Bolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire?

telechargementBolt est-il le plus grand sprinter de l’histoire ? A première vue, et si l’on regarde les palmarès, c’est le cas. Aucun autre champion ne peut être comparé avantageusement avec le super crack jamaïcain, en espérant qu’on n’apprendra pas un jour qu’il a bénéficié d’une quelconque aide de la pharmacopée, comme c’est le cas pour certains champions a posteriori. En tout cas, lui jure qu’il est propre, et jusqu’à preuve du contraire on peut le croire. Fermons cette parenthèse, et reprenons le fil de mon propos pour voir quels sont les sprinters qui pourraient rivaliser avec lui dans l’histoire. Ils ne sont pas très nombreux à vrai dire, depuis Jess Owens au milieu des années 30, l’Américain ayant réussi le triplé 100, 200, 4x100m (en plus de la longueur) aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, jusqu’à Maurice Greene au début des années 2000, qui réussit le même triplé aux championnats du monde 1999, avant de s’imposer en finale du 100m et du 4x100m aux J.O. de Sydney en 2000. Entre temps, le sprint mondial avait connu quelques très grands champions qui ne feraient pas injure en faisant la comparaison avec Bolt, même s’ils n’ont pas son palmarès. Parmi ceux-ci on citera l’Américain Bobby Morrow, roi du sprint aux J.O. de Melbourne, que l’on appelait « l’éclair blond du Texas », qui domina la période 1956-1958, l’Allemand Armin Hary, dont j’ai déjà parlé sur ce site (Hary, roi de Rome, et les autres), à la fin des années 50 et jusqu’en 1960 (champion olympique du 100m à Rome), Bob Hayes , autre américain, que certains ont appelé « le météorite » tellement sa carrière fut courte au milieu des années 60, Jim Hines, lui aussi américain à la fin de la même décennie, Valéri Borzov, le Soviétique ukrainien au début des années 70, ou encore Carl Lewis, lui aussi américain, que l’on a souvent comparé à Owens parce qu’il avait lui aussi réussi le quadruplé aux J.O. de 1984 avec le 100, le 200, le 4X100 et la longueur, sans oublier le Canadien (né en Jamaïque) Donovan Bailey, champion olympique du 100m à Atlanta en 1996 en battant le record du monde (9s84), malgré un départ raté, après avoir été champion du monde en 1995.

En citant ces champions, je veux préciser que je ne parle que de ceux qui ont glané des succès sur 100 et 200m aux J.O et plus tard aux championnats du monde, mais je ne veux pas oublier deux autres athlètes qui ont été les rois du 200m et du 400m, à savoir Tommy Smith et Michael Johnson. Le premier, à qui l’on avait ajouté le surnom de « Jet » entre son nom et son prénom, disposait d’une immense foulée (2,66m), et d’un style aérien comme on en a vu peu dans l’histoire de l’athlétisme et du sprint. Il réalisa l’exploit extraordinaire de remporter la finale olympique du 200m de Mexico en battant le record du monde (19s83), malgré une douleur à l’aine qui l’empêchait de s’exprimer pleinement, ce qui compensait largement l’avantage de l’altitude de Mexico. C’était aussi à l’occasion un excellent coureur de 100m et de 400m (record du monde en 44s5). Il sera aussi resté célèbre parce qu’avec son compère John Carlos (3è de cette finale) il entendra l’hymne américain avec un poing levé ganté de noir, ce qui lui valut d’être immédiatement chassé du village olympique. Quant à Michael Johnson, il sera à la fois le meilleur sur 400m et 200m, mais aux yeux du grand public, il n’appartient pas réellement au monde des purs sprinters , malgré son fabuleux palmarès sur 200m, notamment son record du monde stratosphérique (pour l’époque) réalisé en finale des J.O. d’Atlanta (19s32). Cela étant il n’a jamais fait mieux que 10s09 (avec vent de 2m) sur 100m. En plus il avait un style qui contrastait avec celui de Tommy Smith autrefois, ou de Carl Lewis, ou encore de Bolt aujourd’hui. Long buste, petites jambes donc petite foulée (2m25), mais évidemment une fréquence très élevée, qui en faisait un sprinter atypique, sans doute plus armé pour le sprint long que pour les distances allant du 60 au 100m.

