Dans le sport aussi, « il ne faut jamais vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre »

FDCe devait être un remake de l’année 1991, et ce fut un « bide » presque total ! Telle est la conclusion que l’on peut tirer de cette finale de Coupe Davis à Lille, dimanche dernier. Et pourtant nombre de supporters y ont cru après le premier match, où un super Monfils a écrasé un  petit  Federer, manifestement inquiet pour la suite de la compétition en raison de sa blessure récente, qui l’avait empêché de défendre ses chances en finale du Masters. Et, compte tenu de la supériorité supposée des Français en double, ces mêmes supporters se disaient qu’on allait revivre l’édition de 1991, avec une énorme victoire d’Henri Leconte au premier match contre Sampras, puis une défaite somme toute normale de Forget contre Agassi, pour se retrouver avec une égalité au score à la fin de la première journée. C’est là que la belle histoire s’arrête, parce que les Français n’avaient pas réalisé que les Suisses avaient une équipe aussi forte. Certains même s’étaient carrément montrés condescendants en affirmant qu’il fallait à tout prix que Federer joue…pour que la victoire ait une saveur vraiment agréable. Bref, on faisait fi des chances de Wawrinka, lequel devait se faire laminer par les Français. Enorme erreur de jugement, dû essentiellement au chauvinisme franchouillard qui anime à la fois les supporters et, plus grave encore, les journalistes, spécialisés ou non.

Résultat, une terrible déception à l’issue de cette finale, laquelle aura laissé un goût amer aux joueurs, aux spectateurs et aux téléspectateurs français, lesquels pensaient que la finale était gagnée avant de l’avoir joué. Et oui, les joueurs suisses sont tout simplement meilleurs que les joueurs français, comme en témoigne leur classement, Federer n°2 mondial et Wawrinka n°4, alors que Tsonga et Monfils naviguent largement au-delà de la dixième place (Tsonga 12è et Monfils 18è). En outre, ce n’est pas au niveau de l’expérience que l’on pouvait espérer quelque chose de plus, car, sur ce plan, Federer et ses 17 succès en tournois du Grand Chelem, et même Wawrinka, vainqueur de l’Open d’Australie en début d’année, savent ce que la pression d’une finale veut dire.

Et cela s’est vu pendant cette finale de Coupe Davis, notamment pendant le double, où les Suisses ont joué leur meilleur tennis, alors que les Français ont été plutôt décevants. Cela étant, et on l’avait oublié dans notre pays qui ne s’intéresse absolument pas à l’histoire du sport, il faut quand même se rappeler que Federer et Wawrinka sont capables de former une excellente équipe de double. Qu’on en juge à travers cette performance : un titre olympique en 2008, en battant en demi-finale les rois de la discipline depuis plus de 10 ans, les frères américains Bryan (700 victoires et 103 titres remportés sur le circuit, dont 16 en grand chelem, plus un titre olympique en 2012). Rien que cela aurait dû convaincre les supporters français que la victoire en double était loin, très loin, d’être assurée.

Mais le pire était à venir, avec les tensions entre les joueurs après le quatrième match et la victoire de Federer sur Gasquet qui donnait la Coupe à la Suisse. Là aussi que n’a-t-on pas lu à droite et à gauche sur la supposée morgue suisse, notamment celle de Wawrinka, lequel ne semble pas très bien tenir l’alcool. Mais est-ce tellement étonnant que Wawrinka ait quelque peu chambré les Français? Que n’avait-on pas dit sur la soi-disant brouille entre Federer et Wawrinka, après leur extraordinaire demi-finale du Masters. Certains parlaient de l’inévitable mauvaise ambiance qu’il allait y avoir entre les deux joueurs, alors que l’équipe de France formait une vraie famille. Je ne dis pas, en écrivant cela, que les joueurs français ne s’estiment pas. D’ailleurs je n’en connais aucun, pas plus d’ailleurs que Federer et Wawrinka. Je ne sais pas davantage si ces derniers sont amis ou ennemis, mais ce que j’ai vu samedi et dimanche, c’est une équipe suisse soudée, y compris les remplaçants inconnus. Manifestement Wawrinka voulait remporter son second grand trophée de l’année, et Federer rentrer encore un peu plus dans la légende du tennis, en gagnant le seul trophée qu’il lui manquait, en dehors de la réalisation du grand chelem.

C’est d’autant plus méritoire pour Federer et Wawrinka de soulever le fameux Saladier d’Argent, que la Suisse n’est quand même pas un grand pays de tennis, malgré ses succès ces dernières années. N’oublions pas qu’il aura fallu attendre l’avènement de Federer, pour que la Suisse enlève un tournoi du Grand Chelem (Wimbledon 2003). Et il aura fallu l’arrivée au plus haut niveau de Stan Wawrinka, pour que la Suisse puisse postuler pour une victoire en Coupe Davis, cette épreuve exigeant d’avoir au moins deux joueurs dans les meilleurs mondiaux pour pouvoir s’imposer. Cela explique d’ailleurs pourquoi les Français dans les années 20 et 30, les Australiens dans les années 50 et 60, mais aussi les Américains a toutes les époques, sauf depuis 1995 (une seule victoire en 2007) ont trusté les titres, grâce à un réservoir important de champions…que la France n’a plus jamais eue depuis l’époque des « Mousquetaires » avec Lacoste, Cochet, Borotra et Brugnon. Sauf, à un degré moindre, avec Noah, Leconte et Forget, ce qui a permis à Leconte et Forget de s’imposer en 1991 contre Sampras et Agassi. A ce moment Forget était septième mondial et venait de réaliser sa meilleure saison en simple. Quant à Leconte, son classement ne voulait rien dire (cent-cinquante neuvième à l’ATP parce que longtemps blessé au dos), car chacun savait bien qu’il était toujours capable, sur un match, de battre n’importe qui. En outre, son entente avec Forget lui a permis de former la seule équipe de double invaincue en Coupe Davis (11 victoires en autant de matches).

Et puisque je suis dans l’histoire de la Coupe Davis, je voudrais terminer en disant à tous ceux qui comparent les joueurs à des époques différentes, que si Federer figure bien évidemment dans les tous meilleurs joueurs de l’histoire du tennis, personne n’a le droit d’affirmer qu’il est le plus grand de tous. Certes, son palmarès compte 17 victoires en tournois du Grand Chelem, mais il n’a pas réalisé le Grand Chelem, comme Rod Laver à deux reprises. Combien de tournois majeurs ce dernier aurait-il remporté s’il n’avait pas été dans les rangs des professionnels entre 1962 et 1968 ? Et Rosewall ? Et Gonzales ? Et Kramer ? Et Borg, qui a arrêté sa carrière à 25 ans après avoir gagné 6 fois Roland-Garros et 5 fois Wimbledon dans les années 70 et 80 ?

Certes, on me rétorquera que si Nadal avait eu l’idée de naître cinq ou six ans plus tard, Federer aurait réalisé au moins deux fois le Grand Chelem, mais il y avait Nadal, lui-même vainqueur de 14 tournois du Grand Chelem, dont 9 victoires à Roland-Garros, sans oublier son titre olympique en 2008 et ses 4 victoires en Coupe Davis. Cela étant, qui pourrait dire qu’il aurait battu Borg à Roland-Garros ? Personne, parce que chaque génération a son ou ses superchampions, et, il n’est même pas possible de faire la comparaison au niveau du palmarès pour les joueurs de tennis, parce que, comme je l’ai écrit précédemment, les meilleurs professionnels ne pouvaient pas affronter les amateurs jusqu’en 1968. Bref, on tourne en rond, comme si l’on voulait savoir si Coppi aurait réussi à décrocher Contador dans le Stelvio, ou si Fangio aurait pu battre Prost, Senna ou Schumacher à Spa Francorchamps.

