Senna était déjà un demi-dieu avant sa mort

Ayrton SennaAlors que la Formule 1 semble avoir quelques difficultés à faire sa mue, comme en témoignent celles qu’elle rencontre depuis le début de la saison avec le changement de règlement, notamment en termes d’audience et de visibilité, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à ce tristement célèbre 1er mai 1994, où disparut un demi-dieu, à peine âgé de 34 ans, et qui avait déjà atteint le statut de divinité bien avant sa mort. Ce demi-dieu s’appelle Ayrton Senna, et si j’emploie à dessein le présent, c’est tout simplement parce que ces personnages, mortels à l’origine, ont pris tellement d’importance dans l’imaginaire des gens, qu’ils sont presque devenus des dieux, donc immortels par nature, du moins tant qu’ils ont des fidèles.

Et oui, vingt ans déjà qu’Ayrton Senna a quitté les circuits victime des aléas de la course et de sa passion, ce qui signifie que nombre de fans de Formule 1 ne l’ont jamais vu courir. Et pourtant, tous ceux qui s’intéressent à la course automobile connaissent son nom, à défaut d’avoir vu ses exploits. Pour certains, ces exploits c’était il y a déjà très longtemps, pour d’autres c’était hier, mais une chose est sûre : Ayrton Senna n’aura jamais été vieux à l’image de tous ces héros du sport automobile qui sont tombés sur leur champ d’honneur. D’autres avant lui, figurant parmi les plus grands champions de leur discipline, ont connu cette horreur, notamment Alberto Ascari, Jim Clark, Gilles Villeneuve, sans oublier un Français très doué du nom de François Cevert, qui aurait pu être le premier champion du monde français, d’autant qu’il était le coéquipier d’un monstre sacré, Jacky Stewart, lequel allait prendre sa retraite peu de temps après. Si j’ai cité ces quelques noms, j’aurais hélas pu en citer beaucoup d’autres, c’est parce qu’Ayrton Senna da Silva appartenait à une catégorie à part parmi les pilotes de Formule1, celle des très grands champions. Beaucoup disent même qu’il fut avec Fangio et Clark, le plus grand de tous, et sans doute le plus doué.

Et si les gens disent cela, c’est parce qu’il a toujours été considéré comme un surdoué pour les engins à quatre roues, qu’il s’agisse du kart ou des différentes voitures qu’il a eues dans les mains. Il est simplement dommage qu’il n’ait pas vécu quelques années de plus, car je suis persuadé qu’il aurait pu, comme Graham Hill, être champion du monde F1, gagner les 500 miles d’Indianapolis, et un peu plus tard les 24 Heures du Mans. Hélas le destin allait se montrer cruel avec lui, après que Dame Nature lui ait offert tous les talents que puisse recevoir un pilote. Mais avant de parler de sa mort, il faut surtout parler de sa vie, une vie très courte mais ô combien intense, où la réussite ne pouvait que s’offrir à lui tellement il faisait des efforts pour qu’il en fût ainsi.

Déjà, il fallait un certain courage pour quitter le cocon familial au Brésil et s’installer en Grande-Bretagne, pour courir en formule Ford 1600 en 1981, passage obligé estimait-il pour attirer les regards des grandes écuries. Il est vrai que la Grande-Bretagne fut de tout temps la patrie de la Formule 1, et à ce propos ce n’est pas pour rien que le premier grand prix de F1 ait eu lieu à Silverstone le 13 mai 1950. Fermons la parenthèse pour noter que les résultats ne se firent pas attendre pour Ayrton Senna, puisqu’il ne lui fallut que trois courses pour remporter sa première victoire. Ensuite il gagna les titres britannique et européen de Formule Ford 2000 et, en 1983, le championnat britannique de Formule3. Cette victoire dans ce championnat réputé lui permit de commencer à réaliser son rêve, piloter une Formule1, en participant à des tests dans les deux grosses écuries britanniques de l’époque, Mac Laren et Williams, lesquelles quelques années plus tard allaient l’arracher à la concurrence des autres grandes écuries.