Cela dit, une chose est certaine : aucun athlète n’a dominé le sprint (100 et 200m) aussi longtemps que Bolt, pas même Carl Lewis, ce qui signifie que le Jamaïcain est au-dessus de son prestigieux devancier. Alors, pour les autres me direz-vous ? Et bien, je reprends ce que l’on dit tout le temps, à savoir qu’il est très difficile de comparer les champions à des époques précédentes. Pour ce qui concerne l’athlétisme en général et le sprint en particulier, il y a déjà une donnée à ne pas oublier, à savoir que jusque dans les années 80 les athlètes n’étaient pas de vrais professionnels. Pire même, s’ils étaient soupçonnés de toucher de l’argent grâce à leur sport, ils étaient radiés à vie, comme ce fut le cas pour les Français Ladoumègue (demi-fond dans les années 30) et Drut (110m haies dans les années 70). On ne rigolait pas à l’époque sur les règles de l’amateurisme avec toutefois un gros bémol pour les pays communistes, puisque leurs athlètes ne faisaient que du sport avec tout ce que cela pouvait comporter, y compris en matière de dopage. On ne pouvait faire guère mieux en matière d’hypocrisie, même si plus tard on ne se gênera pas en termes de dopage avec les fameuses AUT (autorisation d’usage à des fins thérapeutiques), délivrées avant des grandes compétitions ou parfois même rétroactives. Je pense évidemment au vélo, mais cela doit exister ailleurs, ce qui montre que le dopage est bien plus ancré qu’on ne le croit dans le sport de compétition. Quand je pense que l’on a rayé Contador des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 pour des traces de clembutérol que l’on ne pouvait détecter que dans deux ou trois laboratoires au monde ! Passons.

Pour revenir au sujet qui nous intéresse aujourd’hui , je voudrais aussi dire que le fait de ne pas être professionnel a empêché nombre d’athlètes de poursuivre leur carrière très longtemps…parce qu’il fallait bien se mettre à travailler, mais aussi parce que la médecine n’était pas ce qu’elle est au vingt-et-unième siècle. J’ai bien dit la médecine la vraie, celle qui soigne à partir d’arrêts de travail ! Bon, je m’égare un peu et revenons à nos moutons, pour noter que nombre de grands sprinters ont stoppé leur carrière très jeune, ce qui fait que l’on ne saura jamais combien de temps ils auraient pu dominer leur discipline. Je pense notamment à Armin Hary, dont j’ai parlé précédemment, mais aussi à Bob Hayes, champion olympique du 100m à Tokyo (1964) avec la même facilité que Bolt de nos jours, en réalisant 10s06, malgré un couloir très défavorable (le n°1) avec une cendrée épouvantable, malgré aussi des chaussures qui ne lui appartenaient pas, parce que Joe Frazier, le boxeur champion olympique des lourds, avait cru amusant de lui cacher les siennes. Hélas, sa carrière dura à peine 2 ans, de juin 1962 à octobre 1964, au cours de laquelle il fut invaincu (54 victoires consécutives). Qu’aurait-il gagné s’il avait pu bénéficier des conditions favorables d’entraînement qu’ont les athlètes de nos jours ? Nul ne le sait, mais ce que nous savons c’est qu’il manifesta pendant les années 1963 et 1964 la même supériorité sur 100m dont fera preuve plus tard Usain Bolt. Il était très au-dessus de tout le monde malgré une technique de course qui suffisait à démontrer qu’il était « brut de décoffrage » comme on dit vulgairement. Il valait quand même 10s électrique sur des pistes en cendrée dont la qualité n’a rien à voir avec les pistes de nos jours.

