Si les contre-la-montre bloquent la course, pas de contre-la-montre la dénature

giro 2015tour 2105Avant d’évoquer le sujet de mon billet, le Tour de France, je voudrais souligner une fois encore la stupidité des instances qui régissent le sport à propos du dopage. En effet, alors que Lance Armstrong voulait prendre part hier à une course de charité à Greenville en Caroline du Sud, appelé le Gran Fondo Hincapie, on lui a tout simplement interdit la participation à cet évènement pour le motif qu’il est suspendu à vie pour dopage. Le plus triste dans cette décision est qu’on a l’impression qu’il est le seul sportif à s’être dopé pendant sa carrière et, bien entendu, il s’agit d’un coureur cycliste. Désolant, même si cela satisfait tous les censeurs qui n’ont jamais commis la moindre infraction leur vie durant…parce qu’ils sont parfaits, ce qui leur permet de se battre pour jeter la première pierre à destination d’un contrevenant, à supposer qu’il le soit réellement. En outre, que je sache, Armstrong n’est quand même pas un criminel, et il n’a pas davantage braqué une banque ou un magasin quelconque !!!

Après cette introduction indignée devant tant de bêtise et d’hypocrisie, revenons au sport, le vrai, pour dire qu’à présent nous connaissons le parcours de deux des trois grands tours de la saison cycliste, information d’autant plus intéressante qu’Oleg Tinkoff, patron de Tinkoff – Saxo Bank, est décidé à offrir un million d’euros aux quatre meilleurs coureurs à étapes actuels, à savoir Contador, Froome, Nibali et Quintana, s’ils décidaient de courir les trois grands tours l’an prochain. Certains observateurs ont trouvé l’idée intéressante, d’autres loufoques, tandis que nombreux dans notre pays pensaient que ce n’était rien moins qu’une incitation au dopage, obsession des Français ! Cela dit, est-ce vraiment une bonne idée ? Je suis dubitatif, parce qu’il paraît très, très difficile de « jouer la gagne » sur les trois épreuves la même année. Autre élément qui ne milite pas pour ce triplé : cela signifierait pour ces quatre coureurs de mettre toute leur énergie et leurs forces uniquement sur ces courses…ce qui serait injuste pour les organisateurs des autres courses du calendrier, notamment Paris-Nice, Tirreno-Adriatico, le Tour de Catalogne, le Tour de Romandie, le Tour du Pays-Basque, le Tour du Suisse ou le Dauphiné-Libéré. Autant d’épreuves qui appartiennent elles aussi à l’histoire et même à la légende du vélo, sans parler évidemment de l’impossibilité pour ces champions de disputer les Ardennaises, par exemple. Enfin, avant d’envisager de courir les trois grands tours nationaux en une même année, pour les gagner si possible, que les meilleurs coureurs envisagent d’abord de réaliser le mythique doublé Tour-Giro que seuls Coppi, Anquetil, Merckx, Hinault, Roche, Indurain et Pantani ont réussi au cours de leur carrière.

Est-ce faisable de nos jours ? La réponse est clairement positive, surtout avec un Giro un peu moins dur que certaines années, par exemple comme celui qui nous est proposé en 2015. Pour mémoire je rappellerais que Contador aurait pu le réaliser en 2011, sans cette lamentable affaire de traces de clembutérol. Si j’écris cela, c’est parce que malgré un hiver ô combien perturbé par ce contrôle anormal, qui ne l’aurait pas été dans la quasi-totalité des laboratoires, Contador a fini cinquième du Tour de France, après avoir subi les affres de deux chutes au début et au milieu de l’épreuve qui ont abîmé ses genoux. En outre, il a fini très fort ledit Tour de France 2011, comme en témoignent son baroud d’honneur avec une attaque insensée à presque 100 km de l’arrivée lors de l’étape qui arrivait à l’Alpe d’Huez, et une remarquable performance contre-la-montre (la veille de l’arrivée), où il termina à la troisième place sur la distance de 42,5 km, à 1mn06s de Tony Martin, le roi du chrono ces dernières années. Tout cela pour dire qu’un Contador arrivant serein au départ du Tour de France, sans subir les sifflets et la vindicte des faux amateurs de vélo qui le considéraient comme un paria, aurait probablement gagné ce Tour de France tout à fait à sa portée. Il est d’ailleurs à la fois triste et amusant de voir aujourd’hui la plupart des Français ne s’intéressant qu’au Tour de France le porter dans leur cœur…parce qu’il a battu Froome à la Vuelta. Mais cela ne durera pas, parce qu’il est redevenu le meilleur. En France, et ce n’est pas nouveau, on n’aime pas les gagnants : la preuve, sur les routes de France au mois de juillet, on a toujours préféré Poulidor à Anquetil !