Je dis plus tard, parce que si Senna avait fait la preuve de ses capacités au cours de ces tests, il ne fut pas retenu par ces deux équipes. Il est vrai qu’elles  étaient déjà bien pourvues en pilotes de talent puisque le tandem de Mac Laren était formé de Lauda et Prost, et celui de Williams de Rosberg et Laffite. Cependant  ses prestations furent remarquées, et il trouva une place dans une petite écurie, Toleman, tremplin idéal pour montrer son talent. Et de fait il le montra tellement bien qu’il fut volé de la victoire au grand prix de Monaco 1984, les organisateurs arrêtant la course au moment où il allait prendre la tête, devant Prost, tellement la pluie tombait drue. Quand je dis que la victoire lui fut volée c’est l’exacte vérité.

Certes chacun sait qu’il est extrêmement difficile de conduire une Formule 1 sous un véritable déluge, mais la course fut interrompue au moment où Senna allait avaler Alain Prost lui-même, à qui le prodige brésilien reprenait cinq secondes au tour. Sa démonstration fut d’ailleurs éblouissante durant toute la course puisque, parti en neuvième position, il se retrouvait en deuxième position après 19 tours, le dernier à céder sous ses assauts étant le futur champion du monde Niki Lauda. A ce moment Senna comptait trente quatre secondes de retard sur Prost qui menait la course. Mais treize tours plus tard il n’y en avait plus que quatre, et c’est à ce moment que Jacky Ickx, directeur de la course, brandit le drapeau à damier pour signifier l’arrêt de la course. Bien entendu une telle prestation avait frappé les esprits, d’autant que Senna avait réalisé le meilleur tour sur sa modeste Toleman. En fait une nouvelle étoile était née, qui allait très vite se révéler plus brillante que toutes les autres, surtout dès que les conditions devenaient plus difficiles.

L’année suivante, au volant d’une Lotus, Senna allait remporter sa première victoire…sous la pluie évidemment. Ensuite il l’emporta en Belgique, sur le mythique circuit de Spa Francorchamp, et termina quatrième du championnat du monde. Il récidiva en 1986, ajoutant deux nouvelles victoires à son jeune palmarès. En 1987, il l’emporta de nouveau à deux reprises et se classa troisième du championnat. C’est le moment qu’il choisit pour rejoindre Mac Laren et un certain Alain Prost, considéré à ce moment comme l’incontestable numéro un dans les paddocks. Pour un challenge, c’en était un, ce qui mit fin aux critiques qu’on lui avait adressées parce qu’il avait refusé précédemment l’arrivée dans son écurie de Derek Warwick. En fait Senna n’a jamais eu peur de Warwick, mais craignait que l’écurie Lotus qui n’était ni Mac Laren , ni Williams, ni Ferrari, ne se dispersât.

Chez Mac Laren, il donna toute sa mesure, et finit par s’imposer au championnat du monde 1988, avec huit victoires contre sept à Prost. L’année suivante ce dernier prendra sa revanche au championnat bien que Senna se fût imposé six fois contre quatre à son rival, auquel il faut ajouter treize poles position sur seize grands prix. Ensuite, en 1990, le duel entre les deux hommes se poursuivit mais dans deux écuries différentes, ce qui ne les empêcha pas d’écraser la concurrence et leurs coéquipiers respectifs, Berger pour Senna et Mansell pour Prost. Le duel entre les deux hommes atteignit sans doute son paroxysme cette année-là, avec deux machines très proches l’une de l’autre, duel qui se termina en 1990 par un accrochage resté célèbre lors du grand prix du Japon, à l’endroit même où ils s’étaient accrochés en 1989. Les deux fois cet accrochage laissa les deux hommes sur le carreau, Prost devenant champion du monde en 1989, et Senna en 1990.

Senna sera de nouveau champion du monde en 1991, toujours sur Mac Laren, mais pas devant Prost, le Français et son jeune coéquipier Alesi n’ayant pas une monture à la hauteur de leurs ambitions. Ce fut aussi le cas de Senna en 1992 de ne pas disposer d’une machine pour gagner, se contentant cette année-là d’une pole position et de trois victoires, avec une place de quatrième au championnat du monde. En 1993, la Mac Laren n’avait pas retrouvé la superbe qu’elle avait affichée entre 1988 et 1991, et Senna se retrouva en nette infériorité par rapport à Prost, qui après avoir pris une année sabbatique en 1992, avait signé chez Williams-Renault pour ce qui sera sa dernière saison. Ayrton Senna aura beau réussir des miracles, notamment à Donington sous une pluie battante, où il signa un premier tour d’anthologie, il devra se contenter de la deuxième place au championnat du monde.

