ASB-RCN : la fusion de deux anciens meilleurs ennemis

RCN-ASBParmi les grands clubs du rugby amateur il y en a deux qui figurent en toute première ligne, l’AS Béziers et le RC Narbonne. Hélas pour les nostalgiques, ces deux entités ont aujourd’hui pratiquement disparu de la circulation, c’est-à-dire qu’on ne parle plus d’elles que pour annoncer des mauvaises nouvelles. Déjà leur incapacité à remonter en Top 14, faute de disposer des moyens nécessaires pour survivre dans le rugby professionnel. Certes ils sont en ProD2, et dans le cas de Narbonne ils sont encore quatrièmes (Béziers onzième), mais que vaut la ProD2 par rapport aux meilleurs clubs de l’élite ? Et oui, comme je l’ai écrit sur ce site (Le rugby pro ne peut exister que dans les grandes villes) il y a deux ans, c’est une évolution irréversible dans le monde du rugby, où seuls les clubs des villes ou agglomérations importantes disposeront des moyens de se maintenir au sommet de la pyramide, avant sans doute de voir notre championnat devenir une compétition avec des franchises, sans montée et descente. Des franchises où les plus riches seront toujours devant ceux qui le sont moins : c’est la dure loi du professionnalisme. On peut le regretter, mais c’est ainsi, même si cela fait très mal au cœur, pour les plus anciens, de voir le FC Lourdes, le SU Agenais, le Stade Montois, l’AS Béziers, le RC Narbonne, et à présent le Biarritz Olympique s’enfoncer dans l’oubli.

Certains affirment que pour essayer de contrecarrer cette évolution il faut que les clubs fusionnent, surtout s’ils sont voisins, mais cette solution n’est qu’un pis-aller temporaire, d’autant que deux clubs issus de deux petites villes ne disposeront jamais des moyens d’un club représentant une grande cité. C’est ce qu’ont essayé de faire l’Aviron Bayonnais et le Biarritz Olympique, et c’est ce que veulent faire le RC Narbonne et l’AS Béziers, autrefois ennemis héréditaires de deux villes séparées de 28 petits kilomètres. Qu’il est loin le temps où, au moment des phases finales, les supporters des deux clubs allaient se chambrer à coups de klaxons si l’un était qualifié et l’autre éliminé! Et oui, cela date du siècle précédent, mais pour ma part je m’en souviens très bien, ayant eu la chance de travailler à Narbonne à cette époque. A ce propos, pour ceux qui avaient 20 ans et un peu plus en 1974, nul n’a oublié le terrible scénario de la finale cette année-là, opposant précisément le grand Béziers au grand Narbonne. J’emploie volontiers le mot « grand » parce que ces deux équipes ont marqué de leur empreinte les années 1970.

Pour mémoire l’AS Béziers c’est 6 titres de champion de France pendant cette décennie (11 en tout) et 3 Challenges Yves du Manoir, et le RC Narbonne c’est un Bouclier de Brennus (2 en tout) et 4 Challenges Yves du Manoir. Qui dit mieux dans l’histoire de notre rugby, à part le FC Lourdes des années 50 ou le Stade Toulousain ces vingt dernières années ? C’est pour cela que certains s’imaginent que fusionner ces deux clubs pourrait leur permettre une forme de résurrection…ce à quoi je ne crois absolument pas, même si on peut le regretter. Pas plus d’ailleurs que je ne crois à la possibilité de briller en Top 14 en cas de fusion entre les deux clubs basques de Bayonne et Biarritz. J’ai aussi peur que l’USA Perpignan ait du mal à se maintenir en Top 14 dans l’avenir, et plus encore le Castres Olympique. C’est une évolution irréversible, je le répète, et qu’on ne croit surtout pas que je m’en réjouisse, parce que j’ai été nourri dès mon plus jeune âge de rugbyman des exploits, racontés ou vécus, du FC de Lourdes, club aujourd’hui en Fédérale 1 après avoir été 8 fois champion de France entre 1948 et 1968.

