Martine-Maurice Prat, le duo magique du grand F.C. Lourdes

Quand on évoque le rugby français dans son histoire, on pense toujours à ses attaquants. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils symbolisent mieux que quiconque le fameux « french flair » qui a si longtemps fasciné les Britanniques, même si les trois-quarts ne sont pas les seuls à avoir fait briller notre rugby. A ce sujet, les Britanniques ont eu eux aussi leurs génies de l’attaque, même si c’est plutôt à l’ouverture qu’ils  se sont illustrés (Jack Kyle, Cliff Morgan, Richard Sharp, David Watkins, Barry John etc.). En tout cas, parmi ces merveilleux représentants de l’attaque française, il y a deux hommes dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises sur ce site, Roger Martine et Maurice Prat, véritables frères siamois de la ligne de trois-quarts  lourdaise, prédécesseurs des frères Boniface que j’ai évoqués longuement dans un article intitulé « Merveilleux frères Boniface ».

Maurice Prat et Martine ont laissé ensemble une trace inoubliable dans notre rugby, s’inscrivant en lettres d’or dans la légende du rugby national et du XV de France, mais aussi dans celle du rugby tout court. D’ailleurs, comme l’a dit Jean Prat dans un livre de souvenirs, ils auraient été l’un sans l’autre, chacun de leur côté de remarquables trois-quarts centre, mais comme les Boniface plus tard, ils surent décupler leur rendement au bénéfice de l’équipe par une entente rare sur le terrain comme en dehors. Ils n’étaient pas frères dans la vie comme les Boni, mais ils étaient frères d’armes, en permanente communion sur le terrain et dans la vie de tous les jours. En fait, ils étaient unis par une même passion, qui les faisait discuter pendant des heures sur ce qu’ils avaient réussi…et parfois raté le dimanche précédent, ou dessiner chez l’un ou l’autre des combinaisons de jeu.

Toujours d’après Jean Prat, les deux hommes ne sont jamais contentés d’être complémentaires, chacun avec leur  vrai talent. Pourtant Martine était parfaitement capable « d’insuffler une charge explosive à toute ébauche d’attaque », alors que Maurice Prat avait toutes les qualités pour que son rôle fût magnifié par sa capacité à réussir des exploits personnels, sans parler de ses talents de défenseur, une défense jugée hermétique par tous les techniciens. Non, au contraire, ils cherchaient constamment à aller toujours plus loin dans ce qui n’avait pas encore été inventé par d’autres, tant en attaque qu’en défense.  Bref, ces deux hommes jouaient vraiment comme deux frères dans ce qui restera à jamais la plus belle ligne de trois-quarts que notre rugby ait connue jusque-là, et même peut-être après avec celle du Stade Montois des frères Boniface. Et comme pour ces derniers, on peut dire que si le talent ne va pas toujours par paire, deux grands attaquants se nourrissent chacun de réciprocité.

A ce propos, le plus étonnant entre les deux hommes fut que leur destin commun était loin d’être écrit à l’avance. Déjà parce que Maurice Prat débuta seulement à l’âge de 17 ans, à une époque où il pouvait déjà jouer chez les juniors. Mais comme il était très doué, à peine un an plus tard il devenait international junior au poste d’arrière, qui semblait celui où il pouvait le mieux s’exprimer. Sa vitesse qu’il avait améliorée en faisant de l’athlétisme, son courage, sa terrible défense, lui assuraient pour des années une place de choix à ce poste dans la plus grande équipe de club de notre rugby jusqu’à l’avènement du professionnalisme . Dans ce club, le F.C. Lourdes, il fut couronné champion de France à 20 ans, en 1948, premier des huit titres du F.C. Lourdes. Ensuite on lui demanda de jouer à l’aile de la troisième ligne, parce qu’il manquait quelqu’un, ce qui permit  de découvrir en lui un talent de bagarreur qu’on ne lui connaissait pas vraiment. Mais cette polyvalence allait de nouveau s’exercer avec un retour plus rapide que prévu à l’arrière…qui semblait être son vrai poste.

Son modèle était Alvarez, l’arrière du grand Aviron Bayonnais des années quarante, qui fut le premier à s’intercaler dans la ligne de trois-quarts  pour créer le surnombre. Et avec toutes ses qualités, Maurice Prat ne pouvait que devenir le meilleur arrière de son époque, sauf qu’un jour il fut obligé d’effectuer un remplacement au poste de trois-quarts centre. Et le voilà avec le numéro 12 sur le dos, un numéro qu’il allait porter pendant presque dix ans dans son club et en équipe de France (30 sélections), dont il deviendra un joueur incontournable à partir de 1951, sa première cape lui étant octroyée contre l’Irlande à Dublin. Le moins que l’on puisse dire est d’ailleurs qu’il n’eut pas de chance à cette occasion, car le pack irlandais avait tellement étouffé celui du XV de France que celui-ci ne put délivrer quasiment aucun bon ballon à ses lignes arrières, alors que le fameux ouvreur Jack Kyle put au contraire construire le jeu à sa guise, d’autant que Jean Prat était absent.

Il faudra attendre un an pour que Maurice Prat revienne en équipe de France (le 12 janvier 1952) contre l’Ecosse avec Roger Martine auprès de lui, qui fêtait la première de ses vingt cinq sélections. C’était la première fois que la jeune paire de centres lourdaise jouait ensemble en équipe de France. Maurice Prat avait un peu plus de 23 ans et Roger Martine venait tout juste de fêter ses 22 ans. Débuts d’une longue association qui sévissait déjà sur tous les terrains de France, et qui allait s’affirmer jusqu’en 1958 sur le plan international. Au total ils allaient jouer à douze reprises ensemble dans le XV de France, dont neuf fois en association au centre de la ligne de trois quarts, les trois autres fois, Martine opérant à l’ouverture,  par exemple contre l’Italie en 1954 alors que Maurice Prat était associé à André Boniface. En fait les deux hommes auraient dû opérer plus souvent ensemble en équipe de France, mais  à cette époque il n’y avait ni Coupe du Monde, ni tournées d’été ou d’automne, et ni l’un, ni l’autre ne furent épargnés par les blessures, ce qui explique par exemple que Maurice Prat ait arrêté sa carrière en 1959, en même temps que son frère Jean, mais lui avait à peine 31 ans soit cinq ans de moins que son frère.

Roger Martine en revanche, continuera sa carrière quelques années de plus, y compris en équipe de France après avoir participé notamment à la fameuse épopée en Afrique du Sud en 1958, que j’ai longuement évoquée sur ce site sous le titre « Le plus bel été du XV de France ». Martine fut immense durant cette tournée, s’avérant l’incontestable maître à jouer des lignes arrière, sans son complice lourdais Maurice Prat, retenu à son auberge par l’afflux des pèlerins pour le centenaire des apparitions à la grotte de Lourdes. Et oui, à cette époque le rugby n’était pas professionnel, et tous les joueurs avaient un métier à côté du rugby ! En revanche, étant employé à EDF, Roger Martine n’était pas confronté à ce type de problème, et il en profita pleinement, au point sans doute de n’avoir jamais été aussi grand qu’il ne le fût lors de cette tournée, éclaboussant toutes ses prestations de toute sa classe au centre ou à l’ouverture.

On pourrait évidemment dire beaucoup d’autres choses sur ces deux merveilleux attaquants, mais l’essentiel est là, à savoir cette communion dans la passion d’un rugby d’attaque qui avait fait dire à une autre grande figure du rugby français, Amédée Domenech : « Si vous voulez voir du beau jeu, allez voir Lourdes ». Et c’est vrai que le F. C de Lourdes a emballé pendant plus de vingt ans les spectateurs du rugby, notamment pendant cette décennie 1950 où ce club a remporté cinq de ses huit titres de champion de France, avec sa merveilleuse paire de centres. Et si l’on devait se souvenir d’un seul exploit de nos duettistes, ce serait cette attaque que nous ont raconté maintes fois nos amis montois  (j’étais beaucoup trop jeune à l’époque pour assister au match) et qui avait permis à Lourdes de renverser le cours de la finale du championnat de France 1953 entre le F.C. Lourdes et le Stade Montois, à Toulouse.