A ce moment on évoqua la possibilité de voir Prost et Senna réunis de nouveau dans la même écurie, mais les cicatrices de la cohabitation difficile de 1989 n’étaient pas refermées, et Prost, à près de quarante ans, ne voulait pas de nouveau avoir à affronter un rival au sommet de sa forme. Prost arrêta la compétition en Formule1, et tout naturellement Senna prit sa place. Mais la Williams de 1994 était loin de valoir celle de l’année précédente, et Senna ne se sentait pas à l’aise dans sa machine. Certes, cela ne l’empêcha pas de réussir deux poles position au cours des trois courses dont il prit le départ, mais la Williams-Renault  n’était vraiment pas souveraine. Résultat, Senna abandonna au Brésil, laissant la victoire à Schumacher qui l’avait dépassé dans les stands. En plus il fut malchanceux au Japon, lors du deuxième grand prix, Senna se faisant accrocher par Hakkinen.

Enfin arriva le grand prix de San Marin fatal où, après avoir fait la pole position, et à l’issue du second départ donné suite à un accrochage sur la grille entre Lehto et Lamy, Senna en tête de la course perdit le contrôle de sa Williams dans la courbe de Tamburello, et s’écrasa contre un mur à plus de 200 km/h. C’était la triste fin d’un pilote véritablement exceptionnel, qui se croyait parfois immortel, tellement il savait flirter avec  les limites humaines, comme aux essais officiels à Monaco en 1989. Heureusement pour Ayrton Senna, la postérité retiendra qu’il perdit la vie sur un circuit en étant à la seule place qui comptait pour lui, la première. En tout cas ce week-end fut un des plus dramatiques qu’ait connu le sport automobile avec la mort d’une icône de la F1, et celle d’un jeune Autrichien inconnu, Ratzenberger, qui se crasha aux essais à plus de 300 km/h.

Un dernier mot enfin pour dire qu’Ayrton Senna n’était pas un ange, comme en témoignent son accrochage volontaire avec Prost au Japon en 1990, son face à face avec Mansell au grand prix du Portugal en 1989, qui se termina dans la poussière hors de la piste pour les deux hommes, ou encore un an plus tôt  à Estoril, quand Prost essayant de récupérer la première place fut contraint de raser le mur ( à peine une quinzaine de centimètre si l’on en croit Prost) pendant plusieurs centaines de mètres interminables, épisode qui laissa pantois Capelli qui suivait les deux fauves en se demandant ce qui allait arriver. Mais il n’était pas non plus une bête, un monstre froid comme ses contempteurs se plaisaient à le décrire. C’était un fils délicat et correct, un frère attentionné, un bon parrain pour son neveu qu’il adorait, un bon camarade aussi dès qu’il était sorti du cockpit de sa voiture.

Tout le monde a en mémoire le fameux « Alain tu nous manques à tous » qu’il avait adressé à Prost qui commentait pour TF1, au cours d’un reportage en caméra embarquée sur un tour du circuit d’Imola, deux jours avant sa mort. Pour quelqu’un comme moi, qui aime l’histoire, Senna me faisait penser à l’Empereur Titus, dont on dit qu’il fut le plus fortuné des souverains, parce qu’il mourut avant d’avoir le temps de commettre des erreurs, la postérité ne retenant que son sentiment de l’honneur et sa générosité. D’autres diront, comme le directeur d’Honda à l’époque, que pour les ingénieurs de la marque japonaise, Senna symbolisait pour eux le samouraï, alors que Prost était plutôt l’ordinateur. Prost-Senna, Senna-Prost, que de belles années ces deux-là nous ont fait vivre ! Et si c’était avec Coppi-Bartali le plus beau duel que le sport nous ait offert depuis le début du vingtième siècle ?

Michel Escatafal


Le gros problème de Grosjean : suite…et fin ?