En parlant de Poulidor et Anquetil nous revoilà plongé dans le Tour de France et son parcours pour 2015 dévoilé ces derniers jours. Un parcours dont on nous dit qu’il fait la part belle aux grimpeurs, ce qui est en partie vrai, mais surtout qui défavorise clairement les rouleurs…ce qui est pour le moins étonnant. Pourquoi un ridicule contre-la-montre de 14 km le premier jour ? Si j’ai employé le mot ridicule c’est parce que ces 14 kilomètres seront les seuls en individuel contre le chrono, une distance équivalente aux secteurs pavés dans l’étape de Cambrai. Voilà qui me gêne un peu si l’on se réfère à l’histoire du vélo sur route, car la première étape contre-la-montre dans le Tour de France date de 1934 (victoire du vainqueur, Antonin Magne, sur la distance de 90 km). En tout cas ces 14 kilomètres font parler, comme par exemple Julio Jimenez, grand escaladeur dans les années 60, qui n’hésite pas à dire qu’il devrait y avoir plus de contre-la-montre. Quant à Delgado, il pense carrément que cela est fait pour aider les nouveaux talents français.

En revanche tous ces gens oublient qu’il y aura, comme l’an passé, des pavés, et je doute que cela avantage les Français. Au fait, était-ce bien utile de remettre des pavés de nouveau cette année, avec les risques que cela comporte ? Rappelons-nous le Tour de France 1979, avec cette crevaison de Bernard Hinault qui lui a fait perdre 3mn26s par rapport à Zoetemelk, lequel avait aussi crevé, sauf que son équipier Sven Nilsson était à ses côtés pour lui donner immédiatement sa roue avant. Certes cette année-là Hinault a remporté son second Tour de France devant Zoetemelk, mais cette victoire il l’a surtout construite dans les contre-la-montre, à Bruxelles sur la distance de 33 km (36 s d’avance sur son rival néerlandais), puis entre Evian et Morzine (2mn37s d’avance sur la distance de 54km), et enfin à Dijon (1mn9s sur la distance de 48 km), après avoir gagné le deuxième jour un autre c.l.m entre Luchon et Superbagnères (24 km). Reconnaissons que là c’était trop, d’autant qu’il y avait en plus deux étapes de c.l.m. par équipe de 87.5 km et 90 km. De la folie pure !

En tout cas les anti-Contador ou anti-Froome, surtout nombreux en France, seront contents, car ni l’un ni l’autre n’est à l’aise sur les pavés, mais je trouve pour ma part hallucinant que l’on puisse quasiment supprimer le contre-la-montre individuel, pour le remplacer par des secteurs pavés plus longs que l’an passé. A ce compte là, il n’y a qu’à faire un Paris-Roubaix bis comme étape dans le Nord ! Pas sûr toutefois que le Tour de France y gagnerait. Autre étonnement, pourquoi avoir attendu la neuvième étape pour placer une étape contre-la-montre par équipes de 28 km ? A-t-on imaginé le handicap que cela constituerait pour une équipe ayant perdu deux coureurs sur chute dans l’étape des pavés, pour ne citer qu’elle ? Oui pourquoi cela ? J’avoue là aussi que je m’interroge sur les intentions des organisateurs. A-t-on vraiment privilégié le sport dans cette affaire ?

Résultat, il est du coup très possible que Froome fasse le choix de disputer le Giro et la Vuelta, où il aurait évidemment beaucoup plus de terrains à sa convenance, à commencer par les 60 kilomètres contre le chrono en individuel dans le Giro. Cela nous permettrait d’assister dès le printemps au grand duel entre Froome et Contador, puisque ce dernier va avoir comme premier objectif de remporter son troisième Tour d’Italie. Reconnaissons que c’est un programme très alléchant…en espérant que ce duel n’ampute pas trop les forces de celui qui courra aussi le Tour de France, Contador, auquel cas un Quintana ou un Nibali pourrait profiter de l’aubaine. Finalement, le million d’euros de Tinkoff aurait été mieux utilisé à l’offrir à ceux qui tentent le doublé Giro-Tour, ce qui aurait mis à égalité les quatre grands leaders. Au fait, et les Français ? Les amateurs de vélo du seul mois de juillet et autres franchouillards espèrent qu’un Tour sans c.l.m. ou presque pourraient voir les Pinot, Bardet, Rolland ou Barguil sur le podium. J’ai peur pour eux que ce ne soit qu’un rêve, car qui pourrait croire que Péraud aurait terminé second cette année si Froome et Contador n’étaient pas tombés ?

Michel Escatafal


Avec Quintana, Uran et Betancur, l’Eldorado retrouve ses racines colombiennes

herreraquintanaAprès la victoire du Canadien Ryder Hesjedal il y a deux ans, cette année le Tour d’Italie a été remporté par un Colombien, Nairo Quintana, devant un de ses compatriotes Rigoberto Uran, ce qui tend à démontrer, si besoin en était, que le cyclisme est désormais un sport planétaire, ce qui fut loin d’être le cas auparavant. On pourrait aussi ajouter la victoire dans les deux derniers Tours de France des Britanniques Wiggins et Froome, ce qui n’était jamais arrivé jusqu’en 2012. Et cette domination britannique dans la Grande Boucle pourrait se poursuivre encore cette année, Froome étant le grand favori de la prochaine édition, même s’il semble avoir moins de marge cette année avec le retour au sommet de Contador. Quel changement par rapport à ce qui se passait dans le monde du vélo jusqu’au début des années 80.

