Bolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire?

telechargementBolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire ? A première vue, et si l’on regarde les palmarès, c’est le cas. Aucun autre champion ne peut être comparé avantageusement avec le super crack jamaïcain, en espérant qu’on n’apprendra pas un jour qu’il a bénéficié d’une quelconque aide de la pharmacopée, comme c’est le cas pour certains champions a posteriori. En tout cas, lui jure qu’il est propre, et jusqu’à preuve du contraire on peut le croire. Fermons cette parenthèse, et reprenons le fil de mon propos pour voir quels sont les sprinters qui pourraient rivaliser avec lui dans l’histoire. Ils ne sont pas très nombreux à vrai dire, depuis Jess Owens au milieu des années 30, l’Américain ayant réussi le triplé 100, 200, 4x100m (en plus de la longueur) aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, jusqu’à Maurice Greene au début des années 2000, qui réussit le même triplé aux championnats du monde 1999, avant de s’imposer en finale du 100m et du 4x100m aux J.O. de Sydney en 2000. Entre temps, le sprint mondial avait connu quelques très grands champions qui ne feraient pas injure en faisant la comparaison avec Bolt, même s’ils n’ont pas son palmarès. Parmi ceux-ci on citera l’Américain Bobby Morrow, roi du sprint aux J.O. de Melbourne, que l’on appelait « l’éclair blond du Texas », qui domina la période 1956-1958, l’Allemand Armin Hary, dont j’ai déjà parlé sur ce site (Hary, roi de Rome, et les autres), à la fin des années 50 et jusqu’en 1960 (champion olympique du 100m à Rome), Bob Hayes , autre américain, que certains ont appelé « le météorite » tellement sa carrière fut courte au milieu des années 60, Jim Hines, lui aussi américain à la fin de la même décennie, Valéri Borzov, le Soviétique ukrainien au début des années 70, ou encore Carl Lewis, lui aussi américain, que l’on a souvent comparé à Owens parce qu’il avait lui aussi réussi le quadruplé aux J.O. de 1984 avec le 100, le 200, le 4X100 et la longueur, sans oublier le Canadien (né en Jamaïque) Donovan Bailey, champion olympique du 100m à Atlanta en 1996 en battant le record du monde (9s84), malgré un départ raté, après avoir été champion du monde en 1995.

En citant ces champions, je veux préciser que je ne parle que de ceux qui ont glané des succès sur 100 et 200m aux J.O et plus tard aux championnats du monde, mais je ne veux pas oublier deux autres athlètes qui ont été les rois du 200m et du 400m, à savoir Tommy Smith et Michael Johnson. Le premier, à qui l’on avait ajouté le surnom de « Jet » entre son nom et son prénom, disposait d’une immense foulée (2,66m), et d’un style aérien comme on en a vu peu dans l’histoire de l’athlétisme et du sprint. Il réalisa l’exploit extraordinaire de remporter la finale olympique du 200m de Mexico en battant le record du monde (19s83), malgré une douleur à l’aine qui l’empêchait de s’exprimer pleinement, ce qui compensait largement l’avantage de l’altitude de Mexico. C’était aussi à l’occasion un excellent coureur de 100m et de 400m (record du monde en 44s5). Il sera aussi resté célèbre parce qu’avec son compère John Carlos (3è de cette finale) il entendra l’hymne américain avec un poing levé ganté de noir, ce qui lui valut d’être immédiatement chassé du village olympique. Quant à Michael Johnson, il sera à la fois le meilleur sur 400m et 200m, mais aux yeux du grand public, il n’appartient pas réellement au monde des purs sprinters , malgré son fabuleux palmarès sur 200m, notamment son record du monde stratosphérique (pour l’époque) réalisé en finale des J.O. d’Atlanta (19s32). Cela étant il n’a jamais fait mieux que 10s09 (avec vent de 2m) sur 100m. En plus il avait un style qui contrastait avec celui de Tommy Smith autrefois, ou de Carl Lewis, ou encore de Bolt aujourd’hui. Long buste, petites jambes donc petite foulée (2m25), mais évidemment une fréquence très élevée, qui en faisait un sprinter atypique, sans doute plus armé pour le sprint long que pour les distances allant du 60 au 100m.