CevertGrosjeanAujourd’hui je vais parler de Formule 1, mais avant je veux évoquer le match d’hier soir entre l’OM et le PSG qui, évidemment, a permis au club parisien de rejoindre l’AS Monaco en tête du championnat, en battant son rival marseillais sans trop de difficultés, même en jouant à 10 les deux tiers de la partie. Un match une nouvelle fois gâché par l’arbitre, dont on avait l’air de dire qu’il figurait parmi les tous meilleurs du championnat de Ligue 1. On imagine ce que cela peut donner avec ceux qui sont moins bons, ou plutôt on sait ce que cela donne en repensant à l’expulsion de Thiago Silva au printemps dernier, laquelle a alimenté la polémique avec l’affaire Leonardo tout au long de l’été. Au fait, y-avait-il seulement penalty sur l’action qui a valu son expulsion à Thiago Motta ? Oui, si l’on regarde cela très vite, surtout en voyant Valbuena se rouler par terre de façon ridicule, mais sans doute non si on voit l’action deux ou trois fois au ralenti. Cela dit, passe encore pour le penalty accordé à l’OM, mais franchement expulser Thiago Motta dans la foulée est aberrant, aussi aberrant que mettre un carton jaune à Ibrahimovic et Cavani pour ne pas être sortis du terrain en courant, et aussi aberrant que n’avoir pas fini de mettre la main à la poche pour un tacle par derrière de Rod Fanni sur Cavani, action qui valait largement un carton jaune…mais qui aurait valu un rouge car le défenseur de l’OM avait déjà un jaune.

Bref, il va falloir que la Ligue se penche sérieusement sur l’arbitrage, au moment où notre championnat prend de la valeur avec deux équipes de calibre européen, ce qui ne lui était pas arrivé depuis une vingtaine d’années, sauf que désormais il y a le PSG et l’AS Monaco très au-dessus des autres, à commencer par l’Olympique de Marseille. Néanmoins, même si les Phocéens ne tirent pas dans la même catégorie que Parisiens et Monégasques, ils sont quand même les meilleurs des autres, contrairement à l’Olympique Lyonnais qui est en train de sombrer…comme c’était hélas à prévoir. Une trajectoire qui me fait irrésistiblement penser à celle du Stade de Reims au début des années 60, et à celle de l’AS Saint-Etienne vingt ans plus tard. Quand on pense au temps qu’il a fallu à ces deux équipes pour retrouver un peu de leur lustre passé, il y a de quoi être inquiet pour l’Olympique Lyonnais…et son futur nouveau stade.

Fermons cette longue parenthèse de football et passons à la Formule 1, pour là aussi évoquer l’histoire de ce sport à travers la tragédie que fut le 6 octobre 1973, la mort de François Cevert, lequel eut été à coup sûr le premier pilote français champion du monde, si le sort n’en avait pas voulu autrement. Quel champion fut ce jeune homme bien sous tous rapports, sur qui les dieux s’étaient penchés avec bienveillance en lui donnant talent, gloire, intelligence et beauté, sans oublier cette détermination qui est la marque des grands ! Avec lui, point de jérémiades, point de ridicules polémiques pour tout et rien, mais un professionnalisme exacerbé, qui lui avait permis de s’imposer comme le successeur naturel dans son équipe d’un triple champion du monde qui se retirait de la compétition.

Bien que très rapide et très ambitieux, il avait appris la patience auprès de Jackie Stewart, copiant son instinct de chasseur, sachant que ce dernier finirait par lui laisser la place un jour ou l’autre. Et, fin 1973, il était près à lui succéder, mais la mort en décida autrement. Il est vrai qu’à cette époque il fallait être prudent en anticipant sur l’avenir, car la sécurité était loin d’être optimale en Formule 1, malgré des progrès par rapport à quelques années auparavant. L’accident qui coûta la vie à François Cevert lors des essais qualificatifs du grand prix des Etats-Unis à Watkins Glen allait en témoigner, hélas. C’est dans un virage à la sortie d’un raidillon que François Cevert perdit le contrôle de sa voiture tapant le rail à droite puis à gauche, avant d’aller s’empaler sur la tranche d’une barrière de protection, qui n’avait de réelle protection que le nom. Heureusement un tel accident n’aurait pas les mêmes conséquences de nos jours, et j’en profite une nouvelle fois pour saluer les efforts faits à son époque par le président de la Fédération Internationale du Sport automobile (entre 1978 et 1991), J.M. Balestre (décédé en 2008).