Jim Hines, autre grand sprinter américain n’était pas de la même trempe que Bob Hayes, même s’il fut le premier recordman du monde « électrique » du 100m (9s95). Electrique parce que depuis les J.O. de Mexico en 1968, les temps ne sont plus calculés en 1/10è de seconde, mais en centième. On peut aussi ajouter que désormais les grandes compétitions allaient se dérouler sur des pistes synthétiques et non plus sur de la cendrée au rendement nettement plus faible pour les athlètes. Résultat Jim Hines, solide gaillard de 1,83m et 81 kg, sera pour l’éternité le premier coureur à avoir réalisé un temps inférieur à 10s électrique sur 100m. Etait-ce supérieur aux 10s06 réalisées par Bob Hayes à Tokyo, sur une cendrée en mauvais état au couloir 1, qu’il avait fallu resurfacer ? Sûrement pas, parce que outre l’avantage d’évoluer sur une piste synthétique, il y avait aussi l’altitude de Mexico. Bref, trop d’éléments favorables pour ne pas affirmer que Bob Hayes était plus fort que Jim Hines, même si ce dernier disposait de toutes les qualités faisant les très grands sprinters, notamment un finish impressionnant, ce qui lui permit de devancer Lennox Miller d’un bon mètre en finale à Mexico. Hélas, lui aussi arrêtera très tôt sa carrière, dès l’année suivante pour faire comme Bob Hayes et devenir professionnel dans une équipe de football américain où il subit, selon ses dires, les affres du racisme, mettant cela aussi sur le compte des poings levés par Smith et Carlos sur le podium du 200m. On notera au passage que le triplé de Bobby Morrow sur 100, 200 et 4x100m aux J.O. de Melbourne en 1956, fut le dernier avant l’avènement de Carl Lewis en 1984, comme si cela apparaissait impossible.

Toutefois, en 1972, Valéri Borzov réussira le doublé (100-200m) au grand étonnement des Américains, qui ont vu leurs sprinters Hart et Robinson, éliminés de la compétition en quart de finale du 100m…pour s’être présentés en retard. Borzov, que ces mêmes Américains appelaient la « fourmi rouge », aurait-il gagné quand même sans cette stupide erreur de Robinson et Hart ? Peut-être et même sans doute, car il battit nettement le troisième américain, Taylor (10s14 contre 10s24), en finale à ces J.O. de Munich, comme en témoigne aussi sa victoire sur 200m où il domina l’Américain Black en le laissant à deux mètres (20s contre 20s19). En outre lors de la finale du relais 4x100m, Borzov lancé réalisa un meilleur temps que Hart (9s21 contre 9s25). L’Ukrainien, à l’époque Soviétique, était un grand sprinter, mais évidemment personne ne le comparait sérieusement à Bob Hayes. En revanche, la différence était sans doute plus ténue avec quelqu’un comme Bobby Morrow, lequel avait bénéficié du forfait de Dave Sime, blessé avant les J.O. de 1956, qui lui était supérieur au moins sur 200m. Surtout, le fait qu’il ait appartenu à l’école soviétique avait permis à Borzov d’acquérir une technique de course quasi parfaite, qui compensait son déficit de vitesse pure par rapport à certains de ses devanciers médaillés d’or olympiques ou rivaux de son époque. En tout cas, il restera pour l’histoire un des deux ou trois plus grands sprinters européens, le seul à avoir réussi le doublé 100 et 200m aux Jeux Olympiques. En outre le fait d’être un athlète d’État dans l’ex Union Soviétique lui a permis, contrairement à ses devanciers d’avoir une carrière qui aura duré 10 ans entre 1969 et 1979.

Quelques années plus tard, en 1984, un surdoué nommé Carl Lewis allait exploser de nombreux records en devenant l’athlète le plus titré de l’histoire des J.O. avec le Finlandais Nurmi et Usain Bolt, lesquels ont remporté chacun 9 médailles d’or olympique. Cela étant, parmi les neuf médailles d’or de Carl Lewis, il y en a eu quatre au saut en longueur. Il était donc moins dominateur à son époque comme sprinter que ne l’a été Usain Bolt, dont il avait un peu les mêmes caractéristiques et la même manière de courir. Sans doute aussi était-il un peu moins fort intrinsèquement, ce qui ne l’empêcha pas d’égaler Jesse Owens aux J.O. de Los Angeles en 1984. A propos de Jesse Owens, on notera au passage qu’il était loin d’être invincible sur 100m, tout comme Carl Lewis en son temps (battu notamment par Burell ou March), ayant été battu en 1935 à plusieurs reprises par Peacock qui, hélas pour lui, se blessera gravement en mai 1936, après avoir dominé Owens sur 50 yards en salle deux mois auparavant, ce qui lui interdit de participer aux sélections américaines, laissant le champ libre à Jesse Owens. Cela dit, pour terminer sur Carl Lewis, il a été un de ceux qui ont le plus contribué à magnifier son sport, par son allure de seigneur et la fluidité de son style, donnant l’impression de courir sur un coussin d’air. Il bénéficiera aussi de l’arrivée des championnats du monde d’athlétisme (1983) pour enrichir son palmarès de 8 médailles d’or, portant son chiffre personnel à 17 titres dans les grands championnats.

