Pourquoi le cyclisme sur piste n’en finit plus de mourir?

vitesseL’une des plus belles spécialités du cyclisme, la piste, est en train de mourir de sa belle mort. Plusieurs raisons expliquent le phénomène : j’en retiens au moins trois, à savoir la mondialisation à marche forcée, la multiplication des épreuves, et l’évolution technologique…ce qui ne veut pas dire que ce sont les seules. En tout cas, ce ne sont pas les résultats des derniers championnats du monde qui diront le contraire. En effet, le bilan de cette petite semaine des mondiaux sur piste a donné une idée des forces en présence avec 9 médailles pour la Grande-Bretagne, 8 pour l’Allemagne, 5 pour l’Australie et 3 pour la Russie et la Chine. On observera au passage l’absence quasi totale dans ce classement des médailles des grands pays à tradition cycliste marquée au cours du vingtième siècle. Le premier d’entre eux, l’Espagne, se situe au huitième rang des récompenses avec deux médailles (dont une seule en or), tandis que l’Italie se trouve au onzième rang avec une seule médaille d’or, juste devant les Pays-Bas, qui ont obtenu certes quatre médailles, mais aucun titre.

Quant à la France et la Belgique, si puissantes autrefois dans les épreuves sur piste, elles se retrouvent respectivement aux quatorzième et dix-huitième rang. Cela étant, tout le monde semble content dans le petit monde des fédérations cyclistes, malgré l’indifférence à peu-près totale dans laquelle se sont déroulés ces championnats. Les plus anciens doivent se dire que le monde du vélo a bien changé…ce qui est vrai puisque 45 pays ont participé, dont 20 ont eu au moins une breloque. La mondialisation a bien marché, mais il semble patent que la qualité des participants s’est bien diluée, surtout si on la compare avec celle que l’on connaissait à l’âge d’or du vélo. Désolé, cela fait ancien combattant, mais c’est la colère d’un passionné de vélo qui regrette infiniment de n’avoir pas vraiment connu cet âge d’or, où le niveau des participants était extrêmement élevé, et où la piste faisait partie des grandes heures du sport en hiver, dans tous les vélodromes européens et américains. Sans parler du faste des six-jours un peu partout sur ces deux continents, qui réunissaient les meilleurs pistards et les routiers également spécialistes de la piste. Partout on faisait le plein, que ce soit pour les réunions où s’affrontaient les meilleurs sprinters, les meilleurs poursuiteurs, les spécialistes de l’américaine (souvent les mêmes), ou les six-jours dans des endroits aussi divers que Milan, Bruxelles, Gand, Anvers, Zurich, Copenhague, Arrhus et Odensee (Danemark), Amsterdam, Rotterdam, Berlin, Cologne, Munich, Hanovre, Paris, Madrid, Los Angeles, Buenos-Aires etc. Que reste-t-il de nos jours de ces réunions ? Rien, je dis bien rien, malgré la création d’une ridicule Coupe du Monde, qui comportait cette saison (entre le 31 octobre et le 17 janvier)…3 manches disputées à Cali, Cambridge et Hong-Kong.

Si j’ai parlé de mondialisation à marche forcée, c’est parce que nombre de gens se réjouissent de voir le vélo s’étendre sur tous les continents, ce qui est très bien. A ce propos, sur la piste la mondialisation existe depuis bien longtemps, à la fois en ce qui concerne les épreuves et les coureurs qui y participaient. Certains des plus grands pistards étaient britanniques à une époque où la Grande Bretagne était une nation très mineure dans le cyclisme, notamment Reginald Harris, champion du monde vitesse professionnel en 1951 et 1954, ou australiens, comme le poursuiteur Patterson, champion du monde de poursuite professionnel en 1952 et 1953. Et dans ces années-là, il fallait vraiment être très fort pour remporter le titre mondial, car la concurrence était infiniment plus rude que de nos jours où des inconnus s’emparent du titre. Qui connaissait Filippo Gana avant de remporter la médaille d’or de la poursuite cette année ? Personne. Certes c’est un très bon coureur (champion d’Italie). Certes cela fait plaisir de voir un Italien prendre le maillot arc-en-ciel dans une discipline majeure de la piste (voir mes articles Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 1 et Cyclisme : qu’est devenue la piste italienne ? Partie 2), même si elle ne figure plus au programme des Jeux Olympiques…ce qui est scandaleux, et sans justification sérieuse.

Si j’écris cela, c’est parce que lesdits championnats du monde sur piste ont tellement multiplié les épreuves que plus personne ne s’y retrouve, d’autant plus que ce ne sont pas les mêmes aux Jeux Olympiques. En outre, plus personne ne connaît les détenteurs du maillot arc-en-ciel, et si on les connaît c’est parce que dans une discipline comme l’américaine, le titre a été remporté par Cavendish et Wiggins, qui retrouvaient leurs premières amours avec la piste. Evidemment, les féminines qui détiennent les titres mondiaux sont tout aussi inconnues, ce qui n’est pas leur faute…puisqu’en dehors des championnats du monde et de la fantomatique Coupe du Monde, personne n’entend jamais parler d’elles. Mais l’Union Cycliste internationale est contente, car elle distribue au total 60 médailles, pas une de moins !!! Il y a vraiment de la quantité !!! En revanche les courbes d’audience à la télévision sont inversement proportionnelles à ce trop plein de médailles. Par ailleurs, mis à part quelques pistards britanniques et encore, quel coureur peut dire qu’il vit très bien de la piste de nos jours, alors que dans les années 1940, 1950 ou 1960, les vrais pistards gagnaient des petites fortunes? D’ailleurs, ce n’était pas pour rien si autant de routiers de renom (Van Steenbergen, Bevilacqua, Schulte, Coppi, Post, Anquetil, Rivière, Sercu, Merckx etc.) faisaient aussi de la piste, où leur talent était aussi reconnu que sur la route.

Aujourd’hui, avec l’évolution du cyclisme et du World Tour, la saison commence en janvier en Australie et en Argentine et s’achève au Japon en novembre. Très bien, mais il n’y a définitivement plus de place pour que les meilleurs coureurs participent à des réunions en hiver…qui n’existent quasiment plus. Qui pourrait citer le nom d’un seul six-jours en dehors de quelques dizaines ou centaines d’initiés de par le monde ? Et c’est là que les promoteurs de la mondialisation ont leur part de responsabilité, dans la mesure où le calendrier est très mal fait. Si l’on avait voulu essayer de développer la piste, et lui permettre de retrouver une seconde jeunesse, il fallait que les épreuves routières de l’hémisphère Sud se placent au mois d’octobre et novembre (donc au printemps dans ces pays), en faisant démarrer la saison sur route en mars, comme autrefois. Il fallait aussi que la semaine des championnats du monde devienne la quinzaine, afin que les meilleurs routiers puissent éventuellement briguer un titre. Et enfin, il n’était pas nécessaire d’avoir 10 épreuves au menu, puisque la piste ne devrait compter comme épreuve que la vitesse, la poursuite, la poursuite par équipes, le kilomètre, et  l’américaine. Ce serait bien suffisant, ces épreuves devant être aussi celles des Jeux Olympiques. Au moins il y aurait de la visibilité avec cette quinzaine mondiale.