Cela dit, une chose est certaine : aucun athlète n’a dominé le sprint (100 et 200m) aussi longtemps que Bolt, pas même Carl Lewis, ce qui signifie que le Jamaïcain est au-dessus de son prestigieux devancier. Alors, pour les autres me direz-vous ? Et bien, je reprends ce que l’on dit tout le temps, à savoir qu’il est très difficile de comparer les champions à des époques précédentes. Pour ce qui concerne l’athlétisme en général et le sprint en particulier, il y a déjà une donnée à ne pas oublier, à savoir que jusque dans les années 80 les athlètes n’étaient pas de vrais professionnels. Pire même, s’ils étaient soupçonnés de toucher de l’argent grâce à leur sport, ils étaient radiés à vie, comme ce fut le cas pour les Français Ladoumègue (demi-fond dans les années 30) et Drut (110m haies dans les années 70). On ne rigolait pas à l’époque sur les règles de l’amateurisme avec toutefois un gros bémol pour les pays communistes, puisque leurs athlètes ne faisaient que du sport avec tout ce que cela pouvait comporter, y compris en matière de dopage. On ne pouvait faire guère mieux en matière d’hypocrisie, même si plus tard on ne se gênera pas en termes de dopage avec les fameuses AUT (autorisation d’usage à des fins thérapeutiques), délivrées avant des grandes compétitions ou parfois même rétroactives. Je pense évidemment au vélo, mais cela doit exister ailleurs, ce qui montre que le dopage est bien plus ancré qu’on ne le croit dans le sport de compétition. Quand je pense que l’on a rayé Contador des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 pour des traces de clembutérol que l’on ne pouvait détecter que dans deux ou trois laboratoires au monde ! Passons.

Pour revenir au sujet qui nous intéresse aujourd’hui , je voudrais aussi dire que le fait de ne pas être professionnel a empêché nombre d’athlètes de poursuivre leur carrière très longtemps…parce qu’il fallait bien se mettre à travailler, mais aussi parce que la médecine n’était pas ce qu’elle est au vingt-et-unième siècle. J’ai bien dit la médecine la vraie, celle qui soigne à partir d’arrêts de travail ! Bon, je m’égare un peu et revenons à nos moutons, pour noter que nombre de grands sprinters ont stoppé leur carrière très jeune, ce qui fait que l’on ne saura jamais combien de temps ils auraient pu dominer leur discipline. Je pense notamment à Armin Hary, dont j’ai parlé précédemment, mais aussi à Bob Hayes, champion olympique du 100m à Tokyo (1964) avec la même facilité que Bolt de nos jours, en réalisant 10s06, malgré un couloir très défavorable (le n°1) avec une cendrée épouvantable, malgré aussi des chaussures qui ne lui appartenaient pas, parce que Joe Frazier, le boxeur champion olympique des lourds, avait cru amusant de lui cacher les siennes. Hélas, sa carrière dura à peine 2 ans, de juin 1962 à octobre 1964, au cours de laquelle il fut invaincu (54 victoires consécutives). Qu’aurait-il gagné s’il avait pu bénéficier des conditions favorables d’entraînement qu’ont les athlètes de nos jours ? Nul ne le sait, mais ce que nous savons c’est qu’il manifesta pendant les années 1963 et 1964 la même supériorité sur 100m dont fera preuve plus tard Usain Bolt. Il était très au-dessus de tout le monde malgré une technique de course qui suffisait à démontrer qu’il était « brut de décoffrage » comme on dit vulgairement. Il valait quand même 10s électrique sur des pistes en cendrée dont la qualité n’a rien à voir avec les pistes de nos jours.