Evidemment on ne mettra pas dans ce panel des géants du sprint Ben Johnson, malgré ses fantastiques performances entre 1983 et 1988, année où il fut disqualifié des J.O. de Séoul en raison d’un contrôle antidopage positif. Il ne sera pas le seul à avoir subi des contrôles positifs, mais lui n’avait apparemment aucune excuse, sauf à reconnaître « avoir fait comme les autres ». C’est ce qu’il avouera plus tard. En plus de son titre olympique, il perdra aussi ses records du monde battus en 1987 (9s83) et 1988 (9s79). A noter que bien qu’ayant reconnu son dopage depuis 1981, il conserva ses médailles de bronze sur 100 et 4x100m aux J.O. de Los Angeles en 1984 et sa médaille d’or sur 60m acquise lors des championnats du monde en salle à Paris en 1985. Comprenne qui pourra !

Fermons cette nouvelle parenthèse sur le dopage pour évoquer à présent le nom de celui qui a dominé le sprint mondial à la fin des années 1990 et jusqu’en 2000, Je veux parler de Maurice Greene, qui fut le premier athlète à remporter le 100 et le 200m aux championnats du monde (1999), réalisant le triplé avec le relais 4x100m, et qui devint champion olympique du 100m en 2000 à Athènes et du 4x100m. Greene était vraiment très fort à l’époque, car il devança son copain de l’écurie HSI de John Smith, Ato Boldon, de 12 centièmes de seconde. Un an plus tard, ce sprinter râblé (1,75m et 80 kg) à la foulée extrêmement puissante, que l’on appelait « le pitbull » en raison de ses mimiques au départ des courses, s’imposera de nouveau sur 100m aux championnats du monde avec un temps qui frôlait son record du monde établi à Athènes le 16 juin 1999. Ce record avait été porté à 9s79, ce qui correspondait très exactement au temps réalisé par Ben Johnson lors de la finale des Jeux de Séoul en 1988, temps annulé pour dopage. Tout un symbole aux yeux du public qui ne voulait pas croire qu’on puisse se doper à la fin des années 1990. En tout cas, comme Bolt de nos jours, il n’a jamais été contrôlé positif.

A ce propos, ces histoires de dopage ajoutent encore à la difficulté de comparer les champions à travers les époques. Certains n’ont jamais été suspendus, mais ont été positifs sans conséquences pour leur carrière. Parmi ceux-ci Carl Lewis, qui a reconnu avoir été contrôlé positif en juillet 1988 avec notamment de l’éphédrine dans ses urines, mais, comme il l’a affirmé, il n’y avait absolument pas intention de dopage, puisque cette substance provenait d’un complément alimentaire dont il ignorait la composition. D’ailleurs, ajoutait-il, « des centaines de personnes ont bénéficié de cette indulgence » de la part de l’USOC (Comité olympique américain). On est heureux de le savoir, mais Contador a été rayé des palmarès du Tour 2010 et du Giro 2011 (sans le moindre contrôle positif) pour quelques traces de clembutérol dues à un complément alimentaire ou à de la viande contaminée, malgré le fait que le TAS (Tribunal arbitral du Sport) ait reconnu qu’on ne pouvait pas prouver que Contador avait l’intention de se doper lors de son contrôle du Tour 2010. Ah que tout cela est triste ! Au fait, j’ai parlé au début de mon propos des AUT et je termine par l’indulgence de l’USOC. Quelle tristesse le sport si on réfléchit un peu sur les performances ! Cela nous empêche en tout cas d’être formel sur les mérites de nombreux champions, et surtout sur les comparaisons que l’on peut faire à travers l’histoire. Il n’empêche, Usain Bolt est vraiment un extra-terrestre du sprint au même titre que Bob Hayes à son époque. Qu’est-ce que cela aura donné s’ils avaient couru ensemble ? Je vais me mouiller : Hayes aurait gagné sur 100m et Bolt sur 200m. Mais Bolt aurait-il battu Tommy Smith sur 200m ? Et Bob Hayes aurait-il vaincu sur 100m Paddock, le phénomène du début des années 1920 ? J’arrête là, car on va me reprocher de poser des questions auxquelles il est impossible de répondre.

