Le record de l’heure se meurt…comme la piste

FaurerivieremerckxobreeEn regardant le Giro chaque jour, et en entendant évoquer ça et là les noms des anciens grands champions qui ont marqué l’histoire de cette épreuve, je me dis que le cyclisme n’a pas évolué comme le souhaitent de nombreux fans de ce sport. Tout a changé dans le vélo, le matériel, ce qui est normal, mais aussi et surtout la perception qu’ont les jeunes de ce sport magnifique. Une perception qui, il faut le reconnaître, est aussi due aux multiples affaires de dopage qui ont pollué et polluent à intervalles réguliers les compétitions. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser le phénomène, mais force est de constater que l’on parle de dopage dans le sport essentiellement à propos du cyclisme. Comme si le cyclisme était le seul sport touché par des performances où la pharmacopée joue son rôle !

Certains vont penser que je me répète, mais je n’arrive pas à accepter cette injustice qui consiste à condamner et à montrer du doigt des sportifs exerçant un des plus durs métiers qui soit, alors que le dopage est inhérent au sport de compétition. Il l’est tellement que, même si certaines pratiques ne figurent pas dans le code antidopage, même si l’on n’utilise pas de produits interdits pour augmenter ses performances, on peut considérer qu’il y a dopage à partir du moment où on peut se payer des entraînements dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la vie « normale ». En disant cela, je pense par exemple aux stages en altitude ou aux divers moyens que l’on a pour mieux récupérer de ses efforts. Je pense aussi à l’évolution du matériel, qui ne met pas toujours les champions sur un pied d’égalité, au point que la victoire dans un grand tour s’est jouée parfois sur l’avantage que procurait une nouveauté technologique. Un seul exemple : A combien était estimé l’avantage procuré par le guidon de triathlète qu’utilisait Greg Le Mond dans le Tour de France 1989, par rapport à celui utilisé par les autres concurrents dont Laurent Fignon ? A coup sûr très supérieur aux 8 secondes qui ont permis au coureur américain de devancer le champion français à l’arrivée à Paris.

Dans ce cas, comment appeler cela ? Ce n’était pas du dopage issu d’un médicament, mais le résultat n’était-il pas le même ? Dans le même ordre d’idées, certains affirment que la razzia britannique sur le cyclisme sur piste aux J.O. de Londres l’an passé, était due en grande partie à un avantage technologique, lequel aurait permis notamment à Kenny de battre Baugé en finale de l’épreuve de vitesse, alors qu’il ne l’avait jamais battu auparavant. D’autres aussi s’étonnent de voir que Bradley Wiggins ait pu l’an passé écraser tous les contre-la-montre auxquels il a participé…alors qu’auparavant il n’en gagnait jamais un seul. Là aussi certains prétendent que c’est une histoire de pédalier. Pour ma part, je ne me prononcerais pas sur ces hypothèses, parce que je ne suis pas assez compétent en technique pour affirmer que Kenny ou Wiggins ont réellement bénéficié de ces avancées technologiques. En outre, personne ne niera que Kenny est un grand sprinter, ni que Wiggins est un grand rouleur, comme en témoignent ses nombreux titres mondiaux ou olympique en poursuite.

En parlant de cyclisme sur piste, la transition est toute trouvée pour évoquer un des grands monuments du vélo…qui ne l’est plus : le record du monde de l’heure. Ce record était une sorte de Graal auquel aspiraient tous les plus grands champions, sans toutefois oser s’y attaquer tellement l’exercice était difficile et éprouvant. Combien de lauréats en effet, ont promis de ne plus jamais refaire une tentative, parce qu’ils avaient trop souffert pour tenir une heure sur la base de 46, 47, 48 ou 49 km dans l’heure ? Est-ce pour cela qu’on ne veut plus s’attaquer à ce record, autrefois mythique, ou bien sont-ce plutôt des questions de rentabilité pour un sponsor ? Pour ma part j’opterais pour la deuxième solution, en ajoutant que malheureusement tout ce qui touche au cyclisme sur piste n’intéresse guère les foules, lesquelles ne font que suivre les médias…et les fédérations nationales dans ce mouvement. Dans ce cas, battre le record de l’heure se ferait dans l’indifférence générale. En outre, personne ne veut admettre que s’attaquer au record de l’heure en mars, ne pénaliserait pas nécessairement un crack dans sa quête d’une victoire dans le Tour de France, surtout en pensant aux « presque tours du monde » que s’offrent les coureurs en début de saison. Il suffit de prendre l’exemple de Contador cette année, qui entre janvier et mars a couru en Argentine, puis à Oman, avant de retourner en Italie, puis en Espagne, et arriver complètement « lessivé » aux classiques ardennaises..