Mais revenons à l’AS Béziers et au RC Narbonne d’antan, et faisons un retour sur une des plus belles finales de l’histoire de notre championnat en 1974, un match superbe et haletant d’un bout à l’autre, avec une ouverture du score par Béziers dès la cinquième minute (drop d’Astre) jusqu’à ce drop « assassin » de Cabrol à la toute dernière seconde du match. Drop assassin pour les Narbonnais, d’autant que ceux-ci résistaient depuis plus de vingt minutes aux assauts de plus en plus redoutables des Biterrois. Mais entre-temps, que de mouvements spectaculaires, pour le plus grand plaisir des supporters des deux camps, mais surtout pour ceux qui étaient neutres et qui appréciaient ce magnifique spectacle au Parc des Princes, où se disputait cette finale le 12 mai.

Il est vrai que sur la pelouse il y avait pas moins de 19 joueurs (Pesteil, Cantoni, Cabrol, Astre, Estève, Buonomo, Saisset, Palmié, Sénal, Martin, Paco et Vacquerin pour Béziers et Viard, Sangali, Maso, Sutra, W. Spanghero et son frère Claude, plus Hortoland) ayant obtenu un jour une ou plusieurs capes d’international, ce qui n’était pas banal pour une finale, puisque même en 1957 lors de la finale entre Lourdes et le Racing, on en avait recensé 16 (Lacaze, Rancoule, Martine, M. Prat, Tarricq, A. Labazuy, J. Prat, Barthe, Domec et Manterola pour le FC Lourdes, et Vannier, Marquesuzaa, Vignes, Dufau, Crauste et Mocla pour le Racing). Dans ces conditions il était normal que nous assistions à une très belle finale, comme ceux qui avaient assisté à celle de 1957 en avaient gardé un souvenir indélébile.

Déjà, avant que ne débute la rencontre, ce match entre Languedociens avait tellement suscité les passions, que l’on fit un sondage sur le résultat, celui-ci donnant une courte victoire à Béziers (51% contre 49%). Et de fait ce fut une rencontre animée jusqu’au bout, entre deux équipes très proches l’une de l’autre, avec de nombreux retournements de situation. Après le drop de Richard Astre dès le début du match, c’est Narbonne qui ouvrit son compteur à l’issue d’une attaque amorcée par Sutra, continuée par Maso qui jouait à l’ouverture, celui-ci transmettant à son centre Viard, lequel donna à l’arrière Benacloi intercalé, qui trouva W. Spanghero en relais, ce dernier envoyant le troisième ligne Belzons à l’essai. Une phase de jeu magnifique, qui permettait à Narbonne de mener 4-3 à la douzième minute, puis 7-3 grâce à une pénalité de Benacloi sanctionnant à la vingt-et-unième minute une brutalité de Vaquerin. Mais cet avantage n’allait pas durer longtemps, puisque l’ouvreur Cabrol lançait l’arrière Pesteil intercalé, lequel donnait à l’ailier Navarro pour un essai presque aussi joli que celui des Narbonnais. Ainsi, à la vingt-cinquième minute, nous en étions à 7 points partout, et cela allait durer jusqu’à la fin de la première période, où Astre ajustait son second drop (10-7 pour Béziers à la mi-temps)

Dès l’entame de la deuxième mi-temps, les Narbonnais se firent très menaçants, manquant plusieurs occasions nettes de revenir et passer devant au score. Ils le regretteront amèrement en fin de partie, même si Benacloi égalisa à la cinquante-sixième minute (10-10), et si, tout de suite après, sur une nouvelle attaque des arrières narbonnais, l’ailier Dumas marquait un magnifique essai non transformé (14-10 pour Narbonne). A ce moment chacun se disait que les Narbonnais tenaient le bon bout et allaient s’imposer, oubliant toutefois que la marque des grandes équipes est de toujours finir par l’emporter, même quand on croit l’affaire pliée. Et c’est ce qui se passa à la dernière minute, quand suite à une touche trouvée par Cabrol aux 30 mètres, Palmié détourna le ballon vers Astre qui transmit à Cabrol, joueur au sang-froid étonnant, qui tapa et réussit le drop de la victoire. Pour moins d’une minute Walter Spanghero, Jo Maso et Sutra ne seraient jamais champion de France, eux qui auraient tellement mérité ce titre pour l’ensemble de leur œuvre. Et oui, c’est aussi ça le sport, avec ses joies immenses, et ses plus cruels dénouements. Cela me fait penser irrésistiblement aux 8 secondes qui ont manqué à Laurent Fignon lors du Tour de France 1989, ou au vent qui détourna de quelques centimètres le ballon qui prenait la direction des poteaux lors du fameux Galles-France de 1966 (9-8), ce qui mit fin à la carrière internationale des Boniface.