En effet, jusqu’à cette époque, les palmarès du cyclisme étaient composés uniquement de coureurs issus de quelques pays d’Europe Occidentale, à savoir la France, l’Italie, la Belgique, l’Espagne, puis les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg, et un peu plus tard l’Allemagne. Il faut dire que jusqu’à ce moment le monde était divisé en deux parties bien distinctes, l’Est sous domination soviétique et l’Ouest sous domination américaine et européenne (Europe occidentale). Et entre ces deux parties, il y avait dans le sport et le cyclisme une différence majeure : l’une (l’Occident) avait adopté depuis très longtemps le professionnalisme pour ses grands sports, et l’autre (pays sous influence soviétique) avait maintenu un strict amateurisme…de façade, puisque ces sportifs appartenaient pour la plupart à l’armée ou à un service de l’Etat, et qu’à ce titre ils passaient leur temps à s’entraîner, avec de multiples avantages pour les meilleurs d’entre eux (appartement, voiture, voyages etc.).

Cela dit, sur le plan des compétitions, les amateurs n’avaient pas le droit de rencontrer les professionnels jusque dans les années 70. C’est ce qui explique qu’on n’ait eu au palmarès des grandes épreuves du cyclisme que des représentants des pays d’Europe de l’Ouest. D’ailleurs à l’âge d’or du cyclisme (fin des années 40 et décennie 50), les langues du peloton étaient essentiellement l’italien et le français. Coppi, pour ne citer que lui, savait très bien parler français. En outre, compte tenu du fait que les coureurs couraient pour la plupart dans des équipes de marques françaises ou italiennes, ils apprenaient nécessairement la langue d’un de ces deux pays. Tout cela pour dire que même si on parle d’âge d’or pour le cyclisme dans l’immédiate après-guerre, parce qu’il y avait plusieurs très grands champions qui se sont affrontés en même temps (Bartali, Coppi, Bobet, Koblet, Kubler, Magni, Van Steenbergen, De Bruyne…), il manquait quand même au cyclisme sur route une dimension universelle qu’il n’a acquis qu’à partir des années 80, avec l’avènement des coureurs du continent américain et après la chute du communisme. Je dis au cyclisme sur route, parce que sur piste il y avait davantage d’universalité, même si cela ne concernait que quelques coureurs, par exemple les Britanniques Harris et Peacock, l’Australien Patterson ou l’Argentin Batiz.

Cette mondialisation du cyclisme fut en fait très rapide, comme s’il avait suffi d’enclencher le mouvement pour que ce sport s’universalise à grande vitesse. D’abord il y a eu l’impact de la télévision qui a permis au Tour de France de s’imposer comme un des plus grands évènements sportifs chaque année. En termes d’audience, sur le plan mondial, le Tour se situe juste derrière les Jeux Olympiques et la Coupe du Monde de football…à la différence que le Tour de France a lieu chaque année en juillet et non tous les quatre ans. Même s’il n’a pas la même audience, le Giro est aussi retransmis par nombre de grandes chaînes dans le monde, et c’est à présent aussi le cas pour la Vuelta, à un degré encore inférieur. Ensuite, comme je l’ai dit précédemment, il y a eu la chute de l’Union Soviétique, qui a permis à la Russie et aux pays qui étaient sous influence soviétique d’adopter la démarche du sport professionnel, et donc d’exporter ses champions sur les épreuves emblématiques du cyclisme, évolution déjà amorcée dans les années 70 et 80.

Dès les années 70, très exactement en 1973 lors du Tour du Luxembourg, puis en 1974 à Paris-Nice, quelques amateurs des pays de l’Est sont venus se frotter aux meilleurs professionnels. Et ceux qui s’intéressaient au vélo à l’époque se rappellent comment en 1974 le Polonais Szurkowski, champion du monde amateur, tint tête à Eddy Merckx lui-même, notamment dans l’étape Toulon-Draguignan, où il termina devant le crack belge. On se souvient aussi que dans la quatrième étape (Saint-Etienne-Orange), il termina troisième au sprint derrière les très rapides Leman et Van Linden. Dans l’étape Seillans-Nice, il fit encore mieux, battu au sprint par le seul Van Linden, Merckx arrivant cinquième. Au classement général enlevé par Zoetemelk devant Santy et Merckx, il termina à une honorable vingt-huitième place à 13 mn 18s, un rang derrière son équipier Janusz Kowalski, les deux Polonais devançant des coureurs aussi connus que Raymond Delisle, Gerben Karstens ou J.M. Fuente.