Certains vont me faire remarquer que cela supprimerait les championnats espoirs ou juniors sur route, mais à cela je réponds que l’on pourrait toujours les organiser plus tôt dans la saison, ce qui ne serait pas préjudiciable car personne ne s’y intéresse…pas plus qu’on ne s’intéresse aux autres épreuves inscrites aux J.O. Le vélo a certes évolué, j’en conviens, mais à force de vouloir faire plaisir à toutes les fédérations de la terre en multipliant les disciplines, on en est arrivé à ce paradoxe que seule une victoire dans le Tour de France, et à la rigueur au Giro, à la Vuelta et à 4 ou 5 classiques, donne l’idée à quelques sponsors d’investir dans le vélo. Des sponsors qui n’investissent pas ou si peu pour la piste, ce qui explique que des champions du calibre de Baugé et Pervis (multiples champions du monde) puissent à peine survivre de leur sport, alors que s’ils étaient nés 50 ans plus tôt, ils auraient gagné beaucoup d’argent. Voilà la réalité du cyclisme d’aujourd’hui, un cyclisme gangréné par nombre d’affaires en tous genres, ou quelques traces d’anabolisant ou quelques anomalies dans le passeport biologique font perdre deux ans de leur carrière à des coureurs, alors que nombre de coureurs ayant pris de l’EPO n’ont jamais été inquiétés, sans parler de ceux qui ont couru avec des vélos électriques, puisque certains semblent dire que cela a existé bien avant la découverte d’un vélo avec un moteur dissimulé, comme ce fut le cas lors des championnats du monde de cyclo-cross en janvier dernier pour une concurrente belge.

Cela dit, et ce n’est pas fait pour nous consoler, petit à petit le vélo est moins seul à subir la traque du dopage, puisque Maria Sharapova, l’emblématique joueuse de tennis, vient d’être contrôlée positive à un produit qu’elle prend depuis dix ans, le meldonium…inscrit sur la liste des produits dopants depuis le 1er janvier, alors qu’il est utilisé depuis des années. Cela lui vaut d’être suspendue sine die, de recevoir des tombereaux d’injures chez nombre d’internautes, et même la vindicte de certaines de ses collègues (Capriati notamment qui veut qu’on lui enlève ses titres), de perdre des sponsors etc. J’ai l’impression que le tennis commence à être dans le collimateur de ceux qui veulent laver plus blanc que blanc. Comme si tous les sports n’étaient pas atteints par le dopage ! Et la créatine au fait, quand va-telle être inscrite sur la liste des produits interdits ?

Revenons au cyclisme, après avoir évoqué le vélo électrique, pour souligner que la technologie (normale a priori) a aussi contribué à tuer la piste, dans la mesure où les performances ne veulent plus rien dire. On était revenu en arrière à propos du record de l’heure après les performances ahurissantes de Moser, Obree, couché sur son vélo, d’Indurain, Rominger ou Boardman, dans les années 80 et 90, avant de retomber dans les travers de la technologie, au point d’avoir vu ce record battu 5 fois en un an (septembre 2014 et juin 2015). Certes le dernier détenteur, Wiggins, ne dépare pas au palmarès, même s’il souffre de la comparaison avec ces extraordinaires rouleurs qu’étaient Coppi, Anquetil, Baldini, Rivière ou Merckx, mais il y a quand même une gêne à voir les coureurs chevaucher des vélos de plus en plus chers et sophistiqués et atteindre des distances stupéfiantes (54.526 km). N’oublions pas qu’entre 1937 (Archambault) et 2000 (Boardman avec un vélo normal), ce record n’a augmenté que de 3.624 km, alors qu’entre 2000 et 2015 avec Wiggins, il a progressé de 5.085 km. Les temps en poursuite et en vitesse ont évidemment subi la même amélioration, même si en poursuite on s’en préoccupe moins…parce que quasiment personne ne sait que Ganna a été sacré champion du monde la semaine dernière en réalisant 4mn16s141. J’arrête là, car je pourrais écrire pendant des heures, sans que cela me console de voir ce qu’est devenu le cyclisme sur piste de nos jours, en espérant que le cyclisme sur route ne subisse pas un jour ou l’autre le même recul. Certes tant qu’il y aura le Tour de France et les quelques épreuves médiatisées, cela continuera (un peu) comme avant, mais le jour où les sponsors n’investiront plus que se passera-t-il ? Je n’ose pas y penser.

Michel Escatafal


Qui sera le prochain crack du cyclisme sur route?

saganComme je l’avais écrit précédemment, le cyclisme sur route est en train de changer de génération, plus particulièrement dans les épreuves d’un jour. La meilleure illustration en est la victoire de Peter Sagan, hier à Richmond, le coureur slovaque, nouveau champion du monde sur route, ayant enfin obtenu le grand succès de prestige que sa classe laissait espérer, même s’il avait déjà remporté Gand-Wevelgem en 2013, et ramené à Paris le maillot vert dans le Tour de France en 2012, 2013, 2014 et cette année. J’ai aussi écrit « enfin », parce que ce jeune homme au look d’enfer a multiplié les places dites d’honneur dans les grandes classiques que sont Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix ou l’Amstel Gold Race, ce qui en dit long sur ses capacités à s’imposer un peu partout, sauf sur les grands tours, où la haute montagne est pour lui un obstacle infranchissable pour espérer gagner le classement général.

Si je devais faire une comparaison entre Sagan et les grands champions du passé, je dirais que c’est quelqu’un qui se rapproche du profil d’un Rik Van Looy, même s’il est intrinsèquement un peu moins rapide au sprint, mais aussi de Sean Kelly, bien que ce dernier fût un meilleur rouleur. En tout cas, avec son prédécesseur portant le maillot arc-en-ciel, le Polonais Kwiatkowski, il représente le présent et surtout l’avenir du cyclisme sur route dans les courses d’un jour, en notant que ces deux jeunes champions (25 ans) ont un palmarès équivalent en ce qui concerne les grandes victoires, Kwiatkowski ayant remporté cette année l’Amstel Gold Race, sans oublier le titre de champion du monde c.l.m. par équipes obtenu, en 2013, avec ses équipiers de la formation Omega Pharma-Quick Step. Enfin pour terminer sur ce chapitre des courses d’un jour, domaine en partie réservé ces dernières années à Cancellara et Boonen, j’ajouterai qu’il faudra que Kwiatkowski et Sagan se méfient l’un et l’autre d’un autre coureur de la même génération, John Degenkolb (26 ans), vainqueur cette année de Milan-San Remo et Paris-Roubaix, mais aussi de Paris-Tours en 2013 et Gand-Wevelgem en 2014. Toutefois le coureur allemand est moins complet que ses deux rivaux, même s’il est peut-être un peu meilleur sprinter que Sagan. J’en profite aussi pour regretter, encore une fois, de ne pas pouvoir inclure un coureur français dans cet inventaire des nouveaux très grands talents… que nous n’avons plus depuis la retraite de Laurent Jalabert, coureur ô combien complet, capable de remporter des grandes classiques comme Milan-San Remo, la Flèche Wallonne ou le Tour de Lombardie, mais aussi de gagner une Vuelta et de devenir champion du monde contre-la-montre.