Après ce long préambule, passons à présent au sujet que je voulais évoquer, le record de l’heure, qui manifestement n’est plus au niveau où il devrait être. Si je dis cela, c’est parce que certains coureurs, pistards ou routiers, pourraient faire beaucoup mieux que les 49,700 km de l’inconnu tchèque Ondrej Sosenka. Pour en être persuadé, il suffit de regarder les chronos dont sont capables de jeunes poursuiteurs élevés sur la piste comme l’Australien (21 ans), Jack Bobridge, qui a réussi en février 2011 à battre le record du monde des 4 km avec le fabuleux chrono de 4mn10s534, soit 6/10 de seconde de mieux que le vieux record de Boardman (4mn11s114) qui datait de 1996, sur un vélo depuis interdit par les règlements. Ce chrono était tellement remarquable que Boardman lui-même pensait qu’il ne serait peut-être jamais battu. Et bien il l’a été, et il est permis d’imaginer que Taylor Phinney, qui l’a précédé sur le palmarès du championnat du monde de poursuite, pourrait lui aussi s’approcher des 4mn10s, tout comme l’actuel détenteur du titre mondial, australien lui aussi, Michael Hepburn.

Cela nous fait penser que ces jeunes gens très talentueux, qui ont entre 21 et 24 ans,  pourraient, et même devraient s’attaquer au record du monde de l’heure, lequel ne se situe plus à son vrai niveau. Pour tout véritable amateur de cyclisme, c’est-à-dire pour ceux qui ne se contentent pas de comptabiliser de la même façon une victoire au Tour de Turquie avec un titre mondial en poursuite ou un succès dans un grand tour, le record du monde de l’heure reste un de ces monuments qui ont fait la grandeur de ce sport. D’ailleurs, quand on regarde le palmarès de ce record, inauguré par « le Père du Tour » Henri Desgranges en 1893 (35,325 km quand même !), on s’aperçoit qu’il comporte quelques uns des plus grands noms de l’histoire du vélo. Parmi ceux-ci, le Français Lucien Petit-Breton en 1905 (41,110 km) qui remporta le Tour de France en 1907 et 1908, Maurice Archambaud, autre Français, en 1937 (45,817 km), Fausto Coppi en 1942 (45,848 km), Jacques Anquetil (46,159 km) en 1956 et en 1967 (non homologué faute d’avoir satisfait au contrôle antidopage obligatoire depuis peu), l’Italien Baldini (46,393 km) en 1956 également, Roger Rivière qui le battit à deux reprises (1957 et 1958), et le porta à sa deuxième tentative à 47,346 km en dépit d’une crevaison, ce qui en fait sans doute en valeur absolue la plus belle performance, et Eddy Merckx en 1972 (49,431 km à Mexico, en altitude) à l’issue d’une saison harassante, ce qui accentue encore la portée de l’exploit réalisé par « le Cannibale ».

D’autres noms moins prestigieux figurent au palmarès, mais compte tenu de l’exploit réalisé, on ne peut pas les passer sous silence. Il y a d’abord le pistard suisse Egg qui battit le record à trois reprises, tout comme le Français Berthet, les deux hommes s’attribuant chacun leur tour le record entre 1907 et 1914, et surtout faisant faire à ce record un bond prodigieux. En effet entre le record de Berthet le 20 juin 1907 (41.520 km) et celui d’Egg le 18 juin 1914 (44.247 km), l’amélioration avait été de plus de 2.7 km, et il faudra attendre l’année 1933 pour qu’il soit battu par le Néerlandais Van Hout (44.588 km) et le Français Richard (44.777 km) à quelques jours d’intervalle en août, avant qu’en 1935 un bon pistard, mais aussi excellent routier (vainqueur de Milan-San Remo, Milan-Turin et champion d’Italie), l’Italien Olmo, ne dépasse la barrière des 45 km (45.090 km) au Vigorelli de Milan.