Michel Escatafal

 

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La Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était

Coupe DavisIl y a quelque temps (mars 2011) j’avais écrit un article sur le tennis et la Coupe Davis (1991, année magique pour le tennis français), en notant que cette épreuve était loin, très loin même d’avoir son lustre d’antan. C’est pour cela que j’ai écrit en titre que « la Coupe Davis n’est plus ce qu’elle était » et si je n’avais eu peur que le titre soit trop long, j’aurais ajouté que « c’est pour cela que la France peut la gagner cette année ». En fait il y a longtemps qu’elle ne figure plus au rang des priorités des meilleurs joueurs, ceux-ci étant autrement plus préoccupés par leur classement mondial, lui-même étant fortement impacté par les tournois du grand chelem, les seuls qui vaillent dans l’esprit du public. Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, nous l’aurions dans le fait que Marion Bartoli est devenue une grande vedette dans notre pays, pour avoir remporté le tournoi de Wimbledon l’an passé…après que 17 des 32 têtes de série aient été éliminées avant le second tour, ce qui lui a permis de remporter le tournoi en ayant battu Elina Svitolina, Christina Mc Hale, Camila Giorgi, Karin Knapp, Sloane Stephens, Kristen Flipkens et l’Allemande Sabine Lisicki. Bref, pour remporter son huitième titre sur le circuit WTA, sur le plus prestigieux des tournois, elle a quand même eu une certaine réussite, même si sa victoire ne doit rien à personne.

En écrivant cela, qu’on me pardonne, mais il faut être objectif même si j’ai été très heureux de la réussite de Marion Bartoli sur le gazon de Wimbledon, sur lequel elle avait déjà atteint la finale en 2007. En outre, on aimerait bien qu’un Français obtienne les mêmes résultats qu’elle dans les tournois du grand chelem, même si pour cela il faudrait qu’un Gasquet ou un Tsonga évite à la fois, Nadal, Djokovic, Federer, Murray ou Wawrinka…ce qui est impensable vu la densité du tennis masculin, autrement plus forte que celle du tennis féminin. Désolé de dire pareilles choses qui vont m’attirer les foudres de mes lectrices ! Toutefois, que celles-ci se rassurent : je ne ferais jamais pareille remarque en ce qui concerne le 100m ou le 400m en athlétisme, le 400m ou le 200m en natation, la descente ou le slalom en ski. Le sport féminin a cette particularité d’avoir des niveaux très élevés dans certains sports, et d’être loin de celui des hommes dans quelques autres, voire à des années-lumière pour quelques uns d’entre eux. Il faut appeler un chat un chat, et c’est la raison pour laquelle je regrette qu’on ait voulu la parité dans le cyclisme sur piste aux Jeux Olympiques, ce qui nous a privé de la poursuite individuelle, du kilomètre et de la possibilité d’aligner trois athlètes par nation en vitesse…pour avoir le même nombre d’épreuves chez les femmes et les hommes. C’est ridicule, mais c’est ainsi !

Cela dit, revenons à présent sur le tennis et plus particulièrement sur la Coupe Davis, seule épreuve avec Roland-Garros qui intéresse France Télévision…et encore, à condition que la France soit qualifiée. Si l’on veut voir les grands ou même les petits tournois, il faut être câblé, à deux ou trois exceptions près. En France, sans joueurs ou joueuses françaises, en dehors des Internationaux de France, les autres tournois du Grand chelem n’existent pas, pas plus que la Coupe Davis ou sa petite sœur féminine la Fed Cup. C’est ainsi hélas, ce qui explique grandement que nous n’ayons eu aucun Français vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem chez les hommes depuis 1983 (Noah à Roland-Garros), l’avant dernier datant de 1946 (Bernard), année de gloire pour notre tennis puisque Petra gagna Wimbledon. En revanche la Suisse, qui compte infiniment moins de licenciés que notre pays, a eu comme figure de proue depuis les débuts de la décennie 2000 Roger Federer, et à présent Wawrinka, qui vient de battre à Melbourne Djokovic en demi-finale et Nadal en finale, deux des meilleurs joueurs de l’histoire du jeu. On comprend mieux pourquoi la Suisse, avec ces deux joueurs, a aussi remporté l’or au tournoi de double des Jeux Olympiques en 2008…ce qui n’est évidemment jamais arrivé à la France depuis que le tennis figure de nouveau au programme olympique. Pour mémoire, puisque ce site évoque surtout l’histoire du sport,  je rappellerais que la France avait obtenu l’or aux J.O. de 1912 et de 1920 chez les femmes, avec respectivement Marguerite Broquedis et Suzanne Lenglen, et en 1912 chez les hommes avec André Gobert. Ce dernier remportera aussi le double à ces mêmes J.O. 1912 avec Maurice Germot.

Cela étant, et là nous sommes meilleurs que les Suisses, la France a remporté 9 fois le fameux Saladier d’argent, dont 3 fois depuis la création du Groupe mondial, en 1991, 1996 et 2001. Pas mal comme bilan, surtout si on y ajoute les résultats de l’époque des Mousquetaires (entre 1927 et 1932 avec Borotra, Cochet, Brugnon et le meilleur de tous, Lacoste). C’était la belle époque pour le tennis français, lequel avait à sa disposition les meilleurs joueurs du monde en simple comme en double, cette discipline ayant toujours une grande importance en Coupe Davis entre les journées de simple. A noter aussi, pour ceux qui aiment l’histoire, qu’à cette époque il y avait ce qu’on appelait le Challenge Round, c’est-à-dire que le vainqueur de l’année précédente était automatiquement qualifié pour la finale de l’année suivante, ce qui était quand même un sacré avantage, sans compter l’avantage supplémentaire de jouer « à la maison ». Ce fut ainsi jusqu’en 1971, date à laquelle on décida de remettre toutes les équipes sur un pied d’égalité à partir de l’année suivante, ce qui redonna de la vigueur à l’épreuve, surtout à cause de l’apparition du tennis au plus haut niveau des joueurs des pays communistes, ceux-ci faisant de l’épreuve reine du tennis par équipes un vecteur de propagande politique. Ainsi, en 1972, la première finale de la Coupe Davis nouvelle version donna lieu à un combat épique entre la Roumanie de Nastase et Tiriac et les Etats-Unis de Stan Smith, les Etats-Unis finissant par l’emporter par 3 victoires à 2. Il faut dire qu’à ce moment nous étions au début d’une nouvelle grande époque du tennis américain, lequel allait voir éclore dans les années suivantes des joueurs comme Ashe, Connors, Mac Enroe et Gerulaitis.

Curieusement Jimmy Connors n’a jamais gagné la Coupe Davis, symbole du peu d’attrait à partir de l’ère open des meilleurs joueurs pour cette épreuve…faute d’y trouver un intérêt financier suffisant. En outre, à ce moment (dans les années 70), la politique était de plus en plus présente dans le tennis comme par exemple en 1974, quand l’Inde refusa d’affronter en finale l’Afrique du Sud en raison de l’apartheid. Décision parfaitement justifiable au demeurant sur le plan moral, mais décision qui finissait d’affaiblir une compétition qui était loin d’exercer la même fascination qu’elle avait du temps du tennis amateur, époque où il était impensable que les Australiens Sedgman, Hoad, Rosewall, Laver, ou les Américains Trabert Seixas, Olmedo, pour ne citer qu’eux, ne disputent pas l’épreuve avant de passer dans les rangs professionnels. Un peu plus tard, en 1981, la Coupe Davis finit par supprimer les zones éliminatoires géographiques, ce qui lui redonna un petit regain d’intérêt, mais plus jamais elle ne retrouvera son prestige de l’époque des Mousquetaires ou de celle des années 50 et 60, quand Australiens et Américains se battaient pour remporter le Challenge Round, les deux nations ayant à leur disposition les meilleurs joueurs du monde.

