Le championnat du monde sur route : que d’évolutions depuis 1921!

jajaBrochardCette semaine est une des plus importantes de la saison pour le cyclisme parce qu’elle est occupée par les championnats du monde sur route. Elle a même commencé avec le championnat du monde contre-la-montre par équipes de marques, récemment créé (2012), remporté de nouveau par BMC Racing, à ne pas confondre avec feu le championnat du monde par équipes nationales (1962 à 1994) réservé uniquement aux amateurs, ce qui n’a pas empêché l’Italie d’être la nation qui a remporté le plus de victoires (7), devant l’ex-Union Soviétique (5) et la Suède (4), dont la particularité était d’aligner les quatre frères Petterson lors de trois de ses quatre triomphes (1967, 1968 et 1969). J’en profite au passage pour noter que la France n’a gagné cette épreuve qu’une seule fois (en 1963 avec Bechet, Motte, Bidault et Chappe), ce qui montre le fossé existant avec nos voisins et amis italiens, fossé que l’on retrouve au nombre de victoires actuelles dans les grandes épreuves du calendrier, notamment les grands tours. Passons ! Cette semaine des championnats du monde a aussi commencé avec les épreuves féminines, mais comme mon blog se veut consacré en grande partie à l’histoire du sport, on me permettra de d’évoquer uniquement l’histoire des épreuves masculines…même s’il y eut effectivement de grands moments dans le cyclisme féminin, toutefois beaucoup moins médiatisés que ceux des hommes.

Cela dit, le cyclisme féminin a eu quelques très grandes championnes, comme la Luxembourgeoise Elsy Jacobs à la fin des années 50, la Britannique Beryl Burton et la Belge Yvonne Reynders dans les années 60, la Russe Ana Konkina au début des années 70, puis quelques années après les Françaises Geneviève Gambillon et Josiane Bost, avant l’avènement dans les années 80 de Catherine Marsal et surtout Jeannie Longo, sans doute la plus emblématique des championnes du sport cycliste féminin en raison de sa longévité et de son éclectisme, sans oublier la Néerlandaise Léontien Van Moorsel dans les années 90, la Suédoise Suzanne Ljungskog au début des années 2000, mais aussi la Néerlandaise Marianne Vos et l’Italienne Giorgia Bronzini, avant que n’arrive celle qui sera peut-être la plus grande de toutes par le palmarès, la Française Pauline Ferrand-Prévot, championne du monde en titre, mais aussi de cyclo-cross et de VTT, exploit unique dans les annales du vélo. Elle sera évidemment, cette année encore, la favorite de la course en ligne élite. Toutes ces femmes ont été championnes du monde une ou plusieurs fois, en réalisant parfois de grands exploits.

Revenons à présent sur l’histoire des championnats du monde sur route hommes, en regrettant une fois encore la date très tardive de ces championnats depuis 1995, qui nous prive souvent de la présence de plusieurs des principaux protagonistes de la saison. Quant aux autres, ils sont certes présents, mais dans quel état, après une saison qui commence désormais en janvier? C’est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui militent pour un nouveau changement de date, afin de redonner à ces championnats le lustre qu’ils méritent. Pourquoi pas en août, entre le Tour de France et la Vuelta ? Cela aurait le mérite d’avoir des coureurs encore en forme après le Tour, alors que d’autres se prépareraient spécialement pour ces championnats pendant le Tour de France. Cela étant, à partir du moment où on fait des J.O. un rendez-vous incontournable tous les quatre ans, quand organiser les championnats du monde chaque année bissextile? Pour ma part, la réponse est claire : la participation aux J.O. sur la route devrait se limiter aux « espoirs » (coureurs de moins de 23 ans), d’autant qu’aux J.O. le nombre de coureurs par nation est très limité (de un à cinq).

Une histoire très ancienne avec une domination belge et italienne

Pour ce qui concerne l’histoire de ces championnats, nous dirons qu’elle est déjà très ancienne, puisque le premier championnat du monde professionnel date de 1927, organisé par l’Union Cycliste Internationale à Adenau, sur le circuit du Nurburgring. Les amateurs pour leur part avaient déjà leur championnat depuis 1921, les deux premières éditions ayant été courues contre-la-montre. Ensuite les titres mondiaux se multiplieront avec le championnat du monde sur route féminin à partir de 1958, puis les championnats contre-la-montre (100 km) par équipes amateurs en 1962, avec un peu plus tard (en 1987) la même épreuve pour les féminines sur 50 km (une victoire pour la France en 1991), avant la création très attendue du championnat du monde contre-la-montre, rassemblant professionnels et amateurs, en 1994. Aujourd’hui, l’épreuve amateurs d’autrefois a été remplacée par l’épreuve espoirs, cette catégorie existant également pour le contre-la-montre, alors que chez les féminines il n’y a que l’épreuve en ligne et le contre-la-montre. Enfin, à cet historique quelque peu fastidieux, il faut ajouter que les courses en ligne ont la particularité de se disputer selon la formule des équipes nationales…sauf pour l’épreuve contre-la-montre par équipes, dont j’ai parlé au début de mon propos.

Le premier champion du monde professionnel fut un très grand champion, l’Italien Alfredo Binda, et son second ne l’était pas moins puisqu’il s’agissait de son compatriote Girardengo. Binda était le meilleur coureur de sa génération, capable de s’imposer sur tous les terrains, mais surtout redoutable au sprint, comme celui qui lui succéda en 1928 et 1929, le Belge Georges Ronsse.  Binda détient toujours le record des victoires (3) puisqu’il remporta de nouveau le titre en 1930 et 1932. Il est en bonne compagnie puisque les autres recordmen s’appellent Rik Van Steenbergen, l’inévitable Eddy Merckx et l’inattendu Oscar Freire. Ils ne sont guère plus nombreux avec 2 victoires, et là aussi on ne trouve que des grands champions puisqu’il y a, outre Ronsse, Schotte, Van Looy, Maertens, Le Mond, Bugno et Bettini. Enfin on notera que le plus jeune champion du monde sur route de l’histoire s’appelle Lance Armstrong (à peine 22 ans en 1993) à qui on n’a pas encore enlevé le titre (on a dû oublier !), et le plus âgé Joop Zoetemelk (presque 39 ans en 1985).

A noter également qu’en 1931 la victoire revint à un autre très grand coureur italien, Learco Guerra, sans doute un des plus grands rouleurs de tous les temps. Les Italiens apprécient d’ailleurs tout particulièrement l’épreuve arc-en-ciel, avec 19 victoires, à un niveau inférieur toutefois à celui des Belges qui ont remporté 26 titres. Et les Français ? Et bien, ils figurent à la troisième place parmi les nations victorieuses, mais avec seulement 8 titres, juste devant les Pays-Bas (7) et l’Espagne (5). Cela dit Belges et Italiens ont toujours eu une affection toute particulière pour les courses d’un jour, contrairement aux Français ou aux Espagnols traditionnellement plus redoutables dans les courses à étapes.

Huit victoires françaises seulement, mais quelques grands vainqueurs

Dans ces conditions les vainqueurs français ne pouvaient être que des champions affirmés, ayant pour nom Speicher (1933), Magne (1936), Louison Bobet (1954), Darrigade (1959), Stablinski (1962), Hinault (1980), Leblanc (1994 et Brochard (1997), certains d’entre eux comme Speicher, Magne, Bobet et Hinault figurant parmi les plus grands champions du vingtième siècle. En outre les victoires de Louison Bobet en 1954, et de Bernard Hinault en 1980, resteront à jamais parmi les plus belles courses de l’histoire de ces championnats du monde. Louison Bobet l’emporta à Solingen, malgré une crevaison à une quinzaine de kilomètres de l’arrivée alors qu’il était échappé avec le Suisse Schaer. Pour tout autre que lui une telle malchance eut été catastrophique, mais ce jour-là Louison était le plus fort et, au prix d’un effort inouï, il revint sur le coureur Suisse, et le lâcha pour arriver seul avec 22 secondes d’avance. Cet exploit lui permettait de réaliser le doublé Tour de France-championnat du monde que seuls Speicher (1933), Merckx (1971 et 1974), Roche(1987) et Lemond (1989), ont accompli avec lui.

Quant à Bernard Hinault, ce titre mondial conquis de haute lutte en 1980 à Sallanches fut pour beaucoup son chef d’œuvre. Ce jour-là (31 août 1980), « le Blaireau » fut peut-être plus grand qu’il ne le fût jamais sur un circuit taillé sur mesure pour lui, avec la fameuse côte de Domancy qui allait s’avérer de plus en plus meurtrière au fil des vingt tours de circuit, d’autant que l’équipe de France avait décidé très tôt de durcir la course pour son leader. Et cela réussit tellement bien qu’après 180 km de course, Hinault n’avait plus avec lui que Pollentier, Millar, Marcusen et Baronchelli.  Se sentant très fort, notre champion plaça alors plusieurs démarrages qui firent exploser ce dernier carré, le laissant seul dans l’avant-dernier tour avec l’Italien Baronchelli, lequel se contenta le plus longtemps possible de s’accrocher à la roue du « Blaireau », jusqu’à ce qu’il se fasse irrémédiablement lâcher dans la dernière escalade de la côte. Baronchelli finira second à 1mn10s, et le troisième, Fernandez, à 4 mn25s. De la belle ouvrage qui permettait à Bernard Hinault de venger Jeannie Longo, battue la veille sur incident mécanique et qui devra attendre l’année suivante pour remporter le premier de ses 13 titres mondiaux, mais aussi de rejoindre les vainqueurs de légende.

Des courses de légende, mais aussi quelques épisodes moins glorieux

En fait, à Sallanches, Bernard Hinault réalisa quasiment la même course et le même exploit que Fausto Coppi en 1953 à Lugano, sur un parcours similaire avec, là aussi, une côte sévère (Crespera) qui ne pouvait que permettre le sacre du plus fort. Coppi eut lui aussi un dernier accompagnateur, Germain Derycke, qui refusa tout relais jusqu’à l’ultime démarrage du campionissimo dans l’avant dernier tour, ce qui lui permit de s’envoler seul vers ce maillot arc-en ciel qu’il avait conquis à deux reprises en poursuite (1947 et 1949), mais qu’il n’avait jamais porté sur la route. En revanche d’autres épisodes moins glorieux ont marqué l’histoire du championnat du monde, notamment les guerres fratricides entre Coppi et Bartali, avec la triste comédie de Valkenburg (Pays-Bas) en 1948, qui valut aux deux antagonistes une suspension par leur fédération pour avoir honteusement abandonné, après avoir pris un retard considérable à force de s’épier et de se marquer. Il y eut aussi l’arrivée houleuse de 1963 à Renaix (Belgique),  où Van Looy en plein sprint faillit renverser Beheyt, lequel n’eut d’autre recours que de s’appuyer sur l’épaule de son leader, ce qui lui permit de l’emporter…involontairement, ce que néanmoins Van Looy ne lui pardonna jamais. On n’oubliera pas non plus la stupide guéguerre entre Anquetil et Poulidor, plus particulièrement en 1966 au Nurburgring, où les deux hommes se neutralisèrent tellement qu’ils terminèrent deuxième et troisième, battus au sprint par Altig, alors que celui-ci avait été lâché auparavant.

La création du championnat contre-la-montre a permis à certains d’endosser un maillot arc-en-ciel

Résultat, mis à part Coppi, aucun de ces trois illustres champions que furent Bartali, Anquetil et Poulidor ne devint champion du monde. Et il n’y avait pas encore de championnat du monde contre-la-montre, créé je le rappelle en 1994, pour qu’ils puissent se vêtir du maillot irisé au moins une fois dans leur carrière. Le premier vainqueur de ce nouveau championnat du monde fut le Britannique Chris Boardman, à l’époque recordman du monde de l’heure, et le record de victoires (4) appartient au Suisse Fabian Cancellara,  un des meilleurs rouleurs toutes époques confondues, qui l’emporta en 2006, 2007, 2009 et 2010. Dans le palmarès de ce championnat du monde contre-la-montre, on trouve également Jan Ullrich en 1999 et 2001, Abraham Olano en 1998, le seul à avoir remporté également la course en ligne (1995), Laurent Jalabert qui l’emporta à la surprise générale en 1997, Miguel Indurain vainqueur en 1995, ou encore Bradley Wiggins l’an passé, sans oublier l’Allemand Tony Martin et l’Australien Michael Rogers qui l’emportèrent à trois reprises. On peut d’ailleurs imaginer que ce soir Tony Martin aura rejoint Cancellara au nombre de victoires, d’autant que le Néerlandais Tom Dumoulin, si brillant lors de la dernière Vuelta, semble avoir perdu de sa forme étincelante pendant trois semaines en Espagne.