Le pistard néerlandais Slaats, vainqueur de nombreux six-jours,  battra aussi ce record en 1937, qui appartenait au Français Richard (45.398) depuis l’année précédente, l’amenant à 45.558 km. Ensuite après l’ère Rivière, ce fut le Belge Bracke (deux fois champion du monde de poursuite) qui devint recordman du monde de l’heure, ayant couvert sur le vélodrome de Rome (qui remplaçait le vieux Vigorelli de Milan) en octobre 1967 la distance de 48.093km. Ce record ne tiendra qu’un an puisqu’il fut battu par le Danois Olle Ritter (48.653 km) qui inaugura l’ère des records battus à Mexico en altitude. Aujourd’hui le record est détenu (depuis 2005) par l’inconnu tchèque, Ondrej  Sosenka, avec 49,700 km réalisés à Moscou sur le vélodrome olympique, lequel jouit d’une réputation de rapidité extraordinaire puisque de nombreux records sur piste y ont été battus, à commencer par celui du 200m détenu par Kevin Sireau depuis 2009 (9s572) .

Il le faut d’ailleurs, car on se demande comment Sosenka, coureur au palmarès quasiment vierge sur la route comme sur la piste, et qui ne s’est jamais plus signalé à l’attention du grand public depuis son record, sauf pour un contrôle positif lors d’un test antidopage en 2008 aux championnats tchèques, a pu s’approprier un record aussi prestigieux, succédant au palmarès à Boardman et Merckx. A ce propos, il faut préciser que le record d’Eddy Merckx, qui datait de 1972, avait été battu à plusieurs reprises depuis cette date, par Francesco Moser en 1984, le premier homme à avoir dépassé les 50 km dans l’heure (50,808 km et 51,151 km à Mexico), puis par l’inconnu britannique Obree à trois reprises, la dernière en 1994 (52,713 km), par Indurain en 1994 avec 53,040 km, par Rominger à deux reprises qui porta ce record à 55,291 km, et par Chris Boardman qui réussit 56,375 km lors de sa deuxième réussite.

Toutes ces performances, plus ahurissantes les unes que les autres, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des records de l’heure… parce que réalisées sur des machines qui s’éloignaient de plus en plus des vélos traditionnels. Elles ne sont plus aujourd’hui que des « meilleures performances dans l’heure » selon les critères UCI, ce qui n’est pas une première dans l’histoire du vélo, puisqu’un certain Francis Faure sur un vélo dit « couché » avait réalisé 45,055 km dans l’heure en 1933, performance qui n’a pas été homologuée, supérieure aux deux records officiels du Néerlandais Van Hout (44,588 km) et du Français Maurice Richard (44,777km), battus en août 1933.

En fait l’Union Cycliste Internationale (UCI) veut que ce record soit battu uniquement grâce à la performance physique, et non par  la technologie. Un Graham Obree, avec ses machines improbables, avait en effet parcouru en 1993 la distance de 51,596, puis de 52,713 km en 1994, sans parler de ses deux titres mondiaux en poursuite en 1993 et 1995, juché sur un vélo surréaliste et dans une position invraisemblable à l’avant de sa machine. D’ailleurs s’il fallait une preuve de l’avantage que procuraient les vélos non traditionnels, il suffit de se rappeler que le Britannique Boardman avait parcouru en 1996 la distance de 56,375 km à Manchester, alors que son record (officiel) sur une machine conventionnelle était de 49,441 km, réalisés en 2000 sur le même vélodrome de Manchester.

A présent le record de l’heure a absolument besoin d’être rafraîchi, et c’est pour cela que l’on peut être heureux de voir qu’un coureur comme le Suisse Cancellara, champion olympique et quadruple champion du monde du contre-la-montre, a manifesté à plusieurs reprises le projet de s’y attaquer…sans toutefois dépasser le stade de l’intention. Il devrait pouvoir réaliser sans trop de problèmes plus de 50 km. Il n’est sans doute pas le seul à avoir cette performance dans les jambes, à commencer par  Tony Martin, l’actuel champion du monde contre-la-montre, de surcroît excellent pistard dans ses jeunes années (champion d’Allemagne de poursuite par équipes en 2004 et 2005), qui pourrait lui aussi battre la barrière des 50 km après un minimum de préparation. Mais c’est sans doute le vainqueur du dernier Tour de France, le Britannique Wiggins, double champion olympique et triple champion du monde de poursuite individuelle, sans parler de ses titres par équipes ou à l’américaine, vrai pistard, qui aurait le plus de chances de s’approprier ce record, par exemple  à l’issue d’une course à étapes qui lui aurait permis de disposer de sa meilleure condition physique.