Michel Escatafal


Gauchers de génie dans le sport – partie 2 (rugby)

Je vais aborder à présent  un sport où les gauchers ont une influence d’autant plus importante sur le jeu, que les points marqués le sont toujours très souvent avec les pieds. Il s’agit évidemment du rugby. Ceux que j’ai choisis, un peu par hasard, me font penser à certains moments bien particuliers de ce jeu, que nous sommes très nombreux en France à aimer avec passion. Pour commencer je veux évoquer Michel Vannier (photo), un joueur très controversé à l’époque, qui fait resurgir des souvenirs à la fois heureux et douloureux. Heureux grâce aux victoires du XV de France, auxquelles il a largement contribué avec ses mains et son pied gauche, douloureux en raison d’une vilaine blessure qui l’a éloigné des terrains pendant un an, après avoir risqué l’amputation.

Tout d’abord il faut préciser que Michel Vannier était déjà un cas avant même qu’il ne fût connu, parce qu’il était né à Etain dans la Meuse, un département où rares sont les joueurs de rugby passés à la postérité. Cela dit, Vannier était un joueur extrêmement doué, comme en témoigne le fait qu’il ait été lauréat du Concours national du jeune rugbyman, avant de devenir international juniors dans la même équipe qu’André Haget, Vincent Cantoni, André Save et Jean Barthe, qui furent par la suite internationaux à XV et à XIII. Comme en témoigne aussi le qu’il ait été international militaire d’athlétisme sur 100m et 200m, ce qui explique son extrême rapidité. Mais c’était aussi un remarquable buteur, ayant marqué avec son pied gauche plus de 180 points pour l’Equipe de France. Les plus anciens ont encore en mémoire ce formidable coup de botte qui lui permettait  de passer des drops de 50 mètres et de s’en servir pour dégager son camp et soulager son équipe.

Bref, un très grand arrière comme le rugby français n’en a peut-être jamais eu d’aussi complet, même s’il fut très critiqué chez nous alors qu’il était unanimement apprécié par les Britanniques, lesquels le considéraient comme le meilleur arrière du monde! Dommage qu’il ait perdu presque deux ans de rugby au plus haut niveau, ayant été blessé gravement lors de la tournée en Afrique du Sud en 1958, victime de son courage qui lui valut une rupture des ligaments de son genou droit, l’action dans laquelle il subit sa blessure ayant permis à son équipe d’éviter un essai. Après une longue rééducation, Brin d’Osier, comme on l’appelera plus tard, réintègra naturellement le XV de France (en 1960). Et, à l’occasion d’un fameux France-Afrique du Sud en février 1961, il réalisa une prestation qui lui valut d’être porté en triomphe et de recueillir l’admiration de ses adversaires. Ce chef d’oeuvre avait d’autant plus de valeur pour lui, que c’est contre des Sud-Africains ( Natal) qu’il fut victime de sa grave blessure à Springs.

A peu près à la même époque, je veux aussi évoquer un autre arrière encore plus oublié que Vannier…parce qu’il était roumain. Il s’appelle Alexandru Penciu, et aurait sans aucun doute fait une belle carrière au niveau international s’il était né dans un grand pays de rugby, une carrière qu’il acheva en 1974 à l’âge de 41 ans, après être devenu un joueur légendaire de l’équipe de Roumanie. Même si sa réputation n’a pas l’éclat qu’elle aurait mérité, en raison du peu de contacts internationaux que son équipe nationale entretenait avec les grandes nations du rugby, elle a quand même traversé les frontières de son pays, grâce  aux matches que l’équipe de Roumanie jouait chaque année contre le XV de France. En 1960, par exemple, alors que le XV de France était tout auréolé de son tournoi victorieux, les Roumains lui infligèrent une cruelle défaite (11-5) à Bucarest, en grande partie à cause du pied de Penciu qui réussit deux drops et une transformation.