Michel Escatafal

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Des records stupéfiants et d’autres qui ne le sont pas…

séoul 1988Alors qu’on ne sait pas si Christophe Lemaitre sera ou non forfait pour les prochains championnats du monde d’athlétisme, ce qui ne ferait qu’un athlète français de plus incapable de participer à cette épreuve, avec Tamgho, champion du monde du triple saut en 2013, mais aussi le multiple médaillé d’or européen et médaillé d’argent olympique et mondial, Mahiedine Mekhissi, ou encore Yohann Diniz, triple champion d’Europe, tous blessés, ce sport est en train de subir un véritable cataclysme…lié à de supposées affaires de dopage. Décidément on n’en sortira pas ! Au passage on est en train de s’apercevoir qu’il n’y a pas que dans le cyclisme que sévit le dopage, ce dont nous sommes très nombreux à être persuadés. ..le sport engendrant fatalement la tentation du dopage chez certains compétiteurs. Cela dit, doit-on nécessairement remuer de la boue pour des résultats entérinés entre 2001 et 2012, soit pour certains depuis bientôt 15 ans ? Réponse non, car dans ce cas il faudrait remonter des années et des années en arrière, notamment à la « belle » époque du dopage organisé dans les années 70 ou 80, voire même avant, et cela ne servirait à rien.

Je souhaite aussi qu’on ne se ridiculise pas comme on le fait régulièrement dans le cyclisme, où l’on manipule à loisir les palmarès, pour donner parfois des titres à des gens loin d’être insoupçonnables sur le plan du dopage. Parfois même le ridicule tue froidement puisqu’on raye un vainqueur des palmarès, sans attribuer le titre…mais en gardant le reste du podium pour des coureurs suspendus par la suite. Bref, du grand n’importe quoi, ce qu’on a osé faire aussi en athlétisme, mais à une échelle beaucoup moins grande. En fait les seuls champions privés de leur titre l’ont été suite à un contrôle positif ou anormal, ce qui peut s’expliquer même si ces contrôles ne prouvent pas nécessairement qu’il y a eu prise de produit incriminé volontaire, ou suite à des aveux faits par les champions…ce qui signifie qu’ils auraient gardé leur titre s’ils n’avaient rien dit.

Mais comme rien n’est simple dans ce domaine, notamment dans le cyclisme, on peut quand même figurer dans les palmarès si on a avoué s’être dopé…après prescription des faits par le règlement. Qui peut comprendre ça ? Résultat, on a des gens dont est certain qu’ils se sont dopés figurant dans les palmarès…et des gens dont n’a jamais pu prouver qu’ils s’étaient dopés à qui on a retiré leurs titres, y compris ceux pour lesquels ils étaient régulièrement inscrits sur la liste des participants. Là ça devient carrément loufoque ! Mais on oublie aussi les cas où un champion ayant subi un contrôle positif indiscutable garde son ou ses titres, parce qu’il y a eu vice de forme dans la procédure. Là on est carrément dans le déni de justice par rapport aux autres.

Néanmoins tout cela n’est finalement que broutille dans l’histoire du sport, surtout dans un monde où tout va tellement vite que plus personne ne se souvient des résultats vingt ans auparavant. Il n’y a qu’à lire les commentaires des supporters forumers pour s’en rendre compte, certains faisant par exemple de Froome le plus grand coureur cycliste de tous les temps, la remarque valant aussi pour Messi en football ou pour Usain Bolt en athlétisme, sans parler de Federer ou Serena Williams pour le tennis, alors qu’il est déjà très difficile de déterminer le meilleur depuis le nouveau siècle. En fait, seuls les palmarès sont crédibles pour essayer de désigner les meilleurs…à condition qu’ils n’aient pas été manipulés, ou qu’on garde en mémoire le fait qu’il y ait eu jusqu’au début des années 1990 une distinction entre amateurs et professionnels (cyclisme sur piste ou tennis).