De tous ces champions, seuls Indurain, Ullrich, Cancellara et Martin soutiennent réellement la comparaison avec les grands rouleurs d’antan. D’ailleurs si comparaison il doit y avoir, celle-ci doit se faire avec le Grand Prix des Nations d’autrefois (créé en 1932), cette épreuve étant considérée comme le véritable championnat du monde contre-la-montre jusqu’à l’existence de celui-ci. Sur ce plan Cancellara reste en très bon rang, puisqu’il se situe derrière Jacques Anquetil (9 victoires) et Bernard Hinault (5 victoires), et devant Charly Mottet, vainqueur à 3 reprises, en notant toutefois que les premiers Grand Prix des Nations (de 1932 à 1956) faisaient 140 km avant de descendre doucement à 90 km dans les années 70, 80 et 90, alors que le championnat du monde contre-la-montre se déroule sur une distance avoisinant les 50 km (53 km cette année).

Cela dit, dans le cyclisme sur route, les courses contre le chronomètre ont le mérite d’être celles où il y a le moins de surprises, parce que, fatalement, c’est le meilleur spécialiste qui l’emporte…si bien sûr celui-ci est en forme. En revanche ce n’est pas toujours le cas dans les courses en ligne, et le championnat du monde est plus d’une fois revenu à un inconnu, dont ce fut le seul titre de gloire, comme l’Allemand Heinz Muller, qui a bénéficié en 1952 d’un bris de selle de Magni pour s’imposer, le Néerlandais Ottenbros en 1969, ou encore le Belge Rudy Dhaenens en 1990. A l’inverse, malgré un magnifique palmarès, Koblet, Anquetil, Ocana, Fignon, Kelly ou Mottet, n’ont jamais porté de maillot arc-en-ciel dans toute leur carrière. Dommage pour tous ces champions, qui ont remporté le Grand Prix des Nations au moins une fois, que le championnat du monde contre-la-montre n’ait vu le jour qu’en 1994! Mais cela ne les a pas empêchés d’avoir leur place au panthéon du cyclisme. De nos jours, c’est aussi le cas de Contador de n’avoir jamais été champion du monde, et plus encore celui de Valverde, qui détient pourtant le record du nombre de médailles remportées dans l’épreuve élite en ligne des championnats du monde (deux médailles d’argent et quatre en bronze). L’emportera-t-il cette année ? Pourquoi pas, mais je miserais plutôt une pièce sur Philippe Gilbert (titré en 2012), le jeune Polonais Kwiatkowski (champion du monde en titre) et plus encore sur Nibali, qui a tellement raté sa saison qu’il arrivera motivé comme jamais sur le circuit de Richmond. Et comme l’équipe italienne est toujours très forte… Au fait quand aurons-nous un successeur à Laurent Brochard (route) et Laurent Jalabert(contre-la-montre) ? On l’attend depuis 18 ans. Les Français n’aiment pas les exploits trop rapprochés! Qu’ils me fassent mentir!

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 2)

Thurau Dietrich

Dans la suite de l’article écrit la semaine dernière, je vais parler aujourd’hui de Liège-Bastogne-Liège, mais avant je voudrais m’indigner une fois encore devant la manière qu’ont les commentateurs de cyclisme, sur les sites spécialisés ou à la télévision, de comptabiliser les victoires…et d’en faire un classement. Ainsi, apprend-on que Valverde est le coureur qui compte le plus de succès à ce jour, avec ses 7 victoires, ayant remporté notamment le Tour d’Andalousie, la Roma Maxima, mais aussi le GP Miguel Indurain. Il devance trois coureurs, Alberto Contador et deux sprinteurs Sacha Modolo et André Greipel. Pourquoi est-ce choquant de faire un classement des victoires? Tout simplement parce qu’il n’a rien à voir avec la vraie hiérarchie des coureurs, les trois meilleurs depuis le début de la saison étant Contador, Cancellara et Gilbert. Ce dernier vient de s’adjuger de fort belle manière son troisième Amstel, avant peut-être de s’imposer aujourd’hui au sommet du Mur de Huy, ce qui ne serait que sa troisième victoire de la saison (il a remporté la Flèche Brabançonne), mais ces  succès ont évidemment une tout autre valeur que lever les bras dans une étape d’une course de second rang.

Après ce long préambule, et avant d’évoquer Liège-Bastogne-Liège, je voudrais d’abord avoir une pensée pour un coureur que j’aime beaucoup, qui a remporté cette épreuve en 2009, après une échappée solitaire de plus de 20 km, laissant ses poursuivants Rodriguez, Rebellin, Gilbert etc. à plus d’une minute. Ce jour-là tout le monde a compris qu’Andy Schleck était déjà « un grand », ce qu’il démontra dans le Tour de France quelques mois plus tard, et plus encore dans le Tour 2011, où chacun se rappelle son extraordinaire raid entre l’Izoard et le sommet du Galibier. Quel dommage de voir ce magnifique champion, plein de panache, se retrouver à présent constamment au milieu du peloton, avec des coureurs de second rang, loin, très loin d’avoir sa classe, ce qui l’entraîne aussi dans des chutes qui ne font que retarder ses possibilités de résurrection. Dans le fond, heureusement qu’il a gagné Liège-Bastogne-Liège, car sans ce succès son palmarès serait vierge de toute grande épreuve. Certains me diront qu’il a aussi gagné le Tour de France 2010, mais Andy Schleck sait très bien que ce Tour c’est Contador qui l’a gagné. A ce propos, j’en profite pour redire une fois encore que l’UCI peut apporter toutes les modifications qu’elle veut aux palmarès des grandes courses, les vrais connaisseurs du vélo savent bien que personne ne prend en compte les lignes changées ou vierges des grandes épreuves, sauf en cas de dopage réellement prouvé et démontré dans les jours qui suivent une course. D’ailleurs, que je sache, l’UCI a bien cautionné le retour de Bjarne Riis dans le palmarès des vainqueurs du Tour, ce qui est en contradiction formelle avec le déclassement a posteriori de Lance Armstrong. A quoi rime cette absence de vainqueur de la Grande Boucle entre 1999 et 2006 ? Heureusement que le ridicule ne tue plus !

Fermons la parenthèse et revenons à notre sujet du jour, à savoir Liège-Bastogne- Liège, appelée aussi « La Doyenne », et dont ce sera le dimanche 27 avril la centième édition. Cette classique est un « véritable monument du cyclisme », une course que tout coureur d’aujourd’hui rêve d’avoir à son palmarès. Pourquoi « La Doyenne » ? Parce que c’est l’épreuve la plus ancienne du royaume belge, créée en 1892 à l’initiative du Liège Cyclist Union, club du premier vainqueur Léon Houa (il remportera les trois premières éditions). Elle figure au calendrier des professionnels depuis 1894, avec certaines éditions au début du vingtième siècle réservées aux amateurs ou aux indépendants. Son parcours est le plus difficile de toutes les classiques, avec 261 km de course agrémentés de nombreuses côtes au nom célèbre, Stockeu,et de nouveau cette année la Haute-Levée, sans oublier dans les derniers kilomètres la côte des Forges et la côte de la Roche-aux-Faucons qui, elles aussi, retrouvent leur place dans un parcours très sélectif, ne pouvant être réservé qu’à un « costaud ».

Le recordman de l’épreuve (gagnée 58 fois par un Belge) est bien évidemment Eddy Merckx, avec cinq succès en 1969, 1971 où il fut vainqueur malgré une terrible défaillance qui lui fit perdre 5 mn sur Pintens en moins de 40 km, 1972 devant Poulidor, 1973 et 1974. L’Italien Moreno Argentin l’emportera quatre fois entre 1985 et 1991, dont une avec beaucoup de chance en 1987, Roche et Criquielion jouant tellement au chat et à la souris dans les derniers hectomètres qu’ils se firent rejoindre et battre au sprint. Quant à Fred De Bruyne, il signera un triplé entre 1956 et 1958. En revanche Van Looy (1961) et De Vlaeminck (1970) ne l’ont gagné qu’une fois, et quelques très grands coureurs ne l’ont jamais remporté, comme les campionissimi Coppi et Bartali pour qui, toutefois, ce n’était pas un objectif, Louison Bobet, mais aussi Felice Gimondi, ou encore Francesco Moser, Greg Lemond, Laurent Fignon, Miguel Indurain et Lance Armstrong. Côté français, Jacques Anquetil et Bernard Hinault l’ont emporté. Anquetil en 1966, avec près de 5 mn d’avance sur Van Schil, et davantage encore sur un groupe où figuraient Gimondi et le tout jeune Eddy Merckx, à l’issue d’une grande envolée (46 km en solitaire) dont il avait le secret…quand il était décidé à se surpasser, peut-être aussi pour montrer à Gimondi, qui venait de faire le doublé Paris-Roubaix et Paris-Bruxelles, qu’il était toujours « le patron ». Quant à Hinault, il a signé à cette occasion un des plus beaux exploits du cyclisme d’après-guerre en 1980, dans une course d’un autre âge.

En ce 20 avril 1980, il neigeait dans les Ardennes comme en plein hiver, avec au moins dix centimètres sur les chaussées qu’allaient emprunter les coureurs. Il faisait tellement froid, qu’après 70 kilomètres de course il ne restait qu’une soixantaine de rescapés sur les 170 coureurs au départ. Combien seront-ils à l’arrivée se demandaient les suiveurs, d’autant qu’on n’annonçait pas de réelle amélioration d’ici l’arrivée. Bien peu en vérité, puisqu’ils n’étaient plus qu’une trentaine à se présenter au pied de ce que l’on appelle « le monstre de Stockeu ». Parmi eux « le Blaireau », qui aurait sans doute abandonné s’il n’avait pas eu à ses côtés son fidèle équipier Maurice Le Guilloux, à qui il avait dit : « S’il neige encore au ravito, j’arrête ». Et comme il ne neigeait plus, Hinault continua la course. Bien lui en prit, car ce qui restait du peloton était déjà à l’agonie, et dans ce cas parmi ceux qui vont à l’arrivée c’est le plus fort qui gagne. Et Hinault à cette époque était incontestablement le maître du cyclisme, comme peut-être aucun autre coureur ne l’avait été à part Eddy Merckx.

Le premier à aborder la côte de Stockeu fut Rudy Pevenage, échappé avec plus de 2 mn d’avance sur un groupe où l’on trouvait le Néerlandais Lubberding, mais aussi l’Allemand Thurau, l’Italien Contini (qui l’emportera en 1982), et Bernard Hinault coiffé d’un bonnet de laine rouge. Un peu plus loin Hennie Kuiper, champion du monde en 1975, chute et passe à pied le raidard, ce qui ne l’empêchera pas de terminer à la deuxième place derrière Hinault qui avait décroché, sans s’en rendre compte, ses compagnons de route dans la côte de la Haute-Levée à 80 km de l’arrivée. Kuiper terminera second à plus de 9 mn du « Blaireau », alors que le Norvégien Willman sera le dernier classé…à la vingt-et- unième place et à 27 mn. Une course d’un autre monde, presque d’un autre temps, comme à l’époque de Trousselier, vainqueur en 1908. Bien d’autres exploits ont eu pour théâtre cette magnifique classique. Nous n’en avons cité que quelques uns parmi les plus caractéristiques, en regrettant tout d’abord que Contador, premier au classement UCI après ses victoires à Tirreno-Adriatico et au Tour du Pays-Basque, et Cancellara, meilleur coureur actuel de classiques, soient absents.