Jim Hines, autre grand sprinter américain n’était pas de la même trempe que Bob Hayes, même s’il fut le premier recordman du monde « électrique » du 100m (9s95). Electrique parce que depuis les J.O. de Mexico en 1968, les temps ne sont plus calculés en 1/10è de seconde, mais en centième. On peut aussi ajouter que désormais les grandes compétitions allaient se dérouler sur des pistes synthétiques et non plus sur de la cendrée au rendement nettement plus faible pour les athlètes. Résultat Jim Hines, solide gaillard de 1,83m et 81 kg, sera pour l’éternité le premier coureur à avoir réalisé un temps inférieur à 10s électrique sur 100m. Etait-ce supérieur aux 10s06 réalisées par Bob Hayes à Tokyo, sur une cendrée en mauvais état au couloir 1, qu’il avait fallu resurfacer ? Sûrement pas, parce que outre l’avantage d’évoluer sur une piste synthétique, il y avait aussi l’altitude de Mexico. Bref, trop d’éléments favorables pour ne pas affirmer que Bob Hayes était plus fort que Jim Hines, même si ce dernier disposait de toutes les qualités faisant les très grands sprinters, notamment un finish impressionnant, ce qui lui permit de devancer Lennox Miller d’un bon mètre en finale à Mexico. Hélas, lui aussi arrêtera très tôt sa carrière, dès l’année suivante pour faire comme Bob Hayes et devenir professionnel dans une équipe de football américain où il subit, selon ses dires, les affres du racisme, mettant cela aussi sur le compte des poings levés par Smith et Carlos sur le podium du 200m. On notera au passage que le triplé de Bobby Morrow sur 100, 200 et 4x100m aux J.O. de Melbourne en 1956, fut le dernier avant l’avènement de Carl Lewis en 1984, comme si cela apparaissait impossible.

Toutefois, en 1972, Valéri Borzov réussira le doublé (100-200m) au grand étonnement des Américains, qui ont vu leurs sprinters Hart et Robinson, éliminés de la compétition en quart de finale du 100m…pour s’être présentés en retard. Borzov, que ces mêmes Américains appelaient la « fourmi rouge », aurait-il gagné quand même sans cette stupide erreur de Robinson et Hart ? Peut-être et même sans doute, car il battit nettement le troisième américain, Taylor (10s14 contre 10s24), en finale à ces J.O. de Munich, comme en témoigne aussi sa victoire sur 200m où il domina l’Américain Black en le laissant à deux mètres (20s contre 20s19). En outre lors de la finale du relais 4x100m, Borzov lancé réalisa un meilleur temps que Hart (9s21 contre 9s25). L’Ukrainien, à l’époque Soviétique, était un grand sprinter, mais évidemment personne ne le comparait sérieusement à Bob Hayes. En revanche, la différence était sans doute plus ténue avec quelqu’un comme Bobby Morrow, lequel avait bénéficié du forfait de Dave Sime, blessé avant les J.O. de 1956, qui lui était supérieur au moins sur 200m. Surtout, le fait qu’il ait appartenu à l’école soviétique avait permis à Borzov d’acquérir une technique de course quasi parfaite, qui compensait son déficit de vitesse pure par rapport à certains de ses devanciers médaillés d’or olympiques ou rivaux de son époque. En tout cas, il restera pour l’histoire un des deux ou trois plus grands sprinters européens, le seul à avoir réussi le doublé 100 et 200m aux Jeux Olympiques. En outre le fait d’être un athlète d’État dans l’ex Union Soviétique lui a permis, contrairement à ses devanciers d’avoir une carrière qui aura duré 10 ans entre 1969 et 1979.

Quelques années plus tard, en 1984, un surdoué nommé Carl Lewis allait exploser de nombreux records en devenant l’athlète le plus titré de l’histoire des J.O. avec le Finlandais Nurmi et Usain Bolt, lesquels ont remporté chacun 9 médailles d’or olympique. Cela étant, parmi les neuf médailles d’or de Carl Lewis, il y en a eu quatre au saut en longueur. Il était donc moins dominateur à son époque comme sprinter que ne l’a été Usain Bolt, dont il avait un peu les mêmes caractéristiques et la même manière de courir. Sans doute aussi était-il un peu moins fort intrinsèquement, ce qui ne l’empêcha pas d’égaler Jesse Owens aux J.O. de Los Angeles en 1984. A propos de Jesse Owens, on notera au passage qu’il était loin d’être invincible sur 100m, tout comme Carl Lewis en son temps (battu notamment par Burell ou March), ayant été battu en 1935 à plusieurs reprises par Peacock qui, hélas pour lui, se blessera gravement en mai 1936, après avoir dominé Owens sur 50 yards en salle deux mois auparavant, ce qui lui interdit de participer aux sélections américaines, laissant le champ libre à Jesse Owens. Cela dit, pour terminer sur Carl Lewis, il a été un de ceux qui ont le plus contribué à magnifier son sport, par son allure de seigneur et la fluidité de son style, donnant l’impression de courir sur un coussin d’air. Il bénéficiera aussi de l’arrivée des championnats du monde d’athlétisme (1983) pour enrichir son palmarès de 8 médailles d’or, portant son chiffre personnel à 17 titres dans les grands championnats.