Cela dit, une évolution est aussi en train de se dessiner dans les grandes épreuves à étapes , même si le présent continue à être représenté par des coureurs trentenaires, Contador et Froome, voire Nibali, mais ceux-ci ne représentent pas l’avenir comme Quintana ou Aru, ou encore Majka et Dumoulin. Voilà beaucoup de jeunes coureurs de grande classe prêts à prendre la relève, mais je pense que les supers stars de la route dans les grands tours se nommeront vers la fin de la décennie Quintana et Aru, lesquels à moins de 25 ans ont déjà remporté un grand tour, le Giro 2014 pour Quintana en plus de ses deuxièmes places dans le Tour de France (2013 et 2015), et la Vuelta pour Aru, en plus de sa seconde place dans le dernier Giro. Et oui, rien ne vaut pour les sponsors une victoire dans un grand tour pour rentabiliser réellement leurs investissements, à moins d’avoir aussi un champion comme Sagan (Tinkoff-Saxo), à la personnalité bien affirmée ! Néanmoins, les sponsors d’Aru (Astana) et Quintana (Movistar) peuvent se frotter les mains d’avoir un coureur aussi talentueux dans leur équipe, et d’avoir la possibilité d’offrir aux spectateurs et téléspectateurs en mai, juillet et août des duels grandioses entre deux champions très différents. A ce propos, même si le plus doué est Quintana, car c’est un magnifique grimpeur et il roule bien contre-la-montre, il manque au Colombien le look branché d’un Peter Sagan, mais aussi et surtout le goût du panache que semble avoir Aru, à l’image de son idole, Contador, auquel il ressemble beaucoup, notamment dans sa manière d’appréhender les courses auxquelles il participe.

Il l’a prouvé à plusieurs reprises lors du Giro, mais aussi à la Vuelta, qu’il n’aurait pas gagnée s’il n’avait pas attaqué dans l’avant-dernier col de l’ultime étape de montagne. Il y a du Contador chez Aru, même s’il ne sera sans doute jamais aussi fort que le Pistolero en haute montagne ou contre-la-montre. Il n’empêche, ses progrès depuis l’an passé sont évidents, et il a tout pour représenter l’avenir du cyclisme sur route dans les grandes épreuves de trois semaines, d’autant qu’il a encore le temps de progresser, et qu’il avoue lui-même être prêt à tous les sacrifices pour devenir le meilleur. A ce propos il est le contre-exemple d’Andy Scleck, la volonté et l’ambition du jeune italien étant beaucoup plus exacerbées que celle du champion luxembourgeois. Qui aurait pu imaginer que le plus jeune des frères Schleck, deuxième du Giro 2007 alors qu’il avait 22 ans, se retirerait de la compétition à moins de 30 ans avec en tout et pour tout une victoire à Liège-Bastogne-Liège ? Rien que ce sur ce point Aru lui est déjà supérieur. Alors qui sera le plus fort dans l’après Contador et Froome ? La raison indique Quintana, s’il arrive à comprendre que pour gagner une épreuve de trois semaines il ne faut pas attendre la dernière montée pour passer à l’attaque, mais le cœur dit Aru pour le spectacle, même s’il ne faut pas négliger Dumoulin qui pourrait bien être le nouvel Indurain du World Tour, avec ses qualités de rouleur et sa faculté à accompagner longtemps les meilleurs grimpeurs.

Et les Français me direz-vous ? Hélas, trois fois hélas, le nouvel Hinault n’est pas né, ni le nouvel Anquetil, ni le nouveau Bobet, ni le nouveau Fignon, ni même le nouveau Thévenet, et pas davantage le nouveau Jalabert. Evoquer les noms de ces cracks ne rajeunit pas, mais, plus grave encore, nous fait prendre conscience que les Pinot, Bardet, Barguil ne sont pas au niveau de Quintana, d’Aru ou même Dumoulin, pas plus que nos sprinters Bouhanni ou Démare ne sont au niveau de Degenkolb. Reste Alaphilippe (23 ans), second de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège au printemps dernier, mais qui n’a pas participé hier au final du championnat du monde, en qui certains,  toujours prêts à s’enthousiasmer à la première performance notable, voient  un nouveau Valverde. Reste aussi peut-être Coquard (23 ans), qui a un peu le même profil qu’ un Darrigade à son époque (années 50 et 60) ou un Cavendish, pistards comme lui  à leurs débuts, qui, outre leur collection de victoires d’étapes dans les grands tours, ont été champion du monde sur route (une fois) et se sont adjugés une grande classique (Tour de Lombardie pour Darrigade et Milan-San Remo pour Cavendish). Compte tenu de notre frustration, nous serions déjà très heureux si un coureur français obtenait pareils résultats!

Michel Escatafal


Milan-San Remo, magnifique classique qui a souvent souri aux Français…jusqu’en 1995

jajaAprès trois années où la victoire est revenue à un outsider, Ciolek en 2013, Gerrans en 2012, Matthew Goss en 2011, lesquels ont succédé à Freire en 2010, Cavendish en 2009 et Cancellara en 2008, on est en droit de se demander à qui va sourire dimanche prochain Milan-San Remo, magnifique classique italienne (créée en 1907), la plus longue du calendrier, appelée du joli nom de « Primavera » (qui signifie printemps en italien) ou encore la « Classicissima », qui, cette année, propose aux coureurs un nouveau parcours, toujours aussi long (près de 300 km) mais un peu plus sélectif aux abords de l’arrivée, avec la montée de Pompéiana entre la Cipressa et le célèbre Poggio. On peut aussi se demander, une nouvelle fois, quelle aura été la meilleure préparation pour les coureurs, à savoir disputer Paris-Nice ou Tirreno-Adriatico, cette dernière épreuve ayant tendance à supplanter de plus en plus la « Course au Soleil », en raison d’un parcours beaucoup plus sélectif et d’une participation infiniment plus relevée. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour saluer la victoire d’Alberto Contador dans la « Course des Deux-mers », à l’issue d’un numéro de haute volée dans la montagne, comme lui seul sait les faire. A ce propos, je suis heureux de constater que le Pistolero a compris qu’il était très difficile d’être à la fois coureur cycliste et VRP de luxe, comme je l’avais écrit (en octobre dernier) dans un article intitulé Contador ne peut pas être à la fois coureur cycliste professionnel et VRP de luxe. Et oui, même le plus doué des coureurs ne peut pas se permettre le moindre relâchement dans sa préparation. C’est la dure loi du sport ! En tout cas ce renouveau nous promet de somptueuses courses jusqu’au Tour de France avec outre Contador, Chris Froome, Nibali, Rodriguez, Quintana ou Valverde.