Jamais plus la Coupe Davis ne retrouvera son prestige d’antan, la finale, en fin de saison (fin novembre) étant devenue presque une corvée pour des joueurs éreintés par les exigences d’un calendrier démentiel. Elle l’est d’autant plus que les meilleurs joueurs du monde vont presque toujours dans les phases ultimes des tournois (Master 1000 et Grand chelem), et participent au Masters (mi-novembre), juste avant la finale de la Coupe Davis si leur pays est qualifié. Ainsi la Suisse, malgré Federer et Wawrinka, mais aussi la Grande-Bretagne malgré Murray, l’Argentine malgré Del Potro, n’ont jamais remporté l’épreuve. La Serbie, avec Djokovic, ne l’a emporté qu’en 2010. Quant à l’Espagne, malgré Nadal et plusieurs joueurs parmi les tous meilleurs (Ferrer, Robredo), elle n’a plus gagné depuis 2011, battue en finale 2012 par la République Tchèque, équipe qui a battu aussi la Serbie en finale 2013. A noter toutefois que, cette dernière année, la République Tchèque s’est qualifiée pour la finale en ayant vaincu la Suisse au premier tour, celle-ci ayant joué sans Federer, et l’Argentine en demi-finale, sans Del Potro. Pas la peine d’ajouter d’autres commentaires…ce qui laisse beaucoup d’espoirs à l’équipe de France en 2014, avec un tirage au sort a priori assez facile, parce que pour l’équipe de France la Coupe Davis est très, très importante. En plus avec Gasquet et Tsonga, elle dispose de deux excellents joueurs…même s’ils sont un ton en dessous des tous meilleurs (Nadal, Djokovic, Murray, Federer, Del Potro  et sans doute à présent Wawrinka). En fait, la vraie grande victoire de l’équipe de France en Coupe Davis depuis l’époque des Mousquetaires date de 1991, où Leconte et Forget battirent les Etats-Unis d’Agassi, Sampras et d’une paire de double composée de Flach et Seguso, considérée à l’époque comme la meilleure du monde. Et oui, c’était il y a 23 ans ! Décidément les grands exploits du sport français sont toujours historiques, hélas !

Michel Escatafal


Nadal plus fort que tous les autres avant lui ?

borgNadalComme d’habitude, chaque fois qu’un joueur de tennis domine tous les autres, on dit que c’est le meilleur de l’histoire…une histoire que peu connaissent réellement, ce qui leur fait dire des banalités. Et ce n’est pas ce qu’écrivent les internautes qui prouvent le contraire, et ce dans tous les sports. Cela dit, le fait que Nadal ait gagné 8 fois à Roland-Garros est un cas unique dans la longue histoire du tennis, et cela est indiscutable. Pour trouver trace d’une telle domination sur terre battue, il faut remonter à Bjorn Borg, le célèbre joueur suédois des années 70 et du début des années 80, avec 6 victoires à Roland-Garros.  Et si l’on regarde les autres surfaces, nous trouvons le joueur américain Sampras et le Suisse Roger Federer qui, l’un et l’autre, ont remporté à 7 reprises le tournoi de Wimbledon. Tout cela depuis les débuts de l’ère open (1968).

Avant cette date, seuls 4  joueurs ont remporté 7 fois le même tournoi majeur, à savoir l’Américain Bill Tilden entre 1920 et 1929 (7 fois vainqueur aux Internationaux des Etats-Unis qui ne s’appelaient pas encore l’US Open), l’Américain William Larned qui a remporté 7 fois les Internationaux des Etats-Unis entre 1901 et 1911, le Britannique William Renshaw qui l’a emporté à 7 reprises à Wimbledon entre 1880 et 1889, et un autre Américain, Richard Sears, qui a gagné ses 7 tournois majeurs aux Etats-Unis entre 1881 et 1887. Autant dire, pour les quatre derniers joueurs cités (avant l’ère open),  à une époque où le tennis était bien loin d’être ce qu’il est aujourd’hui, ce qui empêche toute comparaison.

A contrario, le fait que les professionnels n’aient pas pu jouer avec les amateurs ou considérés comme tels avant 1968, a fait que des joueurs comme Gonzales, Rosewall ou Laver n’avaient aucune chance de réaliser ce qu’ont réalisé Borg, Sampras, Federer ou Nadal à Roland-Garros ou Wimbledon. Or, ne l’oublions pas, Laver a fait le grand chelem à deux reprises en 1962 et 1969, ce qui indique que pendant tout ce laps de temps il aurait à coup sûr engrangé nombre de tournois du grand chelem, d’autant que 3 des 4 tournois majeurs se jouaient sur herbe. La remarque vaut aussi pour Pancho Gonzales, à qui j’ai consacré un article sur ce site. Voilà pourquoi il est prudent de ne pas faire de comparaisons trop rapides, même s’il n’est pas interdit d’avoir une opinion. Et beaucoup d’entre nous, anciens champions ou joueurs du dimanche, sont convaincus que Nadal est le joueur qui a le plus exercé sa domination sur la terre battue dans l’histoire du tennis, avec Bjorn Borg.

Effectivement, en voyant jouer Nadal, comme autrefois Borg, à la Porte d’Auteuil ou ailleurs (Monte Carlo, Rome ou Hambourg), on ressent comme une impossibilité pour l’adversaire de le battre à la régulière. Nadal, comme Borg dans les années 70, est capable de gagner en 3 sets secs une finale de Roland-Garros, en affrontant un des deux ou trois meilleurs sur cette surface. Ce fut le cas avec Federer à plusieurs reprises, comme avec Ferrer dimanche dernier, comme ce le fut pour Borg contre des joueurs comme Vilas ou Gerulaitis, lesquels étaient pourtant très forts sur cette surface. Oui, il y a quelque chose d’inexorable dans la réussite de Rafael Nadal à Roland-Garros, à tel point qu’on peut envisager froidement de le voir remporter « Roland » à 10 reprises. N’oublions pas qu’il n’a que 27 ans ! Certes il a subi de nombreux problèmes avec son genou gauche, mais rien ne dit qu’il ne jouera pas encore deux ou trois ans à son niveau d’aujourd’hui. Certes aussi, quand on a vu le match contre Djokovic en demi-finale du dernier Roland-Garros, on peut se dire que sa marge est moins importante qu’elle ne l’était en 2008 ou en 2010, mais Djokovic n’a-t-il pas atteint son apogée ?

Revenons maintenant sur deux joueurs qui ont marqué leur époque dans les 50 dernières années, à savoir Bjorn Borg, dont j’ai déjà évoqué le nom, et Roy Emerson, cet Australien que personne ou presque ne connaît alors qu’il a remporté 12 tournois du grand chelem, dont 6 fois les Internationaux d’Australie. Borg, dès son arrivée sur le circuit, a fait preuve de qualités physiques exceptionnelles, ce qui explique qu’il ait pu exprimer sans défaillance son jeu lifté, jeu qui nécessite une forte dépense physique. Elles lui ont aussi permis d’être un des joueurs qu’il est très difficile de déborder sur un court, comme Nadal aujourd’hui. Et comme Nadal, ces qualités physiques sont aussi au service d’une volonté, d’une obstination même, qui fait l’admiration de tous ceux qui s’intéressent à ce jeu. Vous me direz que le fait de ne jamais renoncer, de se battre jusqu’à l’extrême limite de ses forces, est le propre des très grands champions, mais Borg l’avait peut-être un tout petit peu plus que les autres.