Fermons cette nouvelle parenthèse douloureuse pour les fans de F1 qui n’ont plus 20 ans, pour reparler de Romain Grosjean, pilote franco-suisse de Lotus. Ce dernier, malgré des progrès évidents, est une sorte d’anti-Cevert, plus particulièrement en ce qui concerne l’amour que le public lui porte. Grosjean, en effet, agace nombre de personnes qui ne pensent qu’à devenir des supporters…à condition de cesser ses supplications ou lamentations à destination de ceux qui travaillent avec lui. Si j’écris cela c’est en raison de son attitude sur le podium du Grand Prix de Corée qu’il venait de terminer à la troisième place, estimant que la deuxième lui revenait de droit aux dépens de son équipier Kimi Raikkonen. Certes, ce dernier s’était manqué en qualification dans son tour rapide, certes, sans l’intervention de la voiture de sécurité, Romain Grosjean aurait certainement terminé deuxième derrière l’intouchable duo que forment Vettel et sa Red Bull, mais la voiture de sécurité fait partie de la course, et, au moment du redépart, Raikkonen était troisième et Grosjean deuxième. Problème pour ce dernier, il a fait une erreur…et celle-ci a été immédiatement exploitée par Raikkonen, lequel est peut-être en valeur absolue le plus fort en course.

A ce propos, plus ça va et plus le remarquable pilote finlandais me fait penser à Alain Prost, qui n’était peut-être pas un avion à réaction en qualifications, comme Raikkonen, mais qui était imbattable en course, sauf peut-être par Senna et encore, comme en témoigne l’intensité de leurs duels à la fin des années 80 chez Mac Laren. Cela dit, pour revenir à Romain Grosjean, ce dernier doit savoir qu’avoir Raikkonen derrière soi est la certitude qu’équipier ou pas, Raikkonen cherchera à gagner ou en tout cas à être le mieux placé possible, sauf en cas de titre mondial en jeu, ce qui n’est pas le cas. Et j’ai trouvé pitoyable son mécontentement vis-à-vis de tout le monde pour n’avoir pas pu récupérer sa seconde place perdue, je le répète, sur une erreur de sa part. Si Grosjean avait fait la même chose à Raikkonen, je suis certain qu’Iceman n’aurait pas eu besoin de message de son directeur des opérations sur piste pour afficher une certaine bonne humeur sur le podium.

Le plus grave est que Romain Grosjean semble oublier que Kimi Raikkonen est troisième du championnat, et qu’il a une centaine de points d’avance sur lui au classement. Grosjean oublie aussi qu’il revient de très loin, compte tenu des nombreuses bourdes qui ont émaillé sa carrière depuis deux saisons. Alors, bien qu’il soit en progrès et qu’il n’ait pas fait d’erreurs grossières depuis quelques courses, pourquoi aurait-il eu droit à la deuxième place au détriment de Raikkonen, en rappelant que ce dernier s’arrange toujours pour amener de gros points à son équipe, quelles que soient les circonstances. D’ailleurs j’ai apprécié le fait que le directeur de l’équipe Lotus, Bouiller, ait précisé que Grosjean « était libre de l’attaquer (Raikkonen). En revanche je n’ai pas du tout aimé, et je ne suis pas le seul, quand j’ai lu les misérables explications de Grosjean, affirmant qu’il n’avait pas entendu ce qu’on lui avait dit à la radio, et surtout qu’il « est quasiment impossible de dépasser sur ce circuit »…ce que Raikkonen a bien réussi à faire avec lui. Enfin, pourquoi dire aussi : « La voiture de sécurité nous a encore empêchés de gagner une course », alors que Vettel a pris une seconde à Raikkonen et à Grosjean lui-même en un seul tour, après le second redémarrage de la voiture de sécurité.

Voilà pourquoi Romain Grosjean n’a pas la côte auprès des fans de Formule 1, en France et ailleurs. Souhaitons-lui l’an prochain, délivré de la pression que lui a imposé Raikkonen ces deux dernières saisons, de se comporter en vrai champion, et de se battre autant qu’il est nécessaire…sans attendre un traitement de faveur, qu’on ne lui donnera pas nécessairement. Quant à son futur équipier, sans doute Hulkenberg, il est d’ores et déjà certain qu’il ne lui fera aucun cadeau, d’autant qu’il l’a dominé en 2009 en GP2, puisque Grosjean avait 15 points de retard sur le pilote allemand au championnat, quand il remplaça Nelsinho Piquet chez Renault. Et sur une voiture qui ne vaut pas la Lotus, Hulkenberg a fait la démonstration chez Sauber qu’il était à la fois fiable et rapide. Attention Grosjean, Kimi s’en va chez Ferrari, mais celui qui arrive est très bon !