Evidemment on ne mettra pas dans ce panel des géants du sprint Ben Johnson, malgré ses fantastiques performances entre 1983 et 1988, année où il fut disqualifié des J.O. de Séoul en raison d’un contrôle antidopage positif. Il ne sera pas le seul à avoir subi des contrôles positifs, mais lui n’avait apparemment aucune excuse, sauf à reconnaître « avoir fait comme les autres ». C’est ce qu’il avouera plus tard. En plus de son titre olympique, il perdra aussi ses records du monde battus en 1987 (9s83) et 1988 (9s79). A noter que bien qu’ayant reconnu son dopage depuis 1981, il conserva ses médailles de bronze sur 100 et 4x100m aux J.O. de Los Angeles en 1984 et sa médaille d’or sur 60m acquise lors des championnats du monde en salle à Paris en 1985. Comprenne qui pourra !

Fermons cette nouvelle parenthèse sur le dopage pour évoquer à présent le nom de celui qui a dominé le sprint mondial à la fin des années 1990 et jusqu’en 2000, Je veux parler de Maurice Greene, qui fut le premier athlète à remporter le 100 et le 200m aux championnats du monde (1999), réalisant le triplé avec le relais 4x100m, et qui devint champion olympique du 100m en 2000 à Athènes et du 4x100m. Greene était vraiment très fort à l’époque, car il devança son copain de l’écurie HSI de John Smith, Ato Boldon, de 12 centièmes de seconde. Un an plus tard, ce sprinter râblé (1,75m et 80 kg) à la foulée extrêmement puissante, que l’on appelait « le pitbull » en raison de ses mimiques au départ des courses, s’imposera de nouveau sur 100m aux championnats du monde avec un temps qui frôlait son record du monde établi à Athènes le 16 juin 1999. Ce record avait été porté à 9s79, ce qui correspondait très exactement au temps réalisé par Ben Johnson lors de la finale des Jeux de Séoul en 1988, temps annulé pour dopage. Tout un symbole aux yeux du public qui ne voulait pas croire qu’on puisse se doper à la fin des années 1990. En tout cas, comme Bolt de nos jours, il n’a jamais été contrôlé positif.

A ce propos, ces histoires de dopage ajoutent encore à la difficulté de comparer les champions à travers les époques. Certains n’ont jamais été suspendus, mais ont été positifs sans conséquences pour leur carrière. Parmi ceux-ci Carl Lewis, qui a reconnu avoir été contrôlé positif en juillet 1988 avec notamment de l’éphédrine dans ses urines, mais, comme il l’a affirmé, il n’y avait absolument pas intention de dopage, puisque cette substance provenait d’un complément alimentaire dont il ignorait la composition. D’ailleurs, ajoutait-il, « des centaines de personnes ont bénéficié de cette indulgence » de la part de l’USOC (Comité olympique américain). On est heureux de le savoir, mais Contador a été rayé des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 (sans le moindre contrôle positif) pour quelques traces de clembutérol dues à un complément alimentaire ou à de la viande contaminée, malgré le fait que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) ait reconnu qu’on ne pouvait pas prouver que Contador avait l’intention de se doper lors de son contrôle du Tour 2010. Ah que tout cela est triste ! Au fait, j’ai parlé au début de mon propos des AUT et je termine par l’indulgence de l’USOC. Quelle tristesse le sport si on réfléchit un peu sur les performances ! Cela nous empêche en tout cas d’être formel sur les mérites de nombreux champions, et surtout sur les comparaisons que l’on peut faire à travers l’histoire. Il n’empêche, Usain Bolt est vraiment un extra-terrestre du sprint au même titre que Bob Hayes à son époque. Qu’est-ce que cela aura donné s’ils avaient couru ensemble ? Je vais me mouiller : Hayes aurait gagné sur 100m et Bolt sur 200m. Mais Bolt aurait-il battu Tommy Smith sur 200m ? Et Bob Hayes aurait-il vaincu sur 100m Paddock, le phénomène du début des années 1920 ? J’arrête là, car on va me reprocher de poser des questions auxquelles il est impossible de répondre.