Fermons la parenthèse et revenons à Milan-San Remo, course qui a souvent souri aux Français, mais qui a été gagnée par presque tous les plus grands champions. En fait parmi les très grands seuls, depuis 1945, Kubler, Koblet, Anquetil, Hinault, Lemond, Indurain, Armstrong et Contador ne l’ont pas gagnée. Et encore faut-il noter qu’à part Hinault qui a un très beau palmarès dans les classiques, et à un degré moindre Kubler, les autres se sont surtout consacrés à collectionner les victoires dans les courses à étapes. Coté français, la victoire a souri à 12 reprises à nos représentants depuis la création de l’épreuve en 1907, avec 6 doublés. Ces héros sont Petit-Breton en 1907 (devant Garrigou), Eugène Christophe en 1910, Gustave Garrigou en 1911 (devant Trousselier), Henri Pelissier en 1912 (avec Garrigou encore une fois second), puis Louison Bobet en 1951 (devant Pierre Barbotin), René Privat en 1960 (devant Jean Graczyk), Raymond Poulidor en 1961, Joseph Groussard en 1963, Marc Gomez en 1982 devant Alain Bondue, Laurent Fignon en 1988 et 1989, et enfin Laurent Jalabert en 1995.

En parlant de Privat, Joseph Groussard ou Marc Gomez, on notera que Milan-San Remo est aussi une épreuve où tout le monde a sa chance. Cette course, en effet, convient à tous les styles de coureurs, même si son parcours a évolué au fil du temps. Certes les sprinters y ont souvent tiré leur épingle du jeu. Parmi eux on peut citer Van Steebergen en 1954, Fred De Bruyne en 1956, Miguel Poblet le rapide Espagnol en 1957 et 1959, Rik Van Looy en 1958, Guiseppe Saronni en 1983, Sean Kelly en 1986 et 1992, Erik Zabel en 1997, 1998, 2000 et 2001, Mario Cipollini en 2002, Oscar Freire en 2004, 2007 et 2010, Alessandro Petacchi en 2005 et bien sûr Mark Cavendish en 2009. Cela dit les baroudeurs ont aussi leur chance, tout comme les super rouleurs capables de s’extirper du peloton dans les derniers kilomètres ou hectomètres, à l’image de Cancellara en 2008. Bref, gagner Milan-San Remo est accessible à toutes les catégories de coureurs, mais ceux qui l’ont gagné sont tous des champions.

Cela étant, même si la dernière victoire d’un transalpin date de 2006 (Pozzato), cela reste quand même une classique très italienne. Certains vainqueurs sont même des « campionissimi » comme Girardengo qui gagna 6 fois entre 1918 et 1928, Binda premier en 1929 et 1931, Bartali, vainqueur 3 fois en 1940, 1947 et 1950 et l’immense Fausto Coppi qui a gagné en 1946, 1948 et 1949, où des champions avec un très beau palmarès comme Gimondi en 1974, Francesco Moser en 1984 dans la foulée de son record de l’heure, Gianni Bugno en 1990 ou Paolo Bettini en 2003. Et puisque j’ai évoqué le record de l’heure, c’est un ancien recordman, l’illustrissime Eddy Merckx,  qui détient le record du nombre de victoires sur la Via Roma, avec 7 succès en 11 participations (entre 1966 et 1976), à coup sûr le coureur qui a su le mieux exploiter la montée ou la descente du Poggio. A ceux-là s’ajoutent de très grands coureurs comme Altig vainqueur en 1968 ou Roger De Valeminck en 1973, 1978 et 1979. On le voit, il y a du beau monde au palmarès de l’épreuve…qui est quand même restée très italienne puisqu’elle a été remportée une fois sur deux par les Italiens (50 fois en 104 éditions).

Ce tour d’horizon ne serait pas complet si je ne rappelais pas quelques hauts faits d’armes, comme par exemple les victoires de Fausto Coppi. En 1946, année qui marquait son vrai grand retour en tant que coureur après sa période sous les drapeaux, Coppi gagna après une échappée de 145 km avec 14 minutes d’avance sur le Français Lucien Teisseire. Il récidivera en 1948 à l’issue d’un raid de 40 km, son second (Rossello) arrivant avec un retard dépassant 5 minutes. En 1949 il gagnera de nouveau détaché, son second (Ortelli) étant relégué à plus de 4 minutes. Cette troisième victoire dans la Primavera lançait une saison qui allait être la plus belle de la carrière du « campionissimo », avec le premier doublé Giro-Tour, plus le titre de champion d’Italie, le Tour de Lombardie, sans oublier le maillot arc-en-ciel de la poursuite.

Quelques 40 ans plus tard, Laurent Fignon nous fera frissonner de bonheur en remportant son deuxième Milan-San Remo, ce qui lui vaudra le surnom de « professore » en Italie pour sa science de la course, et la maestria avec laquelle il avait construit ces deux succès sur la Via Roma. 1989 sera pour lui une grande année avec, outre la « Primavera », la victoire au Tour d’Italie, plus le Tour de Hollande, sans oublier le Grand Prix des Nations qui était le véritable championnat du monde contre-la-montre à l’époque. Pour être pleinement heureux cette année-là, il ne lui avait manqué qu’une troisième victoire dans le Tour de France, gagné par Greg Lemond…pour 8 secondes.

Enfin pour terminer je voudrais évoquer la magnifique victoire de Laurent Jalabert en 1995, qui s’était imposé au sprint devant Fondriest au prix d’un effort extraordinaire où, de son propre aveu, il avait utilisé pour la première fois le 52X11 au lieu du 53X12, ce qui lui avait permis de remporter le sprint. Cette victoire, comme pour Coppi et Fignon, allait être annonciatrice d’une remarquable série de succès, puisqu’il gagna la même année outre Milan-San Remo, Paris-Nice, le Critérium International, la Flèche Wallone, l’étape de Mende du Tour de France, le Tour de Catalogne et le Tour d’Espagne. Il était devenu cette année-là un très grand champion, capable de gagner des classiques, des courses à étapes, des courses contre-la-montre, et même un grand tour. On attend son successeur français, et pourquoi pas cette année. Je miserais bien une petite pièce sur Arnaud Démare, même si pour moi Cavendish, Cancellara et plus encore Sagan sont les grands favoris.

Michel Escatafal


Coquard est-il le nouveau Darrigade ? Peut-être…

darrigadecoquardDepuis mes plus jeunes années, j’ai toujours aimé le sport cycliste et c’est pourquoi j’ai autant de mal à me faire aux commentaires de la presse, spécialisée ou non, concernant le vélo. Quand je parle de presse, j’y inclus bien sûr les forums, endroit où on peut lire tout et n’importe quoi, ce qui explique que je ne participe plus depuis bien longtemps à ce type de discussions. Pourquoi en suis-je arrivé là ? Parce que j’aime viscéralement le vélo, et que je ne supporte pas qu’on l’égratigne, ne serait-ce qu’un peu. Oui le vélo fait partie de ma vie, comme aucun autre sport que j’ai pratiqué, parce que pour moi c’est le plus beau spectacle qui se puisse offrir, qui plus est dans des conditions encore extraordinairement favorables, surtout si on les compare à bien d’autres sports aussi médiatisés ou plus, qui voient  les prix des places s’envoler. Cela étant, et je ne suis pas le seul, nombre d’amateurs de vélos de plus de quarante ans seraient prêts à payer pour assister à des grands matches sur la piste, comme cela se faisait autrefois. Et précisément, c’est cette culture qui manque aux fans de vélo d’aujourd’hui…et malheureusement à nombre de coureurs.