Il n’avait pas les dons de Vannier, mais c’était un remarquable arrière quand même, assez rapide  pour qu’on lui confiât un certain temps le rôle d’ailier, et de surcroît excellent buteur. D’ailleurs, c’est sur une pénalité de Penciu que la Roumanie battit de nouveau l’équipe de France le 11 novembre 1962. L’année d’après, le 15 décembre 1963, ce même Penciu réussit le drop qui permit à l’équipe de Roumanie d’arracher le match nul au XV de France. Un peu plus tard il deviendra le capitaine de cette équipe roumaine que le XV de France battra 8-3 en novembre 1965. Il opèrera au poste d’ailier, face à Darrouy en novembre 1966 à Bucarest (9-3 pour la France), marquant de nouveau les points roumains sur pénalité.  L’année suivante, en décembre 1967, ayant retrouvé son poste d’arrière, il inscrira les trois points de son équipe grâce à une pénalité, insuffisants toutefois pour empêcher la défaite de son pays (11-3). Ce sera la dernière fois qu’il rencontrera l’équipe de France, un pays qu’il retrouvera entre 1978 et 1980, pour entraîner l’équipe de l’US Oyonnax.

Mais  Penciu s’est aussi fait connaître en Grande-Bretagne, où son équipe de club, le Steaua de Bucarest, rencontra lors d’une tournée en 1955 les équipes galloises de Swansea (victoire 19-3) et de Cardiff à l’Arms Park (défaite 6-3), devant une foule digne de celle du Tournoi, et l’équipe anglaise des Harlequins, qui fut tenue en échec par le Steaua (9-9). Ces trois matches permirent aux Britanniques de se faire la même opinion sur Penciu que celle qu’avaient les Français, lesquels le considéraient comme un des meilleurs arrières du monde. Cela lui valut aussi d’être surnommé dans son pays «Alexandre le Grand », sans que les Britanniques trouvent l’appellation exagérée. Il est vrai qu’avec le Steaua, Penciu a remporté dans son pays cinq titres de champion national, et neuf Coupes de Roumanie. Tous ces titres en ont fait naturellement un élément incontournable de l’équipe de Roumanie, dont il a porté à 37 reprises les couleurs entre 1953 et 1967. Comme je l’ai écrit précédemment, son coup de pied était d’une longueur remarquable, ce qui lui permettait de tenter des drops de très loin, comme lors d’une finale du championnat de Roumanie (en 1964) contre l’autre grand club de l’époque, le Grivita Rosie Bucuresti, où il botta avec son pied gauche un drop phénoménal de 55 mètres, permettant d’assurer le succès de son équipe (6-0). En fin de carrière, il partit jouer et entraîner le club de Rovigo en Italie, devenant de ce fait le premier grand joueur roumain à évoluer à l’étranger.

Dans les années 70, il y eut en France un autre joueur qui n’a pas fait la carrière internationale qu’il méritait, le Biterrois Henri Cabrol, que l’on a appelé « Monsieur Finale », tellement il paraissait transcendé chaque fois que son club, l’AS Béziers, arrivait en finale du championnat de France…ce qui était une habitude (7 fois avec Cabrol à l’ouverture pour 6 titres). Lui aussi disposait d’un pied gauche de très grande qualité, avec une longueur et une précision remarquable, ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi un très bon leader d’attaque. Cet ensemble de qualités aurait dû lui valoir de porter à de nombreuses reprises le maillot frappé du coq, ce qui ne fut pas le cas pour des raisons que tout le monde (ou presque) ignore, d’autant que le XV de France a compté jusqu’à sept Biterrois en équipe de France en 1972. Cela étant, bien que ne comptant que six capes d’international, Cabrol restera à jamais comme un des meilleurs demis d’ouverture de notre rugby. Et si quelqu’un en doutait, il suffit de se rappeler son drop plein de sang-froid à la toute dernière minute de la finale du championnat de France en 1974, privant ainsi le R.C. de Narbonne et Walter Spanghero d’un titre cent fois mérité. Tous ceux qui ont vu le match se rappellent de cette touche avec lancer narbonnais, chipé par Palmié et dévié sur Astre, qui d’une longue passe transmet à Cabrol, lequel au milieu de quatre Narbonnais tape un drop dans la foulée (du pied gauche) qui passe très haut au milieu des poteaux, plongeant dans le malheur des Narbonnais qui se voyaient déjà en train de soulever le bouclier de Brennus.