Michel Escatafal

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Borzov, Akii-Bua…et Drut aux J.O. de Munich

Les Jeux Olympiques d’été ayant  lieu chaque année bissextile, je vais m’intéresser aux J.O. qui ont eu lieu il y a quarante ans, c’est-à-dire en 1972. Pourquoi avoir choisi cette année-là ? Tout simplement, parce qu’en 1952 j’étais beaucoup trop jeune pour m’intéresser aux J.O., et parce que 1992 est encore très présent dans l’esprit de beaucoup de gens, ne serait-ce qu’en raison des nombreux reportages qu’en ont fait les journaux ces derniers jours. En outre 1992 est d’autant plus présent à nos yeux, qu’à Barcelone nous sommes entrés dans une nouvelle ère pour les J.O. avec l’arrivée des professionnels, jusque là interdits. Et quand je dis professionnels, pas n’importe lesquels, puisqu’il y avait parmi eux les joueurs de tennis, les cyclistes et les basketteurs avec la fameuse « Dream Team », sans doute la plus belle  équipe de basket jamais réunie dans l’histoire de ce sport (M. Jordan, E. Johnson, L. Bird, S. Pippen, D. Robinson etc.). C’est pour cette raison que je vais évoquer les J.O. de  Munich en 1972, qui sont restés célèbres aussi par l’horrible attentat le mardi 5 septembre 1972 qui fit 17 morts…sans que cela n’empêche un déroulement quasi normal des épreuves. En effet, après un jour d’interruption et une cérémonie funèbre dans le stade, le Comité Olympique International décidera, contre l’avis de nombreux compétiteurs et de nombreux observateurs,  de reprendre la compétition…presque comme si rien ne s’était passé.

Mais, heureusement, il n’y eut pas que cela, car sur le plan sportif nous avons assisté à quelques exploits retentissants, notamment sur le stade olympique dans les épreuves d’athlétisme, sport pour lequel j’ai toujours eu une affection particulière, et que j’ai découvert  à l’âge de onze ans à la fin de ma première année de rugby…parce que je courais un peu plus vite que d’autres.  A cet âge-là,  on ne  court pas encore le 100m mais, pour ce qui me concerne, au départ d’un 50 ou d’un 60 mètres je me prenais pour Armin Hary, le champion d’Europe et recordman du monde du 100m, devenu champion olympique en 1960 à Rome au nez et à la barbe des Américains Sime et Norton, grands favoris de la presse internationale. Cette anecdote personnelle me permet de parler d’un athlète aujourd’hui oublié, Valéri Borzov, surnommé « la fourmi rouge » par les médias sportifs américains,  qui  a réussi l’exploit de faire aux J.O. de  Munich un doublé rare sur 100 et 200m (comme J. Owens, B. Morrow, C. Lewis ou Usain Bolt.

Pourquoi ce surnom ? Parce que Borzov courait avec un maillot rouge et des chaussures rouges, ce qui était normal puisqu’il était soviétique, l’Ukraine, son pays, appartenant à l’époque  à l’ex Union Soviétique.  Borzov n’était pas un inconnu avant les J.O. de 1972, puisqu’il avait été champion d’Europe en 1969, en battant d’extrême justesse le Français Alain Sarteur. Il allait conserver son titre et remporter le 200m deux ans plus tard, aux championnats d’Europe d’Helsinki avec des temps déjà respectables sur 100m (10s27) comme sur 200m (20s30). Entre temps (1971), il avait aussi remporté le 100m du match URSS-Etats-Unis. Autant dire que s’il avait été américain, tout le monde en aurait fait un favori pour les J.O. de Munich. Il est vrai qu’on avait connu par le passé d’autres sprinters soviétiques de talent, Barteniev et Konovalov dans les années 50, qui n’ont jamais réellement existé face à leurs concurrents américains. De fait, chacun pensait que les sprinters des Etats-Unis ne feraient qu’une bouchée de Borzov à ces J.O. de 1972. C’était d’ailleurs l’avis du célèbre entraîneur  américain, Stan Wright, lequel affirmait que les trois sélectionnés à l’issue des sélections américaines, Eddie Hart, Reynaud  Robinson et Robert Taylor, étaient au sommet de leur forme.