Certes on me dira que les Polonais s’étaient particulièrement préparés pour cette épreuve, qui marquait en revanche le tout début de saison pour les pros, mais force fut de constater que les meilleurs amateurs avaient le potentiel pour rivaliser avec les meilleurs professionnels occidentaux. Certains allèrent même jusqu’à prétendre qu’il faudrait peu de temps pour que les meilleurs amateurs soient les meilleurs tout court. En réalité ceux-là faisaient preuve d’un optimisme exagéré, car ce ne fut pas le cas, même si le Tchécoslovaque Jiri Skoda, qui avait été autorisé à quitter son pays pour rejoindre les rangs professionnels, obtint la deuxième place au Tour de l’Avenir derrière Charly Mottet en 1984, et se classa à plusieurs reprises à des places honorables au Grand Prix des Nations. Même si le Soviétique Soukoroutchenko remporta deux Tours de l’Avenir, en 1978 et 1979, devant les meilleurs amateurs occidentaux. Même si l’Allemand de l’Est Olaw Ludwig, longtemps le meilleur coureur amateur, vainqueur du Tour de l’Avenir 1983, fera plus tard une belle carrière professionnelle (vainqueur notamment de l’Amstel). Même si le Polonais Lech Piasecki, champion du monde amateur en 1985, devint un des meilleurs rouleurs du peloton (remportant aussi le titre mondial en poursuite chez les professionnels).

Oui, malgré tout cela, et en dépit d’un mode de détection très poussé qui favorisait l’éclosion des meilleurs coureurs, aucun coureur originaire de l’Est européen, autrefois communiste, ne figure parmi les plus grands champions de l’histoire à part Ullrich. Toutefois, quand on regarde les palmarès des grands tours depuis cette époque, on s’aperçoit que les Russes ont gagné trois fois le Giro ( Berzin en 1994, Tonkov en 1996 et Menchov en 2009), et une fois la Vuelta ( Menchov encore en 2007), sans oublier la victoire du Kazhak Vinokourov dans cette même Vuelta en 2006.  La remarque vaut aussi pour les classiques avec notamment Eric Zabel, autre natif de l’Allemagne de l’Est, vainqueur de quatre Milan-San Remo, trois Paris-Tours et de l’Amstel Gold Race,  Des performances de loin supérieures à celles de…la France dont la dernière victoire dans le Tour remonte à 1985 (Hinault), dans le Giro à 1989 (Fignon) et à la Vuelta en 1995 (Jalabert).

Un peu plus tôt, ce furent les Colombiens qui débarquèrent sur le Tour de France. Les Colombiens, habitués aux longues montées dans leur pays montagneux ne pouvaient qu’être d’excellents grimpeurs, mais certains n’étaient pas que cela. Ainsi Cochise Rodriguez battit le record de l’heure amateur en 1970 avec 47,553 kilomètres. Rodriguez signa son premier contrat pro en 1973 dans l’équipe Bianchi, célèbre pour avoir eu dans ses rangs un certain Fausto Coppi. Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent la Colombie a toujours été un pays de cyclisme, tant au niveau du cyclisme sur route (les célèbres Clasicas) que sur piste, où de nombreuses réunions ont été et sont organisées à Bogota, Cali ou Medellin. La Colombie se passionnait depuis longtemps pour les courses européennes, grâce aux journaux sportifs du pays et aux chaînes de radio, au point qu’en 1983 on prétendit que la quasi totalité de la population détenant un transistor était à l’écoute de la retransmission d’une étape de montagne dans les Pyrénées, un des terrains de chasse favoris des Colombiens. Et l’année suivante la ferveur sera encore plus grande avec l’arrivée sur le Tour de l’inamovible vainqueur du Clasico RCN, la plus grande épreuve par étapes de Colombie, Lucho Herrera, le meilleur coureur colombien de l’histoire jusqu’en 2014, et le premier amateur à  remporter une étape du Tour de France.

Herrera, né à Fusagasuga, ville située à 1600m d’altitude, avait passé sa jeunesse entre la culture des fleurs (on l’appelait le « petit jardinier ») et le vélo, sport pour lequel il était éminemment doué. La preuve, en 1982, pour sa première apparition en Europe, il finira le Tour de l’Avenir à la quatrième place, remportant l’étape de Morzine. Ensuite il s’illustrera dans cette même épreuve en 1984, avec son équipe colombienne Café de Colombie-Varta, s’imposant dans l’étape de l’Alpe d’Huez. Un grand grimpeur était né, digne des meilleurs escaladeurs du passé. Il remportera même le Tour d’Espagne, en 1987, puis le Dauphiné Libéré en 1988 et 1991, A ces performances il faut ajouter une cinquième place dans le Tour de France en 1987.