Certes, après leurs exploits récents, il est normal que le « Pistolero » et « Spartacus » veuillent souffler, mais on aurait bien aimé les voir sur « La Doyenne », surtout Cancellara, même s’ils sont nombreux à douter de sa réussite dans cette épreuve. Cela étant, si l’on en croit Sean Kelly, vainqueur en 1984 et 1989, Cancellara peut gagner un jour Liège Bastogne Liège, à condition qu’il en fasse un véritable objectif, ce qui le mettrait à égalité avec les meilleurs coureurs de classiques de l’histoire. Après tout, au palmarès de « la Doyenne », il y a des coureurs qui étaient loin de valoir le remarquable rouleur suisse, par exemple Schoubben et Derijcke (premiers ex aequo en 1957), Melckenbeek (1963), Preziosi (1965), Bruyère (1976 et 1978), Fuchs (1981), ou encore Van der Poel (1988), et Gianetti (1995). En revanche, quinze ans après, je garde le souvenir de la victoire à Liège de Franck Vandenbroucke (en 1999), ce surdoué belge qui avait tout pour devenir un très grand et qui, comme d’autres avant lui, n’a pas réalisé la carrière qui lui était promise.

Parmi ces autres exploits évoqués auparavant, j’ajouterais celui de Dietrich Thurau qui remporta l’édition 1979 de Liège-Bastogne-Liège, sans doute sa plus grande performance, fruit d’une audacieuse échappée solitaire, empêchant notamment Bernard Hinault de réussir un doublé retentissant après sa victoire dans la Flèche Wallone, et clouant le bec à ses équipiers qui lui reprochaient son manque d’esprit d’équipe dans sa formation Ijsboerke, qui lui préférait le jeune belge Daniel Willems. En outre, un peu comme Sagan de nos jours, on commençait à se demander quand ce jeune coureur doué et brillant, au style délié, allait enfin remporter la grande victoire qui manquait tellement à son palmarès. Autant de bonnes raisons pour Thurau de frapper un grand coup en ce 22 avril 1979. Et de fait il allait se donner les moyens de prouver qu’il appartenait bien à la catégorie des grands champions, en s’échappant seul après la longue côte de Rosier, à 75 kilomètres de l’arrivée. Nanti d’une avance maximale de 2mn 20s, il allait subir une légère défaillance dans la côte des Forges à 14 kilomètres de l’arrivée, franchissant le sommet avec quelques centaines de mètres d’avance sur un Hinault dechaîné, qui avait déclenché la contre-attaque dans la côte de la Redoute. Cette offensive du « Blaireau » lui permit de lâcher ses adversaires, à l’exception du Belge Pollentier, et de se rapprocher à une minute de Thurau.

Hélas pour Hinault, et heureusement pour Thurau, Pollentier, n’en pouvant plus, ne prit aucun relais, ce qui découragea quelque peu le champion français, d’autant que ceux qu’il avait lâché précédemment, Willems, Baronchelli, Schepers et Van Impe étaient revenus sur eux, et refusèrent de collaborer, Willems notamment respectant à la lettre l’esprit d’équipe, ce que n’avait pas voulu faire Thurau dans le Tour de Belgique quelques jours auparavant, portant une attaque le dernier jour qui condamna Willems, alors que ce dernier avait course gagnée. Cette fois en revanche, l’attitude chevaleresque de Willems allait permettre à Thurau de garder une cinquantaine de secondes d’avance sur le groupe emmené par Bernard Hinault, lequel ne voulait en aucun cas faire seul le travail pour rejoindre Thurau, et se retrouver battu au sprint par des accompagnateurs qui refusaient les relais. Résultat, Thurau remporta un succès mérité et Hinault se contenta de la seconde place, laquelle suffisait à son bonheur compte tenu des circonstances, ce qui montre que même des classiques aussi dures que Liège-Bastogne-Liège ne sont pas faciles à gagner. Cela dit, pour dimanche, je mettrais bien une petite pièce sur Philippe Gilbert et une autre sur Rodriguez, s’il a récupéré de sa chute dans l’Amstel, à moins que Valverde… Logique me direz-vous, mais la logique dans les courses d’un jour est loin d’être celle des grands tours, comme l’a souvent dit à sa façon Jacques Anquetil.

Michel Escatafal


La trilogie des Ardennaises (Partie 1)

kublerAvec Paris-Roubaix s’est achevée la première partie de la saison des classiques printanières celles qui, après Milan-San Remo, s’adressent prioritairement aux hommes durs au mal, capables de passer les secteurs ou monts pavés les plus épouvantables. Cette première partie a démontré, si besoin en était, que Cancellara reste l’homme fort des courses d’un jour, comme en témoigne le classement UCI, où il occupe la deuxième place (derrière Contador), mais la première si on ne prend en compte que les classiques. Il est vrai qu’entre ses places à Milan- San Remo (second), à Paris-Roubaix (troisième) et sa victoire dans le Tour des Flandres, son bilan est plus que positif. Et, en dépit de ses 33 ans, il reste encore très au-dessus de ses rivaux plus jeunes, Terpstra (30 ans) malgré sa victoire à Roubaix dimanche dernier, VanMarcke (25 ans), Sagan (24 ans) ou Degenkolb (25 ans), ce dernier s’annonçant comme le futur maître des classiques, comme il l’a prouvé en ayant déjà remporté Paris-Tours l’an passé et Gand-Wevelgem cette année. J’espère au passage que le champion suisse saura se ménager une plage en fin de saison pour enfin s’attaquer au record de l’heure, sous peine de voir le champion du monde c.l.m., Tony Martin, le pulvériser avant lui, d’autant que Martin fut un excellent pistard. Et puisque je parle de pistard, j’en profite pour saluer la neuvième place de Wiggins à l’arrivée de Paris-Roubaix, une performance qui m’étonne beaucoup moins que ses victoires en 2012 dans le Dauphiné et le Tour de France, même si cette victoire dans le Tour aurait dû revenir à Froome.

Fermons la parenthèse et revenons à présent à la deuxième partie de ces classiques du printemps, formée de ce que l’on appelle « les Ardennaises », en raison de leur localisation géographique dans des secteurs beaucoup plus accidentés, qui conviennent beaucoup mieux aux coureurs à étapes. Ces classiques ardennaises sont au nombre de trois aujourd’hui, en fait depuis 1966 et la création de l’Amstel Gold Race, qui se situe à présent le dimanche précédent la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège. A noter qu’à une époque la Flèche Wallonne et Liège Bastogne Liège avaient lieu l’une après l’autre, la première le samedi et l’autre le dimanche, ce qui permit de faire un classement d’ensemble aux points, entre 1950 et 1964, appelé le « Week-end ardennais », très prisé par les coureurs et les suiveurs. Le premier vainqueur en fut le Belge Raymond Impanis puis, en 1951 et 1952, le Suisse Ferdi Kubler qui, grâce à ses deux succès consécutifs, confirma qu’il était un très grand champion après sa victoire dans le Tour 1950, ou son titre mondial conquis en 1951. Il est vrai qu’il ne pouvait que sortir vainqueur de ce « Week-end ardennais » en 1951 et 1952, dans la mesure où il avait remporté les deux épreuves. Stan Ockers et Fred De Bruyne feront aussi le doublé, respectivement en 1955 et 1958. Enfin, quatre coureurs ont remporté ce trophée, sans avoir gagné ni l’une ni l’autre des deux épreuves. Il s’agit d’Impanis en 1950, Jean Storms en 1953, Frans Schoubben en 1959, et Rolf Wolfshohl en 1962, ce dernier ayant terminé ex aequo avec Dewolf, mais lui avait gagné la Flèche Wallonne.

Voilà pour la petite histoire du « Week-end ardennais », dont on ne parle plus aujourd’hui. Cela me permet de noter qu’ils sont six dans l’histoire à avoir remporté les deux épreuves en suivant, à savoir outre Kubler, Ockers et De Bruyne, l’inévitable Eddy Merckx en 1972, puis Moreno Argentin l’Italien en 1991, et Alejandro Valverde en 2006. Mais deux autres coureurs ont encore fait mieux qu’eux en remportant en plus l’Amstel Gold Race, Rebellin en 2004 et Philippe Gilbert en 2011, sa grande année. Exploit, il faut bien le dire extraordinaire, puisque Rebellin et Gilbert ont gagné ces trois épreuves en une semaine.

L’Amstel Gold Race est la première course de cette trilogie. Elle doit son nom à une marque de bière et fut créée en 1966, comblant un vide puisque les Pays-Bas, grand pays de cyclisme s’il en est, n’avait pas de grande classique à son calendrier. Elle a été remportée à deux reprises par un Français, d’abord par Jean Stablinski qui inaugura le palmarès, et par Bernard Hinault qui battit au sprint, en 1981, un peloton où il domina notamment Roger de Vlaeminck, coureur qu’il battra quelques semaines plus tard sur le vélodrome de Roubaix. A noter que les routiers des Pays-Bas sont prophètes en leur pays, puisqu’ils l’ont emporté à 17 reprises (Knettemann en 1974, Raas en 1977, 78, 79, 80, et 82 qui est le recordman des victoires, mais aussi Zoetemelk en 1987 etc.) contre 11 seulement aux Belges, dont Eddy Merckx en 1973 et 1975, mais aussi Maertens en 1976, Johan Museeuw en 1994 et Philippe Gilbert en 2010 et 2011 dont j’ai déjà parlé, et 6 aux Italiens ( Zanini, Bartoli, Di Luca, Rebellin, Cunego et Gasparotto).

L’histoire de la Flèche Wallonne est évidemment beaucoup plus ancienne puisque sa première édition eut lieu en 1936, créée par le journal Les Sports. Elle se fit très rapidement une place parmi les grandes classiques belges, et s’adresse à des coureurs nécessairement complets. C’est d’ailleurs à cause de ses difficultés et de son palmarès qu’elle a gardé son prestige, bien que sa distance soit réduite à 200 km depuis la fin des années 80. Elle a lieu à présent le mercredi, entre l’Amstel et Liège-Bastogne-Liège. Comme dans les deux autres classiques ardennaises, on retrouve parmi les vainqueurs des coureurs de grands tours, ce qui explique la qualité de son palmarès. Van Steenbergen, Coppi qui l’emporta après un raid de 100 km en 1950, Merckx, Van Looy, Zoetemelk, Moser, Saronni, Argentin, et Armstrong l’ont gagnée. Elle plaît bien également aux Français puisque Poulidor en 1963, Laurent en 1978, Hinault en 1979 et 1983, Fignon en 1986, J.C. Leclercq en 1987, Laurent Jalabert en 1995 et 1997 en ont été vainqueurs.

Ses nombreuses cotes, moins dures dans l’ensemble que celles de Liège Bastogne Liège, font qu’autrefois on comparait volontiers « la Flèche » à une immense scie. En outre, il y a une grosse difficulté qui généralement fait la sélection depuis que le parcours a été remodelé en 1983, à savoir le Mur de Huy (1,2 km avec un passage à 22%), escaladé trois fois, et où se trouve aujourd’hui la ligne d’arrivée. Cette arrivée convient évidemment à des coureurs capables de grimper, mais aussi et surtout à des puncheurs comme Rebellin (3 fois vainqueur entre 2004 et 2009), comme Gilbert (vainqueur en 2011) ou encore les Espagnols Rodriguez et Moreno, vainqueurs respectivement en 2013 et 2014. A propos de Rodriguez, je voudrais dire que c’est quand même le seul vrai « grimpeur » vainqueur de la Flèche Wallone…depuis 1996, époque où Armstrong n’était pas encore l’escaladeur qu’il fut plus tard dans le Tour, lui-même succédant à un autre coureur capable de grimper les cols avec les meilleurs, Laurent Fignon en 1986.

A ce propos, je voudrais évoquer une victoire quelque peu oubliée, le premier triomphe de Bernard Hinault en 1979, qui le consacrait définitivement comme un super champion, après avoir déjà remporté auparavant le Tour de France 1978, mais aussi Liège-Bastogne-Liège en 1977. Cette année-là Hinault avait démarré sa saison dans la discrétion par manque d’entraînement, et ses supporters et son entourage attendaient qu’il frappe enfin un grand coup dans les classiques ardennaises. Et ce fut le cas dans la Flèche Wallone, sur un parcours qui, pourtant, ne l’avantageait pas parce que moins dur que précédemment. Mais Hinault, comme Merckx auparavant, était un coureur très complet, et il allait le prouver en s’imposant au sprint, après avoir réduit au supplice dans les derniers kilomètres des coureurs comme Thurau, Lubberding, De Wolf ou Martens, ce qui lui avait permis de rejoindre seul, à quelques encablures de l’arrivée, Johansson et l’Italien Saronni, ce dernier réputé pour être très rapide au sprint. Il se croyait d’ailleurs tellement supérieur à ses derniers accompagnateurs, qu’à moins de cinq cents mètres de l’arrivée il se porta en tête, sûr de sa force, mais Hinault surgissant de l’arrière plaça son attaque, débordant le coureur transalpin. Surpris, ce dernier se lança à sa poursuite et reprit très vite les deux longueurs de retard qu’il comptait sur Hinault, mais ce dernier en remit une couche supplémentaire et Saronni, asphyxié, se retrouva de nouveau avec deux longueurs de retard sur la ligne d’arrivée. Le « Blaireau » venait de gagner sa troisième classique belge (après Gand-Wevelgem et Liège-Bastogne-Liège en 1977), et surtout venait de faire taire ses détracteurs et ceux qui commençaient à douter de lui. Il remportera de nouveau la « Flèche » en 1983, juste avant sa deuxième Vuelta victorieuse.