Alors que le Stade Montois menait très justement, le F.C. Lourdes conserva son titre sur deux attaques géniales où Maurice Prat et Roger Martine prirent une large part. A la 65è minute, sur une énième offensive lourdaise, une passe croisée de Maurice Prat donna un ballon d’essai à Martine, ce qui remettait les Lourdais dans le match. Ensuite, à la 76è minute, alors que les Bigourdans étaient encore menés de cinq points (16-11 pour les Montois), on vit Jean Prat arracher le ballon à François Labazuy qui s’apprêtait à faire une touche tout près de la ligne de but lourdaise, et faire une longue touche à destination de son frère Maurice qui était à l’affût, trompant la vigilance des Montois qui s’attendaient à une touche courte. Maurice Prat récupéra cette passe longue, plaça une accélération et donna à Roger Martine, qui poursuivit le mouvement en déchirant la défense landaise pour offrir à Manterola, venu de nulle part, un merveilleux essai de cent mètres.  Cet essai assomma  tellement les joueurs du Stade Montois, parmi lesquels figurait au centre le jeune André Boniface (19 ans à l’époque), que les Lourdais finirent par remporter ce match et le Bouclier de Brennus, dont les spectateurs parlèrent  pendant plusieurs décennies tellement son final fut emballant. Que de souvenirs pour les anciens, qui n’oublieront jamais Jean Prat, décédé le 25 février 2005, Roger Martine qui le retrouva au paradis des rugbymen une semaine après (le 3 mars) et Maurice Prat qui les a rejoints hier. Je suis sûr que ces trois-là reprendront la-haut leurs interminables conversations sur la meilleure manière de lancer une attaque.

Michel Escatafal

P.S. article du 14.02.2012 mis à jour suite au décès de Maurice Prat.


ASB-RCN : la fusion de deux anciens meilleurs ennemis

RCN-ASBParmi les grands clubs du rugby amateur il y en a deux qui figurent en toute première ligne, l’AS Béziers et le RC Narbonne. Hélas pour les nostalgiques, ces deux entités ont aujourd’hui pratiquement disparu de la circulation, c’est-à-dire qu’on ne parle plus d’elles que pour annoncer des mauvaises nouvelles. Déjà leur incapacité à remonter en Top 14, faute de disposer des moyens nécessaires pour survivre dans le rugby professionnel. Certes ils sont en ProD2, et dans le cas de Narbonne ils sont encore quatrièmes (Béziers onzième), mais que vaut la ProD2 par rapport aux meilleurs clubs de l’élite ? Et oui, comme je l’ai écrit sur ce site (Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes) il y a deux ans, c’est une évolution irréversible dans le monde du rugby, où seuls les clubs des villes ou agglomérations importantes disposeront des moyens de se maintenir au sommet de la pyramide, avant sans doute de voir notre championnat devenir une compétition avec des franchises, sans montée et descente. Des franchises où les plus riches seront toujours devant ceux qui le sont moins : c’est la dure loi du professionnalisme. On peut le regretter, mais c’est ainsi, même si cela fait très mal au cœur, pour les plus anciens, de voir le FC Lourdes, le SU Agenais, le Stade Montois, l’AS Béziers, le RC Narbonne, et à présent le Biarritz Olympique s’enfoncer dans l’oubli.

Certains affirment que pour essayer de contrecarrer cette évolution il faut que les clubs fusionnent, surtout s’ils sont voisins, mais cette solution n’est qu’un pis-aller temporaire, d’autant que deux clubs issus de deux petites villes ne disposeront jamais des moyens d’un club représentant une grande cité. C’est ce qu’ont essayé de faire l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique, et c’est ce que veulent faire le RC Narbonne et l’AS Béziers, autrefois ennemis héréditaires de deux villes séparées de 28 petits kilomètres. Qu’il est loin le temps où, au moment des phases finales, les supporters des deux clubs allaient se chambrer à coups de klaxons si l’un était qualifié et l’autre éliminé! Et oui, cela date du siècle précédent, mais pour ma part je m’en souviens très bien, ayant eu la chance de travailler à Narbonne à cette époque. A ce propos, pour ceux qui avaient 20 ans et un peu plus en 1974, nul n’a oublié le terrible scénario de la finale cette année-là, opposant précisément le grand Béziers au grand Narbonne. J’emploie volontiers le mot « grand » parce que ces deux équipes ont marqué de leur empreinte les années 1970.

Pour mémoire l’AS Béziers c’est 6 titres de champion de France pendant cette décennie (11 en tout) et 3 Challenges Yves du Manoir, et le RC Narbonne c’est un Bouclier de Brennus (2 en tout) et 4 Challenges Yves du Manoir. Qui dit mieux dans l’histoire de notre rugby, à part le FC Lourdes des années 50 ou le Stade Toulousain ces vingt dernières années ? C’est pour cela que certains s’imaginent que fusionner ces deux clubs pourrait leur permettre une forme de résurrection…ce à quoi je ne crois absolument pas, même si on peut le regretter. Pas plus d’ailleurs que je ne crois à la possibilité de briller en Top 14 en cas de fusion entre les deux clubs basques de Bayonne et Biarritz. J’ai aussi peur que l’USA Perpignan ait du mal à se maintenir en Top 14 dans l’avenir, et plus encore le Castres Olympique. C’est une évolution irréversible, je le répète, et qu’on ne croit surtout pas que je m’en réjouisse, parce que j’ai été nourri dès mon plus jeune âge de rugbyman des exploits, racontés ou vécus, du FC de Lourdes, club aujourd’hui en Fédérale 1 après avoir été 8 fois champion de France entre 1948 et 1968.

Mais revenons à l’AS Béziers et au RC Narbonne d’antan, et faisons un retour sur une des plus belles finales de l’histoire de notre championnat en 1974, un match superbe et haletant d’un bout à l’autre, avec une ouverture du score par Béziers dès la cinquième minute (drop d’Astre) jusqu’à ce drop « assassin » de Cabrol à la toute dernière seconde du match. Drop assassin pour les Narbonnais, d’autant que ceux-ci résistaient depuis plus de vingt minutes aux assauts de plus en plus redoutables des Biterrois. Mais entre-temps, que de mouvements spectaculaires, pour le plus grand plaisir des supporters des deux camps, mais surtout pour ceux qui étaient neutres et qui appréciaient ce magnifique spectacle au Parc des Princes, où se disputait cette finale le 12 mai.

Il est vrai que sur la pelouse il y avait pas moins de 19 joueurs (Pesteil, Cantoni, Cabrol, Astre, Estève, Buonomo, Saisset, Palmié, Sénal, Martin, Paco et Vacquerin pour Béziers et Viard, Sangali, Maso, Sutra, W. Spanghero et son frère Claude, plus Hortoland) ayant obtenu un jour une ou plusieurs capes d’international, ce qui n’était pas banal pour une finale, puisque même en 1957 lors de la finale entre Lourdes et le Racing, on en avait recensé 16 (Lacaze, Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq, A. Labazuy, J. Prat, Barthe, Domec et Manterola pour le FC Lourdes, et Vannier, Marquesuzaa, Vignes, Dufau, Crauste et Mocla pour le Racing). Dans ces conditions il était normal que nous assistions à une très belle finale, comme ceux qui avaient assisté à celle de 1957 en avaient gardé un souvenir indélébile.