Bref un très beau palmarès, qui complétait celui des Colombiens à cette époque, avec notamment la victoire dans le Dauphiné en 1984 de Martin Ramirez devant….Hinault. Et puis tout le monde se souvient du doublé historique à Lans-en-Vercors pour Parra et Herrera dans le Tour de France 1985. Fabio Parra finira deuxième du Tour d’Espagne en 1989, derrière Delgado, et troisième du Tour de France en 1988. Hélas pour les Colombiens, ils ont longtemps végété depuis cette époque, avec la disparition de l’équipe Café de Colombia, mais aujourd’hui une génération extrêmement brillante avec l’avènement de Rigoberto Uran (deux fois second du Giro en 2013 et 2014), de Carlos Betancur (dernier vainqueur de Paris-Nice) et surtout de Nairo Quintana qui, à 24 ans, vient de gagner son premier grand tour avec le Giro qui vient de s’achever, cet exploit faisant suite à sa seconde place lors du dernier Tour de France, ce qui laisse présager sa domination quand Contador et Froome auront deux ou trois ans de plus.

En revanche les Américains n’ont pas cessé d’être des acteurs majeurs du cyclisme international depuis une trentaine d’années, au point que dans le peloton la langue la plus utilisée est l’anglais. L’aventure commença avec Jonathan Boyer, qui fit réellement connaître le cyclisme sur route professionnel aux Etats-Unis, et qui montra la voie à ses prestigieux successeurs, Greg Le Mond, double champion du monde (1983 et 1989) et triple vainqueur du Tour (1986 ,1989, 1990), puis Andy Hampsten, vainqueur du Giro en 1988 et du Tour de Suisse en 1986 et 1987, et enfin Lance Armstrong, champion du monde en 1993 et septuple vainqueur du Tour de France (1999 à 2005), un record qui n’est pas prêt d’être battu. Ces trois coureurs sont évidemment les meilleurs, mais, contrairement aux Colombiens, les Américains vont devenir des acteurs incontournables du paysage cycliste sur route.

Aujourd’hui les coureurs américains sont partout, et figurent parmi les meilleurs coureurs de classiques (Tyler Farrar), de courses à étapes (Van Garderen) et contre-la-montre avec Taylor Phynney. Ce dernier, surdoué de la piste (double champion du monde de poursuite en 2009 et 2010 et médaillé d’argent du km), est devenu un grand espoir de la route (médaillé d’argent du championnat du monde c.l.m.), et ne manquera pas de collectionner les victoires dans les années à venir. Et si l’on ajoute à ces Américains des Etats-Unis, les voisins canadiens, comme Steve Bauer à la fin des années 80 et à présent Ryder Hesjedal, on comprend pourquoi le vélo est devenu un sport dont on parle à présent en Amérique du Nord, même si tous ces coureurs, sauf Le Mond et Armstrong, sont plus connus en Europe qu’en Amérique. En tout cas, que de progrès accomplis par l’Amérique du Nord depuis le voyage de Cyrille Guimard avec Bernard Hinault pendant l’hiver 1980-81, chez Greg Le Mond au Nevada, celui-ci signant son premier contrat pro en présence de ses parents alors qu’il n’avait pas 20 ans.

Reste maintenant pour le vélo à s’exporter en Asie et en Afrique, et la boucle sera bouclée, puisqu’il y a longtemps qu’il s’est imposé en Australie et en Nouvelle-Zélande. L’Australie nous a même envoyé des coureurs comme Cadel Evans, champion du monde (2009) et vainqueur du Tour de France (2011), mais aussi Matthew Goss et Simon Gerrans, vainqueurs de Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège cette année pour Gerrans, ces coureurs ayant été les successeurs notamment de Phil Anderson, qui fut en 1981, le premier Australien à porter le maillot jaune du Tour de France, et qui a notamment remporté le Dauphiné Libéré et le Tour de Suisse en 1985, plus l’Amstel en 1983 et Créteil Chaville (Paris-Tours) en 1986. Espérons qu’en Asie, avec la récente création d’épreuves World Tour, les Chinois connaîtront le même succès qu’en athlétisme, même si cela n’a pas été le cas pour le moment, pas plus qu’au Japon ou en Afrique. Il n’empêche, personne n’oserait dire aujourd’hui que le vainqueur du Tour ou du Giro en 2025 ne sera pas un Japonais, un Chinois ou un Sénégalais. Qui aurait parié sur une victoire américaine dans le Tour de France en 1981 quand Boyer devint le premier Américain à prendre le départ de la Grande Boucle ? Personne, et pourtant depuis 1986 l’hymne américain a retenti dix fois sur les Champs-Elysées, contrairement à la Marseillaise qu’on n’a plus entendu depuis 1985, comme je l’ai souligné précédemment.