La preuve en 1980, quand il remporta son cinquième Wimbledon (8-6 au cinquième set) face à Mac Enroe, avec un tie-break interminable (18-16), alors que l’Américain jouait sur sa surface favorite. Et puisqu’on parle de surface, c’est pour le moment la principale différence entre Nadal et Borg, à savoir que Borg était aussi le meilleur sur herbe à sa grande époque, ayant su adapter son jeu à cette surface sur laquelle on joue peu, notamment grâce à un puissant service et un jeu au filet, peut-être pas au niveau des meilleurs volleyeurs, mais tout de même efficace. Dommage qu’il ait échoué à plusieurs reprises en finale de l’US Open (4 fois entre 1976 et 1981), car il avait réellement la possibilité d’être le troisième joueur à enlever le grand chelem (après Donald Budge en 1938 et Rod Laver en 1962 et 1969).

Parlons à présent de Roy Emerson, joueur atypique s’il en était, dont on disait de lui qu’il était quasiment toujours au top de sa forme. Ce fils de fermier, qui avait un poignet de fer acquis selon ses dires en faisant la traite des vaches, à qui on avait construit un court dans le ranch familial,  était le type même du grand joueur australien, avec d’énormes qualités athlétiques, une technique complète, un grand service et une belle volée. Certains de ses contemporains lui ont  reproché de s’être forgé un extraordinaire palmarès à bon marché (en préférant rester un amateur marron) grâce au passage des meilleurs amateurs au professionnalisme, mais ce jugement était injuste dans la mesure où il était très dangereux même pour un Rod Laver.

Ainsi, en 1961, après avoir battu Fraser et Laver, blessés, ce qui lui avait permis de s’imposer aux internationaux d’Australie, il allait l’emporter  à Forest-Hills, où se déroulaient les internationaux des Etats-Unis, en battant en finale Laver en 3 sets. En outre nul n’oubliera qu’il n’a perdu qu’un seul simple en finale de la Coupe Davis (contre Santana en 1965), alors qu’il a participé à 9 finales. Enfin, c’était aussi, comme tous les cracks australiens, un remarquable joueur de double, avec notamment 10 finales consécutives à Roland-Garros et 6 victoires avec des partenaires différents. Et à l’époque, les meilleurs jouaient le double ! Bref, un immense joueur qui a inscrit 26 fois son nom au palmarès des 4 grands tournois (simple et double). A la fin de sa carrière il deviendra un entraîneur réputé, coachant notamment l’ex-joueuse prodige américaine, Tracy Austin.

Michel Escatafal


Le tennis américain ne découvre plus d’Alex Olmedo

Le tennis américain est à la croisée des chemins et pour tout dire décline de plus en plus, notamment chez les hommes. Et encore cette affirmation est injuste, car le tennis féminin des Etats-Unis ne vaut que par les sœurs Williams, lesquelles ne sont plus aujourd’hui des espoirs après avoir écumé tous les plus grands tournois depuis plus de dix ans. En effet, entre Vénus qui a remporté sept titres en grand chelem (5 Wimbledon et 2 Flushing Meadow), plus un titre olympique, et Serena qui en a gagné treize ( 5 Melbourne, 1 Roland-Garros, 4 Wimbledon et 3 Flushing Meadow), les années 2000 ont quand même été marquées par ces deux sœurs qui, en outre, ont remporté ensemble une douzaine de tournois majeurs en double plus deux titres olympiques dans la spécialité. Mais derrière elles, où est la relève face aux tenniswomen des pays de l’Est européen qui trustent les titres…quand une Williams n’est pas là pour leur enlever? D’ailleurs, au dernier classement WTA, la première américaine est neuvième et c’est…Serena Williams. Ensuite il faut descendre à la trente-sixième place pour trouver la seconde américaine classée (Christina Mac Hale). Bref le désert, à comparer à la situation telle qu’elle était jusque dans les années 80-90 (Maureen Connoly, Doris Hart, Althea Gibson dans les années 50, Darlène Hard au début de la décennie soixante, Billie Jean King quelques années plus tard et Chris Evert entre 1974 et 1981), d’autant qu’au début des années 80 le tennis américain avait reçu le renfort d’une joueuse comme Martina Navratilova (ex-Tchécoslovaquie), après avoir obtenu son passeport des Etats-Unis.

Chez les hommes, ce fut Ivan Lendl qui prit la nationalité américaine dans les années 80, grossissant un peu plus la densité du tennis des Etats-Unis, encore très riche à l’époque. Je dis encore très riche, parce que depuis les années 30 le tennis américain n’a cessé de dominer la planète, sauf dans les années 50 et 60 où la domination fut australienne. En effet, depuis la fin de la décennie 30, le tennis américain a vu l’avènement de quelques uns des plus grands joueurs de l’histoire, tels que Donald Budge et Bobby Riggs dans les années d’avant-guerre, puis, à partir de 1946-1947, Jack Kramer ou Pancho Gonzales, entre autres, qui ne firent pas la carrière qu’ils pourraient faire aujourd’hui en raison du fait que le tennis « open » n’existait pas. La remarque est aussi valable pour les Australiens, comme je l’ai déjà souvent souligné sur ce site. Mais depuis l’ère open, les Américains ont connu quelques monstres sacrés de ce sport, notamment Connors et Mac Enroe dans les années 70 et 80, et à un degré moindre Stan Smith, Arthur Ashe et Vitas Gerulaitis, puis un peu plus tard  Chang, Courier, et surtout les immortels Sampras et Agassi.

Mais aujourd’hui que reste-t-il de tout cela ? Peu de choses, même si ça et là un joueur des Etats-Unis réalise quelque exploit. En fait le dernier grand  joueur s’appelle Andy Roddick, qui remporta l’US Open en 2003 et fut un éphémère numéro un mondial cette même année. Aujourd’hui les Américains ne sont les meilleurs qu’en double avec les frères Bryan (11 titres en grand chelem plus 3 Masters) , avec cette restriction que les meilleurs joueurs de simple négligent le double, contrairement à ce qui se passait jusque dans les années 70, sauf au Jeux Olympiques tous les quatre ans, et au hasard des rencontres de Coupe Davis. Combien d’Américains figurent parmi les dix meilleurs mondiaux au classement technique de l’ATP ? Réponse : deux, avec les méconnus Mardy Fish (neuvième) et John Isner(dixième), deux bons joueurs du niveau des…Français, alors qu’Andy Roddick se traîne à une vingt-huitième place indigne du grand joueur qu’il fut. Suffisant pour battre en Coupe Davis l’équipe de France, mais largement insuffisant pour gagner des tournois du grand chelem, beaucoup trop haut perchés pour eux. Et pourtant, si l’on en croit les nostalgiques de la splendeur du tennis américain, cette situation est anormale, car d’une part il y a encore beaucoup d’argent qui circule dans les cercles de la fédération, et il y a encore de nombreuses académies qui furent dans un passé récent de remarquables usines à champions.

Cela étant le déclin des Etats-Unis et de l’Australie, et plus généralement des grands pays à tradition tennistique, a coïncidé avec l’apparition des joueurs venus des pays de l’Est européen, appartenant  à l’ex-Union Soviétique ou satellites de cet empire (ex-Yougoslavie, ex-Tchécoslovaquie etc…). Ces joueurs ou joueuses furent longtemps très peu nombreux sur le circuit, du moins jusqu’à la fin des années 80, dans la mesure où le tennis était un sport professionnel, donc incompatible avec les lois de l’amateurisme en vigueur dans les pays communistes. Malgré tout certains arrivèrent jusqu’au plus haut niveau, et, parmi ceux-ci, je citerais le Tchécoslovaque Drobny dans les années 40 et 50, son compatriote Kodes dans les années 70, les Roumains Nastase et Tiriac à la même époque, en plus de Lendl lui aussi tchécoslovaque avant sa naturalisation américaine. Chez les femmes, on ressortira la Hongroise Zsuzsa Körmoczy, connue en France parce qu’elle remporta Roland-Garros en 1958, ou encore la Yougoslave Mima Jausovec (années 70 et 80) et la Roumaine Virginia Ruzici, qui ont elles aussi gagné Roland-Garros respectivement en 1977 et 1978, puis Hana Mandlikova et bien sûr Martina Navratilova qui étaient encore tchécoslovaques au début des années 80, dont j’ai parlé dans un précédent article. Tous furent en quelque sorte des précurseurs pour ceux qui sont au sommet du tennis à notre époque.