Déjà, avant que ne débute la rencontre, ce match entre Languedociens avait tellement suscité les passions, que l’on fit un sondage sur le résultat, celui-ci donnant une courte victoire à Béziers (51% contre 49%). Et de fait ce fut une rencontre animée jusqu’au bout, entre deux équipes très proches l’une de l’autre, avec de nombreux retournements de situation. Après le drop de Richard Astre dès le début du match, c’est Narbonne qui ouvrit son compteur à l’issue d’une attaque amorcée par Sutra, continuée par Maso qui jouait à l’ouverture, celui-ci transmettant à son centre Viard, lequel donna à l’arrière Benacloi intercalé, qui trouva W. Spanghero en relais, ce dernier envoyant le troisième ligne Belzons à l’essai. Une phase de jeu magnifique, qui permettait à Narbonne de mener 4-3 à la douzième minute, puis 7-3 grâce à une pénalité de Benacloi sanctionnant à la vingt-et-unième minute une brutalité de Vaquerin. Mais cet avantage n’allait pas durer longtemps, puisque l’ouvreur Cabrol lançait l’arrière Pesteil intercalé, lequel donnait à l’ailier Navarro pour un essai presque aussi joli que celui des Narbonnais. Ainsi, à la vingt-cinquième minute, nous en étions à 7 points partout, et cela allait durer jusqu’à la fin de la première période, où Astre ajustait son second drop (10-7 pour Béziers à la mi-temps)

Dès l’entame de la deuxième mi-temps, les Narbonnais se firent très menaçants, manquant plusieurs occasions nettes de revenir et passer devant au score. Ils le regretteront amèrement en fin de partie, même si Benacloi égalisa à la cinquante-sixième minute (10-10), et si, tout de suite après, sur une nouvelle attaque des arrières narbonnais, l’ailier Dumas marquait un magnifique essai non transformé (14-10 pour Narbonne). A ce moment chacun se disait que les Narbonnais tenaient le bon bout et allaient s’imposer, oubliant toutefois que la marque des grandes équipes est de toujours finir par l’emporter, même quand on croit l’affaire pliée. Et c’est ce qui se passa à la dernière minute, quand suite à une touche trouvée par Cabrol aux 30 mètres, Palmié détourna le ballon vers Astre qui transmit à Cabrol, joueur au sang-froid étonnant, qui tapa et réussit le drop de la victoire. Pour moins d’une minute Walter Spanghero, Jo Maso et Sutra ne seraient jamais champion de France, eux qui auraient tellement mérité ce titre pour l’ensemble de leur œuvre. Et oui, c’est aussi ça le sport, avec ses joies immenses, et ses plus cruels dénouements. Cela me fait penser irrésistiblement aux 8 secondes qui ont manqué à Laurent Fignon lors du Tour de France 1989, ou au vent qui détourna de quelques centimètres le ballon qui prenait la direction des poteaux lors du fameux Galles-France de 1966 (9-8), ce qui mit fin à la carrière internationale des Boniface.

Michel Escatafal


Castres Olympique et F.C. Grenoble, six décennies plus tard…

C.O.FCGQuand on regarde le classement du Top 14, on s’aperçoit que deux équipes classées dans les cinq premières appartiennent à un club qui a connu ses principales heures de gloire dans les années 50. Il s’agit du Castres Olympique et du Football Club de Grenoble. En disant dans les années 50 pour Castres, c’est un peu restrictif puisque Castres fut aussi champion de France en 1993, en plus de ses deux titres consécutifs en 1949 et 1950. A noter que, sans le faire exprès au moment où j’ai décidé d’écrire sur ces deux clubs, je me suis aperçu qu’en 1993, c’est face au FC Grenoble que le C.O. s’est imposé. Ces deux clubs ont aussi une autre particularité, car en plus d’avoir été parmi les seuls à avoir tiré leur épingle du jeu en pleine domination du grand F.C. Lourdes, ils sont aussi des représentants de ce que j’appelle le rugby des villes et celui des champs. Cela dit, qu’on ne se méprenne pas sur mes propos qui n’ont rien d’outrageant, mais je reste convaincu que l’ère du professionnalisme fera que l’élite du rugby sera concentrée  dans les grandes villes telles que Paris, Toulouse, Clermont-Ferrand, Lyon, Bordeaux…et Grenoble.

Pour situer le fossé entre ces deux villes ou plutôt ces deux agglomérations, l’une Castres compte à peine 60.000 habitants, et l’autre Grenoble dix fois plus (670.000). Cela étant, on a déjà vu dans le football, roi des sports collectifs professionnels, des clubs de petites villes (Auxerre, Bastia)  tenir la dragée haute à ceux des grandes villes, même si cela finit par s’arrêter un jour. Dans le cas de Castres, souhaitons que le C.O. continue encore longtemps à figurer dans la grosse élite avec le Stade Toulousain, le Racing, l’ASM, Montpellier Hérault ou Toulon, une élite à laquelle peut aspirer durablement  le FC Grenoble.

Cela dit, pour le moment le Castres Olympique, largement soutenu par son sponsor et propriétaire (Laboratoires Fabre), se maintient régulièrement parmi les meilleures équipes du Top 14 aux côtés des grosses cylindrées, comme c’était le cas à la charnière des années 40 et 50. Pour mémoire le Castres Olympique remporta son premier titre en 1949 à l’issue de deux finales contre le Stade Montois, lui aussi présent cette année en Top 14, à la différence que si Castres a de bonnes chances d’atteindre les playoffs, le Stade Montois est quasi certain de retrouver la Pro D2, malgré de très belles prestations, bien dans la ligne de sa tradition de jeu à la main, une tradition qui date plutôt des années 60 à l’époque des Boniface.

En tout cas en 1949, la première finale jouée à Toulouse (le 15 mai aux Pont-Jumeaux), précisément contre le Stade Montois, fut surtout marquée par la pluie et un terrain qui formait un véritable cloaque, éléments peu propices au beau jeu. Résultat, les 30 acteurs se séparèrent sur le score de 3 à 3 après prolongations. Une semaine plus tard, toujours dans le même stade mais cette fois avec un soleil radieux, la supériorité des Castrais fut manifeste face aux Montois emmenés par  l’ouvreur Baradat, le demi de mêlée et capitaine Darrieusecq, et un talonneur de grand talent, Pierre Pascalin, présent de nouveau en finale en 1959 contre le R.C. de France  de Crauste, Moncla et Marquesuzaa. Lors de cette seconde édition de la finale les Castrais, bénéficiant d’un pack supérieur,  permirent à leur excellente paire de demis (Torrens-Chanfreau) de mener le jeu comme ils le voulurent, avec au final une victoire indiscutable (14-3), en marquant trois essais contre un seul pour les Montois. En plus de  sa paire de demis, Castres avait la chance de disposer dans son effectif de deux joueurs internationaux de grande classe, l’ailier Maurice Siman et le troisième ligne Matheu-Cambas, qui forma avec Jean Prat et Guy Basquet, une des plus belles troisième-ligne de l’histoire du XV de France.

Les Castrais allaient conserver leur titre l’année suivante, en 1950, s’imposant en finale à Toulouse au Racing Club de France de Gérard Dufau, mais aussi des arrières internationaux que furent Dizabo, et les trois-quarts Porthault, Jeanjean, Desclaux et Cazenave. Malgré cette belle brochette de talents offensifs face à eux, les Castrais l’emportèrent (11-8) en marquant trois essais contre deux aux Parisiens. A noter qu’on assista lors de cette finale à un épisode peu courant, Desclaux, le buteur parisien, voyant sa transformation du second essai contré par un bras adverse.  Le Bouclier de Brennus était donc resté deux ans de suite sur les bords de la rivière Agout, avant de partir l’année suivante chez le voisin de Carmaux qui, à la surprise générale, pour la première finale ayant eu lieu au Stadium de Toulouse, l’emporta après prolongations sur le Stado Tarbais (14-12).