Aujourd’hui la saison commence à la mi-janvier sur la route et se finit en novembre. Quels routiers iraient de nos jours participer à des réunions sur piste dans ces conditions ? D’ailleurs le voudraient-ils, qu’il n’y a pas d’organisateurs capables de les organiser. Et pourtant, quand je repense à l’époque pas si lointaine (dans les années 90) où était organisé l’Open des Nations à Bercy, je puis témoigner que cette réunion rencontrait un grand succès. Elle en rencontrait tellement que parmi les spectateurs il y avait de nombreux « anciens » qui avaient l’impression de revivre la glorieuse époque des Six jours de Paris, où les meilleurs routiers se mêlaient aux stars des vélodromes, dans des épreuves où ces stars avaient toutes les peines du monde à battre les routiers…quand ils y arrivaient. Certes, en 1958, pour les derniers Six jours de Paris, les routiers en question n’étaient pas n’importe qui, puisque dans les équipes engagées, aux côtés des Terruzzi, Batiz, Gillen, Timoner, Von Buren, Faggin, Plattner, Bellenger, Carrara, Senfftleben, Gaignard, Brun ou Forlini, on trouvait le nom de trois des plus grands rouleurs de l’histoire, si ce n’est les plus grands, à savoir Coppi, Anquetil et Rivière. Mais ils n’étaient pas les seuls, car il y avait aussi Miguel Poblet, le sprinter espagnol, le rapide belge Van Daele, Bernard Gauthier, Jean Stablinski et un certain André Darrigade.

Darrigade n’était pas encore champion du monde (il le sera en 1959), mais il comptait déjà à son palmarès de nombreuses victoires d’étapes dans le Tour de France, un Tour de Lombardie (1956), le trophée Baracchi (avec Graf), épreuve contre-la-montre par équipes de deux coureurs  très prestigieuse à l’époque (1956), ou encore le championnat de France sur route (1955), plus une multitude de victoires que de nos jours on traiterait sur le même plan (ou presque) qu’une victoire dans une grande classique. Si j’écris cela, c’est parce que maintenant on ne fait plus trop la différence entre une victoire au Tour de Langkawi ou à celui de Turquie avec Liège-Bastogne-Liège. En fait, on comptabilise pour chaque coureur le nombre de fois où celui-ci a franchi une ligne d’arrivée en vainqueur, quelle que soit l’épreuve…ce qui est un peu trop simpliste. Désolé, mais une victoire dans un grand tour, au championnat du monde sur route ou c.l.m., ou dans une des grandes classiques du calendrier, vaut quand même plus qu’une quinzaine de bouquets ramassés dans des épreuves de seconde zone!

Fermons la parenthèse, pour revenir à André Darrigade, sans doute le seul très grand routier-sprinter qu’ait eu le cyclisme français depuis 1946. Oh certes, on va m’en citer quelques autres entre 1950 et aujourd’hui (Caput, Graczyk, Groussard, Guimard, Esclassan, Jalabert, Nazon etc.), mais aucun autre coureur que Darrigade dans notre pays ne pouvait ou ne peut se vanter d’être capable de remporter régulièrement un sprint du peloton contre les tous meilleurs. Evidemment, je ne mets pas dans la catégorie des routiers-sprinters, les deux fuoriclasse qu’étaient en leur temps Bobet et Hinault. Pour mémoire je rappellerais que Bobet a gagné en 1956 Paris-Roubaix en battant au sprint les très rapides Debruyne et Van Steenbergen, ce dernier ayant été aussi battu par ce même Bobet l’année précédente au Tour des Flandres. Quant à Hinault nul n’a oublié sa victoire sur le vélodrome de Roubaix devant De Vlaeminck en 1981, ni celle remportée la même année dans l’Amstel en battant au sprint tout le peloton.

Fermons cette nouvelle parenthèse pour évoquer de nouveau André Darrigade et peut-être, je dis bien peut-être, celui qui pourrait enfin lui succéder comme référence mondiale chez les routiers-sprinters, à savoir Bryan Coquard. Comme André Darrigade, Coquard a l’avantage sur les deux autres excellents jeunes routiers-sprinters français de sa génération, Démare et Bouhanni, d’avoir débuté dans la carrière par la piste. Si je fais la comparaison avec Darrigade, c’est parce que le Landais de Narosse avait battu lors d’une épreuve sur piste à ses débuts (en 1949) le futur septuple champion du monde de vitesse professionnel, Antonio Maspes. Rien que ça ! En outre, lors des Six jours de Paris, comme je l’ai déjà conté dans un article précédent relatif au championnat du monde sur route 1959, Darrigade s’était permis de battre dans un sprint pour une grosse prime, lors des Six jours de Paris 1958, celui que l’on a appelé dans les années 40-50 le « Machiavel du sprint », Oscar Plattner (champion du monde de vitesse amateur en 1946 et professionnel en 1952). Tout cela pour dire que Darrigade était intrinsèquement très rapide, mais aussi très adroit sur la piste.

Coquard n’a pas les mêmes références en vitesse sur la piste, même s’il fut champion du monde de l’omnium en juniors en 2009 et 2010, raflant aussi cette année-là le titre junior en scratch. Surtout, il fut médaillé d’argent aux J.O. de Londres en 2012 dans l’omnium, sorte de décathlon de la piste avec le tour lancé, l’élimination, la poursuite, la course aux points, le scratch et le kilomètre. Il n’est donc pas un pur sprinter comme pouvait l’être Darrigade, mais outre le fait que le sprint a une grande importance sur le scratch (distance 15 km, avec le classement établi à l’issue du sprint à l’arrivée) et l’omnium, cette pratique assidue de la piste a conféré à Coquard une adresse que n’auront jamais Démare et Bouhanni. Au passage on notera que la référence absolue du sprint sur la route ces dernières années, Mark Cavendish, a été deux fois champion du monde à l’américaine. Et si j’ajoute ce détail, c’est pour bien montrer que d’une part la pratique de la piste est un avantage pour un sprinter, et que d’autre part Coquard est certainement aussi véloce dans l’absolu que Cavendish.