Mais revenons au tennis américain pour évoquer le souvenir de quelques joueurs de très grande classe, aujourd’hui oubliés du grand public. Je ne parlerais pas de nouveau de Jack Kramer, ni de Pancho Gonzales à qui j’ai consacré un article sur ce site.  En revanche, il faut savoir que face à la domination australienne dans les années cinquante, il y eut quelques joueurs qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu, ce qui signifie que leur talent était immense. Arriver à battre Rosewall en finale de Forest-Hills en 1955, comme le fit Tony Trabert, relevait de l’exploit dans la mesure où Rosewall était déjà très fort à l’époque. Et ce succès de Trabert n’était pas un hasard, puisqu’il a aussi remporté deux fois Roland-Garros en 1954 et 1955, plus Wimbledon en 1955, ratant le grand chelem cette même année en Australie où il fut demi-finaliste (éliminé par Rosewall).

Plus tard, chez les professionnels, Trabert deviendra champion du monde professionnel en 1956 aux dépens de l’extraordinaire Pancho Gonzales. Bref un très grand joueur, véritable force de la nature, adepte du service-volée avec un service surpuissant, excellent en revers aussi. En fait il ne lui manquait qu’un grand coup droit pour être encore plus performant. Hélas pour lui, sa carrière professionnelle sera courte, en raison de multiples blessures engendrées par un entraînement sans doute trop intensif et un jeu exigeant de sa part beaucoup d’efforts. Pour l’anecdote, il faut aussi souligner qu’il a joui d’une extraordinaire popularité en France, non seulement pour ses victoires à Roland-Garros, mais parce qu’il vécut quelques années à Paris, une ville qu’il adorait.

Autre excellent joueur dont je voudrais parler, Vic Seixas, appelé « Adonis » par ses admiratrices. Il remporta Wimbledon en 1953 et s’imposa à Forest-Hills en 1954, année où il réussit à conquérir enfin la Coupe Davis, une épreuve dans laquelle il a gagné 24 simples et 14 doubles. C’était un excellent technicien, avec un service puissant, une belle volée et un très bon coup droit d’attaque. Et plus que tout, c’était un furieux combattant qui ne s’avouait jamais battu. La preuve, en 1957, pour son dernier match de Coupe Davis, il s’imposa 13-11 lors du cinquième set devant l’Australien Mal Anderson, à l’époque numéro deux mondial, et son cadet de douze ans.

Enfin, je voudrais aussi souligner la performance d’Alex Olmedo, péruvien naturalisé américain, surnommé « Le Che » en raison de ses origines, à la fois rapide et résistant, doté d’un remarquable service et d’une volée qui ne l’était pas moins. L’arrivée au sommet du tennis mondial de ce grand jeune homme (1m85) va être à la fois fulgurante et très controversée, dans la mesure où il fut sélectionné pour la première fois dans l’équipe américaine de Coupe Davis en 1958, alors qu’il avait à peine vingt-deux ans, et surtout parce qu’à l’époque il était presque inconnu (onzième joueur américain) sinon comme excellent joueur de double, sauf en Californie du Sud, dont le président de la Ligue (Perry Jones) était le sélectionneur. En outre, pour couronner le tout, Olmedo ne voulait pas faire son service militaire en tant qu’Américain. Tout cela déclencha un véritable scandale, les Américains ne comprenant pas qu’on sélectionne un tel joueur pour reconquérir la Coupe Davis, prenant en plus la place d’un véritable Américain, Richardson, considéré comme le numéro un des Etats-Unis. Malheur au sélectionneur en cas d’échec, même si ledit sélectionneur pouvait se targuer du soutien de Jack Kramer !

Mais d’échec il n’y eut point, car Olmedo fut tout simplement extraordinaire tant en finale interzones contre l’Italie, qu’en Challenge Round contre l’Australie, en rappelant qu’à cette époque le vainqueur de la Coupe Davis l’année précédente était automatiquement qualifié pour la finale. Contre l’Italie, Olmedo battit Pietrangeli, puis Sirola, redoutables joueurs de Coupe Davis mais plutôt spécialistes de la terre battue, puis remporta le double contre les mêmes avec pour partenaire…Richardson, avec qui il avait remporté le double à Forest-Hills. Les Américains grâce à une victoire totale (5-0) gagnèrent le droit de défier les Australiens. Bien entendu Olmedo conserva sa place, tout en étant attendu au tournant pour affronter les meilleurs joueurs du monde chez eux, sur herbe. Des Australiens, Cooper et Anderson, qui accumulaient les victoires en grand Chelems (trois pour Cooper et une pour Anderson), et qui étaient respectivement numéro un et deux sur le plan mondial.

 Résultat, Olmedo battit Cooper et Anderson, les deux fois en quatre sets, et remporta le double avec Richardson contre la meilleure équipe de l’époque (Fraser-Anderson) à l’issue d’un match extraordinaire en cinq sets (10-12, 3-6, 16-14, 6-3, 7-5) après avoir sauvé deux balles de match, les Etats-Unis l’emportant au final par trois victoires à deux, puisque Mac Kay, l’autre Américain, avait logiquement perdu ses deux simples. Les Etats-Unis remportaient de nouveau la Coupe Davis, ce qui n’était arrivé qu’une fois depuis 1949 (en 1954), et qu’ils ne remporteront de nouveau qu’en 1963. Et tout cela grâce à Olmedo, qui devint immédiatement un héros aux Etats-Unis…et au Pérou. Il allait continuer sur sa lancée l’année suivante en remportant coup sur coup les Internationaux d’Australie, battant en finale Neale Fraser, puis Wimbledon où cette fois il défit Rod Laver qui disputait sa première finale en grand chelem. Peu après il céda aux sollicitations de Jack Kramer pour intégrer le circuit professionnel à la fin de cette année 1959, qu’il conclut sur un échec en finale à Forest Hills contre Neale Fraser, et en Coupe Davis. La roue avait tourné en un an, et elle allait tourner d’autant plus vite qu’il ne fera rien de notable chez les professionnels. Il n’empêche, à cette époque les Etats-Unis étaient à tout moment capables de sortir de leur chapeau un joueur de grande classe. Cela ne semble plus pouvoir être le cas de nos jours.

Michel Escatafal


Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis

Ceux qui aiment le tennis et qui sont nés à la fin des années quarante, ont le souvenir de deux joueurs exceptionnels, véritables phénomènes de leur époque, issus de la même école, qui ont commencé à gagner très tôt, tout en ayant exactement le même âge puis qu’ils sont nés à 21 jours d’écart en novembre 1934. Ces deux joueurs avaient pour nom Ken Rosewall , l’aîné, et Lewis Hoad, et s’ils ne figurent pas plus haut dans la hiérarchie des vainqueurs de tournois du grand chelem, c’est uniquement parce qu’ils se sont entrebattus entre 1955 et 1956, et ensuite parce qu’ils sont passés professionnels très jeunes, ce qui les a privés de nombreux titres. Cela est surtout valable pour Ken Rosewall, dans la mesure où Lewis Hoad a été rapidement victime d’une blessure récurrente au dos qui l’a fortement handicapée dès l’année 1958.