Décidément on n’en sort pas, d’autant que personne n’a songé à revenir en arrière, à partir de 1946 ou même avant, pour vérifier si tel coureur, athlète ou tennisman n’ avait pas des qualités supérieures aux stars d’aujourd’hui, en tenant compte aussi de la morphologie moyenne des sportifs, des conditions dans lesquelles on évoluait il y a 50 ou 100 ans, des progrès de la médecine, des progrès technologiques etc. En outre, qu’est-ce qu’on entend par produits dopants, certains se trouvant dans des médicaments utiles à la santé, d’autres dans la nourriture. La créatine par exemple, est-elle un produit dopant ? Non, répondent les spécialistes, même si le docteur Gérard Dine, spécialiste du dopage, a affirmé que « la créatine a des effets bénéfiques minimes mais réels ». D’ailleurs aucune autorisation d’emploi de ce produit en France n’a été accordée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, ce qui n’empêche pas que de nombreux sportifs ont admis l’avoir utilisée, le dernier en date étant le nageur vedette en France,  Florent Manaudou.

En tout cas, si l’on en croit les révélations faites par une chaîne de télévision allemande (ARD) et un quotidien britannique (Sunday Times) sur un fichier secret de la Fédération Internationale d’Athlétisme, « au moins un médaillé sur six dans les épreuves d’athlétisme des JO ou des Mondiaux (hors sprint), entre 2001 et 2012, présentait des résultats suspects ». En outre deux pays, le Kenya et la Russie, sont fortement montrés du doigt. Comme si le dopage ne sévissait que dans ces pays ! Accusations qualifiées de « sentationnalistes et trompeuses«  par l’IAAF (Fédération internationale d’Athlétisme), ce qui signifie qu’on n’y voit guère plus clair sur toutes ces affaires, et sur la réalité du dopage en athlétisme. Et là aussi, je pourrais écrire : Comme si le vélo et l’athlétisme étaient les deux seuls sports touchés par le dopage !

Du coup l’amateur d’athlétisme que je suis depuis mon plus jeune âge, devrait cesser de rêver en voyant les exploits réalisés par les cracks d’autrefois et d’aujourd’hui, même si quelques performances me laissent de très gros doutes…parce que jamais approchées depuis leur réalisation. Je donnerai plus loin quelques exemples pour illustrer mon propos, en notant aussi que certains exploits me paraissent tout à fait humains (El Guerrouj et ses 3mn26s au 1500m en 1998 ou les 18m29 d’Edwards au triple saut en 1995, pour ne citer qu’eux). En revanche, pour avoir vu la course à la télévision, je n’ai jamais cru à la véracité de l’exploit accompli en son temps par le Canadien Ben Johnson, qui avait réussi, le 24 septembre 1988 aux J .O. de Séoul, le temps de 9s79, qui lui avait permis de devancer largement Carl Lewis lors de la finale du 100m, avant d’être disqualifié quelques heures après son succès et banni des Jeux Olympiques. Vraiment trop beau pour être vrai!

Cela montre, comme je l’ai souvent écrit, que l’on a fait des progrès dans la lutte contre le dopage, mais pas suffisamment pour que ceux qui ont recours à la pharmacopée pour réussir des performances hallucinantes soient attrapés au moment de leurs exploits. En effet, avant de l’être ils ont pu accumuler les performances stupéfiantes…sans que les contrôles permettent de savoir si ces performances étaient normales ou pas. C’est là tout le problème du dopage dans le sport, et pas que dans le cyclisme ou l’athlétisme, puisque des champions peuvent très bien faire toute leur carrière sans jamais se faire prendre, alors que d’autres sont pris pour des traces insignifiantes de produits qui, en aucun cas, ne pouvaient améliorer leurs performances.