 Michel Escatafal


Jean Forestier, à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire

forestierAprès un Tour des Flandres qui a consacré définitivement Fabian Cancellara au rang des très grands routiers, place ce dimanche à Paris-Roubaix, dont le coureur suisse sera encore le grand favori, ce qui lui permettrait, s’il l’emportait, de réaliser un troisième doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix, comme en 2010 et 2013. Paris-Roubaix est une épreuve mythique, appelée aussi « la Reine des classiques », appellation qui convient à beaucoup de monde, parce que s’il y a une course qui fait rêver les coureurs et les suiveurs, c’est bien elle, et cela ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Certes, il n’est pas question de revenir jusqu’à « la préhistoire du vélo », terme qu’emploient ceux qui veulent ignorer l’histoire de ce sport, mais on ne doit jamais oublier que le cyclisme se nourrit autant de sa légende que des courses ayant lieu aujourd’hui.

D’ailleurs, malgré ses difficultés et les attaques incessantes et stupides de certains de ses fans, si le vélo est de nos jours un des quatre ou cinq grands sports de la planète en termes d’audience globale, c’est d’abord à son passé et notamment à l’époque de son âge d’or qu’il le doit. Une époque où les coureurs ne se concentraient pas sur un seul objectif comme aujourd’hui, mais « faisaient toute la saison ». Tous les plus grands champions, y compris les potentiels vainqueurs de grands tours, participaient à Paris-Roubaix pour ne citer que cette classique, parce qu’on considérait qu’un palmarès ne se composait pas uniquement d’une ou plusieurs victoires dans le Tour ou le Giro. Cela dit, il y a quelques décennies, la saison de cyclisme sur route commençait beaucoup plus tard, la première grande épreuve du calendrier, Paris-Nice, se situant au mois de mars, alors qu’aujourd’hui la plupart des coureurs ont déjà à ce moment nombre de jours de course dans les jambes.

Fermons cette longue introduction pour nous retrouver au départ de ce Paris-Roubaix 1955, le jour de Pâques comme c’était la tradition depuis le dimanche 19 avril 1896, d’où son appellation « La Pascale », une date qui avait fort irrité les autorités religieuses…parce que les coureurs et les suiveurs ne pouvaient pas faire leurs Pâques. En 1955, la saison avait commencé avec trois grandes victoires remportées par des coureurs ayant l’habitude de vaincre dans les courses d’un jour, à savoir Germain De Rycke (Milan-San Remo), Briek Schotte (Gand-Wevelgem) et notre Louison Bobet qui avait battu au sprint dans le Tour des Flandres Koblet et Van Steenbergen. Bien entendu, les coureurs dont nous venons de citer les noms figuraient parmi les grands favoris au départ de Paris-Roubaix cette année-là, en précisant que, déjà à ce moment, les organisateurs avaient pour tâche de trouver un nouvel itinéraire afin de maintenir la tradition des secteurs pavés. Ce fut la raison pour laquelle on allongea le parcours d’une vingtaine de kilomètres (249 km), puisqu’on avait ajouté les secteurs pavés en faux-plat de Moncheaux et Mons-en-Pévèle.

Le début de course fut marqué par quelques escarmouches, mais les 159 coureurs qui avaient pris le départ sous un ciel maussade, avec le froid, la pluie et un fort vent contraire au fur et à mesure que l’on avançait dans le parcours, allaient se réchauffer très rapidement grâce à trois échappées matinales, qui ont obligé les favoris à s’employer pour ne surtout pas manquer le rendez-vous crucial de Mons-en-Pévèle. Mais la course n’allait réellement s’animer qu’après le troisième regroupement à Amiens, sous l’impulsion notamment du Belge Raymond Impanis, vainqueur de Paris-Roubaix et du Tour des Flandres l’année précédente, certainement un des meilleurs routiers dans les années 50. Cependant le coureur belge allait montrer ses limites dans la côte de Doullens, contrairement à Raphaël Géminiani, Jacques Dupont (ex-champion olympique du km en 1948, champion de France en 1954, et deux fois vainqueur de Paris-Tours en 1951 et 1955), et plus encore à Louison Bobet, lequel avait tellement secoué le peloton que les trois hommes se retrouvèrent en tête.

Toutefois, à Arras, un regroupement général s’opéra en vue des premiers secteurs pavés. En fait la course allait réellement commencer à une quarantaine de kilomètres de Roubaix, à Courcelles, où Scodeller s’extirpa du peloton avant d’être rejoint peu après par Bernard Gauthier et Jean Forestier. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente de la côte de Champeaux, Jean Forestier décida d’accélérer en vue de Mons-en Pévèle, secteur stratégique pour lui. Peu avant, dans la côte, il s’était testé et s’était aperçu qu’il avait les mêmes « bonnes jambes » qu’à l’entraînement, ce qui le confortait dans l’idée qu’il pouvait être un protagoniste important dans cette épreuve qui lui convenait parfaitement.

Il faut savoir que, malgré son jeune âge (25 ans), Jean Forestier était déjà un excellent coureur. Il évoluait certes dans l’équipe Follis (maillot vert à bande blanche), ce qui était un handicap car il était le seul coureur de niveau international de cette formation, mais précédemment il avait inscrit son nom au palmarès de la Polymultipliée, et surtout du Tour de Romandie en 1954, devançant Fornara, un des meilleurs coureurs italiens de la décennie 50, et Carlo Clerici, qui allait remporter le Giro quelques semaines plus tard. Forestier confirmera cette réputation de grand coureur les années suivantes, en remportant le Tour des Flandres en 1956, puis le Critérium National, de nouveau le Tour de Romandie et en étant le premier « maillot vert » du Tour de France en 1957, l’année de la première victoire de Jacques Anquetil.

C’était donc un concurrent à prendre au sérieux, d’autant que peu avant le secteur de Mons-en Pévèle, il était accompagné par deux remarquables coureurs, Gilbert Scodeller, vainqueur de Paris-Tours en 1954, et Bernard Gauthier, qui avait déjà remporté deux de ses quatre Bordeaux-Paris. Et pourtant, à la grande surprise de Forestier, les vedettes du peloton temporisèrent, ce qui incita Forestier à poursuivre son effort. Ainsi, il allait décrocher à la régulière Bernard Gauthier du côté de Mérignies, puis un peu plus loin Scodeller, victime d’une crevaison. A présent la voie était libre pour le coureur lyonnais, et il ne lui restait plus qu’à foncer vers la ligne d’arrivée. Il est vraisemblable que dans toute autre course Forestier aurait dû capituler face à ses poursuivants, mais Paris-Roubaix avec ses portions pavées est véritablement une course spéciale. Et avec son énorme développement (52×14) pour l’époque, Forestier allait résister à ses poursuivants jusqu’à l’arrivée. Ces poursuivants n’étaient pas n’importe lesquels, puisqu’ils s’appelaient Scodeller, mais aussi Bobet et Coppi qui avaient rejoint le coureur nordiste, lesquels avaient distancé le reste du groupe avec Impanis et Koblet.

Trois coureurs dont Bobet et Coppi, l’actuel et l’ancien maître du peloton, aux basques de Jean Forestier pendant 30 kilomètres, avec en plus une roue voilée! Qui aurait imaginé que Forestier pût aller au bout de son aventure ? Personne sans doute…à part lui, parce qu’il savait qu’il « marchait » admirablement, et aussi peut-être parce qu’il s’imaginait que Coppi et Bobet ne s’entendraient pas suffisamment pour mener une vraie chasse. Et de fait nous assistâmes à un duel de prestige entre les deux cracks français et italien…qui ne pouvait que favoriser les desseins de Forestier, d’autant que Scodeller lui-même semblait quelque peu à bout de souffle. Pour être juste, il faut dire que Coppi et Scodeller se méfiaient surtout du finish de Louison Bobet, incontestablement le plus rapide du lot, mais qui ne voulait pas emmener sur un plateau ses adversaires jusqu’à l’arrivée, ce qu’il fit vertement savoir à Coppi à l’arrivée. A la décharge du Campionissimo, même s’il avait encore de beaux restes à bientôt 36 ans, il faut avouer qu’il n’était plus le même qu’auparavant.

Résultat, Jean Forestier résista au prix du plus beau contre-la-montre de sa vie, où il découvrit pour la première fois de sa carrière la douleur inhérente aux plus grands exploits, au point de s’effondrer littéralement sur la pelouse du vélodrome roubaisien, une fois franchie la ligne d’arrivée. Il avait réussi à garder une petite quinzaine de secondes sur ses prestigieux poursuivants, Coppi terminant second devant Louison Bobet, qui ne disputa pas le sprint, et Scodeller. Un peu plus loin, avec 42 secondes de retard, arrivait un petit groupe de quatre coureurs emmené par Impanis devant son compatriote Sterckx, le Suisse Hugo Koblet et Bernard Gauthier, Jacques Dupont terminant à la neuvième place avec 1mn08s de retard. Pour sa part le jeune Jacques Anquetil (quinzième) arriva avec un groupe réglé au sprint par Rik Van Steenbergen, à plus de trois minutes du grand vainqueur du jour, qui est  à présent le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix.

Jean Forestier prouvera l’année suivante sa grande classe dans ce même Paris-Roubaix, terminant à la troisième place de l’épreuve, derrière Fred De Bruyne lui-même battu au sprint par Louison Bobet, qui remportait enfin la « Reine des Classiques ». Mais auparavant Jean Forestier avait remporté le Tour des Flandres, en démarrant à environ cinq cents mètres de l’arrivée pour l’emporter avec quelques secondes d’avance sur les sprinters belges surpris par ce démarrage, lesquels mirent très longtemps à réaliser qu’ils avaient perdu une course qu’ils ne pouvaient pas perdre, surtout en pensant qu’ils prirent neuf des dix premières places…derrière Forestier. Là aussi certains diront qu’il avait profité des circonstances, notamment la chasse menée derrière De Bruyne, longtemps échappé, qui fut rejoint à quatre kilomètres de l’arrivée. Néanmoins force est de constater que ce coureur aux cheveux noirs et abondants, qui faisait penser à un danseur de flamenco andalou, était un combattant de premier ordre et une merveille d’opportunisme. En tout cas il figure à jamais parmi les meilleurs coureurs français de l’histoire, et nombreux sont ceux qui pensent qu’avec un peu de chance et un peu plus de confiance en lui, il aurait pu remporter un Tour de France, épreuve dont il prit la quatrième place en 1957.

Michel Escatafal


Le retour de Contador réjouit les vrais amateurs de vélo

contadorEt si l’on reparlait un peu de vélo en ce jour où l’actualité est totalement focalisée sur le match retour de Ligue des Champions entre le PSG et Chelsea, en espérant que le PSG l’emporte. Après tout, cela fait tellement longtemps qu’on n’a pas eu une équipe au top niveau européen, avec de nombreuses individualités figurant parmi les meilleures à leur poste, que l’on a le droit de se réjouir ! Comme on a le droit de se réjouir en voyant un champion comme Cancellara remporter pour la troisième fois le Tour de Flandres au sprint, devant un petit groupe, preuve, si besoin en était, qu’un sprint après 260 km de course n’a rien à voir avec un sprint du peloton dans une course à étapes ou une épreuve de second ou troisième rang. Reste maintenant à Cancellara à remporter une quatrième fois le Tour des Flandres, ce qui le ferait entrer un peu plus encore dans la légende, surtout s’il devait gagner l’épreuve une troisième fois de suite, comme un certain Fiorenzo Magni qui s’est imposé en 1949, 1950 et 1951.