Michel Escatafal


Les chutes et les crevaisons font partie de l’histoire du vélo

chuteA peine commencé, le Giro 2014 a connu hier sa première polémique comme seul le cyclisme sait en fabriquer. En effet, suite à une chute monumentale qui a coupé le peloton en plusieurs morceaux à quelques encablures de l’arrivée, j’ai lu avec stupéfaction sur certains sites de vélo ou de sport, qu’on se posait la question de savoir si le comportement de Cadel Evans avait été sportif en s’efforçant de réaliser le plus grand écart possible avec ses principaux adversaires (Quintana, Basso, Scarponi, Cunego) pour la victoire finale, piégés par cette chute ou, tout simplement, trop amochés pour défendre leurs chances (Rodriguez). Et oui, c’est ça le vélo de nos jours ! Tout fait polémique dans ce sport, et, comme je ne cesse de le répéter, les premiers à le maltraiter sont…ses fans, ou du moins ceux qui se considèrent comme tels. Ahurissant de bêtise, et en disant cela je suis gentil ! Pour ces soi-disant amateurs de cyclisme, tout doit être exemplaire, ces censeurs de pacotille trouvant toujours à redire à propos des coureurs, prouvant par là leur ignorance crasse sur l’histoire d’un sport qu’ils affirment aimer, alors qu’ils lui font tellement de mal.

Mais foin de ces considérations débiles, qui montrent une nouvelle fois que le vélo marche sur la tête et perd son âme à force de s’affranchir de ce qui a fait sa légende et sa gloire, et posons-nous la question de savoir au nom de quoi Cadel Evans aurait dû s’arrêter de rouler, alors qu’il avait fait travailler son équipe bien avant la chute qui a mis à terre la plupart de ses adversaires, alors aussi qu’il est certainement, parmi les cracks, le coureur le plus vigilant en course, comme en témoigne le fait qu’il soit constamment en tête du peloton, que la course soit en mode tranquille ou qu’elle soit dans une zone davantage stratégique. Oui, pourquoi faire les efforts d’être toujours bien placé (dans les tous premiers du peloton) si c’est pour s’arrêter de rouler dès qu’une chute survient dans le milieu du peloton, au prétexte qu’il y a un ou plusieurs favoris pris dans ladite chute ? Après tout, quelle que soit la peine que l’on puisse avoir pour Rodriguez, coureur que j’aime beaucoup, mais s’il avait été plus près de la tête du peloton il serait ce matin au départ de la septième étape de ce Giro, et son retard ne dépasserait pas les deux minutes sur le maillot rose, Matthews, et surtout sur Evans. Bref, ses chances seraient encore intactes de remporter enfin son premier grand tour, lui qui le mérite tant depuis plusieurs années, mais cela ne m’empêche pas de considérer cette polémique ridicule.

Et puisque mon site est surtout consacré à l’histoire du sport, je voudrais rappeler quelques anecdotes ou incidents qui n’ont guère fait parler ou écrire en des temps anciens, alors que de nos jours cela fait la une des journaux pendant des jours, des semaines ou des mois, comme ce fut le cas dans le Tour de France 2012, ou certains trouvèrent malin dans les Pyrénées de jeter des clous sur la route. En fait, plus que la stupidité du geste de ces crétins, qui provoqua nombre de crevaisons et la chute de Kiserlovski, lequel se fractura la clavicule, ce fut surtout l’attaque de Pierre Rolland qui fut stigmatisée, alors que le peloton avait attendu…Cadel Evans, principale victime de ces crevaisons parmi les premiers du classement général. Mais quel péché avait-donc commis le coureur français ? Il avait placé une attaque tout simplement, et poursuivi son effort…jusqu’à ce qu’on lui dise d’arrêter son action, ce qui avait été un motif pour les journalistes et consultants (tous anciens coureurs) de disserter longuement sur l’attitude de Pierre Rolland, alors que les équipes Lotto et Liquigas ont roulé pendant un certain temps en voyant Evans distancé. Oui, je le répète, quel péché avait  commis Pierre Rolland  en attaquant pour essayer de grappiller du temps au classement général, la même question pouvant se poser à propos de Cadel Evans hier, ce dernier avouant en parlant des coureurs : « Notre mentalité, c’est de nous battre pour la victoire ». Cela signifie aussi qu’il est permis de se demander où l’on va, si les coureurs commencent à faire le tri sur la manière dont la course doit s’organiser en fonction des évènements…et de ceux qui sont affectés par ces évènements. Est-ce bien le cyclisme  tel  que nous l’avons connu et l’aimons? Hélas, non.

Autre évènement, lui aussi récent, qui m’avait mis mal à l’aise, à savoir le fait que le peloton ait attendu A. Schleck dans le Tour 2010, alors qu’une chute lui avait fait perdre plus de quatre minutes dans une étape en Belgique. En revanche j’avais trouvé normal en 2011 de voir Evans rouler à bloc avec son équipe dans la première étape du Tour 2011, alors que Contador avait chuté et avait été retardé. C’est la course! Au fait, qui avait protesté devant cette attitude d’Evans à l’époque? Réponse : quasiment personne…ce qui était normal, à ceci près que c’était Evans qui profitait de la situation, alors que si cela avait été Contador à la place d’Evans,  j’imagine les torrents de haine qui auraient été déversés par les forumers sur le crack espagnol, d’autant qu’il ne devait sa participation au Tour de France que parce qu’il avait été blanchi par sa fédération après son contrôle anormal lors du Tour 2010. Il suffit de voir tout ce qui a pu être dit et écrit lors de l’incident mécanique d’A. Schleck dans le Port de Balès (Tour de France 2010) pour s’en convaincre, alors que cet incident de course résultait certainement d’une maladresse du coureur luxembourgeois.