Il n’empêche, s’ils n’étaient pas passés professionnels à l’âge de 22 ou 23 ans, comme ce fut le cas aussi pour Pancho Gonzales (20 ans), ils auraient un palmarès beaucoup plus étoffé, surtout en songeant qu’un Roy Emerson, moins doué et moins fort que les joueurs que je viens de citer, comptabilise douze victoires dans les tournois majeurs, soit quatre de plus que Rosewal et huit de plus que Lewis Hoad. Fermons la parenthèse pour en ouvrir une autre en notant que Rosewall et Hoad, surnommés  les « wonder kids », appartenaient à cette fameuse école australienne dirigée par Hopman, qui organisa la formation au plus haut niveau des plus grands champions australiens, insistant notamment sur l’acquis d’une technique sans faille et le développement des qualités physiques et morales…ce qui lui sera reproché plus tard, dans la mesure où la plupart de ces joueurs avaient un jeu monocorde qui finissait par les rendre peu spectaculaires, ce qui toutefois ne fut pas le cas de Rosewall.

Harry Hopman, qui sera ensuite le capitaine de l’équipe d’Australie en Coupe Davis, avait en effet réussi à mettre sur pied une vaste entreprise, certains diront une « usine à joueurs » où, entre autres avantages, on donnait des leçons gratuites, ce qui lui permettait de déceler les jeunes talents, avant d’obtenir pour eux des bourses, des voyages leur permettant de compléter leur formation et de s’aguerrir pour la haute compétition. Harry Hopman peut s’enorgueillir d’avoir aidé à l’épanouissement ou formé au tennis, en plus d’Hoad et Rosewall, des joueurs jouant aussi bien en simple qu’en double, ayant tous gagné au moins une fois un tournoi de grand chelem, sans oublier la victoire en Coupe Davis très importante à l’époque. Il faut citer  par ordre d’ancienneté, Mac Gregor qui était un extraordinaire joueur de double (1 victoire en simple en grand chelem), Sedgman (7 victoires) souvent associé en double avec Mac Gregor, puis Neale Fraser (3 victoires), Mervyn Rose (2 victoires), Ashley Cooper (4 victoires), Mal Anderson (1 victoire), l’immense Rod Laver qui a réalisé deux fois le grand chelem, Emerson (12 victoires), Fred Stolle (2 victoires), puis un peu plus tard Roche (1 victoire) et Newcombe (7 victoires). Quelle école et quel bilan !

Après ce long préambule, étudions à présent la carrière de ces deux inséparables champions pour la postérité que furent Rosewall et Hoad, qui, en plus d’avoir exactement le même âge, ont débuté dans le même club, ont mené une carrière parallèle, ont joué le double ensemble et sont passés professionnels à quelques mois d’écart. Déjà la question qui peut se poser fut de savoir lequel fut le meilleur des deux, question d’autant plus difficile que ces deux « jumeaux » étaient très dissemblables physiquement et dans leur jeu. L’un, Hoad, était grand pour son époque (presque 1.80m), très costaud, blond, et pour tout dire beau comme un dieu, le tout étant couronné par une personnalité avenante qui ne pouvait faire de lui qu’une immense vedette. Si je devais faire la comparaison avec un autre sportif de cette époque, ce pourrait être avec le coureur cycliste Hugo Koblet qui, lui aussi, fera une carrière météorique au plus haut niveau. Le mimétisme entre ces deux champions de sports très différents était même total en ce qui concerne leur amour exacerbé de la vie, de la belle vie, chacun étant adulé des femmes, chacun aussi étant amateur de plaisirs comme le bon vin, la boxe ou le jazz. S’ils vivaient à notre époque ce seraient des stars planétaires comme disent les commentateurs des émissions ou des revues people. L’autre en revanche, Rosewall, était beaucoup plus près de l’homme ordinaire,  avec des mensurations très inférieures à celle de Lewis Hoad, puisqu’il mesurait à peine 1m70 et ne pesait guère plus de 60 kg. Bref, un homme qu’on ne remarque jamais, sauf que lui avait son coup de raquette…ce qui est quand même un fameux avantage pour un joueur de tennis.

Comme il était le plus âgé de la « fratrie », si j’ose ainsi m’exprimer, je vais commencer par parler de lui, en précisant que si j’ai employé le mot fratrie, c’est parce qu’ils furent jumeaux sur le court pendant de longues années, fréquentant tout jeunes le même club de tennis. Avant même d’évoquer le jeu de Ken Rosewall, il faut d’abord souligner qu’il était…gaucher.  Mais comme c’était le cas autrefois, certains parents refusant ce qu’ils considéraient comme une « anomalie » de la nature, Monsieur Rosewall père le contraignit à jouer de la main droite. Il le fit d’autant plus facilement qu’il fut son premier professeur. A-t-il eu raison ? Nombre de techniciens affirment que non, car son geste au service ne fut jamais satisfaisant faute d’être naturel, ce qui s’exprimait par un geste restreint qu’il ne réussit jamais à corriger malgré tous ses efforts. En revanche il avait vraiment tous les autres coups du tennis, à commencer par un revers qui coulait comme de la crème lui permettant de poser la balle là où il le voulait, bref un coup qui reste, peut-être encore de nos jours, le plus bel exemple de revers à une main. Ce revers était vraiment un prodige d’efficacité en retour de service ou en passing-shot le long de la ligne !

Mais Rosewall c’était aussi une remarquable intelligence du jeu, une condition physique irréprochable, et une grande économie de gestes. Il compensait son manque de puissance par une précision, un jeu de jambes et un sens tactique exceptionnels. Je serais d’ailleurs curieux de voir ce qu’il ferait de nos jours dans le circuit international, avec le matériel moderne à disposition des joueurs. Cela étant, on ne peut pas comparer, pour la simple raison qu’au vingt et unième siècle les jeunes garçons sont plus grands, plus puissants, en un mot plus fort qu’il y a soixante ans. En tout cas, je suis persuadé qu’il serait certainement très fort, à l’image d’un Federer qui sans être doté de moyens physiques exceptionnels est encore à ce jour le tennisman qui aura le plus marqué le nouveau siècle.

Pour revenir à Kenneth Rosewall, appelé le « Petit maître de Sydney », il faut noter que toutes les qualités décrites auparavant lui auront permis de faire une carrière au plus haut niveau d’une durée…de vingt six ans, ce qui est tout simplement fabuleux. Ainsi il s’écoulera dix neuf ans entre sa première victoire en Coupe Davis avec l’équipe d’Australie et son premier titre du grand chelem en Australie en 1953, et sa dernière apparition en finale d’un tournoi majeur à l’âge de 40 ans, à Wimbledon, en 1974 (défaite devant Connors). Oui, dix neuf ans pendant lesquels, hélas pour son palmarès, il sera  écarté des compétitions organisées par la Fédération Internationale parce qu’il était professionnel. Il passa professionnel en effet en 1957, juste après une victoire à Forest-Hills (ancêtre de Flushing Meadow) sur herbe qui lui permit de négocier un très beau contrat, empêchant au passage Lewis Hoad de réaliser le grand chelem en 1956, et il ne put disputer les compétitions que nous connaissons tous de nos jours qu’avec l’apparition de l’open  en 1968. Ce fut d’ailleurs lui qui remporta le premier tournoi de l’ère « open » à Roland-Garros en battant en finale Rod Laver, preuve si besoin en était que les professionnels étaient supérieurs aux amateurs, même si pour la plupart d’entre eux ils étaient vieillissants (Rosewall avait 34 ans, Laver 30 et Gonzales 40).