Mais revenons au Castres Olympique, pour noter que les Castrais, après diverses fortunes et infortunes, allaient de nouveau réaliser l’exploit de remporter le Bouclier de Brennus en 1993, soit quatre ans après avoir été vainqueur du championnat Pro D2 (1989). A cette époque, rares étaient ceux qui prédisaient un avenir doré au Castres Olympique, mais c’était sans compter sur l’engagement des Laboratoires Fabre, et de l’ancien président de la Ligue, Pierre-Yves Revol, qui avaient parfaitement œuvré pour reconstituer une belle équipe. Le résultat ne se fit pas attendre, puisqu’avec des joueurs comme le seconde ligne international Néo-Zélandais Garry Whetton, Alain Carminati, Thierry Lafforgue, Christophe Urios, le capitaine Francis Rui et l’actuel entraîneur Laurent Labit, cette équipe conquit de nouveau le titre. Elle l’obtint à l’issue d’un match assez pauvre techniquement, avec de nombreuses fautes sanctionnées que ne surent pas convertir les buteurs des deux équipes, mais qui est resté dans les mémoires pour une erreur d’arbitrage qui coûta le match au F.C. de Grenoble, Whetton s’étant vu accorder un essai après que le demi de mêlée isérois, Hueber, ait déjà aplati le ballon dans l’en-but.

Par la suite les Castrais allaient se maintenir parmi l’élite, restant des adversaires redoutables, plus particulièrement dans leur petit stade Pierre-Antoine (à peine 11.500 places), y compris pour les équipes se déplaçant dans le cadre de la Coupe d’Europe, à laquelle participe régulièrement le Castres Olympique. Cette année d’ailleurs les Castrais, malgré un budget ne dépassant guère les 15 millions d’euros, ont encore des chances de se qualifier pour les phases finales de la H Cup avec des joueurs talentueux comme le grand espoir à l’arrière et ex-agenais, Brice Dulin, l’ailier Marc Andreu, l’ouvreur Bernard,  le demi de mêlée Kockott (sud-africain mais susceptible de jouer en équipe de France), les troisièmes ligne Diarra, Caballero et le Sud-Africain Claasen ou encore le pilier Forestier, ce joli monde étant remarquablement coaché par les deux Laurent, Labit et Travers.

Parlons à présent du F.C. de Grenoble, dernier adversaire en finale du championnat de Castres et vice-versa. Le club alpin n’a pas le palmarès du Castres Olympique, puisque celui du F.C. de Grenoble se résume à un titre de champion en 1954 et une victoire dans feu le Challenge du Manoir  (sous sa forme de l’époque) en 1987. Néanmoins le F.C. Grenoble dispose de nombreux atouts pour devenir un des clubs phares du Top 14. D’abord il y a la population du bassin grenoblois, une des dix plus importantes dans le pays. Ensuite, les Grenoblois disposent de deux stades, comme le Stade Toulousain, l’un de 12.000 places (Stade Lesdiguières) et l’autre tout neuf de 20.000 places, construit sans doute plus pour le football que pour le rugby, sauf que le club de football  est aujourd’hui en CFA. Enfin il y a un vrai potentiel pour le rugby dans une région où les clubs sont moins nombreux que dans le Sud-Ouest, mais où la passion du rugby est intacte depuis des décennies, voire même exacerbée depuis le resserrement de l’élite.

Si j’affirme cela c’est parce que dans les années 50, le rugby était un élément clé de nombreuses petites villes, voire même de villages, alors que dans les grandes villes, les loisirs étaient beaucoup plus nombreux, y compris à Toulouse ou Bordeaux. D’ailleurs, en 1954, le championnat de France se déroulait avec une première division à 64 clubs, donc avec nombre de petits clubs, et dont la moitié était qualifiée pour les seizièmes de finale, auxquels le F.C. Grenoble a failli ne pas participer, ayant été qualifié au trente-et-unième rang. Ensuite les Grenoblois se hissèrent jusqu’en finale, en éliminant en demi-finale leurs voisins de l’US Romans (8-5), une finale où ils affrontèrent et battirent l’US Cognac qui, à la surprise générale, avait éliminé le grand Lourdes (5-3). Dans cette équipe de Grenoble on retrouvait des joueurs de plusieurs nationalités, qui préfiguraient déjà le rugby professionnel, avec quatre joueurs italiens, dont le célèbre troisième ligne Lanfranchi, un Estonien (le deuxième ligne Rein), un Polonais (le troisième ligne centre Smogor) et un Russe né à Paris (l’ailier Pliassof). A ces joueurs il fallait ajouter les demis Baqué et Liénard, sans oublier le troisième ligne Coquet, venu du basket. Ce fut, disons-le tout de suite, une finale médiocre, entre deux outsiders tout heureux d’être là. En fait la finale peut se résumer à un essai de Lanfranchi entre les poteaux, sur une échappée de Martin relayée par Coquet, contre une pénalité du centre Meynard, qui deviendra international ensuite à l’arrière.

Le F.C. de Grenoble aurait dû remporter un autre titre comme je l’ai écrit auparavant, mais l’arbitre ne disposant pas à l’époque de la vidéo, ni de l’aide des arbitres de côté, valida un essai absolument pas valable. Certains affirment qu’il a reconnu son erreur de longues années plus tard, sans doute après avoir visionné un film retraçant cet épisode. Toujours est-il que c’est le nom du C.O. qui figure au palmarès du championnat de France (en rugby on ne revient pas sur les palmarès). Autre grande ligne du F.C. Grenoble sur les palmarès, celui du Challenge Yves du Manoir 1987, où les Grenoblois dominèrent  les Agenais, demi-finalistes du championnat cette année-là, sur le score de 26 points à 7.  Enfin, la saison 1992-1993, marqua le vrai renouveau des Grenoblois avec l’arrivée aux commandes techniques de Jacques Fouroux, ancien capitaine et sélectionneur emblématique du XV de France.

Décidément cet homme s’y entendait pour permettre à une équipe d’obtenir très vite des résultats, même s’il ne partait pas de rien puisque le F.C. de Grenoble avait atteint les demi-finales la saison précédente. Et je suis à l’aise en écrivant cela, parce que je fus un de ses détracteurs comme joueur dans les années 70, lui préférant  de beaucoup le Lourdais Jean-Henri Mir ou le Biterrois Richard Astre. Il n’empêche, ce « petit Napoléon » comme certains l’avaient surnommé, avait un grand talent pour galvaniser ses équipiers ou ses joueurs. Il savait en outre s’entourer comme il l’a prouvé en arrivant à Grenoble, où il partagea les commandes de l’équipe avec Michel Ringeval, ancien demi de mêlée lourdais, ancien entraîneur de Clermont-Ferrand (deux fois finaliste du championnat), qui partageait les mêmes convictions sur le rugby. Les deux hommes en effet étaient adeptes d’un jeu basé sur une très grosse ligne d’avants, comme l’équipe de France de 1977, et les résultats ne se firent pas attendre, puisque « les Mammouths », comme on appelait les gros joueurs du pack, propulsèrent le club jusqu’en finale, contre Castres, ratant le titre sur une grossière erreur de l’arbitre, comme je l’ai déjà écrit, mais aussi et surtout à cause de l’échec répété de ses buteurs, lesquels s’y mirent à trois ( Savy et les internationaux Vélo et Hueber) pour réussir deux pénalités sur les dix accordées par l’arbitre en bonne position.