Cela signifie que ce nouveau cyclisme à dominante anglo-saxonne est celui d’une solidarité  choisie et même élitiste, où certains peuvent tout se permettre et d’autres non, où les coureurs entre eux finissent par s’invectiver dans les médias, bref un cyclisme où la régulation est très sélective. A l’âge d’or du vélo, si un coureur venait à être victime d’un incident de course, ses adversaires pouvaient très bien en profiter s’ils estimaient que les circonstances l’exigeaient, sans que cela ne soit la règle. En fait, à cette époque on était pragmatique, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, et s’il y avait des débats à l’intérieur de la communauté, cela ne regardait pas forcément la presse ou les suiveurs. Aujourd’hui tout cela est terminé, et on voit des coureurs souhaiter, sans le moindre scrupule, que tel coureur soit interdit sur certaines épreuves…sous le prétexte bien commode de la morale, elle-même liée à la lutte contre le dopage. A ce propos, on en voit même certains  qui se permettent de porter des jugements sur leurs pairs, comme si les vertus n’étaient pas le plus souvent des vices déguisés. Il suffit de lire ce qu’a écrit récemment l’épouse du vainqueur du Tour de France 2013, Chris Froome, dans un tweet assassin dans lequel tout le monde a reconnu qu’elle parlait de Contador. En effet, elle a cru malin d’affirmer : « Un ancien dopé peut gagner le Tour cette année », phrase ô combien malheureuse vu les soupçons qui entourent depuis deux ans les performances extraordinaires de son champion de mari, même si rien ne prouve que Froome soit dopé.

Fermons la parenthèse et citons maintenant quelques anecdotes illustrant pleinement mon propos, et démontrant qu’autrefois le peloton était maître de ses décisions sans que cela ne fasse polémique. La première qui me vient à l’idée s’est passée lors du Tour d’Italie 1953, avec Hugo Koblet comme principal protagoniste, ce dernier ayant chuté lourdement lors de la quatrième étape, par la faute d’un enfant qui essayait de s’emparer d’une musette destinée à un des coureurs au premier contrôle de ravitaillement. Mais le plus intéressant fut l’attitude du peloton, régi par Coppi et Bobet, l’un et l’autre refusant de voir le peloton exploiter la chute de leur plus grand rival. Un rival qui pourtant leur tapait sur les nerfs en attaquant à tout va, par exemple en début d’étape, ce qui avait pour conséquence de fatiguer tout le monde…y compris ses coéquipiers de l’équipe suisse. Attitude d’autant plus surprenante qu’elle était suicidaire, parce qu’au moindre coup de Trafalgar le champion suisse pouvait se retrouver sans équipier pour l’aider.

Malgré tout, ce jour-là les cadors du peloton ont décidé de faire une fleur à Koblet en attendant son retour éventuel dans le peloton, et ce même si certains bruits alarmistes (totalement faux) le décrivaient comme ayant été tellement touché qu’il avait perdu connaissance et qu’il était entre la vie et la mort. Le plus amusant est que  Koblet de son côté ignorait tout de ce qui se disait sur lui, de même que l’attitude du peloton à son égard, Coppi lui-même allant ramener à la raison un gregario italien anonyme (Rossello), qui  voulait profiter de ce vent de panique pour se montrer à son avantage. Koblet ignorait tellement tout,  que le fantastique coureur suisse s’était lancé dans une chasse échevelée, lâchant  un à un tous ses accompagnateurs, notamment ses coéquipiers suisses, à l’exception de Fritz Schaer…qui ne lui était d’aucune utilité parce qu’incapable de le relayer.

Résultat, Koblet réintégra le peloton après une poursuite folle d’une quinzaine de kilomètres, sans  jamais s’être aperçu qu’on l’avait attendu, reprenant tranquillement sa place dans les premières places du peloton comme si de rien n’était. Il terminera l’étape avec les meilleurs. Entre parenthèse, le fait que le peloton n’ait pas condamné ce jour-là le leader suisse fut une très bonne chose, parce que Coppi et Koblet se sont livrés dans ce Giro l’un des plus beaux et des plus grands duels de l’histoire du cyclisme sur route, Coppi l’emportant au final avec 1mn29s d’avance sur celui que l’on avait surnommé « le Pédaleur de charme ». Cependant une telle attitude du peloton était loin d’être la règle à l’époque, y compris quand Coppi figurait parmi les protagonistes de l’affaire. Ainsi dans le Giro 1949, le campionissimo profita largement d’une crevaison de Bartali pour s’envoler sans état d’âme dans le célèbre Pordoï, lors de la première grande étape de montagne qui arrivait à Bolzano. A l’arrivée Coppi l’emporta reléguant son rival, qui s’était épuisé à vouloir revenir sur lui après sa crevaison, à plus de six minutes. Et tout le monde avait trouvé cela normal !