Puisque je parle de l’année olympique 1988, ô combien riche en exploits renversants notamment en athlétisme, qui pourrait affirmer avec certitude que Florence Griffth-Joyner a réalisé « proprement » ses 10s49 au 100m en juillet 1998 à Indianapolis, et ses 21s34 en finale des J.O. sur 200m, des temps qui n’ont jamais été approchés depuis cette date ? Pour mémoire, sur 200m la meilleure performance d’une femme après celle Flo-Jo Griffth-Joyner est détenue par…Marion Jones avec 21s62, la suivante immédiate étant Merlène Ottey avec 21s64, elle aussi ayant eu des problèmes de dopage.   Sur 100m, la femme la plus rapide est Carmelita Jeter avec 10s 64, temps réalisé en septembre 2009, donc tout à fait en fin de saison, ce qui avait aussi suscité des interrogations. Pour revenir à Flo-Jo Griffith-Joyner, on rappellera qu’elle n’a jamais confirmé ses performances de 1988, puisqu’elle a annoncé sa retraite en février 1989. Elle est décédée d’une rupture d’anévrisme quasiment 10 ans jour pour jour (21 septembre 1998) après son fabuleux record du monde du 200m (29 septembre 1998). Au fait quand ses records seront-ils battus ? Peut-être, pour ne pas dire sans doute, jamais.

Il y a aussi des  records qui tiennent depuis 25 ans et plus, et qui pourraient tenir encore un  certain temps. Citons simplement  ceux  détenus chez les hommes par l’Allemand de l’Est Schult au disque avec 74.08m   (1986), par l’Ukrainien  Sedhyk ( père de notre grand espoir Alexia) au   marteau avec 86.66m en 1986, et chez les femmes par l’Allemande de l’Est   Marita Koch sur 400m avec 47s60 (1985),    la Tchèque  Jarmila   Kratochvilova sur 800m avec un temps de 1mn53s28 (1983),  la lanceuse de poids russe (aujourd’hui   française) Natalya Lisovkaya qui a effectué un jet de 22.63m en 1987, la   lanceuse de disque est-allemande Gabriele Reinsch qui a lancé son engin à  76.50m, la sauteuse en hauteur bulgare Stefka Kostadinova dont le saut de 2.09m à Rome aux championnats du monde 1987 n’a jamais été égalé ou battu,   même si la Croate Blanka Vlasic a flirté plus d’une fois avec cette   barre ces dernières années,  sans oublier les 12s21 au 100m  haies de la Bulgare Yordanka Donkova et les 7m52 en longueur de l’Ukrainienne Galina Chistyakova en 1988 (décidément l’année des J.O. de Séoul était propice aux exploits!). Cette même année il y eut l’énorme record du 4x400m féminin de l’ex-Union   Soviétique avec un temps de 3mn15s17c, mais aussi les 7291 points à l’heptathlon de Jackie Joyner, sœur de Al Joyner (champion olympique du triple saut   en 1984 à los Angeles), lui-même époux de Florence Griffith-Joyner. Et oui, le monde de l’athlétisme est petit, et le nom de Joyner n’est pas prêt de   disparaître des annales de l’athlétisme, pas plus que celui de la Chinoise Wang Junxia, double recordwoman du monde des 3000m (8mn06s11) et du 10.000 m (29mn31s78), records battus entre les 8 et 13 septembre 1993. D’après son entraîneur, obligé de répondre à certaines interrogations des observateurs et amateurs d’athlétisme, les exploits de Wang Junxia étaient dus à son entraînement et, plus encore sans doute, au fait qu’il lui administrait comme potion magique de la soupe au sang de tortue!

Arrêtons-là et espérons, sans réellement  y croire, que le dopage disparaîtra dans l’avenir des  pistes, des routes ou vélodromes, des bassins de natation, et plus généralement de tous les autres terrains de sport. Après tout, je suis sûr et certain que les records d’Europe de Christine Arron (100m en 10s73) en 1998 ou de Stéphane Diagana (400m haies en 47s37) en 1995, pourtant très haut perchés, ont été réalisés sans le moindre doute quant à la valeur réelle de la performance. Je pourrais évidemment citer bien d’autres exemples, plus récents, par exemple les 6m16 de Renaud Lavillenie à la perche l’an passé, qui prouvent que j’ai raison de garder mes illusions et pas seulement grâce aux seuls athlètes français.

Michel Escatafal