Dans cette équipe, il y avait peu de grands noms, mais l’équipe jouait avec une grande cohésion, rappelant un peu le grand Béziers de la décennie précédente. A part Vélo et Hueber derrière dont j’ai déjà cité le nom, et les avants Olivier Brouzet et Olivier Merle, internationaux connus  et reconnus, seuls les initiés connaissaient les noms des autres joueurs du pack  Tapié, Capdeville, Chaffardon, Kacala, Taofifénua  ou Landreau, lequel par la suite se fera un nom comme entraîneur d’abord au Stade Français (champion de France en 2007 avec Galthié) et ensuite à…Grenoble où il officie à ce jour. Avant cette époque, le FC Grenoble connaîtra des moments heureux et malheureux, avec l’exil des meilleurs joueurs après le départ de Fouroux en 1994, année où le club se qualifia pour les demi-finales du championnat (battu par l’AS Montferrand), cette même équipe privant les Grenoblois de finale en 1999, lesquels s’avérèrent incapables de se maintenir parmi l’élite l’année suivante.

Après une remontée en Top 14 en 2002, et une qualification pour les phases finales en 2003, ce sera de nouveau la relégation en 2005, avec une descente administrative en Fédérale 1, le club étant en faillite. Mais comme le sphinx qui renaît de ses cendres, le FC de Grenoble retrouvera les ressources nécessaires pour intégrer la Pro D2 en 2009, puis le Top 14 en 2012 en terminant à la première place du championnat de Pro D2 à l’issue de la saison 2011-2012.  L’avenir du FC Grenoble s’inscrit-il pour autant dans la grande élite du rugby français de club ? Sans doute, car le F.C. Grenoble dispose à présent de structures l’autorisant aux plus grands espoirs, avec un encadrement technique de qualité et d’excellents joueurs de nationalités très diverses, renouant ainsi avec sa tradition d’antan, même si cela est devenu la règle dans le Top 14. Parmi eux l’Argentin Tuculet (arrière), l’ailier néo-zélandais Wagaseduada, les centres sud-africains Cokke et Coetzee, l’ouvreur néo-zélandais Stewart, l’ancien troisième ligne centre toulousain Sowerby (Afrique du Sud), le deuxième ligne Hulme lui aussi sud-africain, sans oublier le pilier australien Edwards. A ces joueurs s’ajoutent quelques valeurs sûres du Top 14 comme les Français Vincent Courrent (mêlée ou ouverture) ou Nicolas Laharrague l’ouvreur international, tout cela nous donnant une équipe homogène, ayant sans doute de beaux jours devant elle. C’est tout le mal que nous souhaitons à cette place forte du rugby depuis tant d’années, où sont passés, outre les joueurs déjà cités, des gloires de notre XV national comme Jean de Gregorio, Gérard Bouguyon, Patrick Mesny, Didier Camberabero, Alain Lorieux, Sylvain Marconnet ou Vincent Clerc.

Michel Escatafal


L’A.S. Béziers, ancien « grand » du rugby français

Parmi les clubs qui ont marqué l’histoire du rugby amateur en France, il y a l’A.S. Béziers, dont les équipes ont remporté, entre 1961 et 1984, onze fois le Bouclier de Brennus. C’est même le troisième club le plus titré (11 titres) après le Stade Toulousain, recordman absolu (19 titres dont 12 depuis 1985) et le Stade Français (13 titres dont 5 entre 1998 et 2007), mais devant le S.U. Agen et le F.C. Lourdes (8 titres). En outre, tout autant que le F.C. Lourdes dans les années 50 ou le Stade Toulousain depuis une vingtaine d’années, l’A.S. Béziers a dominé les années 70 et même le début de la décennie 80 (10 de ses 11 titres furent acquis entre 1971 et 1984) autant qu’il fut possible de le faire, la seule différence se situant au niveau de l’apport à l’équipe de France.

Celui-ci, en effet, fut très faible en regard de la main mise biterroise sur le championnat, ce que de nombreux aficionados du rugby n’ont pas compris à l’époque, l’A.S. Béziers étant considérée d’abord comme une terrible machine de guerre avec son pack surpuissant, et sa paire de demis Astre-Cabrol, sans que cela soit suffisant pour laisser croire aux sélectionneurs qu’une ossature biterroise puisse s’imposer dans le Tournoi des 5 Nations, ou devant les grandes nations de l’hémisphère Sud. On ne peut d’ailleurs leur donner tort a posteriori, puisqu’en 1977, en pleine domination biterroise et avec seulement 2 joueurs de l’A.S. Béziers (Palmié et Paco), le XV de France était sur le toit du monde.

Faisons à présent un petit récapitulatif des grands moments vécus par ce club qui, par parenthèse, se débat de nos jours en queue de classement du championnat Pro D2…après être tombé en Fédérale 1, un destin que l’on peut rapprocher de celui du F.C. Lourdes, un peu meilleur toutefois, mais éloigné de celui du S.U. Agen ou du Stade Montois, autres clubs prestigieux, qui arrivent à survivre entre la Pro D2 et le Top 14.  Première chose à noter, la finale du championnat de France en 1921 qui opposait l’USA Perpignan au Stade Toulousain (5-0) eut lieu au Parc des Sports de Sauclières, précisément le stade où a évolué très longtemps  l’AS Béziers.

Cela étant, la gloire sportive du club a réellement commencé au début des années 60, très précisément le 22 mai 1960 quand l’AS Béziers perdit en finale contre le F.C. Lourdes (14-11). Rien d’infamant à cela, parce qu’à l’époque le F.C. Lourdes restait une très grande équipe, même s’il avait fallu remplacer les deux frères Prat partis à la retraite, F. Labazuy et Rancoule qui avaient changé de club (respectivementTarbes et Toulon), et Lacaze et Barthe passés à XIII…ce qui faisait beaucoup, les Lourdais ayant toutefois récupéré les Racingmen Crauste et Marquesuzaa et Roland Crancée, l’immense deuxième-ligne. Les Biterrois étaient les favoris pour le titre, parce qu’ils avaient battu les Lourdais deux fois en poule, mais en finale les rouge et bleu lourdais battirent les Biterrois, eux aussi habituellement en rouge et bleu, mais qui pour l’occasion étaient en jaune, grâce aux deux essais marqués par les Lourdais, contre un seul à Béziers.

Cette défaite sema la désolation dans les rangs héraultais, au point que le seconde ligne Gayraud, le dur des durs du pack biterrois pleura comme une madeleine, s’écriant : « C’est fini, je ne serai jamais champion de France ». Il se trompait, puisque l’année suivante (le 28 mai 1961) l’AS Béziers battit l’US Dacquoise des frères Albaladejo, Lasserre, Othats, Cassiède et Bérilhe, sur le score de 6 points à 3, à l’issue d’un match à la fois terne et violent qui contrastait hélas avec la période lourdaise que l’on venait de vivre. Il fallut un drop génial de son demi de mêlée Danos dans les dernières minutes pour départager les deux équipes. Dans cette équipe de Béziers, outre Danos et Gayraud, on citera l’arrière Dedieu (12 sélections), un arrière à l’ancienne c’est-à-dire dans le cas présent se contentant d’être parfait sur le plan de la défense individuelle et du coup de pied, Lucien Rogé (16 sélections), trois-quart aile à la classe folle qui aurait fait une grande carrière à Lourdes dans un cadre plus propice à l’offensive, et les avants entraînés par un expert reconnu à l’époque, Barthès, parmi lesquels on citera les troisièmes ligne Arnal et Rondi, le deuxième ligne Salas et le pilier Raoul Barrière, international lors de la tournée en Afrique du Sud (1958), qui allait remplacer Barthès en 1968, comme entraîneur du club.

