée (19 mn d’avance sur le peloton) qui lui permit de repousser très loin ses opposants.

En  1966, c’est un vaillant équipier de Jacques Anquetil, Lucien Aimar, qui allait l’emporter bénéficiant totalement de la lutte stérile que se livrèrent Poulidor et Anquetil, celui-ci préférant voir n’importe quel coureur s’imposer plutôt que Poulidor. Ensuite, en attendant l’ère Merckx,  le Tour se cherchera un patron qu’il ne trouva pas, et que ne sera pas Raymond Poulidor qui, comme Eugène Christophe, aurait mérité de l’emporter au moins une fois. Pingeon en 1967, année où Tom Simpson trouva la mort dans le Ventoux, et Janssen l’année suivante, assureront la transition avant les cinq victoires d’Eddy Merckx.

Le Belge en fait n’aura qu’un adversaire à sa taille à sa grande époque, Luis Ocana, qui s’imposa en 1973. C’est un Français, Bernard Thévenet, qui mettra réellement fin à la suprématie du « Cannibale » en 1975. Mais Merckx parti, la transition ne sera pas longue, car un autre immense champion prenait le pouvoir en 1978 : Bernard Hinault. « Le Blaireau », comme on l’appelait, allait se construire entre 1977 et 1986 un palmarès que seul Eddy Merckx a surpassé dans l’histoire du cyclisme. Grand rouleur, très efficace en montagne, redoutable au sprint, Bernard Hinault a écrasé son époque et le Tour de France (5 victoires), même si Fignon a remporté le Tour en 1983 et 1984.

Ensuite, avec la victoire de l’Américain Greg Le Mond en 1986,  ce sera l’avènement des coureurs spécialistes des grands  tours et même exclusivement du Tour de France. Le Mond l’emportera de nouveau en 1989 et 1990, succédant au palmarès à Roche en 1987 et Delgado l’année suivante. Puis ce sera la domination d’Indurain, énorme rouleur espagnol, cinq fois vainqueur (1991-1995) et, après l’intermède Riis (1996), Ullrich et Pantani (1997 et 1998) marqué par de multiples affaires de dopage, il y aura les sept succès d’Armstrong (entre 1999 et 2005) qui, à ce jour, est le recordman des victoires dans le Tour, victoires qu’il a d’ailleurs perdues sur tapis vert en raison également de problèmes liés au dopage. Fermons la parenthèse, pour dire que le champion américain, à la différence de Merckx, Hinault, Anquetil ou Coppi, ne courait quasiment que le Tour de France, avec une ou deux épreuves de préparation.

En fait, au fur et à mesure que les contrôles se sont intensifiés et ont progressé dans la recherche de produits interdits, le Tour de France a été confronté constamment aux affres du dopage. Le vainqueur 2006 n’a été connu que six mois après son terme, car le vainqueur sur la route, Landis, a été déclassé pour cause de dopage au bénéfice de l’Espagnol Oscar Pereiro. Au passage on notera que les années se terminant par le chiffre 6 sourient le plus souvent aux coureurs ayant un palmarès peu étoffé : L. Buysse en 1926, Walkowiak en 1956, Aimar en 1966, Van Impe en 1976, Riis en 1996 et Pereiro en 2006. Cela étant, l’année  2007 a vu l’avènement d’un nouveau très grand champion, l’Espagnol Alberto Contador, vainqueur depuis des trois grands tours, malgré un déclassement dans le Tour de France 2010 et le Giro 2011, pour un contrôle anormal lors de la journée de repos du Tour 2010. Cette affaire a fait grand bruit dans le cyclisme, d’autant que personne n’a jamais pu prouver que le coureur espagnol s’était dopé, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) s’étant contenté d’appliquer le règlement indiquant que, même s’il s’agit de quantités infinitésimales de produit interdit (utilisé comme médicament pour l’asthme dans divers pays asiatiques ou européens comme l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, la Grèce ou l’Italie), la sanction était de deux ans de suspension. Sanction d’autant plus injuste que des quantités aussi infimes d’anabolisant ne pouvaient en aucun cas influer sur le rendement du coureur.