Borzov lui aussi était en super forme, avec une préparation extrêmement minutieuse, planifiée scientifiquement,  comme seuls les Soviétiques savaient le faire. Cette préparation devait amener Borzov à pouvoir courir en 9s9 le jour de la finale des J.O., et avec ce temps son entraîneur, Petrovsky, savait qu’il serait imbattable. Malgré tout rares étaient ceux qui y croyaient, y compris dans les rangs soviétiques. Et pourtant cela se passa presque comme l’avait prévu Petrovsky, à ceci près que Stan Wright oublia tout simplement de vérifier l’horaire exact des quarts de finale du 100m. Du coup, au lieu de préparer leur course, les trois sprinters américains flânaient tranquillement dans le village olympique, pensant que leur 100m aurait lieu deux heures plus tard. Funeste erreur, car seul finalement Taylor pourra chausser ses pointes et participer aux quarts de finale. Cela ne l’empêchera pas de se qualifier pour les demi-finales, en terminant second de son quart de finale en 10s16, juste derrière Borzov qui avait réalisé 10s07, temps qui lui permettait d’améliorer son record d’Europe. En revanche Hart et Robinson arrivèrent trop tard pour prendre part aux quarts de finale,  et furent éliminés sans combattre. La voie était libre pour Borzov,  qui l’emportera très facilement en finale (10s14) devant Taylor en 10s24.

Bien évidemment, tout le monde doutait de la réelle supériorité de Borzov, puisque les deux meilleurs Américains avaient été éliminés par la faute de leur entraîneur. Cependant la comparaison n’était pas défavorable à Borzov, si l’on se fie aux meilleurs temps réalisés par Borzov (10s07) et Hart, ce dernier n’ayant jamais réalisé pareille performance jusque-là. En outre, lors de la finale du relais 4x100m, Borzov réussit même à reprendre un peu de l’avance qu’avaient les Américains lors du dernier relais. Enfin et surtout, Borzov allait confirmer sa supériorité sur le sprint mondial en dominant très facilement le 200m (20s) devant l’Américain Black (20s19) et le futur recordman du monde la distance, l’Italien Mennea (20s30). Après une pareille démonstration, qui pouvait douter que Borzov était bel et bien le meilleur sprinter de la planète ?  Il prouvera quatre ans plus tard, lors des J.O. de Montréal, qu’il était bien un sprinter d’exception en terminant troisième du 100m, malgré une préparation perturbée par des blessures. Il est aujourd’hui  président de la fédération ukrainienne d’athlétisme, et est considéré, avec  le perchiste Bubka, comme le plus grand athlète de l’Ukraine.

Autre athlète qui a surpris tout le monde aux J.O. de Munich, le coureur de 400m haies ougandais John Akii-Bua, qui allait redorer le blason de l’Ouganda, gouverné à l’époque par un dictateur, Idi Amin-Dada. Personne ou presque ne connaissait ce John Akii-Bua avant les J.O. de Munich, sa seule performance notable étant une quatrième place aux Jeux du Commonwealth en 1970. Comme Borzov sur 100m, il allait bénéficier de circonstances favorables pour remporter la médaille d’or du 400m haies, notamment lors d’une demi-finale qui élimina trois de ses principaux concurrents pour l’or olympique. Tout d’abord l’Américain Seymour qui resta dans ses starting-blocks, ayant cru au faux départ d’un concurrent…et attendant en vain le rappel des concurrents. Ensuite ce fut la chute de deux Allemands, l’un de l’Ouest, Buttner, et l’autre beaucoup plus dangereux, représentant la RDA, Rudolph. Du coup il ne restait plus comme favoris que le champion olympique de Mexico en 1968, le Britannique David Hémery, et l’Américain Raph Mann,  que J.C. Nallet avait battu à Paris un soir de juillet 1970, lors d’un match France-Etats-Unis resté fameux, et qui  aurait pu lui aussi se mêler à cette lutte pour la médaille d’or s’il n’avait pas été blessé.