En attendant l’ASB sera de nouveau en finale du championnat l’année qui suivit son premier titre, le 27 mai 1962 à Toulouse, contre le SU Agen qui l’emporta 14-11, à l’issue d’une finale qui réconcilia tous les amoureux du rugby, y compris les journalistes britanniques qui avaient fait le déplacement. Les finales, les Bitérrois commençaient à s’y habituer, puisqu’en 1964 ils affrontaient la Section Paloise pour s’attribuer de nouveau le Bouclier de Brennus. Mais là il n’y eut guère de match, et l’AS Béziers s’inclina lourdement (14-0) face à Moncla et ses copains, notamment Piqué et Capdouze, et dans le pack, Saux et Etcheverry. C’était presque le chant du cygne de ce qui restait de la génération Danos-Dedieu, et si je dis presque c’est parce que l’AS Béziers prit sa revanche quelques jours plus tard sur ces mêmes Palois dans la finale du Challenge du Manoir, qui était l’équivalent à l’époque de la Coupe de France dans le football.

Mais très vite une nouvelle génération d’une qualité et plus encore d’une densité exceptionnelle allait se révéler, et ce dès 1971 contre le RC Toulon de Gruarin et des frères Herrero, premier titre de champion de France de cette génération, avec Cantoni à l’arrière, Lavagne, Navarro, Sarda et Séguier en trois-quart, la paire de demis Astre-Cabrol, plus devant Christian Pesteil, Buonomo, Saisset, Estève, Sénal Hortoland, Lubrano et Vaquerin.  Nombre de ces joueurs allaient en effet marquer la décennie 1970, notamment Cantoni l’arrière feu-follet, Cabrol et Astre qui formèrent une paire de demis incomparable sur le plan national, les avants Estève, Saisset et Vaquerin, auxquels étaient venus s’ajouter un peu plus tard J.P. Pesteil chez les trois-quarts et devant Palmié, Martin et Paco. En 1971, l’ASB l’emporta à Bordeaux (15-9) contre Toulon après prolongations, les Biterrois ayant été sauvé de la défaite par un exploit de Cantoni peu avant la fin du temps règlementaire. L’année suivante ils confirmèrent leur emprise sur le rugby français contre le CA Brive (9-0), puis de nouveau en 1974 contre le R.C. Narbonne (16-14), dans un derby qui fit énormément de bruit, avec un drop de Cabrol à la dernière minute suite à une prise de balle en touche de Palmié, ce qui empêchera deux des plus grands noms du rugby français, Walter Spanghero et Jo Maso, d’être (au moins une fois) champion de France. Un nouveau titre qui sera confirmé l’année suivante contre Brive de nouveau (13-12), à l’issue d’une finale qui tint les spectateurs en haleine jusqu’au bout.

En 1976, l’AS Béziers fut battue par Agen en finale (13-10), mais l’emporta de nouveau en 1977 contre l’USA Perpignan (12-4), grâce à un essai de Richard Astre, et deux pénalités et une transformation de Cabrol, que l’on appellera plus tard « Monsieur Finale » tellement il faisait montre d’une remarquable régularité dans ce type de match. Et comme il faut toujours choisir une rencontre référence dans une période aussi faste, et bien je choisirais la finale de 1978,  gagnée contre l’AS Montferrand de Droitecourt, Dubertrand, Romeu, Cristina et Gasparotto. Cette finale, les Biterrois l’emportèrent sur le score de 31 points à 9 contre des Montferrandais qui, pourtant, avaient réalisé un excellent match. Jamais les Biterrois n’ont semblé plus maître de leur sujet que ce jour-là, marquant 5 essais contre un seul à Montferrand. Un vrai chef d’œuvre pour la dernière finale de la paire Cabrol-Astre !

Mais le départ de sa charnière vedette, ainsi que du troisième ligne Olivier Saisset, n’allait pas empêcher l’AS Béziers de remporter de nouveau le titre en 1980, contre le club qui allait lui succéder peu après à la tête du rugby français, le Stade Toulousain. Le club biterrois l’emporta de justesse (10-6) à l’issue d’un très beau match que les Héraultais ont quand même dominé, marquant deux essais contre aucun au Stade Toulousain, qui comptait dans ses rangs des joueurs comme Rives et Skrela en troisième ligne, mais aussi G. Martinez le demi de mêlée, Gabernet l’arrière et les trois-quarts aile Harize…et Guy Novès. Une année plus tard, 1981, les vieux guerriers biterrois battront nettement (22-13) en finale une valeureuse équipe de Bagnères, où la classe d’Aguirre et de Bertranne fut insuffisante pour compenser l’énorme supériorité du pack biterrois sur celui du Stade Bagnérais.

En 1983, l’AS Béziers, qui avait de moins en moins de ressemblance avec celle que l’on avait découverte une dizaine d’années auparavant, remportait le titre en battant le R.R.C. Nice (14-6), dans une finale cent pour cent méditerranéenne. Les Biterrois dominèrent assez facilement la rencontre grâce à leur paquet d’avants, marquant deux essais par Vachier et Escande, les demis qui avaient succédé à Astre et Cabrol. Cette équipe commandée par Lacans, grand espoir de notre rugby trop tôt disparu, qui avait perdu la quasi-totalité des éléments qui lui avaient permis de dominer le rugby français depuis 1971 (seuls restaient les inamovibles Palmié, Martin et Vaquerin), allait s’emparer à nouveau du Bouclier de Brennus l’année suivante (26 mai 1984) en battant Agen en finale sur le score de 21-21, les deux équipes étant départagées par une épreuve de tirs au but, ce qui fit entrer cette finale dans l’histoire. Elle aurait d’ailleurs mérité d’y entrer plutôt par la qualité de la rencontre entre deux équipes qui nous gratifièrent d’attaques de très bonne facture, les arrières agenais (Bérot, Sella, Mothe et Lavigne) trouvant à qui parler avec ceux de l’AS Béziers (Fabre, Joguet, Fort et Médina). Hélas pour les Biterrois, ce titre arraché dans ces conditions exceptionnelles sera le dernier d’une longue série, avant que peu à peu cette merveilleuse épopée pour les supporters biterrois se dilue dans une nuit de plus en plus profonde au fil du temps.

Michel Escatafal


La plus belle histoire d’amour du rugby français : J. Prat et le F.C. Lourdes

Quelle est le lien qui unit le F.C. Lourdes des années 50 et le Stade Toulousain depuis l’avènement du rugby professionnel ? Réponse, leur domination sur le rugby français. Je serais même tenté de dire la domination du F.C. Lourdes sur ce que j’appellerais le « rugby des champs » et celle du Stade Toulousain sur le « rugby des villes ». Si j’emploie ces expressions à propos du rugby, c’est parce que dans le rugby professionnel il y a les clubs des grandes villes qui écrasent la concurrence…et les clubs des petites villes (Brive, Agen, La Rochelle…) qui ressemblent encore un peu aux clubs de l’époque amateur. Ces derniers ont des budgets infiniment inférieurs à ceux des grosses écuries, et cela évidemment se voit en termes de résultats, même si les gros clubs sont « pillés » une partie de l’hiver ou cet automne avec la Coupe du Monde, par l’équipe de France. Cela étant le phénomène existait déjà à l’époque du rugby amateur, et j’y reviendrai.

Aujourd’hui  je vais donc parler du F.C. Lourdes à travers son joueur emblématique, Jean Prat. Dans toute grande équipe, quel que soit le sport, il y a toujours un joueur que l’on fait ressortir au milieu des autres qui, très souvent, sont quasiment aussi forts que lui mais qui n’ont pas la même influence. A Lourdes donc, après-guerre, le symbole de ce club fut un joueur né le 1er août 1923 de parents agriculteurs, dont la ferme jouxtait le stade. Mieux même, le terrain où allait s’illustrer Jean Prat appartenait à l’origine à ses parents, avant que le club ne l’achète en 1928. Quelle coïncidence, d’autant que Prat signifie « pré » en occitan ! Il était donc fatal que le jeune Jean Prat finisse par franchir le portillon d’un  stade si près de chez lui. Et comme par hasard, l’endroit préféré du gamin pour voir évoluer les joueurs de l’équipe première, les jours d’entraînement, se situait sous les poteaux. En fait c’était le meilleur endroit pour récupérer les ballons qui trainaient au-delà des limites du terrain…et le moyen idéal pour s’accoutumer à attraper un ballon aux rebonds capricieux.