Michel Escatafal


Grosjean en 2012 fait penser à Cevert en 1971

Quel suspens et que de rebondissements hier, dans ce Grand Prix d’Europe à Valence remporté par Fernando Alonso! J’écrivais il y a quelques jours un article sur l’Espagne, et je disais qu’Alonso figurait parmi les deux ou trois meilleurs pilotes de Formule1. Et bien, je crois que je vais finir par affiner mon jugement en considérant que c’est tout simplement le meilleur. Pas nécessairement le plus rapide, même s’il reste à démontrer qu’il existe un pilote plus véloce que lui en course, mais en tout cas certainement le plus complet, ce qui signifie qu’il est celui qui tire le mieux la quintessence de la machine qu’il a dans les mains. D’ailleurs qui oserait prétendre que cette année Ferrari a la meilleure voiture du plateau ? Personne.

Et pourtant Alonso est le seul pilote en 2012 à avoir remporté deux grands prix, ce qui lui permet d’être en tête du championnat du monde. Hier encore, il a gagné le Grand Prix d’Europe à Valence en partant de la sixième ligne, sur un circuit où il est très difficile de doubler. Il fut d’ailleurs quasiment le seul à ne pas avoir eu de problème, et à profiter pleinement des circonstances de course, avec d’une part l’arrivée de la voiture de sécurité à une trentaine de tours de la fin, et de la malchance de Vettel et Grosjean, tous deux victimes d’une stupide panne électrique. Cela veut dire qu’il y a eu une part de chance dans cette victoire, mais la chance ne fait-elle pas partie de la compétition…et de la panoplie des plus grands champions ?

En évoquant le nom de Grosjean, je veux en profiter pour affirmer que la France détient avec lui un pilote de premier plan, comme nous n’en avons pas eu depuis très longtemps. Certains vont me reprocher de m’emballer un peu vite, mais j’observe d’abord que Romain Grosjean est un pilote très rapide, et cela personne ne le conteste. La preuve, il domine régulièrement Kimi Raikkonen en qualifications, même si ce dernier n’a jamais été un monstre le samedi malgré ses 16 poles position. Mais Grosjean fait aussi quasiment jeu égal avec son coéquipier en course, ce qui est une sacrée référence car Raikkonen compte 36 meilleurs tours en course à son compteur (troisième meilleur total de l’histoire). Et si ce dernier a vingt points de plus que Grosjean au classement du championnat du monde, c’est tout simplement parce que le pilote finlandais finit toutes ses courses (contrairement à son passé en WRC), et sait jusqu’où on peut aller trop loin pour éviter toute erreur redhibitoire. Il sait aussi qu’en ne prenant pas de risque inutile, il finira avec de gros points compte tenu de la qualité de sa voiture, la Lotus étant une des meilleures du plateau.

Avant d’intégrer le team Lotus, Romain Grosjean avait  déjà fait la preuve de sa rapidité en GP2, discipline dans laquelle il a enlevé le titre en 2011, après en avoir perdu un qui lui tendait les bras trois ans auparavant par la faute d’erreurs…qu’il ne commet plus aujourd’hui. Même dans les quelques grands prix qu’il a disputés chez Renault en 2009, il avait été loin d’être ridicule face à Alonso, sur qui tous les efforts de l’équipe étaient concentrés, ce qui n’avait pas empêché Renault  et Briatore de le renvoyer à ses chères études à la fin de la saison. Ils avaient bien fait, même si la décision était beaucoup trop sévère, car cela à permis à Grosjean de se remettre en question, de revenir en GP2 et d’emmagasiner de la confiance pour  pouvoir enfin faire ses preuves en F1. Il lui reste simplement à acquérir de l’expérience aux côtés de Raikkonen et dans son excellente équipe Lotus, mais d’ores et déjà il est considéré comme une valeur sûre de la Formule 1, alors que les doutes assaillaient nombre d’observateurs et de supporteurs de la discipline il y a seulement trois mois.