Cela redonnerait du lustre à ce record mythique dans le cyclisme sur piste, que tout superchampion se devait de battre autrefois, même si tous ne l’ont pas battu, faute d’avoir voulu s’y attaquer. Hugo Koblet, par exemple, qui était un remarquable pistard (champion d’Europe à l’américaine et finaliste du championnat du monde de poursuite), aurait dû être recordman du monde de l’heure, tout comme Bernard Hinault (plusieurs fois champion de France de poursuite) à qui rien ne paraissait impossible dans ses plus belles années. Alors attendons encore un peu dans l’espoir d’une tentative de Cancellara, Martin ou Wiggins, sans oublier les jeunes surdoués de la poursuite que sont Bobridge et Phinney, en plaine ou en altitude, pour que ce record mythique retrouve ses lettres de noblesse.

Cela dit, quand on voit l’état dans lequel ont fini la plupart des candidats au record, ce ne sera pas une formalité. Cancellara aurait pour lui sa puissance ou sa résistance, mais ce n’est pas un pistard comme l’étaient Coppi, Anquetil, Rivière ou Merckx, même s’il a toutes les qualités pour s’adapter rapidement à la piste. C’est pour cela que je considère que les candidats les plus crédibles sont Tony Martin et plus encore Bradley Wiggins, devenu aujourd’hui un excellent coureur à étapes. Quant à Phinney ou Bobridge, il leur faudra souffrir une heure avec des braquets imposants, sans perdre de leur fluidité. Malgré tout aucun d’eux ne pourra s’écrier en riant, comme Roger Rivière après sa première tentative (septembre 1957) : « Aujourd’hui, j’ai fumé la pipe ». Roger Rivière en effet était imbattable en poursuite (à l’époque sur 5 km), mais aussi sur la route sur des distances inférieures à 70 km. Jamais un coureur n’a été et ne sera peut-être aussi doué que l’était ce champion exceptionnel qui, rappelons-le, vit sa carrière s’arrêter un jour de juillet 1960 dans la descente du col du Perjuret, alors qu’il s’apprêtait, à 24 ans, à remporter son premier Tour de France.

Michel Escatafal


Paris-Roubaix : une course où l’enfer côtoie le paradis

 paris-roubaixQuand on évoque Paris-Roubaix, on parle immédiatement de l’Enfer du Nord, parce que cette épreuve est très particulière. En fait, elle l’est tellement, que désormais les meilleurs coureurs à étapes n’y participent pas, ce qui est bien dommage. Oh certes, ils ont une bonne excuse pour ne pas y participer, à savoir le risque de chute qui pourrait les empêcher de courir le Tour de France, excuse que les cracks d’autrefois ne se donnaient pas. D’ailleurs pourquoi l’auraient-ils prise en compte, dans la mesure où rares ont été les chutes irrémédiables empêchant les coureurs de poursuivre leur saison ? En tout cas, ni Coppi, ni Bobet, ni Anquetil, ni Merckx, ni Hinault, ni Laurent Fignon, pour ne citer qu’eux, n’ont souffert de leur participation  à Paris-Roubaix, avec des fortunes diverses pour ces coureurs. En effet, parmi les hommes que j’ai cités, deux d’entre eux,  Anquetil et Fignon, n’ont jamais gagné cette classique, en raison de la malchance ou d’un manque de réussite  à un moment ou un autre de la course ou de leur carrière.

La désillusion d’Anquetil (en 1958) lourde de conséquences

Toutefois c’est  Jacques Anquetil, en 1958, qui a nourri le plus de regrets, même si Fignon l’aurait emporté en 1988, s’il n’avait pas commis l’erreur de laisser partir ce jour-là Demol et Wegmuller, qui arrivèrent dans cet ordre au vélodrome. Pourquoi tant de regrets pour « Maître Jacques »? Parce que cette année-là, incontestablement, Anquetil était le plus fort du lot. L’année d’avant il avait remporté son premier Tour de France, et il avait fait de « la classique des pavés » un de ses objectifs majeurs de la saison. La preuve, il s’était présenté au départ en grande condition, signe évident de sa motivation, ce qu’il confirmera en roulant en tête toute la journée. Hélas pour lui, alors qu’il était en train de mettre à la torture ses derniers accompagnateurs, qu’il eut certainement lâchés avant l’arrivée, il fut victime d’une crevaison à douze kilomètres de l’arrivée. Résultat, la meute des poursuivants rattrape le petit groupe de tête à Hem, et la course se joue au sprint. A ce jeu c’est le très rapide Léon Van Daele qui l’emporte devant Miguel Poblet, Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen et Fred De Bruyne. Un sprint royal, où l’on retrouvait dans un ordre différent le podium de l’année précédente, qui avait vu la victoire de Fred De Bruyne, devant Van Steenbergen et Van Daele.