De quoi faire fantasmer les fans de vélo français…qui ne fantasment plus depuis si longtemps, du moins les connaisseurs.  Certains me feront remarquer que Coquard (22 ans dans deux mois) est plutôt un sprinter de poche (1.69m et 58 kg) , surtout comparé à des Greipel ou des Kittel, mais Cavendish n’est pas un monstre non plus (1.75m et 68 kg), ce qui ne l’empêche pas d’être très difficile à battre dans les deux cents derniers mètres. En outre, si je connais bien l’histoire du vélo, Roger Gaignard, qui aurait mérité de remporter au moins un titre mondial en vitesse dans les années 50, était un sprinter de poche. Mais il était très véloce naturellement. C’est pour cela que les mensurations de Coquard ne m’inquiètent pas, et que je crois de plus en plus en lui, même s’il faut encore attendre un peu pour s’enflammer et le considérer comme le vrai successeur de Darrigade. Une chose est certaine, le jeune homme semble très mur pour son âge, et il semble avoir un sens tactique qui a parfois fait défaut à André Darrigade, ce qui lui a fait manquer nombre de victoires à sa portée. En tout cas, l’avènement de Coquard, mais aussi celui un peu moins récent de Démare et Bouhanni, nous fait dire que le cyclisme français a sans doute de beaux jours devant lui dans les courses d’un jour, avant de trouver dans les grands tours le successeur de Bobet, Anquetil, Hinault ou Fignon.

Michel Escatafal


Le bon choix de Cavendish ? Sans doute

Et si l’on commençait à oublier l’affaire Armstrong, d’autant que ce dernier n’existe plus dans le cyclisme, même s’il figure toujours au palmarès du championnat du monde (1993), ce qui apparaît tout à fait contradictoire! Cela étant, il est difficile de faire abstraction de Lance Armstrong dans le monde du vélo, compte tenu du palmarès (jusqu’au 22 octobre 2012 !), de la personnalité du champion américain déchu et, comme l’a dit l’ancien champion olympique suisse (1996) Pascal Richard, de « la visibilité sans précédent » qu’il a apporté au cyclisme. A propos de palmarès, je réitère une opinion qui a le mérite d’être rationnelle, à savoir qu’il est inconcevable de laisser un blanc dans le palmarès d’une épreuve, comme si la course n’avait pas eu lieu. Qu’on mette à côté du nom du vainqueur un astérisque indiquant « dopage avéré », quand cette affaire surgit cinq ou dix ans après les faits, et chacun pourra en tirer les conclusions qu’il veut ! En revanche, je trouve normal que le palmarès soit modifié quand un coureur est pris pendant une épreuve, avec des doses indiquant avec certitude qu’il y a eu dopage volontaire, par exemple le cas de Landis dans le Tour de France 2006 ou celui d’Heras dans la Vuelta 2005. Par parenthèse, j’en profite pour dire à nouveau que si l’on veut donner de la crédibilité de la lutte contre le dopage, il faut à la fois des règles adaptées, des preuves indiscutables et des procédures courtes…ce qui a été fait par exemple dans les cas Bousquet et Cielo, nageurs contrôlés positifs et absous dans les semaines suivant ce contrôle. Tout le contraire de ce que fait le cyclisme, qui semble prendre un malin plaisir à faire durer les procédures. On nous dit que cela va changer : tant mieux!

Cela dit, je veux à présent retrouver le côté sportif du cyclisme, le seul qui nous intéresse, avec le départ de Cavendish de l’équipe Sky, dans laquelle il ne sera resté qu’un an (en provenance d’HTC-Highroad),  pour rejoindre l’équipe belge Omega Pharma-Quickstep. Une équipe qui compte dans ses rangs Tom Boonen, mais aussi l’Allemand Tony Martin, double champion du monde contre-la-montre, et notre Français, Sylvain Chavanel, tous trois champions du monde par équipes du contre-la-montre. Bref, il quitte une grande équipe, celle du vainqueur du Tour de France 2012, Wiggins, et de son second,  Froome, par ailleurs quatrième de la dernière Vuelta, pour une autre où il devrait avoir les coudées plus franches pour gagner les épreuves qu’il est susceptible de remporter.

Mais, me direz-vous,  comment va se passer la cohabitation avec Tom Boonen ? Réponse : les deux champions auront des objectifs différents, avec Tom Boonen jouant « la gagne » dans les classiques flandriennes et Paris-Roubaix, sans nécessairement participer au Tour de France, alors que Cavendish préparera tout spécialement Milan-San Remo, à ce jour la seule classique qu’il ait remportée, et Gand-Wevelgem, avant de participer au Giro et au Tour de France, où sa pointe de vitesse lui permettra d’ajouter quelques victoires d’étapes à sa collection (23 pour le Tour et 10 pour le Giro), sans oublier la possibilité de s’emparer du maillot vert du Tour de France. Bref, de quoi satisfaire son nouvel employeur, lequel devrait accumuler les succès au cours de la prochaine saison dans les épreuves d’un jour.

Mais au fait, Cavendish a-t-il été à ce point bridé chez Sky cette année? Oui, dans la mesure où pour l’équipe Sky seules comptent les victoires dans les grandes épreuves par étapes. Et dans ce cas, tout le monde doit travailler pour le leader, en l’occurrence Wiggins, et sacrifier ses propres chances. Ainsi on a vu Froome, sans doute le plus fort dans le dernier Tour de France, se contenter de protéger Wiggins pour qu’il amène le maillot jaune à Paris, et Cavendish rouler comme un simple gregario pour aider son leader, y compris dans la montagne, quitte à perdre toutes ses chances dans la course au maillot vert. Et puis, à 27 ans, il est plus que temps pour Cavendish de se construire un beau palmarès, même si pour le moment celui-ci n’est pas négligeable.

J’aurais pu écrire aussi « vrai palmarès », ce qui paraît sévère pour Cavendish, parce que j’en ai assez d’entendre des commentateurs incultes n’évoquer que le nombre de victoires d’un coureur, sans se préoccuper de la notoriété des épreuves. Qui oserait en effet comparer la saison de Greipel avec ses 19 victoires dans des courses à étapes de second ou troisième rang, à part les 3 remportées dans le Tour de France, et les 13 victoires de Tom Boonen dans lesquelles on trouve Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, Gand-Wevelgem, Paris-Bruxelles et le championnat du monde du c.l.m  par équipes,  les 11 de Wiggins avec Paris-Nice, le Tour de Romandie, le Dauphiné, le Tour de France et le c.l.m des J.O., ou encore les 10 de Rodriguez vainqueur de la Flèche Wallone et  du Tour de Lombardie, et les 3 d’Alberto Contador qui, en quelques semaines de course, a gagné la Vuelta plus une étape et Milan-Turin.

Fermons cette longue parenthèse, pour revenir à Cavendish et à la comparaison avec les plus grands coureurs de classiques de l’histoire, dont il est encore très éloigné…ce que semblent ignorer aussi ceux qui ne connaissent pas l’histoire du vélo. Cavendish est, en effet, très loin de Merckx (27), Van Looy (14), De Vlaeminck (12), Raas (12), Kelly (11), Coppi (10), Boonen (10), Hinault, Moser, Argentin et Gilbert (9), Zabel et Museeuw (8), Bartali et Bartoli (7), pour ce qui est des grandes classiques du calendrier. A l’heure actuelle il se situe quasiment au niveau d’André Darrigade, qui comme lui fut champion du Monde et qui a remporté une grande classique, le Tour de Lombardie, sans parler de ses 22 victoires d’étapes dans le Tour de France. Comme Darrigade d’ailleurs, il est très véloce naturellement, comme Darrigade c’est un excellent pistard, la différence se situant plutôt dans le fait qu’André Darrigade passait mieux les cols, même s’il était loin de suivre les meilleurs grimpeurs dans le Tour de France. Cela étant, Darrigade a terminé deux fois à la seizième place dans le Tour de France, performance dont serait tout à fait incapable Cavendish.  Mais, à ces quelques différences près, les deux hommes ont beaucoup de ressemblance.