Au passage cela relativise ce que l’on entend constamment à propos d’un Federer ou d’un Sampras, en disant qu’ils furent les meilleurs joueurs de tous les temps. Mais combien de tournois du grand chelem, Gonzales, Rosewall ou Laver auraient-ils remporté, s’ils avaient pu participer pendant la presque totalité de leur carrière professionnelle aux quatre tournois majeurs ? Pour mémoire je rappellerai que Laver a gagné onze tournois majeurs, réalisant deux fois le grand chelem en 1962 et 1969, c’est-à-dire entre la dernière année de sa carrière amateur et la deuxième de sa carrière open. Mais revenons à Rosewall, pour noter que malgré cette longue parenthèse, qui correspond à celle de sa plénitude physique, la carrière de Ken Rosewall s’orne de huit titres en grand chelem (4 à Melbourne, 2 à Roland-Garros, et 2 à Forest-Hills), plus quatre victoires en Coupe Davis, mais aussi six titres en double dans les grands tournois dont quatre avec Lewis Hoad, avec qui il forma sans doute la meilleure équipe de l’histoire de ce sport, comme en témoignent leurs victoires en double en 1953 (à peine âgés de 19 ans) dans trois tournois du grand chelem (Roland-Garros, Wimbledon,  et Melbourne).

Lewis Hoad, justement de qui je vais parler à présent, qui est le précurseur du tennis d’aujourd’hui par la violence de ses coups (d’où son surnom de la « Tornade blonde »), et qui est en lice pour le titre de meilleur joueur officieux en valeur absolue de l’histoire du tennis. Même le grand, l’immense Pancho Gonzales, qui lui aussi revendique ce titre, affirmait à l’époque où ils se rencontraient régulièrement chez les professionnels qu’Hoad était « le seul gars qui, si je jouais mon meilleur tennis, pouvait me battre quand même ». Il est vrai qu’à sa meilleure époque (entre 1956 et 1960), il avait tous les atouts qu’un joueur de tennis puisse espérer posséder, à savoir la puissance athlétique, la vitesse, et un avant-bras très fort, comme on disait à l’époque. D’ailleurs il n’avait pas de points faibles. Au contraire il n’avait que des points forts dans son jeu, notamment un service surpuissant du moins tant que son dos le laissa en paix, mais aussi une belle volée tant en coup droit qu’en revers. En revanche sur le plan mental, il était loin d’être aussi invulnérable, surtout si tout ce ne passait pas aussi bien qu’il l’aurait voulu dans un match.

Ce fut caractéristique en finale de Forest-Hills en 1956, où la pression le fit déjouer contre Ken Rosewall, alors qu’il ne lui manquait que cette victoire pour réaliser le grand chelem. Et pour couronner le tout, il y avait un vent très fort qui balayait le court, un vent qu’il ne réussit jamais à dompter en arrivant même à commettre un nombre invraisemblable de fautes directes, après un premier set parfaitement maîtrisé (6-4). Tout cela pour dire que si Lewis Hoad méritait pleinement son surnom de « Tornade blonde » quand tout allait bien, il était loin d’en être de même dès que les circonstances lui étaient moins favorables, comme je l’ai dit précédemment. Dans ce cas, non seulement il ne jouait plus aussi bien, mais il devenait colérique, s’en prenant à l’arbitre, aux juges, voire au public. En outre, contrairement à Rosewall, il n’était pas toujours un modèle de professionnalisme, alors que son jeu exigeait au contraire une préparation optimale. En fait, Hoad était simplement humain, ce qu’il parvenait à faire oublier quand il jouait au maximum de ses possibilités.

Il abandonnera hélas le tennis très tôt en 1964, à moins de 30 ans, non seulement en raison de sa blessure récurrente au dos, mais aussi certainement par lassitude. Finalement il aura joué comme il a vécu, à cent à l’heure. Il mourra d’ailleurs assez jeune (à peine âgé de 60 ans). Sa carrière aura certes été belle, avec deux victoires à Wimbledon, plus une à Roland-Garros et Forest-Hills en amateur, et nombre de victoires chez les professionnels où il démontra tout son talent, mais on ne peut que regretter qu’il n’ait pas vécu à la manière de son immortel complice, Rosewall, car il aurait pu laisser une trace encore plus marquante que celle qu’on lui accorde. Néanmoins ces deux joueurs resteront dans l’histoire comme deux des plus beaux champions que le tennis ait produits. C’est pour cela que je n’ai pas hésité à donner comme titre à cet article : « Hoad et Rosewall : la plus merveilleuse paire d’as du tennis ».

Michel Escatafal


Noah est éternel

Pour quelqu’un qui, comme moi,  a commencé à jouer au tennis dans les années 70, Yannick Noah est évidemment une personne qui excite l’admiration. N’oublions pas que c’est lui, le premier, qui redonné une partie de son lustre passé au tennis masculin français, et ce dès la fin des années 70, alors que celui-ci courrait après un titre dans un tournoi du grand chelem depuis 1946 (victoires de Marcel Bernard à Roland-Garros, et d’Yvon Petra à Wimbledon). Il est vrai que Yannick Noah, fils d’un excellent joueur de football qui a remporté la Coupe de France avec Sedan en 1961, avait de qui de tenir, d’autant que sa mère, enseignante,  était une excellente joueuse de basket. Cela étant, il lui a quand même fallu beaucoup travailler pour en arriver à devenir un des tous meilleurs joueurs du monde dans les années 80, avec des concurrents qui s’appelaient Borg, Connors, Mac Enroe, Lendl, Vilas ou Wilander, pour ne citer que les plus fameux.

Il ne faut pas oublier que Yannick Noah, né à Sedan en 1960, a quitté très tôt les Ardennes pour aller vivre à Yaoundé au Cameroun, pays de son père, et qu’après avoir été remarqué lors d’une tournée de propagande par l’ancien vainqueur de Wimbledon et Forest-Hills, Arthur Ashe, il partit à 11 ans pour Nice où il fut inscrit au lycée sport-études.  Dès lors sa voie était tracée, et il allait très vite progresser, au point qu’à 15 ans et demi il allait renoncer à ses études pour se consacrer entièrement au tennis. Sa progression fut à la fois régulière et très rapide, au point que ses performances sur le circuit lui valurent de faire ses débuts en Coupe Davis à l’âge de 18 ans, en double, avec un partenaire nommé François Jauffret, lequel fêtait sa soixante-dixième et dernière sélection. 

La suite nous la connaissons, il allait très vite prendre place parmi les premiers au classement mondial, grâce à un remarquable service, son meilleur atout, un très bon coup droit qu’il frappait très fort, et plus encore des qualités athlétiques comme très peu de joueurs dans l’histoire du jeu en ont disposé. Sa détente verticale était véritablement extraordinaire, et ses jaillissements au filet impressionnants. En outre, et cela explique en partie sa reconversion réussie, il avait plus que tout autre un sens du spectacle inné, qui lui donnait inexorablement les faveurs du public. J’ai eu personnellement la chance de le voir à l’œuvre à plusieurs reprises à Roland-Garros, notamment lors d’un 1/8è de finale contre Jimmy Connors en 1980, où il eut la malchance de se blesser en courant sur une amortie imprenable, mais aussi à Aix-en-Provence, lors d’une demi-finale de Coupe Davis, où à lui seul il battit les Néo-Zélandais, ce qui permettait à l’équipe de France de se retrouver en finale 49 ans après la dernière jouée et perdue par les Mousquetaires.