Cette année le fuoriclasse espagnol est de retour, et il est vraisemblable qu’il voudra rattraper le temps et les victoires perdues, tellement il domine la concurrence sur les courses à étapes depuis 2007. La preuve, jusqu’au Tour 2011 où il ne put réellement défendre ses chances après son Giro victorieux, en raison d’une blessure à un genou qui l’a handicapé tant dans les Pyrénées que dans les Alpes, jamais Contador n’a été battu sur la route dans un grand tour (Giro en 2008 et 2011, Tour en 2009 et 2010 et Vuelta en 2008). Et en 2012, immédiatement après la fin de sa suspension, il se fit l’immense joie de gagner la Vuelta après quasiment un an sans courir. Suite à son déclassement du Tour 2010, le palmarès des dernières années fait apparaître les noms de Sastre en 2008 (Contador absent), celui d’Andy Schleck en 2010 que nous allons revoir avec plaisir cette année, de Cadel Evans en 2011, victoire au demeurant bien méritée pour l’ensemble de son œuvre, et enfin de Wiggins l’an passé, dans un Tour sans la moindre saveur émotionnelle en l’absence de Contador, Schleck ou Rodriguez, où le plus fort n’était pas le lauréat de l’épreuve, mais son équipier Christopher Froome. Celui-ci sera à n’en pas douter un des grands protagonistes du Tour 2013, et son duel avec Contador pourrait bien rappeler les grandes joutes du passé (Le Mond-Fignon, Merckx-Ocana, Anquetil-Poulidor…). Qui l’emportera entre les deux favoris ? Bien malin qui pourrait le dire, car si Froome a pris l’avantage sur son rival depuis le début de la saison, Contador en revanche a pour lui son expérience et son esprit offensif, ce qui le rend dangereux en toutes circonstances. Rappelons-nous la Vuelta l’an passé ! Suis-je trop optimiste pour le Pistolero? Peut-être, mais j’ai une excuse : je suis un de ses plus fidèles supporters depuis son avènement en 2007…ce que vous aviez tous deviné.

Michel Escatafal


Le Dauphiné, une épreuve incontournable dans la grande histoire du vélo (2)

dauphinéPartie 2

Créé en 1947, le Critérium du Dauphiné Libéré devenu aujourd’hui Le Critérium du Dauphiné appartient au patrimoine du cyclisme mondial. Pour beaucoup de connaisseurs c’est même la plus belle course à étapes après les grands tours, parce qu’elle rassemble en huit jours tous les ingrédients d’une grande course à étapes, avec  un prologue, des étapes planes, un grand contre-la-montre, et de très belles étapes de montagne qui n’ont rien à envier à celles du Tour de France. Et c’est ainsi depuis pratiquement la création de l’épreuve, ce qui explique que l’on trouve parmi ses lauréats la plupart des grands noms qui ont fait l’histoire du vélo. En fait seuls manquent au palmarès les campionissimi, Coppi et Bartali, qui participaient chaque année au Giro, les Suisses Koblet et Kubler qui privilégiaient le Tour de Suisse, ou encore Laurent Fignon qui dans ses grandes années (1984 et 1989) avait disputé lui aussi le Tour d’Italie, sans oublier Alberto Contador, mais ce dernier a encore le temps pour inscrire son nom au palmarès.

Les Français y ont souvent brillé, ce qui est normal, mais surtout au cours des premières éditions. En effet, il aura fallu attendre 1956 pour voir la victoire d’un étranger, le Belge Alex Close, qui succédait au palmarès à Louison Bobet, lequel  l’avait emporté en 1955 avec le maillot de champion du monde sur les épaules, devant un coureur qui allait beaucoup faire parler de lui l’année suivante en remportant le Tour de France, Roger Walkowiak, ce qui suffit à démontrer que ce dernier était un champion. Louison Bobet fut d’ailleurs le premier des très grands champions à remporter le Critérium du Dauphiné, comme le feront plus tard Anquetil, Poulidor, Merckx, Ocana, Thévenet, Hinault, Lemond, Herrera, Mottet, Indurain, Vinokourov, Armstrong, Valverde et les deux derniers vainqueurs, Wiggins et Froome. A noter que depuis l’an 2000, l’épreuve a été remportée à deux reprises  par le Français Christophe Moreau (2001 et 2007). C’est tellement rare de nos jours de voir un Français triompher dans une grande course à étapes que cela mérite d’être signalé !