Jacques Anquetil sortira profondément blessé (dans son cœur) de cette course, ce qui lui fera dire que Paris-Roubaix, et plus généralement les classiques d’un jour, c’est « une loterie ». C’est sans doute pour cela que le merveilleux rouleur normand achèvera sa carrière avec un palmarès assez mince dans les classiques, du moins pour lui, avec « seulement » Gand-Wevelgem, Liège-Bastogne-Liège et Bordeaux-Paris dans son escarcelle. Et nombreux sont ceux qui pensent aujourd’hui encore que s’il avait remporté Paris-Roubaix en 1958, il aurait sans doute un palmarès beaucoup plus fourni dans les courses d’un jour, à l’égal par exemple d’un Louison Bobet, vainqueur de Paris-Roubaix en 1956, mais aussi de Milan-San Remo, du Tour des Flandres et du Tour de Lombardie, sans oublier son titre de champion du monde en 1954.

Hinault a gagné Paris-Roubaix, mais il n’aimait pas cette course

En revanche Bernard Hinault aura davantage de réussite dans cette épreuve…qu’il n’aimait pas. D’ailleurs, la seule année où il a réellement préparé « la reine des classiques », en 1981, il feignait de montrer une certaine indifférence, en disant avec son langage imagé qui faisait le bonheur des commentateurs : « Ceux qui veulent que je gagne Paris-Roubaix à tout prix, ne sont pas ceux qui pédalent ! Je ne vais pas dans les bureaux dire aux gens de travailler plus, moi ! Je crois avoir déjà prouvé que j’étais le plus fort, et on me demande maintenant d’être aussi le meilleur sur les pavés ». Cependant, derrière cette façade, la détermination du « Blaireau » est totale, d’autant qu’il a sur le dos le maillot arc-en-ciel conquis quelques mois auparavant à Sallanches, dans la course que nombre de suiveurs ont considéré comme son chef d’œuvre.

Bref, tout était réuni pour que Bernard Hinault s’imposât sur le vélodrome de Roubaix. Il avait survécu aux crevaisons ou chutes inhérentes à la course, y compris quant à onze kilomètres de l’arrivée un petit chien traversa la route et le fit tomber, heureusement sans gravité. Sa lucidité à ce moment était telle que, pour éviter la pagaille qui régnait sur la chaussée, il contourna la haie de spectateurs pour reprendre presqu’aussitôt la route et rattraper le groupe de tête auquel il appartenait. C’était un signe supplémentaire que son jour était arrivé, et dès lors il n’eut plus aucun doute quant à la victoire. En outre il savait que dans un sprint, à l’issue d’une course très dure, il n’avait rien à craindre de Roger De Vlaeminck qu’il avait largement dominé dix  jours auparavant dans l’Amstel, ni de Moser, Van Calster ou encore De Meyer.  Et de fait, il confirma sa supériorité sur le vélodrome face à deux coureurs, De Vlaeminck et Moser, comptant sept victoires à eux, en se portant en tête à la cloche, et résistant au retour de De Vlaeminck qui sera battu d’une roue, Moser finissant pour sa part à deux longueurs. Du grand art ! A noter aussi la très belle course de Duclos-Lassalle qui préfigurait ses deux victoires de 1992 et 1993.

Le campionissimo hors concours

Cela dit, comment ne pas évoquer le Paris-Roubaix de 1950, remporté par Fausto Coppi, sans doute le plus grand coureur de l’histoire du cyclisme. Cette année-là ne fut pas la plus brillante de sa carrière, puisqu’il fut victime d’une insigne malchance qui contraria toute sa saison. Certains disaient qu’il payait son extraordinaire saison passée, où il réalisa le doublé Giro-Tour, un exploit inédit jusque-là, sans oublier ses victoires dans Milan-San Remo et le Tour de Lombardie, plus le titre de champion du monde de poursuite, le tout dans un contexte de concurrence exacerbée. Toutefois la presse italienne, assez versatile, aurait aimé qu’il ne se contentât pas de remporter les deux grands tours (Giro et Tour de France) et les épreuves italiennes. Elle était d’autant plus encline à la critique que Coppi n’avait pas gagné Milan-San Remo, laissant la victoire à son meilleur ennemi, Gino Bartali, chouchou de la péninsule.