Et c’est pour cela que j’ai envie de rire, quand je lis parfois que Cavendish est surtout fort parce qu’il dispose d’un « train » qui l’emmène dans les meilleurs conditions jusqu’aux 300 mètres, et qu’il risque de pâtir de l’absence à ses côtés d’un coureur comme Bernard Eisel, devenu un de ses plus fidèles équipiers chez HTC et Sky, mais qui ne le suivra pas chez Omega Pharma-Quickstep. Mais il aura tout de même à sa disposition d’excellents rouleurs, comme Martin qui était son équipier chez HTC, et des hommes eux-mêmes très rapides, par exemple Steegmans, pour l’emmener jusqu’aux derniers hectomètres avant l’arrivée. Même Boonen peut jouer ce rôle, par exemple dans le Tour de France…ce qui ne laissera quasiment aucune chance aux adversaires de Cavendish lors des arrivées au sprint.

Néanmoins, et je le répète, Cavendish n’a pas besoin de cela pour prouver qu’il est incontestablement le plus rapide routier-sprinter actuel. Certes, un bon train ne peut que l’aider et apporter encore plus de probabilité de victoire, mais Cavendish est un coureur qui va vite, très vite même dans les derniers deux cents mètres, et il a prouvé à plusieurs reprises qu’il savait très bien se débrouiller tout seul pour dominer ses adversaires quelles que soient les circonstances. Sur ce plan, son expérience de la piste ne peut que l’aider (double champion du monde à l’américaine), ce qui me permet encore une fois de dire que l’école de la piste est un merveilleux atout pour les routiers rapides au sprint.

C’est pour cette raison que je fonde beaucoup d’espoirs sur un jeune routier-sprinter français, Bryan Coquard, parce que c’est un remarquable pistard, comme en témoigne sa médaille d’argent dans l’omnium des derniers Jeux Olympiques. Qui sait si dans trois ans ce ne sera pas Coquard le principal adversaire de Cavendish lors des arrivées au sprint ? A ce moment le coureur britannique aura 30 ans, alors que Coquard aura tout juste 23 ans, l’âge où un jeune coureur surdoué commence à s’épanouir. Certains vont me trouver bien enthousiaste, à propos de Coquard, mais cela fait une cinquantaine d’années que l’on attend le successeur d’André Darrigade, c’est-à-dire d’un coureur capable de battre assez régulièrement les meilleurs dans un sprint massif. En disant cela je fais évidemment abstraction de Bernard Hinault, qui lui aussi savait remporter un sprint du peloton, mais Hinault…c’était Hinault !

Michel Escatafal


La grande différence entre Cavendish et Van Looy

A 27 ans, Mark Cavendish est incontestablement le meilleur routier-sprinter de son époque. Personne n’oserait le nier. Si pour le moment il n’a gagné qu’une grande classique, Milan San Remo (en 2009), en revanche il a déjà été champion du monde, l’an passé, et a ramené le maillot vert du Tour de France à Paris (2011) et celui du Tour d’Espagne (2010). Tout cela après une carrière professionnelle qui a commencé en 2007, ce qui signifie que le jeune homme n’a pas perdu de temps. A son palmarès il faut aussi ajouter deux titres de champion du monde à l’américaine (2005 et 2008) sur la piste, ce qui explique en partie la supériorité qu’il manifeste dans les arrivées au sprint, notamment par rapport à la plupart des autres routiers-sprinters qui sont loin d’avoir sa formation et ses habitudes de pistard. D’ailleurs, quelle que soit l’équipe dans laquelle il court, et quel que soit « le train » qui l’emmène, il s’impose avec la même dérisoire facilité, comme il vient de le démontrer ces derniers jours dans le Giro, avec ses trois victoires d’étapes.

Pour autant peut-on comparer Cavendish avec les grands routiers-sprinters de l’histoire ? Certainement pas, parce que ce qui le différencie d’un Rik Van Looy par exemple, lui aussi presqu’imbattable au sprint à son époque, ou de coureurs comme Van Steenbergen, Fred De Bruyne, Miguel Poblet ou André Darrigade, c’est qu’ils se faisaient un devoir de terminer les grands tours auxquels ils participaient. Tous les coureurs que je viens de citer se savaient inférieurs en montagne aux grands cracks de leur époque, mais aussi à bon nombre d’autres champions qui n’avaient pas leur notoriété, mais pas question pour eux de déserter une épreuve ou de s’en désintéresser au moment où les difficultés s’annonçaient.

D’ailleurs, comme leur objectif était aussi de triompher au classement par points, il leur fallait impérativement passer les étapes de montagne pour pouvoir gagner ce classement. Et pourtant, à cette époque, les délais étaient calculés au plus juste dans la mesure où la bagarre se déclenchait parfois très tôt entre les meilleurs, ce qui pénalisait d’autant les non-grimpeurs. Force est de constater que de nos jours, dans les grandes épreuves par étapes, la bagarre (si bagarre il y a) se situe essentiellement dans les derniers kilomètres, voire même dans les derniers hectomètres de l’étape, surtout en l’absence d’Alberto Contador, qui est le seul des grands champions capable de gagner un Giro ou un Tour avec du panache. Il suffit de comparer le Giro de l’an passé avec celui de cette année!

Et puisque je parle de panache, profitons-en pour revenir sur Mark Cavendish…qui en est totalement dépourvu, sans que cela ne gêne grand-monde, preuve que les gens qui disent aimer le vélo ne connaissent rien à son histoire. Car enfin, même si l’on sait qu’en Italie il y a longtemps eu des poussettes, surtout pour les coureurs italiens, voir Cavendish se laisser pousser en montant un col qui n’a rien d’effrayant, comme le Passo della Cappella dans la sixième étape du Giro, a quelque chose d’inconvenant, surtout pour un champion du monde. Cela dit, il n’a pas fait cette année (pas encore) ce qu’il avait fait l’an passé, à savoir abandonner le Tour d’Italie avant les grandes étapes de montagne, comme l’ont fait d’autres sprinters tels que Goss, vainqueur de la troisième étape, ou Renshaw, Haedo et Démare, qui eux n’ont rien gagné sur ce Giro.