Cet apprentissage forcé avec le maniement du ballon, à la main comme au pied, fut sans doute pour beaucoup dans la grande maîtrise technique qui habita Jean Prat tout au long de sa carrière. Il récupéra même un de ces ballons ovales diaboliques, parce que son père l’avait trouvé dans son jardin  derrière les gradins du stade. Un vieux ballon aux coutures usées et au cuir labouré qui était devenu hors d’usage pour les entraînements des « grands ». Ce ballon allait tellement faire le bonheur du petit  Jean Prat que son père dut lui confisquer à maintes reprises pour qu’il ne néglige pas trop ses devoirs scolaires. En fait le père ne risquait pas grand-chose, car si le jeune garçon était doué pour le rugby, il se débrouillait très bien à l’école, puis ensuite au collège, puisqu’il obtint sans retard son brevet élémentaire, un diplôme qui n’existe plus depuis longtemps, mais qui permettait autrefois d’enseigner. Et pour bien montrer que le jeune homme avait tous les dons, c’était aussi un très bon clarinettiste de l’harmonie municipale.

Mais quand même Jean Prat était plus doué pour le rugby que pour tout le reste puisqu’à 15 ans, en 1938, un certain Brandan, qui était à la fois pilier ou talonneur du F.C. Lourdes mais aussi concierge du stade, donc voisin de ses parents, demande à sa mère l’autorisation d’emmener « Jeannot » à Soustons, parce qu’on avait besoin de lui.  Sentant l’inquiétude de la mère du prodige, Brandan ajoute : «Soyez rassurée. Nous le ménagerons, je vous le promets. Il jouera à l’arrière ». Et c’est ainsi que Jean Prat débuta dans le XV fanion du F.C. Lourdes à moins de 15 ans…alors qu’il n’avait pas de licence enregistrée à la F.F.R., parce qu’il fallait avoir 15 ans révolus pour en obtenir une, mais comme il s’agissait d’une rencontre amicale il n’y avait pas de problème. En tout cas les entraîneurs et les dirigeants du club ne cachaient pas leur bonheur d’avoir récupéré un tel joyau du rugby. Il faut aussi préciser qu’à cette époque le F.C. Lourdais opérait en division d’honneur, et qu’il allait monter en division d’excellence à la fin de la saison. Cela dit Jean Prat allait se souvenir toute sa vie de cette année 1938, comme il se souviendra de l’année 1948, et plus encore peut-être de 1958. Bref, tous les dix ans, il allait se passer un évènement exceptionnel pour ce joueur hors-normes.

Mais avant de se projeter aussi loin, il y eut d’abord la guerre où le rugby passait après tout le reste, ce qui incita Jean Prat à faire aussi souvent qu’il pouvait de l’athlétisme, et notamment du cross. Il courut même le championnat national des juniors où il arriva vingt-deuxième. Certes il eut préféré jouer au rugby, mais le cross lui avait donné le goût de courir en solitaire sur les coteaux autour de Lourdes.  Et puis, la fin de la guerre approchant, le F.C Lourdes allait se reconstituer sous la présidence d’un homme qui allait marquer à jamais le F.C. Lourdes et le rugby français, Antoine Beguère, au point de donner son nom au stade où jouait le club.

Et de fait le F.C. Lourdes allait très vite devenir un club habitué aux phases finales du championnat, avec deux accessions à la finale en 1945 et 1946, mais aussi deux défaites respectivement face au S.U. Agenais (7-3) et à la Section Paloise (11-0). Ces deux finales perdues allaient modifier profondément l’approche du jeu lourdais, car Jean Prat considérait que le jeu proposé par les Lourdais était beaucoup trop restrictif. Il voulait que le F.C. Lourdes jouât comme l’équipe de France dont il était devenu une des figures marquantes. Cette équipe de France en effet, avec les Dauger, Junquas et autre Desclaux, évoluait avec une sorte d’allégresse collective bien loin du jeu pratiqué par Lourdes jusque-là.  Cela nécessitait une grande purge dont les frères Soro firent les frais, alors précisément que les combinaisons du pack s’articulaient autour d’eux. Chacun savait que la transition ne serait pas facile, mais Bordes l’entraîneur comme Jean Prat savaient que l’avènement du grand F. C. Lourdes était proche. La saison 1947-1948 allait le prouver.

Cette saison devait être celle de la consécration avec de jeunes attaquants très prometteurs et un pack toujours très solide, dont la mêlée enfonça celle du R.C. Toulon. Dix après ses débuts en équipe première, Jean Prat devenait champion de France en compagnie de son frère qui, à l’époque, jouait arrière. Cependant la suprématie lourdaise sur notre rugby mettait un certain temps à se confirmer, et il fallut attendre l’année 1952 pour que les Lourdais soulèvent de nouveau le Bouclier de Brennus contre l’USAP (20-11). Pourquoi tant de temps entre le premier et le second titre ? Parce qu’il fallait que la nouvelle génération arrive à maturité. Cette nouvelle génération c’était la deuxième ligne Guinle et Lafont, c’était aussi le formidable troisième ligne Henri Domec,  mais aussi la charnière composée des frères Labazuy, et une paire de centres qui allait émerveiller la planète rugby en France et ailleurs pendant toute la décennie cinquante, composée de Maurice Prat et Roger Martine, reléguant à l’aile un des pionniers du changement de stratégie lourdais vers un rugby plus complet, Jean Estrade.

C’était le vrai début de la domination lourdaise jusqu’en 1960. L’année suivante, en 1953, c’est le Stade Montois qui tombera sous les assauts lourdais (21-16) avec cinq dernières minutes hallucinantes où les Lourdais, pourtant dominés devant et menés 11-16, allaient renverser la vapeur en marquant deux essais, tous deux transformés par Jean Prat, ce qui me permet de préciser que Jean Prat était aussi un excellent buteur, ayant marqué notamment nombre de drop goals au cours de sa longue carrière. Personne n’oubliera ce somptueux final ! En revanche les deux années suivantes furent plutôt décevantes, du moins pour un club qui venait de remporter trois titres en cinq ans. Cela dit, en 1954, les Lourdais furent éliminés en demi-finale par une surprenante équipe de l’US Cognac, emmenée par le pilier international René Biénes,  pour un seul  point (21-20). Et encore les Cognaçais ne durent leur salut et leur accession à la finale qu’à la transformation manquée par A. Labazuy d’un essai marqué par Roger Martine à la dernière minute de jeu.

En 1955, les Lourdais étaient de nouveau en finale du championnat (à Bordeaux) contre l’USA Perpignan, qui réalisa ce jour-là un match d’une vaillance inouïe, qui avait brisé la merveilleuse technique lourdaise. Et pourtant les Lourdais menaient 6-0 après vingt minutes de jeu, dont un drop de 40 m de Jean Prat. Il faut dire aussi que l’USAP disposait d’excellents joueurs devant  (Sanac, Roucariès), mais aussi derrière avec les demis Gauby et Serre, sans oublier le centre Monié et l’ailier Torreilles. Enfin on ne serait pas complet si l’on ne tenait pas compte des fatigues ou blessures (Domec, Maurice Prat, Martine) dues en 1954 et 1955 à l’apport du F.C. Lourdes à l’équipe de France.