Tout cela mit en fureur le campionissimo, et afin de confondre ses détracteurs, il se fixa pour objectif de gagner Paris-Roubaix. Il aimait d’autant plus cette course que, l’année précédente, il avait assisté à la victoire de son frère Serse, lequel fera partie de l’équipe (avec Conte, Carrea, Milano) chargée de l’aider dans son entreprise. En plus, conformément à ses souhaits, le temps (pluie et vent) s’était mis de la partie, ce qui ne pouvait que favoriser les hommes forts. Enfin c’était son jour de chance, car il réussit par miracle à échapper à une chute qui mit à terre un grand nombre de coureurs dont Kubler. Arrivé au premier point névralgique de la course, la côte de Doullens, Coppi était déjà dans le groupe de tête avec Magni, qui venait de remporter son deuxième Tour des Flandres, et André Mahé, le vainqueur de l’année précédente ex aequo avec Serse Coppi (en raison d’une erreur d’aiguillage les deux hommes furent classés tous deux à la première place).

Au ravitaillement Coppi, avec son maillot vert-blanc-rouge de champion d’Italie, ne prend pas sa musette, et place une attaque qui va le propulser une centaine de mètres devant un petit groupe comprenant Magni, Van Steenbergen et Bobet. Pour l’anecdote, si Coppi n’a pas pris la peine de prendre son ravitaillement, c’est tout simplement parce que ses coéquipiers lui ont permis de remplir ses poches auparavant. Fermons la parenthèse, pour souligner que Coppi rattrape très vite Diot et Sciardis échappés depuis longtemps, avant de lâcher d’abord Sciardis, puis Maurice Diot. Le campionissimo se retrouve donc seul, alors qu’il reste 45 kilomètres à parcourir. Personne ne le rattrapera et il arrivera à Roubaix, au vélodrome, avec trois minutes d’avance sur Diot, et presque six minutes sur Fiorenzo Magni. A la fin de la course, Diot fera rire tous les suiveurs en disant sa joie d’avoir gagné Paris Roubaix… parce que Coppi était « hors concours ». A noter que sur des routes à la limite du praticable, sur les pavés ou les trottoirs des bas-côtés, le recordman du monde de l’heure avait parcouru un peu plus de 41 kilomètres dans la dernière heure de course. Un exploit vraiment phénoménal, même s’il bénéficia de l’aide du vent ! Mais tel était le campionissimo, champion incontesté de l’âge d’or du cyclisme, qui a vu s’affronter Coppi, Bartali, Koblet, Kubler, Bobet, Magni, Van Steenbergen, De Bruyne, Schotte et Ockers.

Un dernier mot enfin, pour revenir à notre époque : qui va s’imposer sur le vélodrome de Roubaix dimanche prochain ? En fait, personne ne doute que ce sera Cancellara, pour la bonne raison que c’est le meilleur coureur du moment sur ce type de course, sans doute aussi fort qu’en 2010 quand il réalisa le doublé Tour des Flandres-Paris-Roubaix. C’est le pronostic le plus facile pour tous ceux qui se livrent à ce jeu, d’autant plus qu’il a remporté dimanche dernier le Tour des Flandres sans la moindre contestation possible. Toutefois les exemples sont nombreux où les outsiders s’imposèrent sur la « Reine des classiques. Parmi ceux-ci on citera les noms de Dirk Demol, déjà cité, en 1988, Jean-Marie Wampers l’année suivante, Frédéric Guesdon en 1997, Servais Knaven en 2001, Magnus Backstedt en 2004 ou encore Johan Vansummeren en 2011…devant Cancellara. Cela dit, avec deux victoires et deux deuxièmes places depuis 2008, et compte tenu de l’absence de Tom Boonen, vainqueur en 2005, 2008, 2009 et 2012, qui peut ambitionner de battre le coureur suisse…sauf accident et si ses blessures, en apparence mineures suite à sa chute aujourd’hui lors du Grand Prix de l’Escault, ne le font pas trop souffrir ? Personne en vérité, à moins qu’un Français ne se découvre des dispositions exceptionnelles pour cette épreuve, comme Marc Madiot, vainqueur en 1985 et 1991 ou encore Gilbert Duclos-Lassalle qui fit le doublé en 1992 et 1993 à presque 40 ans.

Michel Escatafal


Le Tour des Flandres fait la fierté de tous les Belges

DurandUn parcours très flandrien

Le Tour des Flandres est à la fois une des plus anciennes et des plus prestigieuses classiques du cyclisme international. Courue pour la première fois en 1913, elle a donc 100 ans, cette course fait la fierté des Flandriens, au point que le conseil communal de Bruges a envisagé de demander son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais en fait c’est toute la Belgique qui est fière du « Ronde » comme on l’appelle là-bas, les francophones reconnaissant qu’il s’agit d’une épreuve sublime, avec en plus une organisation remarquable. Et pour couronner le tout, et flatter encore plus l’orgueil national, le Tour des Flandres est le plus souvent remporté par un cycliste belge, comme l’an passé avec Tom Boonen, ce qui témoigne de sa spécificité avec notamment ses fameux monts pavés, ses éventails où seuls les coureurs sachant « frotter » sont réellement à l’aise.