Mais les amoureux du vélo ont un autre motif de se réjouir avec le retour au tout premier plan, et à son meilleur niveau de Contador. La façon dont il s’est imposé à Tiireno-Adriatico en disait déjà long sur son retour et sur sa confiance revenue. Et hier, lors de la première étape du Tour du Pays-Basque, il a pleinement confirmé l’impression laissée lors de la Course des Deux-Mers, et même lors du récent Tour de Catalogne où, de son propre aveu, il avait le sentiment d’avoir raté sa chance en terminant deuxième à 4 secondes de Joaquin Rodriguez. Certes, il n’y avait pas de contre-la-montre, mais il aurait dû et pu gagner la Volta…s’il y avait cru davantage. En tout cas, hier après-midi, il a prouvé qu’il avait retrouvé nombre de ses sensations à commencer par sa célèbre « giclette » et sa faculté à poursuivre son effort sur la durée. Une « giclette » différente de celle de Rodriguez, en ce sens que Purito est surtout capable d’une terrible accélération sur une distance de 500m ou 1 km, mais sans poursuivre au-delà son action.

Bien entendu, il ne faut surtout pas lire ce qu’écrivent les crétins sur les forums des sites sportifs ou spécialisés dans le vélo, sous peine d’être victime d’une grosse déprime, tellement ces gens sont des rabat-joie avec leurs sempiternels soupçons de dopage…concernant certains coureurs. Comme si on demandait à ces gens-là d’intervenir sur les courses cyclistes, alors qu’ils n’ont qu’injures à écrire à l’encontre de ces coureurs ! Plus particulièrement d’ailleurs les coureurs espagnols, affirmant doctement que l’Espagne est un pays couvrant le dopage au profit de ses plus grands champions. A ce propos, il faut noter que ces moralisateurs de pacotille n’hésitent pas à dire que tout coureur n’ayant jamais subi de contrôle positif par le passé ne se dope pas, allusion au problème rencontré par Contador avec ses quantités infimes de clembutérol retrouvées dans ses urines un jour de repos dans le Tour de France 2010. Une affaire que le TAS a tranché dans le vif en infligeant deux ans de suspension au Pistolero, tout en avertissant que rien ne prouvait que Contador s’était réellement dopé volontairement.

Cela dit, les moralisateurs oublient que Valverde, qu’ils vouent aux gémonies et qu’ils mettent dans le même sac que les coureurs pris en flagrant délit de dopage, n’a jamais eu de contrôle positif…pas plus d’ailleurs qu’Armstrong et que tant d’autres ayant avoué leur dopage passé. Tout cela est tellement insignifiant qu’il vaut mieux se passer de faire des commentaires, même si je continue à m’insurger devant cette « chasse aux dopés » que l’on ne retrouve que dans le vélo. Aucun autre sport ne voit ses fans à ce point obsédés par le dopage, et en écrivant cela je pourrais même ajouter qu’ils s’en moquent comme de leur premier survêtement. Qui ce soir va se préoccuper de savoir si Thiago Silva, Thiago Motta, Cavani ou Matuidi, pour ne citer qu’eux, ont pris ou pas pris un produit dopant ? Absolument personne, parce que les fans de foot veulent voir leurs favoris l’emporter, et c’est tout. Idem pour le rugby, pour le basket, le tennis et tous les autres sports, à part un peu l’athlétisme, en notant que parmi ces forumers on retrouve parfois les mêmes que dans le vélo. Ils n’aiment pas le sport, mais ils veulent en dégoûter les autres : un comble !

Néanmoins, pour en revenir à Contador, il est en train d’infliger un démenti cinglant à ceux qui le voyaient sur le déclin, alors qu’il n’a que 31 ans, soit trois ans et demi de moins que Rodriguez, qui n’a jamais été aussi fort que ces trois dernières années. N’oublions pas non plus que Cadel Evans a commencé à remporter des grandes courses à partir de 32 ans. Contador est aussi en train de démontrer qu’il s’améliore en termes de tactique de course, attaquant quand il le faut et où il le faut, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé, notamment lors de la Vuelta 2012. Il est vrai qu’après avoir été injustement privé de compétitions entre février et août, il avait une telle envie de bien faire qu’il a parfois confondu vitesse et précipitation, au point d’avoir été obligé de réciter un des plus beaux festivals que le cyclisme ait produit depuis une vingtaine d’années pour l’emporter devant Valverde et Rodriguez.

Voilà ce que j’avais envie de dire aujourd’hui, parce que je suis outré de lire, à propos de Contador des insanités du style : « Il a retrouvé ses steaks magiques ». Comment quelqu’un écrivant sur un site de sport peut-il écrire de pareilles âneries ? Quelle bêtise, quelles bassesses de se réfugier derrière un clavier d’ordinateur pour aligner des perles aussi stupides…qui ne font rire que les tristes auteurs de pareils propos. Ils ne se rendent même pas compte que, comme disait quelqu’un qui n’a jamais fait de vélo, La Rochefoucaud, « le ridicule déshonore plus que le déshonneur ». Et pour terminer, je veux dire une fois encore que je souhaite que le PSG remporte, dès cette année, la Ligue des Champions, et cela passe par un bon résultat à Chelsea.  

Michel Escatafal


Milan-San Remo, magnifique classique qui a souvent souri aux Français…jusqu’en 1995

jajaAprès trois années où la victoire est revenue à un outsider, Ciolek en 2013, Gerrans en 2012, Matthew Goss en 2011, lesquels ont succédé à Freire en 2010, Cavendish en 2009 et Cancellara en 2008, on est en droit de se demander à qui va sourire dimanche prochain Milan-San Remo, magnifique classique italienne (créée en 1907), la plus longue du calendrier, appelée du joli nom de « Primavera » (qui signifie printemps en italien) ou encore la « Classicissima », qui, cette année, propose aux coureurs un nouveau parcours, toujours aussi long (près de 300 km) mais un peu plus sélectif aux abords de l’arrivée, avec la montée de Pompéiana entre la Cipressa et le célèbre Poggio. On peut aussi se demander, une nouvelle fois, quelle aura été la meilleure préparation pour les coureurs, à savoir disputer Paris-Nice ou Tirreno-Adriatico, cette dernière épreuve ayant tendance à supplanter de plus en plus la « Course au Soleil », en raison d’un parcours beaucoup plus sélectif et d’une participation infiniment plus relevée. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour saluer la victoire d’Alberto Contador dans la « Course des Deux-mers », à l’issue d’un numéro de haute volée dans la montagne, comme lui seul sait les faire. A ce propos, je suis heureux de constater que le Pistolero a compris qu’il était très difficile d’être à la fois coureur cycliste et VRP de luxe, comme je l’avais écrit (en octobre dernier) dans un article intitulé Contador ne peut pas être à la fois coureur cycliste professionnel et VRP de luxe. Et oui, même le plus doué des coureurs ne peut pas se permettre le moindre relâchement dans sa préparation. C’est la dure loi du sport ! En tout cas ce renouveau nous promet de somptueuses courses jusqu’au Tour de France avec outre Contador, Chris Froome, Nibali, Rodriguez, Quintana ou Valverde.

Fermons la parenthèse et revenons à Milan-San Remo, course qui a souvent souri aux Français, mais qui a été gagnée par presque tous les plus grands champions. En fait parmi les très grands seuls, depuis 1945, Kubler, Koblet, Anquetil, Hinault, Lemond, Indurain, Armstrong et Contador ne l’ont pas gagnée. Et encore faut-il noter qu’à part Hinault qui a un très beau palmarès dans les classiques, et à un degré moindre Kubler, les autres se sont surtout consacrés à collectionner les victoires dans les courses à étapes. Coté français, la victoire a souri à 12 reprises à nos représentants depuis la création de l’épreuve en 1907, avec 6 doublés. Ces héros sont Petit-Breton en 1907 (devant Garrigou), Eugène Christophe en 1910, Gustave Garrigou en 1911 (devant Trousselier), Henri Pelissier en 1912 (avec Garrigou encore une fois second), puis Louison Bobet en 1951 (devant Pierre Barbotin), René Privat en 1960 (devant Jean Graczyk), Raymond Poulidor en 1961, Joseph Groussard en 1963, Marc Gomez en 1982 devant Alain Bondue, Laurent Fignon en 1988 et 1989, et enfin Laurent Jalabert en 1995.

En parlant de Privat, Joseph Groussard ou Marc Gomez, on notera que Milan-San Remo est aussi une épreuve où tout le monde a sa chance. Cette course, en effet, convient à tous les styles de coureurs, même si son parcours a évolué au fil du temps. Certes les sprinters y ont souvent tiré leur épingle du jeu. Parmi eux on peut citer Van Steebergen en 1954, Fred De Bruyne en 1956, Miguel Poblet le rapide Espagnol en 1957 et 1959, Rik Van Looy en 1958, Guiseppe Saronni en 1983, Sean Kelly en 1986 et 1992, Erik Zabel en 1997, 1998, 2000 et 2001, Mario Cipollini en 2002, Oscar Freire en 2004, 2007 et 2010, Alessandro Petacchi en 2005 et bien sûr Mark Cavendish en 2009. Cela dit les baroudeurs ont aussi leur chance, tout comme les super rouleurs capables de s’extirper du peloton dans les derniers kilomètres ou hectomètres, à l’image de Cancellara en 2008. Bref, gagner Milan-San Remo est accessible à toutes les catégories de coureurs, mais ceux qui l’ont gagné sont tous des champions.

Cela étant, même si la dernière victoire d’un transalpin date de 2006 (Pozzato), cela reste quand même une classique très italienne. Certains vainqueurs sont même des « campionissimi » comme Girardengo qui gagna 6 fois entre 1918 et 1928, Binda premier en 1929 et 1931, Bartali, vainqueur 3 fois en 1940, 1947 et 1950 et l’immense Fausto Coppi qui a gagné en 1946, 1948 et 1949, où des champions avec un très beau palmarès comme Gimondi en 1974, Francesco Moser en 1984 dans la foulée de son record de l’heure, Gianni Bugno en 1990 ou Paolo Bettini en 2003. Et puisque j’ai évoqué le record de l’heure, c’est un ancien recordman, l’illustrissime Eddy Merckx,  qui détient le record du nombre de victoires sur la Via Roma, avec 7 succès en 11 participations (entre 1966 et 1976), à coup sûr le coureur qui a su le mieux exploiter la montée ou la descente du Poggio. A ceux-là s’ajoutent de très grands coureurs comme Altig vainqueur en 1968 ou Roger De Valeminck en 1973, 1978 et 1979. On le voit, il y a du beau monde au palmarès de l’épreuve…qui est quand même restée très italienne puisqu’elle a été remportée une fois sur deux par les Italiens (50 fois en 104 éditions).

Ce tour d’horizon ne serait pas complet si je ne rappelais pas quelques hauts faits d’armes, comme par exemple les victoires de Fausto Coppi. En 1946, année qui marquait son vrai grand retour en tant que coureur après sa période sous les drapeaux, Coppi gagna après une échappée de 145 km avec 14 minutes d’avance sur le Français Lucien Teisseire. Il récidivera en 1948 à l’issue d’un raid de 40 km, son second (Rossello) arrivant avec un retard dépassant 5 minutes. En 1949 il gagnera de nouveau détaché, son second (Ortelli) étant relégué à plus de 4 minutes. Cette troisième victoire dans la Primavera lançait une saison qui allait être la plus belle de la carrière du « campionissimo », avec le premier doublé Giro-Tour, plus le titre de champion d’Italie, le Tour de Lombardie, sans oublier le maillot arc-en-ciel de la poursuite.

Quelques 40 ans plus tard, Laurent Fignon nous fera frissonner de bonheur en remportant son deuxième Milan-San Remo, ce qui lui vaudra le surnom de « professore » en Italie pour sa science de la course, et la maestria avec laquelle il avait construit ces deux succès sur la Via Roma. 1989 sera pour lui une grande année avec, outre la « Primavera », la victoire au Tour d’Italie, plus le Tour de Hollande, sans oublier le Grand Prix des Nations qui était le véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque. Pour être pleinement heureux cette année-là, il ne lui avait manqué qu’une troisième victoire dans le Tour de France, gagné par Greg Lemond…pour 8 secondes.