Plus près de nous, les deux autres gauchers dont je voudrais parler, l’Anglais Wilkinson et le Néo-Zélandais Dan Carter,  sont deux des plus grands ouvreurs de l’histoire du rugby, en même temps que les deux meilleurs buteurs de tous les temps, du moins pour le nombre de points marqués en match international, car rien ne dit qu’ils sont supérieurs à ce que furent Puig-Aubert (années 40 et 50), Don Clarke (années 50 et 60) ou Grant Fox (années 80 et 90). J’ai déjà longuement écrit sur Jonny Wilkinson, l’actuel ouvreur toulonnais, notamment dans un article où je l’avais appelé Le plus que parfait.  J’aurais aussi pu écrire la même chose sur Dan Carter qui, lui aussi, a su se faire apprécier des Français, mais sur un temps beaucoup plus court, puisque malheureusement pour lui, il n’a joué que cinq matches en raison d’une grave blessure (rupture partielle du tendon d’Achille) contractée au début de son séjour à Perpignan, lors d’un match au Stade de France entre l’USAP et le Stade Français. Depuis il s’est parfaitement  remis et a repris le cours de ses exploits avec les All Blacks, devenant même champion du monde l’an passé, bien qu’ayant été blessé pendant la Coupe du Monde. C’est un joueur comme Wilkinson, doué d’un jeu au pied remarquable, mais aussi excellent joueur de ballon. Bref, un demi d’ouverture comme nous aimerions en avoir un en France.  En attendant il nous reste l’espoir de le voir revenir chez nous, ce à quoi semble s’activer le Racing Métro. Tant mieux s’il vient en 2013, car cela nous fera avec Wilkinson et un autre All Black, McAlister,  un trio d’ouvreurs comme aucune autre ligue n’en a sur la planète rugby.

Michel Escatafal


L’A.S. Béziers, ancien « grand » du rugby français

Parmi les clubs qui ont marqué l’histoire du rugby amateur en France, il y a l’A.S. Béziers, dont les équipes ont remporté, entre 1961 et 1984, onze fois le Bouclier de Brennus. C’est même le troisième club le plus titré (11 titres) après le Stade Toulousain, recordman absolu (19 titres dont 12 depuis 1985) et le Stade Français (13 titres dont 5 entre 1998 et 2007), mais devant le S.U. Agen et le F.C. Lourdes (8 titres). En outre, tout autant que le F.C. Lourdes dans les années 50 ou le Stade Toulousain depuis une vingtaine d’années, l’A.S. Béziers a dominé les années 70 et même le début de la décennie 80 (10 de ses 11 titres furent acquis entre 1971 et 1984) autant qu’il fut possible de le faire, la seule différence se situant au niveau de l’apport à l’équipe de France.

Celui-ci, en effet, fut très faible en regard de la main mise biterroise sur le championnat, ce que de nombreux aficionados du rugby n’ont pas compris à l’époque, l’A.S. Béziers étant considérée d’abord comme une terrible machine de guerre avec son pack surpuissant, et sa paire de demis Astre-Cabrol, sans que cela soit suffisant pour laisser croire aux sélectionneurs qu’une ossature biterroise puisse s’imposer dans le Tournoi des 5 Nations, ou devant les grandes nations de l’hémisphère Sud. On ne peut d’ailleurs leur donner tort a posteriori, puisqu’en 1977, en pleine domination biterroise et avec seulement 2 joueurs de l’A.S. Béziers (Palmié et Paco), le XV de France était sur le toit du monde.

Faisons à présent un petit récapitulatif des grands moments vécus par ce club qui, par parenthèse, se débat de nos jours en queue de classement du championnat Pro D2…après être tombé en Fédérale 1, un destin que l’on peut rapprocher de celui du F.C. Lourdes, un peu meilleur toutefois, mais éloigné de celui du S.U. Agen ou du Stade Montois, autres clubs prestigieux, qui arrivent à survivre entre la Pro D2 et le Top 14.  Première chose à noter, la finale du championnat de France en 1921 qui opposait l’USA Perpignan au Stade Toulousain (5-0) eut lieu au Parc des Sports de Sauclières, précisément le stade où a évolué très longtemps  l’AS Béziers.