Comme toutes les grandes épreuves, le Dauphiné aura connu de nombreux faits d’armes qui ont leur place dans la grande histoire du vélo. Parmi ceux-ci le premier qui vient à l’esprit est la victoire de Jacques Anquetil en 1965, qui réalisa sans doute à cette occasion son plus bel exploit en terminant vainqueur du Dauphiné à Grenoble le samedi,  et en remportant le lendemain Bordeaux-Paris. Ensuite il y a Bernard Hinault, qui certes connut dans cette épreuve une de ses plus grandes désillusions, quand il fut battu par le Colombien Ramirez en 1984 (année qui suivit son opération du genou), mais qui s’y s’imposa en 1977 en entrant dans la légende après avoir côtoyé l’enfer.  Tout le monde, du moins ceux qui sont nés peu après la deuxième guerre mondiale, se rappellent de ce plongeon dans un ravin de la descente du col de Porte. Nombreux aussi furent ceux qui pensèrent en voyant cette cabriole, à la chute de Roger Rivière dans le col du Perjuret lors du Tour de France 1960, chute qui mit fin à l’âge de 24 ans à la carrière du  plus extraordinaire rouleur de l’histoire du cyclisme. Heureusement Hinault s’en tira avec quelques égratignures, qui ne l’empêchèrent nullement de remporter l’épreuve.

En évoquant Roger Rivière, nous rappellerons qu’il eut le temps de participer au Dauphiné en 1959, où il prit la troisième place derrière deux excellents coureurs français, Raymond Mastrotto, le Taureau de Nay, vainqueur en 1962 mais aussi trois fois second, et Henry Anglade qui cette année-là  tutoyait les cimes puisqu’en plus de sa victoire au Dauphiné, il fut aussi champion de France sur route, et deuxième d’un Tour de France qu’il eut remporté à coup sûr si Anquetil et Rivière ne s’étaient pas ligués contre lui…pour favoriser la victoire de Federico Bahamontes.

Deux autres coureurs français auront marqué l’histoire du Critérium du Dauphiné, un peu plus tôt, deux coureurs qui ne furent pas parmi les plus grands du peloton, mais deux routiers de grande valeur, Jean Dotto et Nello Lauredi. Jean Dotto, surnommé  « Le vigneron de Cabasse », vainqueur d’un Tour d’Espagne (1955) et deux fois vainqueur du Dauphiné en 1952 et 1960, était avant tout un excellent grimpeur, ce qui explique en grande partie sa réussite dans une épreuve où la montagne a toujours été très présente. Nello Lauredi  pour sa part a inscrit trois fois son nom au palmarès, en 1950, 1951 et 1954, ce qui en fait le recordman de l’épreuve à égalité avec Bernard Hinault, Ocana, et Charly Mottet, lui aussi vainqueur en 1987, 1989 et 1992.  Nello Lauredi, outre ses performances dans le Dauphiné, est surtout resté dans l’histoire par sa victoire d’étape à Béziers dans le Tour de France 1953, au nez et à la barbe de Louison Bobet qui, en tant que leader de l’équipe de France, avait demandé qu’on lui amenât le sprint pour gagner l’étape et conquérir la minute de bonification. Problème, Lauredi n’avait jamais réellement admis le leadership de Bobet, et ce jour-là il était tellement fort que Bobet n’a pas pu le déborder, ce qui lui vaudra pour un certain temps  l’inimitié farouche du coureur breton.