Un dernier mot enfin sur ce Grand Prix d’Europe, pour souligner la beauté et l’intensité de cette épreuve, avec un vainqueur double champion du monde, Alonso, qui l’emporte devant le champion du monde 2007, Raikkonen, à 6 secondes, le troisième étant le septuple champion du monde, Michael Schumacher, ce qui nous offrait un podium avec 10 titres mondiaux. Du jamais vu en F1 ! Par ailleurs, on notera que 8 pilotes ont terminé la course en moins de 25 secondes, même si l’intervention de la voiture de sécurité peu avant la mi-course a facilité ce resserrement. Il n’empêche, cette saison les performances sont très proches entre les voitures, comme en témoignent les résultats des qualifications de samedi où il y avait encore 12 pilotes en deux dixièmes de secondes juste avant la fin de la Q2 !

Cela me fait penser au résultat du Grand Prix d’Italie, le 3 septembre 1971 à Monza. Ce jour-là, les cinq premiers ont franchi la ligne d’arrivée séparés dans un mouchoir de poche, et l’expression n’est pas galvaudée. En effet le vainqueur, le Britannique Peter Gethin (BRM), est entré dans l’histoire en remportant son unique victoire, après avoir été remercié par l’équipe Mac Laren en cours de saison pour manque de résultats, mais aussi et surtout en devançant son suivant, le Suédois Petterson (March) de 1/100 de seconde, le Français François Cevert (Tyrrell) de 9/100, le Britannique Hailwood (Surtees) de 18/100 et le Néo-Zélandais Ganley (BRM) de 61/100. Cinq pilotes à l’arrivée d’un grand prix se tenant en six dixièmes de secondes ! Extraordinaire !

Ce grand prix à Monza, resté célèbre à jamais par son final, me fait penser que cette année-là François Cevert accumulait les bonnes performances…comme Romain Grosjean cette saison, avant de s’imposer en octobre au Grand Prix des Etats-Unis (Watkins-Glens) avec plus de 40 secondes sur son suivant, le Suisse Siffert. Cette victoire, la seule de sa carrière (il est mort très tôt, en 1973, lors des essais du GP des Etats-Unis), l’avait véritablement consacré parmi les tous meilleurs pilotes, puisqu’il termina à la troisième place du championnat du monde, remporté par son équipier Jackie Stewart. Mais avant d’en arriver là, François Cevert avait quelque peu galéré, malgré un talent incontestable découvert très tôt.

En 1967, après avoir remporté le volant Shell et la monoplace Alpine qui allait avec, François Cevert fut loin d’obtenir les résultats qu’il attendait en Formule 3, au point que l’année suivante il fut obligé d’acheter une Techno grâce à l’aide d’un sponsor qui connaissait ses qualités, et qui sans doute comptait bien exploiter un peu l’image de ce jeune homme beau comme un dieu. Cette fois la réussite fut au rendez-vous, puisqu’il fut sacré champion de France de Formule 3 en 1968. Ce titre lui permit d’accéder à la Formule 2 l’année suivante, où il eut l’occasion de se frotter avec succès aux meilleurs pilotes, notamment celui qui allait devenir plus tard son coéquipier, Jacky Stewart. Et c’est tout naturellement qu’en 1970 il accéda à la F1 au volant d’une March-Ford, se classant sixième à Monza devant le rapide Chris Amon, lui aussi sur March-Ford. Enfin, en 1971, il entrait de plein pied dans la discipline avec une des meilleures voitures, la Tyrrell-Ford, ce qui lui permettra de concrétiser le renouveau du sport automobile français, amorcé quelques années auparavant par son beau-frère J.P. Beltoise, mais pas encore matérialisé par une victoire dans un grand prix du championnat du monde de F1.

François Cevert combla donc ce vide grâce à sa victoire au Grand Prix des Etats-Unis 1971,  victoire qui avait d’autant plus réjoui le cœur des Français que cela faisait treize ans qu’un pilote français n’avait pas gagné un grand prix. Le dernier était Maurice Trintignant qui l’avait emporté à Monaco sur Ferrari (comme en 1955). Or si l’on fait les bons calculs, cela fait seize ans qu’Olivier Panis s’est imposé à Monaco sur sa Ligier à moteur Mugen Honda, dernière victoire française en Formule1. Oui, il est vraiment temps que Grosjean reprenne le flambeau, et pour ma part, je le verrais bien s’imposer en Hongrie, fin juillet, sur un circuit qui devrait convenir à sa Lotus. Cela étant, peu importe l’endroit pourvu que Grosjean gagne !

Michel Escatafal