Cela étant, la gloire sportive du club a réellement commencé au début des années 60, très précisément le 22 mai 1960 quand l’AS Béziers perdit en finale contre le F.C. Lourdes (14-11). Rien d’infamant à cela, parce qu’à l’époque le F.C. Lourdes restait une très grande équipe, même s’il avait fallu remplacer les deux frères Prat partis à la retraite, F. Labazuy et Rancoule qui avaient changé de club (respectivementTarbes et Toulon), et Lacaze et Barthe passés à XIII…ce qui faisait beaucoup, les Lourdais ayant toutefois récupéré les Racingmen Crauste et Marquesuzaa et Roland Crancée, l’immense deuxième-ligne. Les Biterrois étaient les favoris pour le titre, parce qu’ils avaient battu les Lourdais deux fois en poule, mais en finale les rouge et bleu lourdais battirent les Biterrois, eux aussi habituellement en rouge et bleu, mais qui pour l’occasion étaient en jaune, grâce aux deux essais marqués par les Lourdais, contre un seul à Béziers.

Cette défaite sema la désolation dans les rangs héraultais, au point que le seconde ligne Gayraud, le dur des durs du pack biterrois pleura comme une madeleine, s’écriant : « C’est fini, je ne serai jamais champion de France ». Il se trompait, puisque l’année suivante (le 28 mai 1961) l’AS Béziers battit l’US Dacquoise des frères Albaladejo, Lasserre, Othats, Cassiède et Bérilhe, sur le score de 6 points à 3, à l’issue d’un match à la fois terne et violent qui contrastait hélas avec la période lourdaise que l’on venait de vivre. Il fallut un drop génial de son demi de mêlée Danos dans les dernières minutes pour départager les deux équipes. Dans cette équipe de Béziers, outre Danos et Gayraud, on citera l’arrière Dedieu (12 sélections), un arrière à l’ancienne c’est-à-dire dans le cas présent se contentant d’être parfait sur le plan de la défense individuelle et du coup de pied, Lucien Rogé (16 sélections), trois-quart aile à la classe folle qui aurait fait une grande carrière à Lourdes dans un cadre plus propice à l’offensive, et les avants entraînés par un expert reconnu à l’époque, Barthès, parmi lesquels on citera les troisièmes ligne Arnal et Rondi, le deuxième ligne Salas et le pilier Raoul Barrière, international lors de la tournée en Afrique du Sud (1958), qui allait remplacer Barthès en 1968, comme entraîneur du club.

En attendant l’ASB sera de nouveau en finale du championnat l’année qui suivit son premier titre, le 27 mai 1962 à Toulouse, contre le SU Agen qui l’emporta 14-11, à l’issue d’une finale qui réconcilia tous les amoureux du rugby, y compris les journalistes britanniques qui avaient fait le déplacement. Les finales, les Bitérrois commençaient à s’y habituer, puisqu’en 1964 ils affrontaient la Section Paloise pour s’attribuer de nouveau le Bouclier de Brennus. Mais là il n’y eut guère de match, et l’AS Béziers s’inclina lourdement (14-0) face à Moncla et ses copains, notamment Piqué et Capdouze, et dans le pack, Saux et Etcheverry. C’était presque le chant du cygne de ce qui restait de la génération Danos-Dedieu, et si je dis presque c’est parce que l’AS Béziers prit sa revanche quelques jours plus tard sur ces mêmes Palois dans la finale du Challenge du Manoir, qui était l’équivalent à l’époque de la Coupe de France dans le football.

Mais très vite une nouvelle génération d’une qualité et plus encore d’une densité exceptionnelle allait se révéler, et ce dès 1971 contre le RC Toulon de Gruarin et des frères Herrero, premier titre de champion de France de cette génération, avec Cantoni à l’arrière, Lavagne, Navarro, Sarda et Séguier en trois-quart, la paire de demis Astre-Cabrol, plus devant Christian Pesteil, Buonomo, Saisset, Estève, Sénal Hortoland, Lubrano et Vaquerin.  Nombre de ces joueurs allaient en effet marquer la décennie 1970, notamment Cantoni l’arrière feu-follet, Cabrol et Astre qui formèrent une paire de demis incomparable sur le plan national, les avants Estève, Saisset et Vaquerin, auxquels étaient venus s’ajouter un peu plus tard J.P. Pesteil chez les trois-quarts et devant Palmié, Martin et Paco. En 1971, l’ASB l’emporta à Bordeaux (15-9) contre Toulon après prolongations, les Biterrois ayant été sauvé de la défaite par un exploit de Cantoni peu avant la fin du temps règlementaire. L’année suivante ils confirmèrent leur emprise sur le rugby français contre le CA Brive (9-0), puis de nouveau en 1974 contre le R.C. Narbonne (16-14), dans un derby qui fit énormément de bruit, avec un drop de Cabrol à la dernière minute suite à une prise de balle en touche de Palmié, ce qui empêchera deux des plus grands noms du rugby français, Walter Spanghero et Jo Maso, d’être (au moins une fois) champion de France. Un nouveau titre qui sera confirmé l’année suivante contre Brive de nouveau (13-12), à l’issue d’une finale qui tint les spectateurs en haleine jusqu’au bout.