Enfin pour terminer je voudrais évoquer la magnifique victoire de Laurent Jalabert en 1995, qui s’était imposé au sprint devant Fondriest au prix d’un effort extraordinaire où, de son propre aveu, il avait utilisé pour la première fois le 52X11 au lieu du 53X12, ce qui lui avait permis de remporter le sprint. Cette victoire, comme pour Coppi et Fignon, allait être annonciatrice d’une remarquable série de succès, puisqu’il gagna la même année outre Milan-San Remo, Paris-Nice, le Critérium International, la Flèche Wallone, l’étape de Mende du Tour de France, le Tour de Catalogne et le Tour d’Espagne. Il était devenu cette année-là un très grand champion, capable de gagner des classiques, des courses à étapes, des courses contre-la-montre, et même un grand tour. On attend son successeur français, et pourquoi pas cette année. Je miserais bien une petite pièce sur Arnaud Démare, même si pour moi Cavendish, Cancellara et plus encore Sagan sont les grands favoris.

Michel Escatafal


Paris-Nice supplantée par Tirreno-Adriatico

paris-nice 69Si nous avions été quelques années en arrière, sans parler évidemment des plus belles heures du vélo, dans les années 50, 60 ou 70,  le départ de Paris-Nice ce dernier dimanche aurait marqué le premier vrai grand rendez-vous de la saison. Un rendez-vous qui nous a valu par le passé quelques batailles dignes de celles que l’on rencontrait dans le Tour de France ou le Giro. Hélas cette année ce ne sera plus du tout le cas, tellement le parcours de l’épreuve est devenu incolore, même si les organisateurs (ASO) estiment qu’il est le plus susceptible de proposer du spectacle. Pourquoi ai-je employé le mot « incolore » ? Tout simplement, parce que la Course au soleil ne comportera aucune arrivée au sommet, aucune épreuve c.l.m., ce qui est inédit depuis 1955 (année de la victoire de Jean Bobet), tout cela afin de sortir « des courses stéréotypées», pour parler comme les dirigeants d’ASO, où « chacun a sa chance sur ce type de parcours». Très bien, sauf que les fans de vélo apprécient tout particulièrement les affrontements des meilleurs dans l’ultime côte ou col d’une étape accidentée, ou dans un c.l.m. comme Paris-Nice nous en a souvent offert sur les pentes du col d’Eze.

Résultat, les aficionados sont frustrés et la participation sera très faible en ce qui concerne les stars du peloton, la plupart d’entre elles ayant choisi Tirreno-Adriatico, au parcours beaucoup plus en adéquation avec ce que l’on attend d’une grande course à étapes. Du coup, alors que la seule vraie grande vedette de Paris-Nice sera Vincenzo Nibali, nous trouverons parmi les participants à Tirreno-Adriatico, Alberto Contador, Richie Porte, Bradley Wiggins, Peter Sagan, Ivan Basso, Nairo Quintana, Domenico Pozzovivo, Jean-Christophe Peraud, Pierre Rolland, Fabian Cancellara, Robert Gesink, Bauke Mollema ou Thibaut Pinot. Et s’il n’y a pas Christopher Froome, c’est tout simplement parce que le dernier vainqueur du Tour est blessé, ce qui explique d’ailleurs dans la Course des Deux mers la présence de Richie Porte, lequel ne pourra pas renouveler sa victoire de l’an passé sur Paris-Nice.

Je comprends d’autant moins les organisateurs de Paris-Nice que la lecture de son palmarès indique que cette épreuve a toujours été extrêmement prisée par les meilleurs routiers, et qu’elle figure même parmi celles qui ont contribué à la légende du cyclisme. En fait, parmi les plus grands  coureurs de l’histoire, seuls Bartali, Coppi qui aurait dû l’emporter en 1954 (vainqueur de l’étape entre Nîmes et Vergèze), Felice Gimondi, Bernard Hinault peu enclin à consentir de très gros efforts en hiver, Laurent Fignon, Greg Lemond et Lance Armstrong qui a toujours eu des objectifs plus lointains, n’ont jamais remporté l’épreuve. Elle a aussi largement contribué à faire découvrir au grand public quelques coureurs qui, par la suite, deviendront de grands champions, par exemple Jan Janssen en 1964, Stephen Roche en 1981, Sean Kelly en 1982, Miguel Indurain en 1989 ou Alberto Contador en 2007.

En écrivant ces lignes, cela me fait une transition toute trouvée pour évoquer rapidement l’histoire de la course depuis ses débuts en 1933 (vainqueur le Belge Schepers). Une course qui a changé de nom plusieurs fois, s’étant appelée Paris-Côte d’Azur en 1952 (vainqueur Louison Bobet) et 1953 (vainqueur Munch), puis Paris-Nice-Rome en 1959 (victoire de Graczyk), avant de redevenir, définitivement sans doute, Paris-Nice. Bien entendu toutes les éditions de cette belle épreuve à étapes n’ont pas été le théâtre d’affrontements spectaculaires, ne serait-ce qu’en raison de la supériorité manifestée par certains coureurs véritablement au dessus du lot. Ce fut le cas notamment pendant la grande période de Sean Kelly, 7 fois vainqueur entre 1982 et 1988, ou même à l’occasion des triomphes de Laurent Jalabert entre 1995 et 1997. En revanche certaines années le suspens dura jusqu’au bout, favorisé parfois par la configuration de la course, notamment avec le final contre-la-montre, évoqué précédemment entre Nice et La Turbie, au sommet du col d’Eze. Ce fut le cas plus particulièrement en 1969, année où le podium ne fut jamais aussi prestigieux avec la victoire d’Eddy Merckx, devant Raymond Poulidor et Jacques Anquetil. Il y eut certes d’autres beaux podiums comme celui de 1984 (Kelly, Roche, Hinault) ou de 1973 (Poulidor, Zoetemelk Merckx), mais aucun n’a été chargé d’autant d’histoire.

En 1969, en effet, la course fut véritablement royale puisqu’elle mit aux prises l’incontestable maître du cyclisme de la décennie 60, Jacques Anquetil, son plus redoutable rival sur le plan national et même international, Raymond Poulidor, et celui qui allait devenir le champion au plus beau palmarès toutes époques confondues, Eddy Merckx. C’est une course d’autant plus mémorable qu’elle marquait la fin d’une époque (l’ère Anquetil) et le début d’une autre (l’ère Merckx). L’affrontement fut d’autant plus beau qu’il opposa des coureurs certes pas nécessairement au sommet de leurs possibilités, mais suffisamment compétitifs pour délivrer un verdict impitoyable.

Jacques Anquetil par exemple n’était plus tout à fait le super champion que l’on avait connu entre 1957 et 1966, mais il avait encore de très beaux restes, avec son style inimitable de rouleur patenté. Quant à Merckx son palmarès commençait à s’étoffer, avec entre autres victoires un Paris-Roubaix et un Tour d’Italie l’année précédente. Enfin Poulidor, malgré ses 33 ans, restait égal à lui-même, donc très performant surtout avec un parcours se terminant par un contre-la-montre en côte. Et il le fut effectivement, ce qui mit en transes ses milliers de supporters pour qui il était et restera pour l’éternité « Poupou ». Ces supporters étaient d’autant plus enclins à l’encourager, qu’ils avaient eu l’impression que seul un complot ourdi contre leur idole l’avait privé de la victoire en 1966, à l’issue d’un affrontement homérique avec Anquetil qui coupa définitivement la France en deux, avec d’un coté « les anquetilistes », pour la plupart des citadins, et de l’autre « les poulidoristes », que l’on assimilait à la France des terroirs, ce qui nous rappelait le duel entre Coppi et Bartali dans les années 40 en Italie, qui déborda largement le cadre du sport.

L’affrontement sur les pentes du col d’Eze entre ces trois immenses champions, nous offrit une passe d’armes exceptionnelle, chacun dans leur style. Anquetil, qui devait reprendre 45 secondes à Eddy Merckx pour le battre, attaqua cette course avec une détermination qu’on ne lui connaissait plus, dans son style toujours aussi admirable, ce qui ne l’empêchait pas d’être d’une redoutable efficacité, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher Merckx, au style plus heurté, de le rejoindre avant le sommet et lui prendre au final 2mn 17s. Cela dit, le jeune crack belge savait que son adversaire principal s’appellait Poulidor et, après avoir rejoint puis dépassé Jacques Anquetil, il continua sur sa lancée sans faiblir. Il a bien fait car Poulidor, qui au départ avait 29 s de retard, allait réaliser une performance remarquable, ne perdant que 22 s sur celui que l’on appellera un peu plus tard « le Cannibale ».

Finalement cet affrontement somptueux se terminera dans la plus pure logique, avec pour Anquetil le sentiment que sa carrière se terminait dans de bien meilleures conditions que se sont achevées celles de Louison Bobet et plus encore de Fausto Coppi. Poulidor avait démontré une fois de plus qu’il était un magnifique second, mais surtout qu’il était encore capable de pousser dans ses derniers retranchements le « fuoriclasse » belge, ce dernier n’ayant plus d’adversaires que lui-même, comme le prochain Tour de France allait le démontrer. Néanmoins, comme pour prouver qu’il ne désarmait jamais, Poulidor prendra sa revanche 3 ans plus tard (en 1972) en dominant à son tour son rival belge, avant de l’emporter de nouveau en 1973, pour le plus grand plaisir de ses fans, au demeurant chaque année plus nombreux.

Michel Escatafal


Le record de l’heure se meurt…comme la piste

FaurerivieremerckxobreeEn regardant le Giro chaque jour, et en entendant évoquer ça et là les noms des anciens grands champions qui ont marqué l’histoire de cette épreuve, je me dis que le cyclisme n’a pas évolué comme le souhaitent de nombreux fans de ce sport. Tout a changé dans le vélo, le matériel, ce qui est normal, mais aussi et surtout la perception qu’ont les jeunes de ce sport magnifique. Une perception qui, il faut le reconnaître, est aussi due aux multiples affaires de dopage qui ont pollué et polluent à intervalles réguliers les compétitions. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser le phénomène, mais force est de constater que l’on parle de dopage dans le sport essentiellement à propos du cyclisme. Comme si le cyclisme était le seul sport touché par des performances où la pharmacopée joue son rôle !

Certains vont penser que je me répète, mais je n’arrive pas à accepter cette injustice qui consiste à condamner et à montrer du doigt des sportifs exerçant un des plus durs métiers qui soit, alors que le dopage est inhérent au sport de compétition. Il l’est tellement que, même si certaines pratiques ne figurent pas dans le code antidopage, même si l’on n’utilise pas de produits interdits pour augmenter ses performances, on peut considérer qu’il y a dopage à partir du moment où on peut se payer des entraînements dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la vie « normale ». En disant cela, je pense par exemple aux stages en altitude ou aux divers moyens que l’on a pour mieux récupérer de ses efforts. Je pense aussi à l’évolution du matériel, qui ne met pas toujours les champions sur un pied d’égalité, au point que la victoire dans un grand tour s’est jouée parfois sur l’avantage que procurait une nouveauté technologique. Un seul exemple : A combien était estimé l’avantage procuré par le guidon de triathlète qu’utilisait Greg Le Mond dans le Tour de France 1989, par rapport à celui utilisé par les autres concurrents dont Laurent Fignon ? A coup sûr très supérieur aux 8 secondes qui ont permis au coureur américain de devancer le champion français à l’arrivée à Paris.

Dans ce cas, comment appeler cela ? Ce n’était pas du dopage issu d’un médicament, mais le résultat n’était-il pas le même ? Dans le même ordre d’idées, certains affirment que la razzia britannique sur le cyclisme sur piste aux J.O. de Londres l’an passé, était due en grande partie à un avantage technologique, lequel aurait permis notamment à Kenny de battre Baugé en finale de l’épreuve de vitesse, alors qu’il ne l’avait jamais battu auparavant. D’autres aussi s’étonnent de voir que Bradley Wiggins ait pu l’an passé écraser tous les contre-la-montre auxquels il a participé…alors qu’auparavant il n’en gagnait jamais un seul. Là aussi certains prétendent que c’est une histoire de pédalier. Pour ma part, je ne me prononcerais pas sur ces hypothèses, parce que je ne suis pas assez compétent en technique pour affirmer que Kenny ou Wiggins ont réellement bénéficié de ces avancées technologiques. En outre, personne ne niera que Kenny est un grand sprinter, ni que Wiggins est un grand rouleur, comme en témoignent ses nombreux titres mondiaux ou olympique en poursuite.