Fermons la parenthèse et revenons à cette finale du  400m haies des J.O. de Munich, qui n’allait pas se passer comme les spécialistes l’avaient prévu, même si Hémery partit très vite suivant son habitude. Seulement cette fois, outre une petite erreur sur la septième haie, son départ canon ne lui avait pas permis de décrocher  John Akii-Bua, lequel au prix d’un effort prodigieux reviendra à la hauteur d’Hemery à la neuvième haie, avant de s’envoler et de pulvériser le record du monde d’Hémery de 30 centèmes (47s82 contre 48s12). En même temps il devenait le premier champion olympique ougandais, ce qui lui valut un accueil délirant dans la capitale de son pays, Kampala. Hélas pour lui, il ne pourra pas défendre son titre quatre ans plus tard à Montréal, puisqu’Amin Dada avait décidé, comme tous les chefs d’états africains (sauf ceux du Sénégal et de la Côte d’Ivoire),  le boycott des  J.O. de 1976, pour protester contre la présence d’athlètes néo-zélandais à ces Jeux. Cette année-là, en effet, l’équipe de rugby de Nouvelle-Zélande avait  participé à une tournée en Afrique du Sud, alors que ce pays vivait sous le régime de l’apartheid. Et comble de l’infortune, la fin de vie de John Akii-Bua fut cruelle, puisqu’il dut quitter son pays en 1979, puis de nouveau en 1987, persécuté par le régime ougandais, avant de s’éteindre en 1998, à l’âge de 49 ans, victime d’une crise de malaria.

Enfin, je ne voudrais pas terminer cette séquence souvenir sans évoquer la médaille d’argent remportée par Guy Drut sur 110 m haies, derrière l’intouchable américain Milburn. Drut, comme Michel Jazy, était né à Oignies, ce qui fait de cette ville du Nord de la France (dans le Pas-de-Calais) une cité bénie par les amateurs d’athlétisme. Il allait très vite s’affirmer comme un athlète de grande classe, au point qu’il aurait sans doute pu réussir une très belle carrière au décathlon. Mais c’est sur les haies que l’orientera son entraîneur, Pierre Legrain, lui-même ancien lanceur de marteau. Très vite il allait s’affirmer comme le meilleur hurdler français sur 110m haies, et comme un espoir olympique de première grandeur. Malchanceux aux championnats d’Europe 1971 (chute dans les séries), dont il était le super favori, il explosa littéralement sur la planète athlétisme en 1972 en devenant sans contestation possible le meilleur adversaire de Milburn, le recordman du monde invaincu depuis 1971, au point que tout le monde le voyait sur la deuxième marche du podium aux J.O., performance rarissime pour l’athlétisme français à l’époque.

De fait, après une qualification facile en séries et en demi-finale, il se retrouva comme prévu en finale du 110m haies, une distance où les Américains ont toujours réussi au moins le doublé aux Jeux Olympiques depuis 1948. Drut était au couloir huit, avec à ses côtés Hill, Milburn étant au cinq. Dès le coup de feu Milburn prit la tête, mais c’est entre les couloirs sept et huit que la lutte était intense. Alors que Milburn remporta la course en battant le record du monde (13s24), Drut réussit à dépasser Hill à la septième haie pour finir à la seconde place en devançant son adversaire de 14 centièmes (13s34 contre 13s48). Médaille d’argent pour Drut, une première pour un non européen sur la distance ! Deux ans plus tard, en 1974, il deviendra enfin champion d’Europe, et surtout en 1976, à Montréal, Drut transformera sa médaille d’argent olympique en or, devenant le premier européen champion olympique du 110 m haies, devant le Cubain Casanas, battu de trois centièmes. Après avoir été disqualifié pour avoir avoué une forme de professionnalisme en fin de saison 1976, il quittera l’athlétisme sur la pointe des pieds pour se lancer dans la politique, et devenir député-maire de Coulommiers, puis ministre des sports entre 1995 et 1997.

Michel Escatafal