Notre équipe ne remporta pas cette année-là le trophée face aux Américains (avec Mac Enroe) à Grenoble, mais Noah se vengera quelques années plus tard, à Lyon en 1991, en étant le capitaine de l’équipe qui allait prendre sa revanche sur les Etats-Unis, dont l’équipe était composée de Sampras, Agassi et la paire Flach-Seguso en double, c’est-à-dire ce qui se faisait de mieux à l’époque. A cette occasion, Noah avait eu l’idée géniale de sélectionner (aux côtés de Forget)  son vieux rival Henri Leconte, alors qu’il se rétablissait tout juste d’une opération due à une hernie discale. Il n’y avait que Noah pour tenter et réussir un coup pareil, d’autant que la France attendait cette victoire depuis 1932. Il n’y avait que lui aussi pour que notre équipe l’emportât une deuxième fois en finale en Suède. Sa détermination, son envie, qu’il savait si bien transmettre à ses joueurs, avaient été à cette occasion déterminantes, car en Suède notre équipe était loin d’être aussi forte qu’à Lyon cinq ans plus tôt. Cela dit, bien qu’ayant fait largement ses preuves comme entraîneur, ce n’est pas cette carrière qu’il allait suivre par la suite, puisqu’il allait devenir chanteur.

Je ne vais pas m’appesantir sur cette nouvelle activité, que je connais beaucoup moins que la précédente, sauf pour noter que personne n’est  surpris de sa réussite dans le domaine des variétés.  La preuve, il vend beaucoup de CD, et il a quasiment rempli le Stade de France pour un concert en septembre 2010.  En outre cela lui permet de donner libre-cours à son tempérament généreux,  en multipliant les galas pour de nombreuses associations caritatives, notamment celle de sa mère « Les enfants de la Terre » qu’il animait déjà à l’époque où il était un jeune joueur. L’homme a du cœur, mais il est aussi  doué d’une intelligence qui lui permet de s’exprimer avec facilité sur tous les sujets touchant à la vie des gens, y compris sur la politique où il défend ses idées avec la faconde d’un politicien professionnel. Pour toutes ces raisons, y compris celle d’avoir un fils qui figure parmi les rares basketteurs français capables  de briller en NBA, il n’est pas étonnant qu’il soit considéré depuis des années comme la personnalité préférée des Français.

En effet, même si à titre personnel je n’accorde que peu de valeur à ce classement, dans le cas de Noah il est mille fois mérité pour l’ensemble de son œuvre.  Et j’ajouterais que de tous les grands sportifs français, il est un des rares sur lequel  tout le monde s’accorde pour dire que sa tête est aussi bien faite que ses jambes. Yannick Noah, en effet, fait rêver les jeunes, mais aussi sait entretenir l’espoir de ceux qui le sont moins, et représente pour les plus anciens une des plus belles époques du sport français avec notamment Hinault, Prost et Platini. Mais lui a quelque chose en plus, le charisme, ce qui lui permet d’être écouté aussi par ceux qui ignorent tout ou presque de ses activités.

Michel Escatafal


1991, année magique pour le tennis français

1991, année magique pour le tennis français au même titre que 1983 avec la victoire de Noah à Roland-Garros. Des années magiques, notre tennis national n’en a pas eu beaucoup depuis 1946, année  où les Français avaient gagné Wimbledon (Petra) et Roland-Garros (Bernard). Notre pays n’étant pas un grand pays sportif a toujours souffert de régularité dans les résultats. Après une période d’intense domination, grâce à une génération exceptionnelle, on retombe vite dans la médiocrité et souvent pour bien longtemps. Le tennis comme le football n’y ont pas échappé.

En tennis, tout le monde a entendu parler des fameux Mousquetaires, qui dans les années 20 et 30 ont largement dominé le tennis mondial avec Lacoste, Borotra, Cochet et Brugnon. Je ne les ai jamais vus  jouer bien évidemment,  puisque ils ont vécu leurs plus belles heures sur le court plus de 20 ans avant ma naissance, mais je sais que Lacoste a toujours figuré parmi les plus grands joueurs de tous les temps. Il a gagné sept tournois du Grand Chelem et son revers paraît-il n’avait rien à envier à celui de Rosewall.  Bref,  la France à l’époque était imbattable comme l’Australie dans les années 50 et 60 ou les Etats-Unis un peu après.

En 1991, l’équipe de France se retrouve un peu miraculeusement en finale, après avoir bénéficié de la défection des joueurs croates en demi-finale (Ivanisevic et Prpic) qui refusèrent de jouer pour la Yougoslavie. Du coup, ils se retrouvent en finale contre les Etats-Unis. Pour une fois, d’ailleurs, les Etats-Unis alignent leur meilleure  équipe et quelle équipe ! En effet, en simple les deux joueurs désignés sont Sampras et Agassi et en double, la paire n°1, Flach et Seguso. Autant dire que battre les Américains à Lyon ressemble à un Everest pour nos joueurs,  dont un (Henri Leconte) sort tout juste d’une grave opération au dos. Il fallait une sacrée dose d’optimisme pour envisager la victoire dans ces conditions, mais Guy Forget était 4è mondial et l’Equipe de France avait pour capitaine un extraordinaire meneur d’hommes.

Le capitaine à l’époque s’appelait Yannick Noah, celui qui nous avait tellement fait vibrer en 1982 en amenant l’Equipe de France en finale de la Coupe Davis et, surtout, en gagnant les Internationaux de France en 1983. Avec un tel homme il nous semblait que rien n’était impossible,  d’autant qu’il avait insufflé aux joueurs une confiance en eux inébranlable. Or en tennis, plus qu’ailleurs peut-être, la confiance est un atout capital. De plus, en valeur absolue, sur un ou deux matchs les Français pouvaient battre n’importe qui, y compris en double (la paire Forget-Leconte est la seule à avoir été invaincue dans l’histoire de la Coupe Davis). Forget venait d’ailleurs de remporter le tournoi de Bercy en battant Sampras en finale, et Leconte dans un grand jour était imbattable.

Pour ma part je me souviens surtout du premier soir, le vendredi 29 novembre, où je devais honorer une invitation professionnelle,  ce qui m’empêchait de voir les matchs en direct. Ce fut une soirée à la fois merveilleuse et terrible. Merveilleuse parce que Leconte jouait à un niveau extraordinaire au point de pulvériser Sampras en trois sets, et horrible parce que je ne pouvais pas profiter pleinement du spectacle, même si je réussissais à m’échapper de temps à autre pour voir quelques séquences du match. Agassi ayant battu Forget ensuite, le double allait être décisif. Et là nos nouveaux mousquetaires,  galvanisés par leur capitaine Noah et par un public survolté, récitèrent une partition parfaite agrémentée de quelques coups extraordinaires qui laissèrent pantois les Américains, ceux-ci s’inclinant en quatre sets.

Il restait à achever le travail le lendemain, pour remporter ce fameux troisième point qui décide de la victoire finale, mais curieusement tout le monde était confiant. En effet, Guy Forget connaissait la forme de sa vie et,  s’il le fallait, Leconte était parfaitement capable sur son nuage de battre Agassi. Finalement, Forget remporta son match sans trop de difficultés en quatre sets, avec une balle de match qu’il négocia comme dans un rêve, une balle à mi-court sur laquelle il marqua un petit temps d’arrêt comme s’il voulait profiter pleinement de cet instant à la fois magique et irréel.

La France avait gagné la coupe Davis 59 ans après sa dernière victoire dans l’épreuve. Qui plus est, elle l’avait gagnée face aux Etats-Unis et sa formidable armada. Elle l’avait remportée aussi face à une équipe qui était la meilleure possible, ce qui n’est pas toujours le cas. La France gagnera de nouveau en 1996, mais face à la Suède privée d’Edberg son meilleur joueur. Plus probante fut sa dernière victoire remportée  en Australie (2001), sur herbe, avec un Nicolas Escudé  qui remporta ses deux simples dont un contre Hewit qui venait de remporter le Masters. Ce fut une très belle performance, mais la victoire de 1991 restera à jamais comme un des hauts faits d’armes du sport français.

Michel Escatafal