En parlant de cyclisme sur piste, la transition est toute trouvée pour évoquer un des grands monuments du vélo…qui ne l’est plus : le record du monde de l’heure. Ce record était une sorte de Graal auquel aspiraient tous les plus grands champions, sans toutefois oser s’y attaquer tellement l’exercice était difficile et éprouvant. Combien de lauréats en effet, ont promis de ne plus jamais refaire une tentative, parce qu’ils avaient trop souffert pour tenir une heure sur la base de 46, 47, 48 ou 49 km dans l’heure ? Est-ce pour cela qu’on ne veut plus s’attaquer à ce record, autrefois mythique, ou bien sont-ce plutôt des questions de rentabilité pour un sponsor ? Pour ma part j’opterais pour la deuxième solution, en ajoutant que malheureusement tout ce qui touche au cyclisme sur piste n’intéresse guère les foules, lesquelles ne font que suivre les médias…et les fédérations nationales dans ce mouvement. Dans ce cas, battre le record de l’heure se ferait dans l’indifférence générale. En outre, personne ne veut admettre que s’attaquer au record de l’heure en mars, ne pénaliserait pas nécessairement un crack dans sa quête d’une victoire dans le Tour de France, surtout en pensant aux « presque tours du monde » que s’offrent les coureurs en début de saison. Il suffit de prendre l’exemple de Contador cette année, qui entre janvier et mars a couru en Argentine, puis à Oman, avant de retourner en Italie, puis en Espagne, et arriver complètement « lessivé » aux classiques ardennaises..

Après ce long préambule, passons à présent au sujet que je voulais évoquer, le record de l’heure, qui manifestement n’est plus au niveau où il devrait être. Si je dis cela, c’est parce que certains coureurs, pistards ou routiers, pourraient faire beaucoup mieux que les 49,700 km de l’inconnu tchèque Ondrej Sosenka. Pour en être persuadé, il suffit de regarder les chronos dont sont capables de jeunes poursuiteurs élevés sur la piste comme l’Australien (21 ans), Jack Bobridge, qui a réussi en février 2011 à battre le record du monde des 4 km avec le fabuleux chrono de 4mn10s534, soit 6/10 de seconde de mieux que le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui datait de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono était tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, qui l’a précédé sur le palmarès du championnat du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s, tout comme l’actuel détenteur du titre mondial, australien lui aussi, Michael Hepburn.

Cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux, qui ont entre 21 et 24 ans,  pourraient, et même devraient s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout véritable amateur de cyclisme, c’est-à-dire pour ceux qui ne se contentent pas de comptabiliser de la même façon une victoire au Tour de Turquie avec un titre mondial en poursuite ou un succès dans un grand tour, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs, quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35,325 km quand même !), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Il y a d’abord le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon pistard, mais aussi excellent routier (vainqueur de Milan-San Remo, Milan-Turin et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km) au Vigorelli de Milan.

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert sur le vélodrome de Rome (qui remplaçait le vieux Vigorelli de Milan) en octobre 1967 la distance de 48.093km. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Aujourd’hui le record est détenu (depuis 2005) par l’inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka, avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus, à commencer par celui du 200m détenu par Kevin Sireau depuis 2009 (9s572) .

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km dans l’heure (50,808 km et 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises le projet de s’y attaquer…sans toutefois dépasser le stade de l’intention. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes, à commencer par  Tony Martin, l’actuel champion du monde contre-la-montre, de surcroît excellent pistard dans ses jeunes années (champion d’Allemagne de poursuite par équipes en 2004 et 2005), qui pourrait lui aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le vainqueur du dernier Tour de France, le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se devait de battre autrefois, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard (champion d’Europe à l’américaine et finaliste du championnat du monde de poursuite), aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu dans l’espoir d’une tentative de Cancellara, Martin ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit, quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara aurait pour lui sa puissance ou sa résistance, mais ce n’est pas un pistard comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’il a toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que les candidats les plus crédibles sont Tony Martin et plus encore Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes. Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km. Jamais un coureur n’a été et ne sera peut-être aussi doué que l’était ce champion exceptionnel qui, rappelons-le, vit sa carrière s’arrêter un jour de juillet 1960 dans la descente du col du Perjuret, alors qu’il s’apprêtait, à 24 ans, à remporter son premier Tour de France.

Michel Escatafal


Paris-Roubaix : une course où l’enfer côtoie le paradis

 paris-roubaixQuand on évoque Paris-Roubaix, on parle immédiatement de l’Enfer du Nord, parce que cette épreuve est très particulière. En fait, elle l’est tellement, que désormais les meilleurs coureurs à étapes n’y participent pas, ce qui est bien dommage. Oh certes, ils ont une bonne excuse pour ne pas y participer, à savoir le risque de chute qui pourrait les empêcher de courir le Tour de France, excuse que les cracks d’autrefois ne se donnaient pas. D’ailleurs pourquoi l’auraient-ils prise en compte, dans la mesure où rares ont été les chutes irrémédiables empêchant les coureurs de poursuivre leur saison ? En tout cas, ni Coppi, ni Bobet, ni Anquetil, ni Merckx, ni Hinault, ni Laurent Fignon, pour ne citer qu’eux, n’ont souffert de leur participation  à Paris-Roubaix, avec des fortunes diverses pour ces coureurs. En effet, parmi les hommes que j’ai cités, deux d’entre eux,  Anquetil et Fignon, n’ont jamais gagné cette classique, en raison de la malchance ou d’un manque de réussite  à un moment ou un autre de la course ou de leur carrière.

La désillusion d’Anquetil (en 1958) lourde de conséquences

Toutefois c’est  Jacques Anquetil, en 1958, qui a nourri le plus de regrets, même si Fignon l’aurait emporté en 1988, s’il n’avait pas commis l’erreur de laisser partir ce jour-là Demol et Wegmuller, qui arrivèrent dans cet ordre au vélodrome. Pourquoi tant de regrets pour « Maître Jacques »? Parce que cette année-là, incontestablement, Anquetil était le plus fort du lot. L’année d’avant il avait remporté son premier Tour de France, et il avait fait de « la classique des pavés » un de ses objectifs majeurs de la saison. La preuve, il s’était présenté au départ en grande condition, signe évident de sa motivation, ce qu’il confirmera en roulant en tête toute la journée. Hélas pour lui, alors qu’il était en train de mettre à la torture ses derniers accompagnateurs, qu’il eut certainement lâchés avant l’arrivée, il fut victime d’une crevaison à douze kilomètres de l’arrivée. Résultat, la meute des poursuivants rattrape le petit groupe de tête à Hem, et la course se joue au sprint. A ce jeu c’est le très rapide Léon Van Daele qui l’emporte devant Miguel Poblet, Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen et Fred De Bruyne. Un sprint royal, où l’on retrouvait dans un ordre différent le podium de l’année précédente, qui avait vu la victoire de Fred De Bruyne, devant Van Steenbergen et Van Daele.

Jacques Anquetil sortira profondément blessé (dans son cœur) de cette course, ce qui lui fera dire que Paris-Roubaix, et plus généralement les classiques d’un jour, c’est « une loterie ». C’est sans doute pour cela que le merveilleux rouleur normand achèvera sa carrière avec un palmarès assez mince dans les classiques, du moins pour lui, avec « seulement » Gand-Wevelgem, Liège-Bastogne-Liège et Bordeaux-Paris dans son escarcelle. Et nombreux sont ceux qui pensent aujourd’hui encore que s’il avait remporté Paris-Roubaix en 1958, il aurait sans doute un palmarès beaucoup plus fourni dans les courses d’un jour, à l’égal par exemple d’un Louison Bobet, vainqueur de Paris-Roubaix en 1956, mais aussi de Milan-San Remo, du Tour des Flandres et du Tour de Lombardie, sans oublier son titre de champion du monde en 1954.

Hinault a gagné Paris-Roubaix, mais il n’aimait pas cette course

En revanche Bernard Hinault aura davantage de réussite dans cette épreuve…qu’il n’aimait pas. D’ailleurs, la seule année où il a réellement préparé « la reine des classiques », en 1981, il feignait de montrer une certaine indifférence, en disant avec son langage imagé qui faisait le bonheur des commentateurs : « Ceux qui veulent que je gagne Paris-Roubaix à tout prix, ne sont pas ceux qui pédalent ! Je ne vais pas dans les bureaux dire aux gens de travailler plus, moi ! Je crois avoir déjà prouvé que j’étais le plus fort, et on me demande maintenant d’être aussi le meilleur sur les pavés ». Cependant, derrière cette façade, la détermination du « Blaireau » est totale, d’autant qu’il a sur le dos le maillot arc-en-ciel conquis quelques mois auparavant à Sallanches, dans la course que nombre de suiveurs ont considéré comme son chef d’œuvre.

Bref, tout était réuni pour que Bernard Hinault s’imposât sur le vélodrome de Roubaix. Il avait survécu aux crevaisons ou chutes inhérentes à la course, y compris quant à onze kilomètres de l’arrivée un petit chien traversa la route et le fit tomber, heureusement sans gravité. Sa lucidité à ce moment était telle que, pour éviter la pagaille qui régnait sur la chaussée, il contourna la haie de spectateurs pour reprendre presqu’aussitôt la route et rattraper le groupe de tête auquel il appartenait. C’était un signe supplémentaire que son jour était arrivé, et dès lors il n’eut plus aucun doute quant à la victoire. En outre il savait que dans un sprint, à l’issue d’une course très dure, il n’avait rien à craindre de Roger De Vlaeminck qu’il avait largement dominé dix  jours auparavant dans l’Amstel, ni de Moser, Van Calster ou encore De Meyer.  Et de fait, il confirma sa supériorité sur le vélodrome face à deux coureurs, De Vlaeminck et Moser, comptant sept victoires à eux, en se portant en tête à la cloche, et résistant au retour de De Vlaeminck qui sera battu d’une roue, Moser finissant pour sa part à deux longueurs. Du grand art ! A noter aussi la très belle course de Duclos-Lassalle qui préfigurait ses deux victoires de 1992 et 1993.

Le campionissimo hors concours

Cela dit, comment ne pas évoquer le Paris-Roubaix de 1950, remporté par Fausto Coppi, sans doute le plus grand coureur de l’histoire du cyclisme. Cette année-là ne fut pas la plus brillante de sa carrière, puisqu’il fut victime d’une insigne malchance qui contraria toute sa saison. Certains disaient qu’il payait son extraordinaire saison passée, où il réalisa le doublé Giro-Tour, un exploit inédit jusque-là, sans oublier ses victoires dans Milan-San Remo et le Tour de Lombardie, plus le titre de champion du monde de poursuite, le tout dans un contexte de concurrence exacerbée. Toutefois la presse italienne, assez versatile, aurait aimé qu’il ne se contentât pas de remporter les deux grands tours (Giro et Tour de France) et les épreuves italiennes. Elle était d’autant plus encline à la critique que Coppi n’avait pas gagné Milan-San Remo, laissant la victoire à son meilleur ennemi, Gino Bartali, chouchou de la péninsule.

Tout cela mit en fureur le campionissimo, et afin de confondre ses détracteurs, il se fixa pour objectif de gagner Paris-Roubaix. Il aimait d’autant plus cette course que, l’année précédente, il avait assisté à la victoire de son frère Serse, lequel fera partie de l’équipe (avec Conte, Carrea, Milano) chargée de l’aider dans son entreprise. En plus, conformément à ses souhaits, le temps (pluie et vent) s’était mis de la partie, ce qui ne pouvait que favoriser les hommes forts. Enfin c’était son jour de chance, car il réussit par miracle à échapper à une chute qui mit à terre un grand nombre de coureurs dont Kubler. Arrivé au premier point névralgique de la course, la côte de Doullens, Coppi était déjà dans le groupe de tête avec Magni, qui venait de remporter son deuxième Tour des Flandres, et André Mahé, le vainqueur de l’année précédente ex aequo avec Serse Coppi (en raison d’une erreur d’aiguillage les deux hommes furent classés tous deux à la première place).