Un dernier mot enfin, pour parler d’un évènement datant de 1971 que nombre de suiveurs ont oublié, mais qui allait avoir son importance quelques semaines plus tard dans le Tour de France. Luis Ocana sortait d’un Tour d’Espagne qu’il avait disputé sans trop forcer, et se préparait à affronter sur les routes du Dauphiné le grand Eddy Merckx lui-même qui, après avoir remporté Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège en mars et avril, venait tout juste de dominer le Trophée des grimpeurs au Creusot.  Or dans ce Dauphiné, Eddy Merckx faillit bien être battu pour la première fois de sa carrière « à la régulière » par Luis Ocana, seul coureur de sa génération à pouvoir inquiéter le « cannibale » dans les courses à étapes.

Luis Ocana, en effet, était passé à l’attaque dans la grande étape de montagne, et Merckx avait été décroché peu avant le sommet du col du Granier. Hélas pour Ocana, la pluie sauva le crack belge du naufrage, Ocana ne s’exprimant jamais aussi bien que dans la chaleur. Cela étant, même si finalement Ocana dut s’incliner dans ce Dauphiné face à Merckx, il avait acquis définitivement la certitude qu’il pouvait battre Merckx dans le Tour de France, d’autant plus qu’il ne lui était guère inférieur contre la montre. Les faits lui donneront raison quelques semaines plus tard dans la fameuse étape du Tour qui arrivait à Orcières-Merlette, où Ocana infligea à Merckx une terrible défaite, celui-ci arrivant près de neuf minutes après « l’Espagnol de Mont-de-Marsan ».

Michel Escatafal


Laurent Fignon appartient à la grande histoire du Giro (Partie 1)

maillot roseComme je l’ai déjà souvent écrit sur ce site, le Giro est l’épreuve la plus importante du calendrier cycliste international juste après le Tour de France, après avoir fait jeu égal avec ce dernier jusque dans les années 50. Il est vrai qu’après-guerre le cyclisme était dominé par les deux immenses vedettes qu’étaient les Italiens Bartali et Coppi, vainqueurs à eux deux de huit Tours d’Italie (cinq pour Coppi et trois pour Bartali). Il est vrai aussi que pour des grimpeurs de leur calibre, ce grand tour généralement très montagneux était une aubaine, avec des ascensions mythiques comme le Stelvio, appelé la montagne de Coppi, où Coppi remporta le plus beau duel de l’histoire du cyclisme face à Hugo Koblet en 1953, et où Hinault conquit son premier Giro avec l’aide de Bernaudeau, le Monte Bondone où Charly Gaul, surnommé l’Ange de la Montagne, réalisa son plus bel exploit en 1956, ou encore les Tre Cime de Lavaredo, où Merckx s’imposa en 1968 en laissant Gimondi et Ocana à plus de six minutes, ce même Merckx réussissant quatre ans plus tard au même endroit à conserver son maillot pour quelques secondes face à un Fuente déchaîné, sans oublier le Mortirolo qui révéla Pantani en 1994.

Si j’évoque ces exploits, c’est pour bien montrer que la montagne dans le Giro, plus encore que dans le Tour de France, est généralement l’endroit où s’expriment le mieux les champions qui ont fait la légende et la gloire du vélo. Parmi ceux-ci, force est de reconnaître que ce n’est pas pour rien si nombre d’observateurs, notamment les anciens champions qui ont le recul nécessaire pour éventuellement faire des comparaisons, considèrent que les deux campionissimi sont sans doute les meilleurs grimpeurs que le cyclisme ait connu. La preuve, Bartali a remporté sept fois le grand prix de la Montagne dans le Giro et Coppi trois fois, à une époque où ce  prix (sans maillot distinctif) avait une signification qui n’existe plus de nos jours dans les grandes épreuves par étapes. Pour preuve, lors des derniers grands tours, ni Contador, ni Andy Schleck, ni Rodriguez, ni plus récemment Froome, n’ont jamais remporté le maillot distinctif de meilleur grimpeur, alors qu’ils sont de très loin les meilleurs escaladeurs de l’actuel peloton.