Mais, au fait, est-ce vraiment la faute des coureurs s’ils ont ce comportement ? Sans doute pas. En tout cas ce n’est pas que de leur faute, car les organisateurs ont aussi leur part de responsabilité dans ces comportements bizarres pour ceux qui aiment le vélo. Par exemple l’an passé, quand les organisateurs du Tour de France ont repêché un grand nombre de coureurs, comme Cavendish, à l’issue de l’étape arrivant au sommet du Galibier. Certes, s’ils avaient éliminé les coureurs arrivés hors délai, cela aurait singulièrement amoindri le peloton puisqu’en tout 88 coureurs étaient dans ce cas, mais la course aurait été plus régulière, ne serait-ce que celle concernant le classement par points…que Cavendish n’aurait jamais dû gagner. Est-il normal que Rojas, le champion d’Espagne, ait été privé de ce maillot vert, alors qu’il avait fait l’effort d’arriver dans les délais au contraire de Cavendish, qui a misé sur la mansuétude des commissaires pour le conserver ? Certainement pas. Et après on viendra nous faire la leçon sur l’éthique, concernant les infimes quantités de clembutérol trouvées dans les urines de Contador lors du Tour 2010, qui en aucun cas ne pouvaient améliorer ses performances !

Fermons la parenthèse pour revenir à Rik Van Looy, sans doute un des plus grands champions de l’histoire du cyclisme, dans les dix premiers au classement des plus beaux palmarès depuis 1945. D’abord Rik Van Looy courait à la fois les classiques, toutes les classiques, et pas seulement celles qui lui convenaient. Il est vrai qu’elles lui convenaient toutes…puisqu’il est le seul à les avoir toutes gagnées, exploit unique que même Eddy Merckx n’a pas réalisé. Ensuite il participait aux grands tours et s’y illustrait. Pour mémoire je rappellerais qu’outre ses 32 victoires d’étapes (7 dans le Tour, 12 dans le Giro et 13 dans la Vuelta), Rik Van Looy a terminé quatrième du Giro en 1959, troisième de la Vuelta en 1959 et 1965, et dixième du Tour de France 1963. Même s’il n’était pas assez fort en montagne pour battre les spécialistes des grandes épreuves par étapes, c’était un champion complet, ce que ne sera jamais Cavendish…qui n’est qu’un remarquable routier-sprinter.

S’il fallait d’ailleurs apporter la preuve de la grande classe de Van Looy, nous l’aurions à travers deux des plus beaux épisodes de sa vie de coureur professionnel. Tout d’abord lors du championnat du monde 1961, sur le circuit très sélectif de Berne, Van Looy réussit à s’imposer au nez et à la barbe des meilleurs coureurs à étapes.  Et parmi ceux-ci, il y avait cette année-là le jeune Raymond Poulidor, qui avait remporté en mars Milan San-Remo, et trois mois plus tard  le championnat de France. Et compte tenu de la dureté du circuit proposé aux coureurs, beaucoup avaient fait de Poulidor le favori de ce championnat du monde, à commencer par son directeur sportif, Antonin Magne, qui s’était imposé sur ce circuit en 1936. Et il s’en fallut de peu que notre Poupou national confirme ce pronostic, notamment quand il démarra comme un fou dans la dernière côte du circuit.

Ce jour-là en effet, sans un très grand Rik Van Looy, Poulidor aurait revêtu le maillot arc-en-ciel, mais précisément c’était sans compter sur « l’Empereur d’Hérentals » comme on surnommait Henri Van Looy, qui  au prix d’un effort inouï réussit à revenir sur Poulidor, emmenant avec lui une quinzaine de coureurs qu’il battit évidemment au sprint, dont l’Italien Defilippis qui termina second juste devant Poulidor. On imagine aisément qu’une telle prouesse est hors de portée d’un coureur comme Cavendish qui, pour être champion du monde, ne peut que bénéficier d’un circuit totalement plat. En fait, ce qui réunit les deux hommes, c’est leur rapidité dans les derniers 200 mètres d’une course, et une équipe à leur totale dévotion pour préparer les sprints. Dans le cas de Van Looy, c’était l’équipe Faema, que l’on avait appelé sa « garde rouge » en raison de la couleur des maillots, équipe composée en majorité de Flandriens comme lui.

Autre épisode qui montre à quel point Rik Van Looy était beaucoup plus qu’un sprinter, son Tour de France 1963. Un Tour qu’il avait préparé avec minutie pour essayer de jouer sa chance au classement général. En fait, il ne put faire illusion pour le maillot jaune que jusqu’à la grande étape pyrénéenne arrivant à Luchon, dans laquelle il perdit un quart d’heure. En revanche, outre ses quatre victoires d’étape, il accomplit un exploit dont personne ne le croyait capable compte tenu de son gabarit (avec ses lourdes cuisses) dans l’étape de Chamonix, où s’est joué le Tour de France. Ce jour-là, Rik Van Looy s’empara de la troisième place de l’étape derrière…Anquetil et Bahamontes, mais à seulement 18 secondes de ces deux coureurs luttant pour la victoire finale, et devant des bons grimpeurs comme l’Espagnol Perez-Frances et l’Allemand Junkermann. Il confirmait son résultat de la veille entre Grenoble et Val d’Isère, par les cols de la Croix-de-Fer et de l’Iseran, où il avait terminé l’étape à la quatrième étape devant Perez-Frances, Battistini, Anquetil, A. Desmet, Junkermann, Gimmi et Bahamontes.

Et pour bien montrer qu’il avait encore des réserves, il terminera dans les dix premiers de l’étape contre-la-montre entre Arbois et Besançon (54 km), certes loin de Jacques Anquetil (3mn 53s), mais à seulement 19 secondes de Poulidor. Autant d’exploits inimaginables pour Cavendish, qui en outre ne gagnera jamais une Flèche Wallonne ou un Liège-Bastogne Liège, et sans doute pas davantage un Tour des Flandres, ni un Paris-Roubaix. Bien sûr on va me rétorquer que le cyclisme a évolué, et que les coureurs ne peuvent plus réaliser les exploits que l’on accomplissait dans les années cinquante ou soixante. Peut-être, mais le cyclisme reste le cyclisme, et il y avait à cette époque comme de nos jours des grimpeurs, des sprinters et des rouleurs, mais la différence est qu’aujourd’hui un sprinter se contente de gagner des sprints, un rouleur de gagner des courses contre-la-montre et un grimpeur des courses à étapes…à quelques exceptions près, toutefois.

Parmi celles-ci je citerais Cancellara, quadruple champion du monde et champion olympique contre-la-montre, mais aussi vainqueur d’un Tour de Suisse et de plusieurs grandes classiques (Paris-Roubaix à deux reprises, Tour des Flandres et Milan San-Remo) ou encore Alberto Contador, meilleur grimpeur du peloton et capable de battre Cancellara dans une étape contre le chrono dans le Tour de France (2009). Il est vrai que ces deux coureurs sont à mes yeux les deux seuls qui puissent être comparés aux plus grands champions du passé, catégorie dans laquelle Van Looy a pleinement sa place, mais pas du tout Cavendish. En écrivant cela, j’ai l’impression que je ne vais pas me faire que des amis ! Tant pis, parce que la légende du vélo ne s’est pas faite avec des coureurs au registre limité.

Michel Escatafal