Autre exemple, lors du Tour de France 1958 que Charly Gaul faillit perdre suite à la rupture de son plateau de dérailleur, ce qui allait l’obliger à rouler cent kilomètres sur le vélo de son compatriote, coéquipier et ami Marcel Ernzer. Plus encore que cela, même si le vélo d’Ernzer était un peu grand pour lui, plus encore que la chaleur que Gaul n’aimait pas, ce fut surtout l’initiative de Raphaël Geminiani qui condamna ce jour-là le grimpeur luxembourgeois.  « Gem » profita, en effet, des ennuis mécaniques de « l’Ange de la Montagne » pour l’attaquer avec l’aide  de trois de ses équipiers (Busto, Chaussabel et Dotto). Du coup Geminiani s’empara du maillot jaune, reléguant son rival à plus de onze minutes. Celui-ci se vengera deux jours plus tard en écrasant le Tour dans la pluie et le vent sur les pentes des cols de la Chartreuse, laissant son plus proche adversaire (Adriaenssens) à huit minutes et Geminiani à un quart d’heure. Un des plus beaux exploits de l’histoire du Tour, que l’on peut comparer à la remontée de ce même Charly Gaul lors du Giro 1956, à la faveur de l’escalade du Monte Bondone sous la neige.

Je pourrais aussi citer l’étape, ô combien fameuse du Tour de France 1964, menant les coureurs d’Andorre à Toulouse, où, après avoir frôlé la correctionnelle, suite à un méchoui trop bien arrosé un jour de repos, Jacques Anquetil avait  tellement bien rétabli la situation, après être passé avec plus de quatre minutes de retard sur Poulidor au sommet de l’Envalira, qu’il finit l’étape avec deux minutes d’avance sur ce même Poulidor. Mais il faut préciser que ce dernier jouant de malchance fut obligé, à peine rejoint par Anquetil, de s’arrêter en raison d’une roue arrière brisée. Très vite dépanné, le coureur limousin sauta sur sa nouvelle machine…mais son mécanicien le fit tomber. Une chute certes sans gravité, mais qui provoqua un saut de chaîne. Le temps de tout remettre en place et Anquetil, accompagné de Georges Groussard qui défendait son maillot jaune avec quelques équipiers, était déjà loin devant. Poulidor perdra deux minutes dans cette étape, et Anquetil remportera le Tour avec 55 secondes d’avance. Le coureur normand avait bien profité de la situation…sans que personne ne s’en offusque, les supporteurs de Poulidor invoquant la malchance légendaire de leur favori.

Autre exemple, pendant  le Tour de France 1971, quand Merckx creva lors de la dixième étape  Saint-Etienne – Grenoble dans  la descente du col du Cucheron,  alors qu’il n’avait plus d’équipier autour de lui, ceux-ci s’étant éreinté à courir après Désiré Letort échappé auparavant, afin de servir d’éclaireur à Luis Ocaña en vue d’une offensive soigneusement programmée. Eddy Merckx creva donc dans cette descente, et ce fut le moment que choisit Ocaña pour passer aussitôt à l’offensive accompagné de Thévenet, Petterson et Zoetemelk, les quatre hommes terminant aux quatre premières places, la victoire revenant à Bernard Thévenet. Merckx de son côté arrivait 1mn 36s après le quatuor de tête, et perdait son maillot jaune au profit de Zoetemelk, lequel devançait Ocaña d’une petite seconde.

Dernier exemple qui me vient à l’esprit, celui de J.F. Bernard, victime d’une crevaison lors du Tour de France 1987, alors qu’il portait le maillot jaune, et que personne ne l’avait attendu. Cet incident, ô combien dramatique pour lui, était survenu le lendemain de son formidable exploit dans le Ventoux (c.l.m.), où il avait laissé Herrera à plus d’une minute et Roche à cinq minutes. Bien qu’ayant chassé furieusement pendant presqu’une centaine de kilomètres derrière Roche et Delgado, il avait perdu plus de quatre minutes à l’arrivée de l’étape à Villard-de-Lans, laissant le maillot jaune au coureur irlandais…ce qui avait beaucoup chagriné ses supporteurs, dont je faisais partie, d’autant que sans cette crevaison c’est lui qui, à coup sûr, aurait gagné le Tour. Cela étant, ce n’est pas pour cela que j’ai considéré que Roche avait volé son Tour de France, victoire qui lui avait permis de remporter la même année le Tour, le Giro et le Championnat du monde sur route. Tout  cela pour dire que si j’aime le vélo pour ce qu’il est, pour le plaisir qu’il nous procure, je goûte moins son évolution depuis quelques années, où une certaine forme d’honnêteté devient  en réalité la pire de toutes les malices, comme aurait dit Alexandre Dumas fils.

Michel Escatafal