Au ravitaillement Coppi, avec son maillot vert-blanc-rouge de champion d’Italie, ne prend pas sa musette, et place une attaque qui va le propulser une centaine de mètres devant un petit groupe comprenant Magni, Van Steenbergen et Bobet. Pour l’anecdote, si Coppi n’a pas pris la peine de prendre son ravitaillement, c’est tout simplement parce que ses coéquipiers lui ont permis de remplir ses poches auparavant. Fermons la parenthèse, pour souligner que Coppi rattrape très vite Diot et Sciardis échappés depuis longtemps, avant de lâcher d’abord Sciardis, puis Maurice Diot. Le campionissimo se retrouve donc seul, alors qu’il reste 45 kilomètres à parcourir. Personne ne le rattrapera et il arrivera à Roubaix, au vélodrome, avec trois minutes d’avance sur Diot, et presque six minutes sur Fiorenzo Magni. A la fin de la course, Diot fera rire tous les suiveurs en disant sa joie d’avoir gagné Paris Roubaix… parce que Coppi était « hors concours ». A noter que sur des routes à la limite du praticable, sur les pavés ou les trottoirs des bas-côtés, le recordman du monde de l’heure avait parcouru un peu plus de 41 kilomètres dans la dernière heure de course. Un exploit vraiment phénoménal, même s’il bénéficia de l’aide du vent ! Mais tel était le campionissimo, champion incontesté de l’âge d’or du cyclisme, qui a vu s’affronter Coppi, Bartali, Koblet, Kubler, Bobet, Magni, Van Steenbergen, De Bruyne, Schotte et Ockers.

Un dernier mot enfin, pour revenir à notre époque : qui va s’imposer sur le vélodrome de Roubaix dimanche prochain ? En fait, personne ne doute que ce sera Cancellara, pour la bonne raison que c’est le meilleur coureur du moment sur ce type de course, sans doute aussi fort qu’en 2010 quand il réalisa le doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix. C’est le pronostic le plus facile pour tous ceux qui se livrent à ce jeu, d’autant plus qu’il a remporté dimanche dernier le Tour des Flandres sans la moindre contestation possible. Toutefois les exemples sont nombreux où les outsiders s’imposèrent sur la « Reine des classiques. Parmi ceux-ci on citera les noms de Dirk Demol, déjà cité, en 1988, Jean-Marie Wampers l’année suivante, Frédéric Guesdon en 1997, Servais Knaven en 2001, Magnus Backstedt en 2004 ou encore Johan Vansummeren en 2011…devant Cancellara. Cela dit, avec deux victoires et deux deuxièmes places depuis 2008, et compte tenu de l’absence de Tom Boonen, vainqueur en 2005, 2008, 2009 et 2012, qui peut ambitionner de battre le coureur suisse…sauf accident et si ses blessures, en apparence mineures suite à sa chute aujourd’hui lors du Grand Prix de l’Escault, ne le font pas trop souffrir ? Personne en vérité, à moins qu’un Français ne se découvre des dispositions exceptionnelles pour cette épreuve, comme Marc Madiot, vainqueur en 1985 et 1991 ou encore Gilbert Duclos-Lassalle qui fit le doublé en 1992 et 1993 à presque 40 ans.

Michel Escatafal


Le Tour des Flandres fait la fierté de tous les Belges

DurandUn parcours très flandrien

Le Tour des Flandres est à la fois une des plus anciennes et des plus prestigieuses classiques du cyclisme international. Courue pour la première fois en 1913, elle a donc 100 ans, cette course fait la fierté des Flandriens, au point que le conseil communal de Bruges a envisagé de demander son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais en fait c’est toute la Belgique qui est fière du « Ronde » comme on l’appelle là-bas, les francophones reconnaissant qu’il s’agit d’une épreuve sublime, avec en plus une organisation remarquable. Et pour couronner le tout, et flatter encore plus l’orgueil national, le Tour des Flandres est le plus souvent remporté par un cycliste belge, comme l’an passé avec Tom Boonen, ce qui témoigne de sa spécificité avec notamment ses fameux monts pavés, ses éventails où seuls les coureurs sachant « frotter » sont réellement à l’aise.

Le parcours du Tour des Flandres a souvent été remanié, mais le final se situe depuis toujours dans le secteur des monts flandriens. Cette année encore il s’élancera de Bruges pour arriver à Oudenarde, en passant notamment par des monts qui appartiennent à l’histoire du vélo, par exemple le Koppenberg, mais aussi le Bosberg, le Vieux Quaremont, le Paterberg (350 mètres à 12% de moyenne), avant une quasi ligne droite de 9 kilomètres, le long de l’Escaut  pour atteindre  l’arrivée. Un parcours pour puncheur sachant rouler sur les pavés. A noter que cette année le village « du Ronde » s’appelle Rekkem, en Flandre Occidentale, en hommage à Paul Deman, qui l’emporta en 1913, avant de gagner Paris-Roubaix en 1920 et Paris-Tours en 1923. Par parenthèse ce village est toujours un hommage rendu à un grand champion. Par exemple, en 2010, ce fut le village de Desselgem qui fut choisi pour avoir été pendant longtemps celui d’Albéric Schotte, un des champions flandriens les plus talentueux surnommé « le dernier des Flandriens », deux fois champion du monde (1948 et 1950), et deux fois vainqueur du Tour des Flandres (1942 et 1948).

Un palmarès très belge, mais un Italien surnommé « le Lion des Flandres »

En regardant  l’histoire de plus près, on s’aperçoit que si la Belgique se taille la part du lion en nombre de succès avec 68 victoires en 96 éditions, il n’en est pas de même pour la France puisque seuls trois coureurs de chez nous l’ont emporté, à savoir Louison Bobet en 1955, puis Jean Forestier en 1956 et enfin Jacky Durand en 1992, après une échappée de 200 kilomètres. En revanche des coureurs comme Bernard Hinault, Laurent Fignon ou Laurent Jalabert, qui pourtant avaient les caractéristiques pour gagner, n’y ont jamais réussi, faute d’en avoir réellement envie dans le cas de Bernard Hinault, ou tout simplement parce que les circonstances n’étaient pas favorables. En revanche les Italiens ont remporté la victoire à dix reprises, preuve que cette classique n’est pas réservée qu’aux « Flahutes ». Et c’est même un Italien, Fiorenzo Magni, qui détient le plus beau palmarès de l’épreuve avec trois victoires consécutives, deux en 1949 et 1950 où il avait eu l’idée d’utiliser des jantes en bois, et une en 1951 où il l’emporta après une échappée solitaire de 75 kilomètres. Il est en effet le seul à avoir réalisé cet exploit, ce qui lui valut le surnom de « Lion des Flandres », les autres coureurs à trois victoires, Achille Buysse (1940, 1941 et 1943), Eric Leman (1970, 1972 et 1973), Johann Museeuw (1993, 1995 et 1998) et Tom Boonen (2005, 2006,2012) n’ayant pas accompli la passe de trois.

Parmi les coureurs ayant réussi à l’emporter deux fois on relève quelques grands noms, comme Rik Van Steebergen (1944-1946) qui est aussi le plus jeune vainqueur (19 ans et demi), mais aussi l’autre grand Rik, Van Looy (1959-1962), qui fut sans doute le plus grand chasseur de classiques de l’histoire avec l’inévitable Eddy Merckx, lui aussi deux fois vainqueur (1969-1975), sans oublier le Néerlandais Jan Raas (1979-1983), ou encore Van Petegem (1999 et 2003). Parmi les derniers lauréats il y aussi Devolder qui a gagné en 2008 et 2009, cette dernière année au détriment de Chavanel qui était sans doute le plus fort, et qui a été victime de la course d’équipe chez Quick Step. Dommage, car Sylvain Chavanel aurait fait un beau gagnant, et sur l’ensemble de la saison il a été plus performant que Devolder. Cela dit, Devolder est flamand et il courait pour une équipe belge. Il faut espérer que Chavanel (second en 2011 derrière Nuyens) s’imposera enfin cette année, car il mérite incontestablement cette consécration que lui vaudrait une victoire aujourd’hui. Rappelons-nous son comportement lors du dernier Milan-San Remo ! Cependant  le coureur français, qui vient de remporter pour la deuxième fois les Trois Jours de la Panne, aura fort à faire avec Cancellara (vainqueur en 2010) qui vient de s’imposer au Grand Prix E3, mais aussi avec la nouvelle terreur des courses d’un jour, le Slovaque Sagan, vainqueur de Gand-Wevelgem la semaine dernière.

Cela dit, que Devolder nous pardonne, mais son doublé ne restera  pas dans les mémoires comme, par exemple, la victoire de Louison Bobet en 1955. Depuis l’année précédente Bobet était l’incontestable numéro un du cyclisme professionnel, avec ses victoires dans le Tour de France et au championnat du monde sur route, prenant la relève d’un Fausto Coppi vieillissant, et d’un Hugo Koblet qui n’était plus ce qu’il était en 1950 et 1951. Et justement, pour bien montrer qu’il était le nouveau patron du peloton, le coureur breton avait fait de l’épreuve flandrienne et de Paris-Roubaix ses grands objectifs. Il voulait d’autant plus remporter le Tour des Flandres qu’il fut privé de la victoire en 1952 par la malchance, son dérailleur s’étant bloqué à 8 kilomètres de l’arrivée alors qu’il était seul en tête, après avoir attaqué et laissé sur place dans le Mur ses adversaires, Schotte, Petrucci et Decock, lequel finira par l’emporter avec la complicité de Schotte.

Une victoire française qui restera à jamais dans l’histoire du « Ronde »

Mais le 27 mars 1955 Louison Bobet va se venger du mauvais sort, et de quelle manière ! Disons tout d’abord que peu de Français croyaient en ses chances dans une course qui n’avait  jamais souri à un des leurs. Pourtant quelqu’un y croyait fermement, à savoir Antonin Magne qui était le directeur sportif de l’équipe Mercier, et ce d’autant plus qu’il pouvait compter pour aider Bobet dans son entreprise sur un excellent équipier, Bernard Gauthier, qui sera plus tard appelé « Monsieur Bordeaux-Paris » en raison de ses quatre victoires dans la plus longue des classiques. Tout était paré pour la grande bataille qui attendait nos tricolores, même s’ils devaient affronter ce jour-là un Koblet ayant retrouvé une grande partie de son efficacité passée, et Rik Van Steenbergen lui-même qui voulait remporter  une troisième victoire. Et de fait ces quatre hommes se retrouvèrent en tête à l’entrée de Grammont à un peu plus de 50 km de l’arrivée.

Dans la côte pavée de la rue du Cloître, Bernard Gauthier attaqua très fort, tellement fort que seul Louison Bobet put le suivre. Hélas pour eux, alors qu’ils avaient fait le trou, les deux Français furent  mal orientés par un policier, ce qui provoqua  le retour de Koblet et de Van Steenbergen. Voyant cela, et se sachant le moins rapide  en cas d’arrivée au sprint, Bernard Gauthier se sacrifia pour son leader, lequel était très difficile à battre à l’issue d’une course difficile. L’avance des quatre hommes était encore de 1mn 20s à 15 kilomètres de l’arrivée, avance qui devait tout aux deux coureurs français, car Koblet était handicapé dans cette terrible bagarre par une selle débloquée, et surtout parce que Van Steenbergen ne relayait plus afin, pensait-on, de se ménager pour le sprint. En fait « il ne courait pas en rat », comme on dit dans le jargon du vélo, mais tout simplement il avait beaucoup de mal à suivre la cadence. La suite va nous en apporter confirmation.

En effet à Wetteren, dans l’ultime montée, Bernard Gauthier accéléra de nouveau, puis plaça une nouvelle attaque à 400 mètres de la ligne avec Bobet dans sa roue, celui-ci prenant la tête aux 200 mètres pour ne plus la quitter jusqu’à la ligne d’arrivée. De la belle ouvrage, facilitée par le fait que Van Steenbergen était beaucoup trop « entamé » pour revenir sur Bobet, ayant perdu deux longueurs sur le coureur breton au moment où celui-ci lançait le sprint. Le crack belge ne finira même pas second, lui le sprinter patenté, car il fut aussi battu par Hugo Koblet malgré le problème de selle de ce dernier. Quant à Bernard Gauthier, qu’il faut associer au triomphe de Bobet, il finira en roue libre à la quatrième place avec  un peu moins de 20 secondes d’avance sur les premiers poursuivants, mais pour lui l’essentiel avait été fait avec le triomphe du champion du monde, lequel quatre mois plus tard remportera son troisième Tour de France consécutif.

Michel Escatafal