Le parcours du Tour des Flandres a souvent été remanié, mais le final se situe depuis toujours dans le secteur des monts flandriens. Cette année encore il s’élancera de Bruges pour arriver à Oudenarde, en passant notamment par des monts qui appartiennent à l’histoire du vélo, par exemple le Koppenberg, mais aussi le Bosberg, le Vieux Quaremont, le Paterberg (350 mètres à 12% de moyenne), avant une quasi ligne droite de 9 kilomètres, le long de l’Escaut  pour atteindre  l’arrivée. Un parcours pour puncheur sachant rouler sur les pavés. A noter que cette année le village « du Ronde » s’appelle Rekkem, en Flandre Occidentale, en hommage à Paul Deman, qui l’emporta en 1913, avant de gagner Paris-Roubaix en 1920 et Paris-Tours en 1923. Par parenthèse ce village est toujours un hommage rendu à un grand champion. Par exemple, en 2010, ce fut le village de Desselgem qui fut choisi pour avoir été pendant longtemps celui d’Albéric Schotte, un des champions flandriens les plus talentueux surnommé « le dernier des Flandriens », deux fois champion du monde (1948 et 1950), et deux fois vainqueur du Tour des Flandres (1942 et 1948).

Un palmarès très belge, mais un Italien surnommé « le Lion des Flandres »

En regardant  l’histoire de plus près, on s’aperçoit que si la Belgique se taille la part du lion en nombre de succès avec 68 victoires en 96 éditions, il n’en est pas de même pour la France puisque seuls trois coureurs de chez nous l’ont emporté, à savoir Louison Bobet en 1955, puis Jean Forestier en 1956 et enfin Jacky Durand en 1992, après une échappée de 200 kilomètres. En revanche des coureurs comme Bernard Hinault, Laurent Fignon ou Laurent Jalabert, qui pourtant avaient les caractéristiques pour gagner, n’y ont jamais réussi, faute d’en avoir réellement envie dans le cas de Bernard Hinault, ou tout simplement parce que les circonstances n’étaient pas favorables. En revanche les Italiens ont remporté la victoire à dix reprises, preuve que cette classique n’est pas réservée qu’aux « Flahutes ». Et c’est même un Italien, Fiorenzo Magni, qui détient le plus beau palmarès de l’épreuve avec trois victoires consécutives, deux en 1949 et 1950 où il avait eu l’idée d’utiliser des jantes en bois, et une en 1951 où il l’emporta après une échappée solitaire de 75 kilomètres. Il est en effet le seul à avoir réalisé cet exploit, ce qui lui valut le surnom de « Lion des Flandres », les autres coureurs à trois victoires, Achille Buysse (1940, 1941 et 1943), Eric Leman (1970, 1972 et 1973), Johann Museeuw (1993, 1995 et 1998) et Tom Boonen (2005, 2006,2012) n’ayant pas accompli la passe de trois.

Parmi les coureurs ayant réussi à l’emporter deux fois on relève quelques grands noms, comme Rik Van Steebergen (1944-1946) qui est aussi le plus jeune vainqueur (19 ans et demi), mais aussi l’autre grand Rik, Van Looy (1959-1962), qui fut sans doute le plus grand chasseur de classiques de l’histoire avec l’inévitable Eddy Merckx, lui aussi deux fois vainqueur (1969-1975), sans oublier le Néerlandais Jan Raas (1979-1983), ou encore Van Petegem (1999 et 2003). Parmi les derniers lauréats il y aussi Devolder qui a gagné en 2008 et 2009, cette dernière année au détriment de Chavanel qui était sans doute le plus fort, et qui a été victime de la course d’équipe chez Quick Step. Dommage, car Sylvain Chavanel aurait fait un beau gagnant, et sur l’ensemble de la saison il a été plus performant que Devolder. Cela dit, Devolder est flamand et il courait pour une équipe belge. Il faut espérer que Chavanel (second en 2011 derrière Nuyens) s’imposera enfin cette année, car il mérite incontestablement cette consécration que lui vaudrait une victoire aujourd’hui. Rappelons-nous son comportement lors du dernier Milan-San Remo ! Cependant  le coureur français, qui vient de remporter pour la deuxième fois les Trois Jours de la Panne, aura fort à faire avec Cancellara (vainqueur en 2010) qui vient de s’imposer au Grand Prix E3, mais aussi avec la nouvelle terreur des courses d’un jour, le Slovaque Sagan, vainqueur de Gand-Wevelgem la semaine dernière.