Le Giro fut souvent sujet à polémiques

Fermons la parenthèse pour dire que, dans son histoire, il est arrivé que le Giro soit très édulcoré en ce qui concerne la montagne…pour favoriser les coureurs italiens, comme par exemple en 1979 où Saronni qui n’était pas un grimpeur l’a emporté devant Moser qui ne l’était pas plus que lui. Et si nous parlons de Moser, c’est pour évoquer celui qui fut privé de la victoire dans le Giro 1984, Laurent Fignon. Ce dernier, qui avait remporté le Tour de France l’année précédente en l’absence de Bernard Hinault, était incontestablement le meilleur coureur cette année-là. La preuve, il allait écraser ses adversaires dans le Tour de France quelques semaines après ce Tour d’Italie, qu’il aurait remporté à coup sûr sans un coup de pouce de l’organisation. Et oui, c’était aussi ça le Giro, ce qui explique qu’il ait fallu attendre 1950, et la victoire d’Hugo Koblet, pour qu’un étranger arrive à s’imposer.

En 1984, l’Italie était folle d’un coureur, Francesco Moser, qui, à 33 ans, avait battu par deux fois en janvier le mythique record du monde de l’heure de Merckx, à Mexico (en altitude), sur une machine révolutionnaire, et avec une préparation scientifique très évoluée pour l’époque. Ensuite il s’était imposé sans réel problème dans la classique italienne Milan San Remo, en s’échappant dans la descente du Poggio. Et pour couronner le tout et finir de mettre en transes les tifosi, il fallait que le « Checco », comme on l’appelait, remportât le Giro, succès après lequel il courait depuis des années. Pour cela, après avoir dessiné un parcours assez allégé par rapport à la tradition, tous les moyens allaient être bons pour l’organisateur afin de favoriser le champion italien. Francesco Moser était certes un grand champion, vainqueur de nombreuses grandes classiques et ancien champion du monde sur route et de poursuite, mais il ne grimpait pas assez bien pour espérer gagner un grand tour.

Et pourtant il y parvint, aux dépens de celui qui devait être le successeur de Bernard Hinault, notre Laurent Fignon national, mais à quel prix? En fait, cette édition du Giro fut celle de la honte, au point qu’un coureur italien, Visentini, lui-même vainqueur du Tour d’Italie un peu plus tard (1986), préféra se retirer de l’épreuve quelques jours avant la fin, dégoûté par la manière dont les choses se passaient. Toutefois il faut reconnaître que même sans les coups de pouce de l’organisateur (Torriani), Laurent Fignon aurait quand même dû l’emporter, sans une terrible défaillance lors de la cinquième étape dans le Blockhaus de la Majella, où il perdit deux minutes sur Moser. Cette montée, qui est loin de comporter de forts pourcentages comme en témoigne la victoire de Moreno Argentin lors de cette étape,  fut en effet fatale au coureur français en raison d’une crise d’hypoglycémie comparable à celle que subit Contador lors de l’avant-dernière étape de Paris-Nice en 2009. Chacun sait, y compris au plus bas niveau de la compétition, que cela ne pardonne pas, et que l’on peut perdre un temps considérable en quelques kilomètres pour peu que la route s’élève.

Cependant jamais Moser n’aurait dû finir par s’imposer, car Fignon était incontestablement le plus fort. Mais, encore à cette époque, un coureur non-italien devait non seulement être au-dessus du lot pour s’imposer dans le Giro, mais aussi savoir déjouer cette sorte d’union sacrée qui permettait à un coureur italien bien placé au classement général de bénéficier de l’aide de ses compatriotes. Bien d’autres avant Fignon en avaient fait les frais, notamment Louison Bobet en 1957 qui perdit contre Nencini pour 19 secondes, Baldini avouant à la fin de l’étape de Trente (la dix-huitième) que, s’il avait relayé Bobet échappé avec lui, c’était la pendaison qui l’attendait. En outre, toujours dans ces temps éloignés, les voitures ne se gênaient pas pour aider des coureurs à revenir sur des fugitifs, surtout s’ils étaient étrangers et en lice pour le maillot rose, sans parler évidemment des poussettes dans les cols. Autant d’éléments inconnus aujourd’hui, mais bien présents jusque dans les années 80.

Michel Escatafal