En 1976, l’AS Béziers fut battue par Agen en finale (13-10), mais l’emporta de nouveau en 1977 contre l’USA Perpignan (12-4), grâce à un essai de Richard Astre, et deux pénalités et une transformation de Cabrol, que l’on appellera plus tard « Monsieur Finale » tellement il faisait montre d’une remarquable régularité dans ce type de match. Et comme il faut toujours choisir une rencontre référence dans une période aussi faste, et bien je choisirais la finale de 1978,  gagnée contre l’AS Montferrand de Droitecourt, Dubertrand, Romeu, Cristina et Gasparotto. Cette finale, les Biterrois l’emportèrent sur le score de 31 points à 9 contre des Montferrandais qui, pourtant, avaient réalisé un excellent match. Jamais les Biterrois n’ont semblé plus maître de leur sujet que ce jour-là, marquant 5 essais contre un seul à Montferrand. Un vrai chef d’œuvre pour la dernière finale de la paire Cabrol-Astre !

Mais le départ de sa charnière vedette, ainsi que du troisième ligne Olivier Saisset, n’allait pas empêcher l’AS Béziers de remporter de nouveau le titre en 1980, contre le club qui allait lui succéder peu après à la tête du rugby français, le Stade Toulousain. Le club biterrois l’emporta de justesse (10-6) à l’issue d’un très beau match que les Héraultais ont quand même dominé, marquant deux essais contre aucun au Stade Toulousain, qui comptait dans ses rangs des joueurs comme Rives et Skrela en troisième ligne, mais aussi G. Martinez le demi de mêlée, Gabernet l’arrière et les trois-quarts aile Harize…et Guy Novès. Une année plus tard, 1981, les vieux guerriers biterrois battront nettement (22-13) en finale une valeureuse équipe de Bagnères, où la classe d’Aguirre et de Bertranne fut insuffisante pour compenser l’énorme supériorité du pack biterrois sur celui du Stade Bagnérais.

En 1983, l’AS Béziers, qui avait de moins en moins de ressemblance avec celle que l’on avait découverte une dizaine d’années auparavant, remportait le titre en battant le R.R.C. Nice (14-6), dans une finale cent pour cent méditerranéenne. Les Biterrois dominèrent assez facilement la rencontre grâce à leur paquet d’avants, marquant deux essais par Vachier et Escande, les demis qui avaient succédé à Astre et Cabrol. Cette équipe commandée par Lacans, grand espoir de notre rugby trop tôt disparu, qui avait perdu la quasi-totalité des éléments qui lui avaient permis de dominer le rugby français depuis 1971 (seuls restaient les inamovibles Palmié, Martin et Vaquerin), allait s’emparer à nouveau du Bouclier de Brennus l’année suivante (26 mai 1984) en battant Agen en finale sur le score de 21-21, les deux équipes étant départagées par une épreuve de tirs au but, ce qui fit entrer cette finale dans l’histoire. Elle aurait d’ailleurs mérité d’y entrer plutôt par la qualité de la rencontre entre deux équipes qui nous gratifièrent d’attaques de très bonne facture, les arrières agenais (Bérot, Sella, Mothe et Lavigne) trouvant à qui parler avec ceux de l’AS Béziers (Fabre, Joguet, Fort et Médina). Hélas pour les Biterrois, ce titre arraché dans ces conditions exceptionnelles sera le dernier d’une longue série, avant que peu à peu cette merveilleuse épopée pour les supporters biterrois se dilue dans une nuit de plus en plus profonde au fil du temps.

Michel Escatafal