En revanche en 1956, 1957 et 1958, les Lourdais allaient se révéler irrésistibles. Et pour devenir champion de France, ils allaient démontrer qu’ils étaient capables de jouer comme ils le voulaient et en fonction de l’adversaire. En 1956, en finale du championnat à Toulouse, privé de leur meilleur attaquant, Roger Martine, opéré de l’épaule, le F.C. Lourdes offrit à l’équipe de Dax une extraordinaire leçon de réalisme en prenant à leur propre jeu des Dacquois, qui voulurent imposer d’entrée une terrible épreuve de force avec leurs avants surpuissants, notamment Berilhe, Lasserre ou Lapique.  Hélas pour les Landais, en moins de dix minutes, entre la vingt-cinquième et la trente-sixième  minute, ils encaissèrent deux drops de Jean Prat, et un essai de Tarricq.  Tout était consommé, et entre les coups de pied manqués de Pierre Albaladejo et l’impuissance générale de leurs avants, les Dacquois allaient subir une cinglante défaite sur le score sans appel de 20 points à zéro.

Un an après les Lourdais étaient de nouveau en finale, mais contre un adversaire d’un autre calibre, le R.C. de France qui, suite à la blessure à la tête (cuir chevelu) de son talonneur (Labèque) peu avant la mi-temps, bénéficia de l’appui total du public. Un public qui assistait à un match extraordinaire entre les deux meilleures équipes du moment. Le match fut d’autant plus intense que les Lourdais durent faire face en seconde mi-temps à la blessure à la cheville d’Antoine Labazuy, qui ne joua plus que les utilités comme deuxième arrière, ce qui obligea J. Prat à jouer centre et Martine ouvreur. Heureusement pour les Lourdais, Martine à l’ouverture égalait Martine au centre, et sur une merveilleuse percée de ce même Martine, Rancoule allait aplatir l’essai de la victoire, transformé par l’arrière Papillon Lacaze. Le Racing s’inclinait finalement 16-13, à l’issue d’une partie mémorable par sa beauté et son intensité.

Mais le summum fut atteint l’année suivante contre le S.C. Mazamet. Cette finale de 1958, voyait s’affronter deux équipes que tout opposait…à commencer par leurs deux capitaines, les deux plus grands qu’ait connus le XV de France dans son histoire passée et récente. D’un côté Jean Prat, l’homme aux 51 sélections (recordman à l’époque), l’homme qui commandait le XV de France en mars 1955 quand l’équipe de France fut privé de grand chelem par le XV du Pays de Galles (partageant la première place du tournoi), mais aussi l’homme que les Britanniques avaient surnommé « Monsieur Rugby », contre celui que l’on commençait à appeler le « Docteur Pack », Lucien Mias, qui allait conduire l’équipe de France à son plus grand exploit en Afrique du Sud quelques semaines plus tard, et qui allait remporter seule le Tournoi 1959, ce qui constituait une première.

En écrivant cela, tout était dit à propos de l’avant-match. En revanche de match il n’y eut point ou presque, tellement les coéquipiers lourdais de Lucien Mias en équipe de France furent brillants, au point d’infliger à Mazamet une défaite lourde (25-8) et même humiliante si l’on juge par la réaction de Lucien Mias, sortant des vestiaires comme un diable de sa boîte au milieu d’un groupe de supporters, pour apostropher Jean Prat en s’écriant : « Toi, ce n’est pas Monsieur Rugby qu’on devrait t’appeler. Tu es Monsieur Anti-Rugby » ! C’était une réflexion aussi insultante qu’idiote de la part du docteur Mias, mais la réplique de Jean Prat ne fut pas plus intelligente, celui-ci répliquant en disant : « Et toi quand on t’enlève ta grande gueule il ne reste plus rien» ! 

Là, pour le coup, il y avait match nul…de nullité, car Jean Prat était tellement fort qu’il pouvait dignement être considéré comme un « Monsieur Rugby », et Lucien Mias allait prouver en Afrique du Sud en juillet et août qu’il était aux dires de la presse sud-africaine « le plus grand avant de rugby qu’on ait jamais vu en Afrique du Sud ».  Et en matière de jeu d’avants, on s’y connaît au pays des Springboks ! Fermons la parenthèse pour dire que ce titre remporté en 1958 par le F.C. Lourdes était en quelque sorte le chant du cygne de cette formidable armada* lourdaise commandée par Jean Prat. L’année suivante cette équipe lourdaise sera lourdement étrillée par le Racing en demi-finale (19-3), et ce sera le dernier match de championnat de Jean Prat.

La boucle était bouclée pour lui avec son club, lequel sera de nouveau champion en 1960, avec une équipe en partie renouvelée où subsistaient toutefois Martine, Tarricq, A. Labazuy dans les lignes arrières, plus six joueurs  du pack de la finale de 1958, Crancée et Crauste remplaçant respectivement Barthe (parti jouer à XIII) et Jean Prat. Enfin en 1968, le F.C. Lourdes remportera son dernier titre avec des joueurs comme Gachassin, Arnaudet, Masseboeuf ou encore Hauser, le gendre de Jean Prat, cette équipe étant commandée par Michel Crauste, et entraînée par Roger Martine. Cette fois la boucle était bouclée pour le F.C. Lourdes, club qui nous aura fait vivre pendant une vingtaine d’années les plus pages de notre rugby de club jusqu’à l’avènement du grand Stade Toulousain de Guy Novès. Curieusement, si on fait le résumé de cette époque, on retrouve toujours des années exceptionnelles se terminant par le chiffre huit : 1938, premier match de Jean Prat en équipe première, 1948, premier Bouclier de Brennus, 1958, sans doute le titre le plus accompli, et 1968, le dernier Bouclier. Et en parlant du Stade Toulousain, on pourrait presque dire, que la saison de l’équipe championne de France 2008 fut peut-être la plus accomplie, comme pour mieux entretenir cette filiation dans l’excellence.

Un dernier mot enfin, pour noter que Jean Prat disputa 51 matches avec le XV de France du 1er janvier 1945 au 10 avril 1955, qu’il fut capitaine 16 fois entre le 10 janvier 1953 et 23 mars 1955, et que pendant son capitanat l’équipe de France avait battu pour la première fois les Néo-Zélandais (1954), et avait remporté le Tournoi des Cinq Nations en 1954 et 1955. Pendant sa période d’international, Jean Prat a inscrit 149 points avec le XV tricolore, extraordinaire performance pour un avant. Enfin, pour mémoire, il fut six fois champion de France avec le F.C. Lourdes (1948, 1952, 1953, 1956, 1957 et 1958), plus deux fois vainqueur de la Coupe de France (1945 et 1946), et trois fois  victorieux du Challenge du Manoir qui avait remplacé la Coupe de France.

Bref, il avait bien mérité son surnom de « Monsieur Rugby », ce dont Lucien Mias convenait volontiers en secret. On aurait aussi pu le surnommer « Grand Chef » tellement il voulait qu’on respectât les consignes sur un terrain, au point de gifler son frère en plein match parce qu’il avait coûté une pénalité en gardant un ballon à terre. On aurait pu aussi l’appeler « le Professeur » parce qu’il cherchait perpétuellement la perfection pour lui et son équipe, au point d’imposer à l’entraînement des heures et des heures à répéter les gestes de base du rugby, la passe par exemple.  Il a rejoint le paradis des rugbymen le 25 février 2005, et gageons qu’avec ses vieux copains lourdais disparus, ils doivent discuter de passes croisées ou de mêlées enfoncées comme sur les près de France et d’ailleurs qu’ils ont foulés ensemble.

Michel Escatafal

*L’équipe de la finale de 1958 était ainsi composée : P. Lacaze ; Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq ; A. Labazuy, F. Labazuy ; Domec, Barthe, J. Prat ; Guinle, Lafont ; Taillantou, Deslus, Manterola.