Cela dit, que Devolder nous pardonne, mais son doublé ne restera  pas dans les mémoires comme, par exemple, la victoire de Louison Bobet en 1955. Depuis l’année précédente Bobet était l’incontestable numéro un du cyclisme professionnel, avec ses victoires dans le Tour de France et au championnat du monde sur route, prenant la relève d’un Fausto Coppi vieillissant, et d’un Hugo Koblet qui n’était plus ce qu’il était en 1950 et 1951. Et justement, pour bien montrer qu’il était le nouveau patron du peloton, le coureur breton avait fait de l’épreuve flandrienne et de Paris-Roubaix ses grands objectifs. Il voulait d’autant plus remporter le Tour des Flandres qu’il fut privé de la victoire en 1952 par la malchance, son dérailleur s’étant bloqué à 8 kilomètres de l’arrivée alors qu’il était seul en tête, après avoir attaqué et laissé sur place dans le Mur ses adversaires, Schotte, Petrucci et Decock, lequel finira par l’emporter avec la complicité de Schotte.

Une victoire française qui restera à jamais dans l’histoire du « Ronde »

Mais le 27 mars 1955 Louison Bobet va se venger du mauvais sort, et de quelle manière ! Disons tout d’abord que peu de Français croyaient en ses chances dans une course qui n’avait  jamais souri à un des leurs. Pourtant quelqu’un y croyait fermement, à savoir Antonin Magne qui était le directeur sportif de l’équipe Mercier, et ce d’autant plus qu’il pouvait compter pour aider Bobet dans son entreprise sur un excellent équipier, Bernard Gauthier, qui sera plus tard appelé « Monsieur Bordeaux-Paris » en raison de ses quatre victoires dans la plus longue des classiques. Tout était paré pour la grande bataille qui attendait nos tricolores, même s’ils devaient affronter ce jour-là un Koblet ayant retrouvé une grande partie de son efficacité passée, et Rik Van Steenbergen lui-même qui voulait remporter  une troisième victoire. Et de fait ces quatre hommes se retrouvèrent en tête à l’entrée de Grammont à un peu plus de 50 km de l’arrivée.

Dans la côte pavée de la rue du Cloître, Bernard Gauthier attaqua très fort, tellement fort que seul Louison Bobet put le suivre. Hélas pour eux, alors qu’ils avaient fait le trou, les deux Français furent  mal orientés par un policier, ce qui provoqua  le retour de Koblet et de Van Steenbergen. Voyant cela, et se sachant le moins rapide  en cas d’arrivée au sprint, Bernard Gauthier se sacrifia pour son leader, lequel était très difficile à battre à l’issue d’une course difficile. L’avance des quatre hommes était encore de 1mn 20s à 15 kilomètres de l’arrivée, avance qui devait tout aux deux coureurs français, car Koblet était handicapé dans cette terrible bagarre par une selle débloquée, et surtout parce que Van Steenbergen ne relayait plus afin, pensait-on, de se ménager pour le sprint. En fait « il ne courait pas en rat », comme on dit dans le jargon du vélo, mais tout simplement il avait beaucoup de mal à suivre la cadence. La suite va nous en apporter confirmation.

En effet à Wetteren, dans l’ultime montée, Bernard Gauthier accéléra de nouveau, puis plaça une nouvelle attaque à 400 mètres de la ligne avec Bobet dans sa roue, celui-ci prenant la tête aux 200 mètres pour ne plus la quitter jusqu’à la ligne d’arrivée. De la belle ouvrage, facilitée par le fait que Van Steenbergen était beaucoup trop « entamé » pour revenir sur Bobet, ayant perdu deux longueurs sur le coureur breton au moment où celui-ci lançait le sprint. Le crack belge ne finira même pas second, lui le sprinter patenté, car il fut aussi battu par Hugo Koblet malgré le problème de selle de ce dernier. Quant à Bernard Gauthier, qu’il faut associer au triomphe de Bobet, il finira en roue libre à la quatrième place avec  un peu moins de 20 secondes d’avance sur les premiers poursuivants, mais pour lui l’essentiel avait été fait avec le triomphe du champion du monde, lequel quatre mois plus tard remportera son troisième Tour de France consécutif.

Michel Escatafal